Le passé fait-il de nous ce que nous sommes ?

 

Pouvons-nous vivre sans la conscience du passé ?

 

La vie présuppose la mémoire du passé, qui perdure dans notre présent dfoù il devient impossible de se libérer dans notre quotidien, car il se conserve en nous à lfétat de réminiscence, de complexe, de culpabilité, dfimpuissance ou de tristesse et peut générer une entrave obsédante. Tout savoir pratique  implique la mémoire des règles que lfon nous a inculqué aussi bien au niveau social, professionnel qufindividuel.

Le passé peut peser sur notre vie  et sfopposer à la libre nouveauté du présent et du futur par une cristallisation des habitudes, des traditions, voire la pesanteur dfun passé mort, révolu.

La vie consciente, au lieu de fonctionner selon des comportements instinctifs, met en œuvre des processus décisionnels et techniques qui puisent dans un capital dfexpériences.

Au lieu de vivre un présent absolu, toujours renouvelé, au fil de ses perceptions et de ses actions, lfhomme vit un perpétuel chevauchement du passé, du présent et du futur. Le passé est la charnière principale qui construit lfossature qui nous soutiendra tout au long de notre vie et nous permettra dfavancer en parfaite harmonie avec nous même ou péniblement  par la seule force de notre persévérance, de notre ténacité à nous battre à tout prix et contre tout obstacle, afin dféviter de tomber dans un mimétisme qufon pu perpétuer nos ascendants. Le passé nous suit et nous accompagne dans notre chemin de vie puisque ce qui « est » et « sera » provient de ce qui a été. Dans notre quotidien, le passé peut se comparer à un poison à libération continue, paralysant ou parasitant notre existence et contre lequel il nfexisterait aucun antidote. Nous sommes et devenons le reflet du vécu des autres. Dans le flux et le reflux de nos pensées, de nos actions, le passé nous revient pour nous rappeler à lfordre quant à qui nous sommes, dfoù nous venons, ce que nous pouvons faire ou ne pas faire et nous dicte ainsi une conduite à tenir, un modus operandi. Les blessures du passé peuvent anéantir ou perturber notre construction dfadulte : les humiliations, les violences, les abandons, les manques dfamour et de protection, les errances de nos parents, tout ce que lfon a pu subir, nous désoriente et nous fait douter de nos valeurs, de nos compétences, de notre intelligence à réussir notre vie. Dévalorisé notre présent devient source de difficultés à exister et peut nous enfermer dans notre vie, nous ôtant la nouveauté vivante, cristallisant les sentiments en paralysant notre vie même. Nous devons sans cesse avancer et maintenir un esprit libre, créatif, critique avec nous même, attentif à remettre en question les acquis du passé et à les interroger. Nous vivons des tensions entre le passé, le présent et lfavenir : le passé refuge ou le passé torture.  Cfest sur ces bases plus ou moins fragiles que nous devons nous  élever, nous construire pour atteindre notre objectif. Nos acquis positifs ou négatifs sont nos seuls points de départ dans notre existence, à nous seul appartient la liberté dfen faire des alliés ou des ennemis. Si par nostalgie, nous nous réfugions dans notre passé pour y trouver des effets consolateurs ou pour édulcorer quelques instants nos turpitudes quotidiennes, force est de constater que lfeffet désiré nfest qufillusoire et éphémère alors qufune enfance, une adolescence une vie dfadulte perturbée sera omniprésente. Nous marchons dans les pas que nos pères ont gravés dans notre chair, dans notre cœur, dans notre intime de nous même, dans notre curriculum vitae.  Ce sont les stigmates du passé. Ainsi, ils ont fait de nous ce que nous sommes et nous faisons de même pour notre descendance en nous efforçant de faire mieux, en y apportant quelques variantes, comme nous pouvons avec ce que nous avons, nous faisons et bâtissons.

Nous voulons faire fi et oublier tout cet avant programme en nous réinventant constamment et en devenant nous même.

Finalement, ne retenez en vous  que ce que vous sentez, ce qui nfest véritablement qufen vous-même et faites de vous, patiemment ou impatiemment, le plus irremplaçable des êtres.     (Blanche)

 

Discussion sur :   Le passé fait-il de nous ce que nous sommes ?

 

Café philo du 3 juin 2009

 

Nous sommes le reflet du vécu du passé des autres.

Lfhomme vit un perpétuel chevauchement du passé, du présent et du futur.

- Il existe aussi le passé collectif, celui de notre histoire de notre culture c.Les pays colonisateurs ont une mentalité différente. Lfexpérience du passé est vécue de façon différente chaque nationalité à son passé.

- La fracture historique de 1970. Passé temporel et tout a changé en 70 et passe à son contraire. Changement aussi dans un même pays. Tout le monde nfa pas la même capacité dfadaptation et on ne peut sfadapter à tout

- Passé individuel, passé collectif et passé historique se renouvellent sans cesse. Il existe des passés conscients et inconscients.

- Les enfants nés sous X ont un vide dans la vie ils sont en permanence à la recherche de leur passé. Importance rassurante de connaître nos racines.

- Toutes les expériences importantes de la vie (école, armée boulot) nous forment et font ce que nous sommes.

- On réécrit nos passés individuels ou collectifs.

- Les regards sont différents sur la vie quand on interroge son passé.

- Le passé nfexiste pas : cfest un présupposé intellectuel

- Le passé est une notion de temps et dfhistoire. Le passé existe cfest une énergie qui a été vivante il y a un certain temps, et qui a donné nos civilisations. Nous continuons à construire sur cette base. Le Passé est nous. On le touche par la conscience et lfinconscience. Dans la mémoire, lfoubli est grand fruit dfespoir.

- Pour Comte-Sponville, le passé est ce qui fut est qui nfest plus, mais puisqufon lfévoque il est présent.

- Il existe une mémoire phylogénétique. Il existe des substances qui modifient  nos facultés mnésiques ; comme  lfergot de seigle, alcaloïde proche du  LSD. Notre passé est imprimé dans notre cerveau, dans nos fibres musculaires, dans notre sangc

- La façon de traiter le sujet est-elle ontologique ou psychologique ? Sommes-nous notre passé ? C'est-à-dire sommes nous ce que nous ne sommes plus, permanence et impermanence de lfêtre ?

Pour Parménide seul lfêtre compte.

    Pour Héraclite ce qui compte cfest lfimpermanence.

    Pour Platon cfest la synthèse des deux.

Pour Aristote il nfy a pas deux mondes mais les deux sont en acte et en puissance.

Comment les choses  peuvent elles être et ne pas être ?

Cette interrogation sfexplique par le concept de Nature.

Pour Sartre lfexistence précède lfessence. Lfhomme est le produit de son passé, mais il nfexiste que dans lfavenir.

Que disent les sciences ? Nous sommes mémoire et projection dans lfavenir. Ces deux développements sont symétriques. Plus notre avenir est lointain, plus lfhorizon est trouble car le passé ne peut plus lfappréhender. Passé et avenir sont en constante interaction dynamique et la fragilité de la mémoire favorise la souplesse de la projection dans lfavenir.

Dans la mythologie grecque, Épiméthée, imprévoyant avait pourvu tous les animaux, laissant lfhomme dans sa nudité et sa vulnérabilité. Prométhée, le prévoyant, a dérobé le feu aux dieux pour lfoffrir aux Hommes. Cfest par cet acte mémorable que les hommes pouvaient devenir égaux des dieux en leur permettant de prévoir lfavenir.

Nous sommes notre passé mais comme ressources et comme imagination de lfavenir.

 

- Dfun point de vue psychologique, il existe deux sortes de passés. Le passé collectif qui sfassume par la culture et le passé individuel marqué par le poids de nos histoires. Comment se libérer de ce poids ? Comment peut-on désinhiber sa mémoire ?

- Le passé collectif cfest le marxisme dont le poids est la 2èmeguerre mondiale qui durait encore dans les années 50. Ce qui importe cfest le passé individuel.

- Il est nécessaire de prendre de la distance, de relire son passé mais surtout sans se bloquer dessus.

- La philosophie nfest pas suffisante pour améliorer notre vie.

- Le passé a-t-il un contenu ou est ce seulement des lois ; impermanence des lois qui font ce que nous sommes.

- Il ne faut pas être totalitaire !

- Passé et liberté dfaction ? Il nfy a que du passé partout. La conscience utilise le passé et les acquis qui permettent de prendre de la distance et de nous arranger un peu de liberté.

- Sommes nous façonnés par notre passé ? Causalité et liberté ? Nous sommes dans des plans des plans différents, déterminés par notre passé et notre futur. Se projeter vers un but nous détermine aussi. Le passé agit comme un lest qui peut nous stabiliser ou nous faire couler. Faire des choix, prendre du recul face au déterminisme, cfest la liberté, et le sujet peut alors se connaître lui-même. Le sujet nfest pas forcément une substance mais peut être aussi une action.

- Passé : action morale entre déterminisme et liberté.

Liberté par degrés pour Aristote, par étape pour Hegel, absolue pour Descartes  et Kant.

Liberté à lfintérieur des contraintes du passé. Lfêtre humain est libre projet dfexistence. Liberté relative ou absolue la philo ne dit rien.

-  Et la science ? Lfhomme est comme le monde un mélange de déterminisme et  de hasard. Le ressenti de liberté est psychologique, les choix que nous faisons parmi des options déterminées sont appropriés par notre cerveau dans une auto cohérence et une auto justification. Le cerveau cherche à maintenir des représentations cohérentes. Le cerveau consolide ainsi la représentation du monde qufil sfest fait par ses choix. Les représentations sont réajustées en permanence. Nous nous ressentons libres mais nous sommes déterminés et aléatoires.

- Nous ne connaissons pas notre avenir car nous ne savons pas ce que le passé nous réserve. Le passé dfun pays est fondamental pour la compréhension de lfêtre.

- Les émissions télévisées à thématique historique remontent rarement avant 1914.

- Nous sommes venus du passé. Notre conscience est une accumulation dfhistoire de la physique, de la médecine de la chimiec.  lfhomme est qualitatif et quantitatif. Le passé parle en moi. La base, ce nfest pas le néant, cfest le passé. Notre époque est composée c.dfun passé composé. Quel est la passé qui continue ? Quel est le passé qui fait la rupture ? Avec les leçons dfhistoire, on peut évoluer.

- Peut-on relier liberté et passé ?

- Nous nous sommes trop écartés du sujet qui est le lien entre le passé et lfindividu. Liberté et déterminisme sont intéressants mais pas pertinent pour ce sujet.

- On sfest éloigné du sujet car on nfa pas fait le choix entre passé individuel et collectif.

- Les deux sont liés, il existe des interactions entre les individus et la société.

- Si on ne peut vaincre son passé alors il vaut mieux lfoublier.

- Le cumul dfinformation du passé est dans nos chromosomes. Il faut faire la différence entre bavardage philosophique et discours sur la philosophie.

- Ce qui actualise le passé ce sont les souvenirs qui ont un socle solide mais qui se reconstruisent avec notre présent. Le passé nfest donc pas absolu car réactualisé donc polarisé.

- Lfémigration conduit à un oubli du passé qui revient en force dans certaines circonstances.

- Le passé nfest pas un bloc.  Il se conjugue au passé simple au passé composé, à lfimparfait, au plus que parfait et au passé antérieur.

-  Interpréter le passé ce nfest qufune interprétation dont il reste des traces dans le présent.
J'ai raconté à Yves Coppens l'histoire suivante :

- Après le vol de deux camions qui transportaient des carottes pour l'un et des cigarettes pour l'autre, on, demande au policier qui enquête:
- Etes vous sur une pistes ?
- Oui, nous recherchons un lapin qui fume......
N'avons nous pas la même attitude en interprétant les vestiges du passé que nous retrouvons ?

- Nietzsche : question de lféternel retour ? Comment sommes nous aptes à saisir notre propre liberté ? Le poids du passé est dans lféternel retour. La liberté cfest son propre recul par rapport au passé.

- Il existe un passé qui nfest pas équivoque sur notre présent, le passé opératif dont nous ne sommes pas responsables. Exemple : celui qui a pollué lfeau du Rhin il y a 20 ans et celui qui la boit aujourdfhui.

- Le passé peut être pesant sur les générations suivantes mais quand il est critiqué, expliqué, digéré, il peut alors devenir positif.

 

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ESSAI : « POURQUOI ECRIRE DE LA POESIE » ?

 

J’hésitais entre commencer par parler de mon expérience personnelle en tant que poète amateur avant de développer le sujet à partir des connaissances que nous possédons sur la poésie, ou de faire la démarche inverse.

 

Finalement je vais commencer par quelques idées générales, tout en sachant que mon exposé est très incomplet, vu l’ampleur du sujet

 

Intro : d’abord pourquoi écrire ?

Selon Sylvie Fabre G (professeur de lettres née en 1951 à Grenoble) 

«  Ecrire c’est accéder à la présence, aux présences qui nous entourent, choses ou êtres, vivants au morts et les faire exister. C’est mettre, à côté de notre vie, une autre vie qui l’éclaire, sans séparation ».

 

Alors pourquoi écrire de la poésie plutôt que de la prose

 

1° Qu’est-ce que la poésie ?:

a) « c’est l’art du langage visant à exprimer ou à suggérer par le rythme (surtout le vers) l’harmonie et l’image » (dico Le Robert)

« C’est l’art de produire une oeuvre esthétique qui répond à un besoin de l’esprit, en dehors des besoins biologiques, recherche du beau sensible que l’on peut partager mais dont on ne peut discuter ».

 

b) Selon Henriette Major (écrivaine et poète)

« L’on écrit des poèmes d’abord pour soi, pour exprimer sa joie, pour s’approprier le monde qui nous entoure et le célébrer. Par la suite, on voudra peut-être partager avec d’autres le résultat de son effort ».

 

2° °Platon et la poésie :

extrait de « l’Anthologie de la Poésie française » de G.Pompidou :

« Homère, Platon, le site de Delphes débordent de puissance poétique – Aristote et Cicéron n’intéressent que les spécialistes. Don Quichotte et La Divine Comédie, le Théâtre de Shakespeare, le roman de Dostoïevski sont parmi les œuvres les plus riches en poésie… »  

 

extraits de : « Platon et le logos (parole) poétique » - mémoire de maîtrise OVERKANT :

Précision : Le logos de Platon et des stoïciens = ordonnancement cohérent du Monde autant que du discours : la poésie pourrait être le reflet de l’harmonie du Cosmos-Logos, harmonie à laquelle auraient accès certains et pas d’autres… mystère

 

« … il n’y a pas, selon Platon, d’opposition massive entre POESIE et PHILOSOPHIE ; Concevoir une telle opposition, ce serait méconnaître la suprême beauté du logos philosophique et, partant, légitimer la virulence de ceux qui n’y comprennent rien et le dénoncent comme émiettement du langage… »

 

« …le philosophe doit sans cesse revenir sur ce qui a été dit, qu’il s’agisse d’une citation poétique, de son propre logos inspiré, ou de n’importe quelle doxa* exprimée par telle personne absente ou présente.

 (* doxa : ensemble – plus ou moins homogène – d’opinions confuses, de préjugés populaires, de présuppositions généralement admises et évaluées positivement ou négativement sur lesquelles se fonde toute forme de communication)

 

3° Poètes du 19e siècle :

Baudelaire : la poésie n’a pas d’autre but qu’elle-même et ne peut en avoir d’autre 

Verlaine, de la musique avant toute chose

Rimbaud : évasion par le langage et non dans le langage

 

A la joie, il faut rajouter peine, souffrance qui sont nécessaires au poète pour écrire ses poèmes.

 

Nerval : la fuite – le lyrisme douloureux après la mort d’un être cher

Musset : amour brisé (« Les Nuits »)

Victor Hugo : deuil – se rend sur la tombe de sa fille (« Demain dès l’aube »)

 

4° Poètes du 20° siècle

Ils écrivent pour les mêmes raisons (joie, peine, hymne à la nature, sentiments)

Le langage est affecté par l’influence du monde moderne, mais l’esprit nouveau n’exclut pas la nostalgie de l’ordre et des thèmes poétiques traditionnels (APPOLINAIRE – « L’esprit nouveau » (1912) et « La jolie rousse »(1918)

 

5° Mon point de vue personnel en tant que poète amateur :

Pour moi écrire c’était un moyen d’affronter la souffrance causée par la perte de mon mari en 2002. Une façon de survivre.

Mais pourquoi sous forme poétique ?

Un mot a une couleur, une mélodie ; il nous entraîne dans l’imaginaire

Il y a tout ce qu’on dit et tout ce qu’on ne dit pas, mais qui est suggéré

C’est aussi un hymne à la nature, aux sentiments (joie, peine, espoir)

 

On écrit de la poésie pour décrire les choses (situations, nature)

                                pour dire ses tripes (oser le dire)

                                pour évacuer un trop plein (de joie ou de souffrance)

On écrit aussi pour se prouver quelque chose

 

Si j’ai écrit de la poésie, c’est simplement pour l’amour des mots. J’avais cette richesse en moi (depuis très longtemps sans doute) et la mort de mon mari a été le facteur qui a déclenché mon écriture.

 

Après sa mort des évènements ont fait que je me suis sentie « soutenue » par le ciel et j’ai véritablement commencé à avoir la foi…

 

Dans une lettre écrite à Henri Lemaître en 1937, Paul CLAUDEL dit : « L’esprit essentiel de ma poésie… est le gaudium de veritate (la joie que donne la vérité). C’est une grande découverte que celle de Dieu et le monde sans Dieu est non seulement incomplet mais réduit à l’éparpillement, au non-sens et au néant… »

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IL FAUT SE POSER LA QUESTION : en quoi ces expériences individuelles douloureuses, voire d’esthétique et d’évasion, peuvent avoir une portée générale philosophique quant à la condition humaine et alimenter la réflexion ?

 

- la poésie pour elle-même, un luxe de riche ou une libération ?

- un désir de donner du sens

- la poésie, un acte créateur qui reste mystérieux ou obscur, tant pour l’auteur que pour le lecteur

- la poésie, un génie sans mérite ou une activité laborieuse sur le langage ?

- poésie et philosophie

- la beauté, un acte de magicien, de sorcier ?    

 

Elisabeth

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 Les transformations silencieuses (13 mai 2009)

 

« On ne voit rien. Pourtant, heure par heure, jour par jour, tout change. L'enfant grandit, le corps vieillit, la montagne s'érode, le climat change, ou bien le couple, lentement se délite.

Ces modifications minimes et constantes, inaperçues mais essentielles, forment le cours du monde et la trame de l'existence. Elles progressent à bas bruit, partout présentes, invisibles toutefois, à force d'être minimes et graduelles. "Un beau jour", comme on dit, le résultat saute aux yeux, avec la soudaineté apparente et trompeuse d'un événement nouveau : cet amour est mort, la planète est en danger, je suis vieux, l'enfant est grand. Comment cela s'est-il fait? Sur le coup, nous voilà pantois: nous voyons soudain ce qui était là, patent, en-dehors pourtant de notre regard. » Article de Roger-Paul Droit dans Le Monde du 03-04-09.

Les transformations silencieuses sont difficiles à saisir pour la métaphysique européenne. Depuis les Grecs, l’Occident a privilégié les délimitations : il pense par arêtes vives, par bords tranchés, par formes nettes, par « idées claires et distinctes » comme disait Descartes d’où sa difficulté à concevoir les transitions, le passage graduel d’une forme à une autre.

La transition fait trou dans la pensée européenne. Platon nous dit que, soit je suis assis, soit je marche, ou c’est l’un ou c’est l’autre, et je ne puis participer en même temps à l’un et à l’autre ; ou ni à l’un ni à l’autre : être ni mû ni immobile. Platon s’en tient à la séparation étanche des deux temps, de l’avant et de l’après, Entre les deux que se passe-t-il ? Platon suppose un instant « hors du temps », qui ne soit ni d’un temps ni de l’autre. De la même manière, la neige qui fond est encore de la neige, mais n’en est déjà plus Comme Platon, Aristote ne peut penser l’entre en tant qu’entre. L’être ne peut être pensé que comme distinct et déterminé. Penser l’indistinct de la transition serait faire disparaître la forme-essence qui est aussi son discours – raison, de quoi le réel tient sa consistance pour ces deux auteurs. Le parti pris de l’Etre, de l’identité stable se trouve mis en défaut par ce qui transite, mue ou flue.

Ces transitions incessantes sont pourtant au cœur de la réalité. La pensée chinoise leur accorde une place centrale.

Elle conçoit l’existence comme une transformation continue. C’est à travers la modification que la continuation demeure active et qu’elle perdure. Le point de vue développé en Chine n’est pas celui de l’essence et de l’identification, mais de l’énergie investie dans le déroulement des choses. Par exemple dans le cas d’une transition littéraire, on passe d’un paragraphe à l’autre en rompant avec ce qui précède et en poursuivant avec cette rupture une pensée qui se prolonge pour se développer. Ce blanc laissé au sein du texte n’est pas vide, mais au contraire le lieu fécond où, sans plus qu’on écrive, du texte continue d’avancer.

Quand on est dans une barque et qu’on lève un instant les avirons, tel est l’art de la transition. On ne pagaie plus, le mouvement de ramer - d’écrire est interrompu, mais le bateau est porté et poursuit sur sa lancée.

Dans cet horizon disparaissent certaines interrogations majeures de la pensée européenne : la question du commencement (aucun début au vieillissement, pas plus qu’au cycle des saisons), celle du but (la transition ne vise pas le résultat comme un objectif à atteindre), ou même celle du temps. La culture chinoise est attentive aux datations exactes, mais pour autant, elle n’a jamais cherché à thématiser «  le temps » comme notion générale et unique. Est-ce pour cela que l’Occident, incapable de rendre compte des transformations silencieuses, a créé cette grande abstraction ?

François Jullien, philosophe et sinologue, nous invite à ne pas envisager la diversité des cultures sous l’angle de la différence, mais sous l’angle des écarts. «  L’écart promeut un point de vue qui est, non plus d’identification, mais d’exploration : il envisage jusqu’où peuvent se déployer divers possibles et quels embranchements sont discernables dans la pensée. …Le moindre écart perçu, entre cultures, et qu’on fait travailler, ouvre plus largement le compas, prospectif comme il est, ou déplie l’éventail. Il fait paraître une faille, enfonce un coin, dans cet insoupçonné, celui du préalable de la pensée (pré-notionné, pré-catégorisé, pré-questionné..), tellement plus résistant, parce que tapi plus en amont, que ces fameux « pré-jugés » qu’incrimine la philosophie- ou comment prendre du recul dans son esprit ? ».

Ainsi, nous croyons, par exemple, le plus souvent que l’histoire se construit par des dates clés, et la politique par des événements - révolutions, ruptures, grands ébranlements. Prendre en considération les transformations silencieuses fait voir autrement le paysage : ce qui émerge sous forme d’un « événement » - unique, radical et brusque – ne serait-il pas le résultat d’une longue et lente accumulation de transitions infimes ?

 

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PHILOSOPHIE DE LA NATURE

 

L'objectif de ce bref exposé est de solliciter une réflexion sur la nature en tenant compte à la fois des principaux acquis de la tradition philosophique et de ceux de la science moderne.

Essayons d’imaginer quelques-unes parmi les nombreuses transitions qui nous ont conduits de l'idée classique de la nature, liée au mécanicisme, aux conceptions contemporaines.

Aujourd’hui, la question - qu’est-ce la nature ?- prend une envergure gigantesque, car la nature ne consiste pas seulement dans l’environnement « naturel » ou « vivant », tel que l’ensemble des plantes ou des animaux que nous pouvons immédiatement observer et qui nous entourent dans l’écosystème. L’immensité de l’univers constitue notre nature environnante.

Pour connaître « la » nature nous devrions nous introduire dans plusieurs domaines scientifiques fondamentaux, tels que la mécanique classique ou la mécanique quantique (= mécanique interne de l’atome avec ses fonctions d’onde), et l’astronomie (considerée dans le passé « plus science que toute autre »), complétée actuellement par la cosmologie. Les sciences modernes de la nature dépassent notre entourage direct : elles nous font bondir jusqu’aux fins fonds de l’univers.

Là se posent des questions fondamentales que les philosophes se sont toujours poséees : - le temps a-t-il commencé ?

- qu’y avait-il auparavant ?

Autrefois métaphysiques, ces questions sont devenues physiques et scientifiques : elles préoccupent aujourd’hui physiciens, astrophysiciens, astronomes et cosmologues.

Toutefois la philosophie de la nature consiste en une approche ontologique* des êtres naturels et de la nature comme totalité, qui tient compte, tout en les dépassant, des apports des sciences de la nature. (*= approche qui étudie les propriétés générales de tout ce qui est.)

Avant d’aborder un aspect très actuel de la philosophie de la nature, voici un très bref aperçu des grandes lignes historiques de cette même philosophie.

N’oublions pas que le concept de nature est une notion polysémique, à multiples sens et que notre exposé sera donc forcément d’une ampleur très limitée.

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La philosophie naturelle ou philosophie de la nature, connue en latin sous le terme philosophia naturalis, est une expression qui s'applique à l'étude objective de la nature et de l'univers physique telle qu’elle régnait avant le développement de la science moderne dont le début est inauguré par Galilée et ses fondements de la physique mécanique.

- Un ex. très éclairant : Galilée prétend que la glace flotte parce qu'elle est plus légère que l'eau, alors que les aristotéliciens pensent que c'est dans sa nature de flotter. (Physique quantitative et mathématique de Galilée contre physique qualitative d'Aristote).

Ses découvertes astronomiques derivées des observations de Copernic diviseront le monde chrétien en deux camps inconciliables : celui des héliocentristes (Galilée) et celui des géocentristes (Aristote).

Traditionnellement alliée à la théologie naturelle, la philosophie naturelle désignait autrefois l'ensemble des sciences astronomique, physique, chimique et biologique.        La philosophie naturelle se distinguait de la philosophie morale, qui désignait non seulement la morale et l'éthique, mais aussi la théorie de la connaissance, la psychologie, la politique, l'esthétique, etc.

Parménide. La question de la Nature est posée par les philosophes présocratiques sous l'angle de la question de l'être. Parménide (Ve siècle av. J.-C.) est la figure marquante de cette approche.  Son affirmation célèbre: « l'être est, le non-être n'est pas »[] pose la Nature comme ontologiquement intangible et éternelle. En effet : le non-être ne pouvant, par définition, être, comment l' être pourrait-t-il provenir de ce qui n'est pas ?                      -   Avec d’autres mots: comment peut-il y avoir quelque chose à partir du néant ?.

Cette affirmation, reposant sur une vérité logique fondamentale, pose néanmoins la difficulté de l'appréhension de la Nature que nous avons par l'expérience: celle-ci est en effet gouvernée par le changement, la naissance et la mort, et donc par le passage d'un être au non-être.

Pour Héraclite et pour Platon, au contraire, l’être est éternellement en devenir. Tout se meut sans cesse: nulle chose ne demeure ce qu’elle est, et tout passe en son contraire. Ce qui vit meurt, ce qui est mort devient vivant.

Aristote dans son ouvrage La Physique initie en effet l'approche métaphysique de la nature. Pour lui la connaissance de la Nature consiste à connaître non pas les éléments (comme l'eau, la terre, le feu et l'air) mais ses principes qu’il appelle les causes premières.

Il s'agit de dépasser la connaissance de la nature telle qu'elle se donne à nous, en essayant de déterminer ses fondements.

Descartes cherche à expliquer l'enchaînement et le développement du monde conformément aux lois générales de la nature; de même il cherche à expliquer l'organisme et la vie organique d'après des lois purement mécaniques. Comme l'astronomie, la physiologie est une science mécanique qui fait abstraction de la psychologie. Le corps humain est composé de parties matérielles qui agissent conformément aux lois de la chaleur et du mouvement.   

                                     

Cette conception se trouva empiriquement vérifiée, lorsque William Harvey découvrit en 1628 la circulation du sang.  Harvey fut au premier rang parmi les fondateurs de la science moderne de la nature; il fut pour la physiologie ce que Galilée fut pour la physique. Il donna le coup de grâce aux forces mystiques dans le domaine de la physiologie, en démontrant que le mouvement du sang n'est pas dû à sa propre force où à la force de l'âme, mais qu'il est dû à la contraction du cœur qui le refoule dans le corps.

Mais suivons encore Descartes. Quant aux animaux, nous sommes forcés d'admettre que toutes leurs fonctions et toutes leurs actions se font de cette façon involontaire et mécanique. Nous n'avons pas de raison pour leur attribuer une âme.                                                                                                    Si l'agneau fuit à la vue du loup, c'est que les rayons lumineux qui du corps du loup frappent l'œil de l'agneau, mettent ses muscles en mouvement au moyen des courants «réfléchis» des «esprits animaux». Descartes soutient donc que les animaux sont de simples machines pour la simple raison que sans cela il faudrait leur attribuer l'immortalité, — et une huître serait-elle immortelle ?

Il en est autrement de l'homme. La conscience qui se manifeste en chacun de nous, nous force à admettre l'existence d'une âme, d'une substance pensante qui est en réciprocité d'action avec la substance matérielle, avec la faculté d'exercer une intervention régulatrice dans les mouvements des «esprits animaux».

 

En quoi peut-on dire que les animaux n’ont pas d’histoire ?

En ce que, comme le montre Rousseau, dans son « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes », un animal ne saurait s’affranchir de ce qu’il est déterminé à accomplir, alors que l’homme se distingue par sa capacité à se défaire de toute détermination. Il y aurait, dans cette perspective, une nature animale, parfaite, sans histoire, toujours conforme à ce qu’elle doit être, et une culture humaine, née de l’indistinction première de l’homme, principe de sa liberté et de son exil, source de progrès comme de corruption.

 

Hegel enfin, a dédié des années à l’étude des rapports qui existent entre les sciences de la nature et  la philosophie de la nature, entre empiricité et logique.

 

Pour lancer le débat je vais aborder l’un des grands chapitres de la philosophie moderne, à savoir l’écosophie. L’ un des penseurs les plus pointus sur ce sujet a été certainement le philosophe norvégien Arne Naess qui vient de mourir il y a quelques mois. C’est le fondateur de la deep ecology, de l’écologie profonde.

De quoi s’agit-il ?

La terminologie "éthique", si dominante aujourd'hui (bioéthique, nanoéthique, éthique environnementale, éthique animale…), risque souvent d’enfermer la pensée et le débat dans une approche "morale" : que devons-nous, que pouvons-nous faire ? Qu’interdire ? Comment codifier nos pratiques dans le droit ? Une telle approche, pour utile qu’elle soit, accentue la dimension de l’arbitrage, qu’il soit individuel ou collectif.
C’est à bien plus qu’un arbitrage que Naess nous invite, quand il suggère de repartir de notre "expérience du monde".

Ainsi, l’éthique ne doit pas être première mais dérivée.

C’est en cela que Naess nous livre une véritable philosophie, mais aussi peut-être une religion, deux termes qui décrivent d’ailleurs souvent à part égale son projet. Ainsi, affirmant le principe d’un "égalitarisme biosphérique", c'est-à-dire "l’égalité du droit de toute créature à vivre et à s’épanouir", droit valant pour l’humain ou le non-humain, Naess écrit : "L’écologiste de terrain acquiert un respect profondément ancré, même de la vénération, pour les modes et les formes de vie."  Ce respect pour les formes de vie constitue une expérience fondatrice de la réflexion écologique.

 

Sa réflexion oppose "l’écologie superficielle" à « l’écologie profonde »

« L’ écologie superficielle » est simplement préoccupée de prévenir l’épuisement des ressources ou de maintenir la santé, mais aussi l’opulence de quelques minorités privilégiées.  

« L’écologie profonde » exige au contraire une rupture avec l’idéologie de production et de consommation et surtout un changement de perspective: cesser de chercher à comprendre "notre place dans le monde", mais prendre en vue le tout, s’ouvrir à "une vision de champ total".

L’homme doit urgemment changer la façon de se penser et cela changera son comportement.

Il est invité à développer "une approche nouvelle, dans laquelle soit comprise la nécessité de proclamer des valeurs, et pas seulement des faits’". Il propose une transition de l’écologie à une écosophie.

Et quand il parle de valeur il fait allusion aus valeurs intrinsèques de toute forme de vie.

 

----   (petite histoire du biologiste qui a réussi à sauver d’extinction le petit poisson « inutile » du désert.  Et quand on lui demanda : mais pourquoi ? à quoi est-il bon ?       il répondit : et vous êtes bon à quoi ?)      ----

 

La philosophie de Naess prône très nettement un geste fondamental de rupture avec l’anthropocentrisme, sans pour autant sous-estimer la singularité de l’espèce humaine. La singularité de l’humain lui donne incontestablement une place à part.         Simplement, celle-ci ne doit pas s’exprimer comme droit de conquête, de maîtrise et de maltraitance, mais comme un appel à "assumer un genre de responsabilité pour sa conduite envers les autres": l’humain  est donc central, « garant d’ une prémisse du soin universel que les autres espèces ne peuvent pas comprendre ni apporter. »

 

La Musique ! Nous savons tous par expérience personnelle que la perception esthétique d’une ligne musicale ou plus simplement, le plaisir que nous ressentons en écoutant une belle mélodie réfute les frontières entre pensée et émotion.       

Eh bien voilà que cette expérience courante et spontanée dans notre vie, aux yeux de Naess devrait être le modèle même de notre perception de la nature.

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Arne Naess : Ecologie, communauté et style de vie (Ed. MF)


Le commentaire de Jean Luc
Parler de philosophie de la nature peut sembler paradoxal. La philosophie est la recherche d'une vie si possible équilibrée et harmonieuse, la nature, c'est-à-dire ce qui est extérieur à l'Homme, ne tend vers rien, n'a vraisemblablement aucune finalité, se contentant d'être. N'exprimant rien, n'étant qu'une suite infinie de séries causales, ses phénomènes manifestant ces relations causales strictement logiques mais totalement indifférentes à la condition humaine.
Cependant la nature ne s'oppose pas au genre humain, puisqu'il en fait lui-même partie; d'ailleurs ne parle-t-on pas de la nature humaine dont l'une des spécificités est d'avoir été capable de s'extraire de l'état de nature pour devenir un être de culture. L'Homme est certes, de par sa capacité de raisonner, de penser, d'agir rationnellement, un reflet de la nature physique et de ses logiques propres, logiques qui naturellement ne doivent rien à l'Homme. Cependant, l'épopée humaine n'est pas qu'une suite de structures causales. Par son vouloir-être, il donne sens à sa vie, se crée une histoire, une identité, un destin, toutes choses qui le distinguent des autres êtres vivants dont une simple classification par espèce et par genre suffit à rendre compte.
Ainsi ne serait-il pas plus approprié de parler d'une philosophie de l'existence plutôt que d'une philosophie de la nature, dont la science suffit à constater ce qu'elle est?

 

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La forme est périssable, mais sa racine est éternelle ( Luca)

 

Ogni forma che vedi ha il suo Tipo supremo nell’Oltrespazio:
se la forma scompare, non temere: la sua radice è eterna.
Ogni immagine che vedi, ogni discorso che ascolti
non penarti quando scompare, chè questo non è vero.
Poiché eterna è la fonte, i suoi rami scorrono sempre,
e poi che ambedue mai cessano, inutile è il lamento”

"...se la forma scompare, non temere: la sua radice è eterna".
Djalal-al-din Rumi le grand mystique persan, fondateur de l'ordre des derviches tourneurs est né à Balkh, une ville au nord de l’actuel Afghanistan.

La phrase qui nous intéresse est au début d’un  poème dont le titre est : « Evolution » et qui nous dit que toute forme qu’on voit atteint son état suprême au delà de son apparence et donc : « si la forme disparaît, ne crains rien, sa racine est éternelle ». Le poème est une sorte de longue méditation sur les changements et conclut ainsi : « Si ton corps est vieux, que crains-tu, si l’âme est jeune ? »

La phrase « si la forme disparaît, sa racine est éternelle » a été utilisé par l’artiste Mario Merz dans plusieurs de ses œuvres. Mario Merz était étroitement lié à la naissance de « l’Art pauvre » paru sur la scène de l’art à la fin des années 60. Ce courant revalorisait des matières et des énergies primaires et naturelles, combinées dans des installations de grand impact anti-formel.  Dans l’une de ses œuvres Merz a réalisé cette phrase en pliant un tube de néon et en le plaçant à hauteur d’homme sur un muret de briques presque totalement recouvert  de lierre,  qui peu à peu s’approprie de l’œuvre même. La nature et l’artifice se rejoignent.

Merz a su conjuguer l’aspect sensoriel et celui conceptuel de sa vision de l’art qui semble vouloir faire surgir les racines d’une culture qui n’a pas de limites de temps et d’espace, mais qui depuis toujours ferait partie de l’homme.

En d’autres mots : cette phrase nous rappelle que l’art est porteur d’une énergie vitale. La mémoire des œuvres, même si elles ont été détruites ou se sont perdues dans le temps, est encore présente grâce à la puissance des idées qu’elles contenaient.

Nous pouvons aussi essayer de mieux  saisir le sens de notre sujet en pensant a l’art des vitraux, animés par la lumière. L’art du vitrail se singularise par des méthodes de fabrication qui n'ont quasiment pas évolué depuis son apparition en Egypte et en Orient, il y a environ 2 500 ans. Utiliser couleurs et lumière afin de "diriger la pensée des fidèles par des moyens matériels vers ce qui est immatériel", c’est ainsi que l'abbé Suger,  conseiller des rois Louis VI et Louis VII, qui commanda les vitraux de la basilique Saint Denis en 1144, définissait la fonction du vitrail religieux, symbole de la lumière sacrée et de la transcendance du divin.

Le vitrail, plus que toute autre création artistique visuelle, ignore la réduction bi-dimensionnelle de la peinture et de la photographie, mais aussi celle tri-dimensionnelle de la sculpture. La lumière du vitrail se diffuse au delà de la matière qui le génère. Ses projections nous permettent de  traverser cette lumière en constante mutation, de nous y trouver soudain dedans, en quelque sorte de nous y baigner :  c’est un peu ce qu’il se passe par ailleurs pour la musique.

Suivant les heures du jour et les saisons l’éclairage change et les couleurs des vitraux et leurs projections suivent docilement  ce destin. Le vitrail se pose dans la totalité de sa présence dans l’espace et dans le temps, plutôt qu’à travers ses arguments thématiques et formels.  Au coucher du soleil le faisceau lumineux disparaîtra (la forme aura donc disparu) mais sa racine sera toujours présente.
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Essayons maintenant d’élargir la réflexion au delà de l’art.

La forme est vouée à l’usure et à l’obsolescence, elle est crucifiée par l’espace et le temps. En naissant nous passons d’une forme invisible à une forme visible qui se transforme tout au long de notre vie  pour redevenir invisible à notre mort.

Depuis les débuts de la Renaissance  beaucoup de penseurs et même des théologiens conçoivent un homme non plus triple – corps, âme, esprit - mais duel, composé seulement d’un corps et d’une âme-psyché, un homme coupé de sa racine de vie qu’est l’esprit. Depuis les choses ne se sont guère améliorées : avec la modernité se dessine la vision d’un homme fait de matière, un homme amputé de l’esprit et souvent aussi amputé de l’âme, qui, en termes philosophiques est la conscience. Aujourd’hui, pour certains, la conscience et ses états ne sont que le sous-produit de l’activité neuronale et donc l’homme est né du hasard et totalement fait de matière. En quelque sorte « la forme pour la forme » et stop.  Notre phrase devrait alors changer, du style : « si la forme disparaît, tout aura disparu. »

Depuis plus d’un siècle notre société est construite sur la domination de la matière, de la forme, du quantifiable et pour finir du virtuel. Nous pensons qu’il n’y a rien en-dehors de ce monde physique que nous croyons connaître. Pour nous enrichir nous avons tout misé sur le calcul (« homo economicus »)et délaissé la réflexion philosophique.  Le problème quand on a tout misé sur la forme, c’est que cette forme, comme nous l’avons déjà vu, est vouée à la mort, donc à disparaître..  

Pour savoir ce qu’est la mort il faut savoir ce qu’est la vie. Or, la vie, ce n’est pas seulement consommer, être reconnu, paraître, affirmer son individualité. Avant tout cela,  la vie est une énergie qui se manifeste selon deux polarités, esprit et matière.  L’esprit, c’est l’énergie de la vie à son plus haut niveau.     La matière c’est la même énergie mais à un autre (plus bas ?) niveau. Avec la rencontre de l’esprit et de la matière apparaît  la conscience. Les noces de la forme et de l’esprit, reconstituent l’unité première qui a été séparée.

C’est l’alchimie permanente de la vie.

Lorsque je nourris la forme et la matière je nourris la mort. Puisque la mort ne concerne pas l’esprit, quand je nourris l’esprit je retrouve la  vie dans sa racine, qui est éternelle.

                            Dschelal-ed-din Rumi spricht

 Verweilst du in der Welt, sie flieht als Traum,

du reisest, ein Geschick bestimmt den Raum;

nicht Hitze, Kälte nicht vermagst du festzuhalten,

und was dir blüht, sogleich wird es veralten.
Goethe

 

Par Luca

 

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La subjectivité


Alors que la conscience, faculté par laquelle il nous est possible d’acquérir certaines choses comme la connaissance de soi et de son environnement, le savoir, l’art de raisonner et de comprendre, est commune à tout homme, il semble cependant évident de dire que s’il était possible d’imaginer 2 individus qui auraient acquis très exactement les mêmes  connaissances et auraient eu exactement le même vécu, ils n’auraient certainement pas une perception identique ni d’eux-mêmes ni du monde. Qu’entre  eux et eux-mêmes et eux et le monde, il y a comme un filtre qui reformule la perception du monde, la perception de soi et l’usage que l’on peut faire du savoir acquis. Ce filtre, qui est la subjectivité, ne semble pas relever du domaine de la connaissance,  puisqu’elle est ce qui rend l’interprétation de la connaissance possible et  en conséquence sa valorisation; car à quoi nous servirait-il de connaître s’il fallait se satisfaire de la connaissance brute, sans application possible ? De même, on ne peut la catégoriser comme une perception puisqu’elle est ce par quoi l’interprétation de la perception est possible et enfin elle ne saurait se dissoudre dans une simple conscience de soi, puisqu’elle semble être ce qui permet que l’on se reconnaît :
-    dans une idée, ce qui débouche sur la croyance en la vérité de cette idée,
-    dans une personne, ce qui débouche sur le sentiment amoureux, 
-    dans une œuvre d’art, ce qui débouche sur l’émotion esthétique
-    ou plus prosaïquement, ce qui nous incite à réagir ou à nous exprimer à propos de tel fait particulier et non d’un autre.
Se reconnaître dans une idée, c’est admettre a priori la véracité de cette idée, sans même  savoir pourquoi. Certes, en rester là, serait se satisfaire d’un simple jugement de valeur, d’une simple affirmation, d’une pure opinion ; il convient ensuite d’argumenter, d’insérer cette idée dans une rationalité pour en asseoir son caractère de vérité. Vérité qui néanmoins restera toujours relative, ce qu’illustre bien cet aphorisme de Blaise Pascal : «  Le contraire d’une vérité n’est pas l’erreur, mais une vérité contraire ».
D’une personne ou d’une œuvre dans laquelle nous nous reconnaissons, nous disons que nous l’aimons sans cependant pouvoir inclure cette émotion dans une quelconque rationalité, dans un quelconque schéma explicatif.
Enfin nous passons nos journées à commenter des actes, des faits ou des phénomènes dont nous considérons qu’ils font un tant soit peu sens pour nous, sans que ne sachions dire pourquoi.

Le paradoxe de la subjectivité est qu’elle au fondement même de notre vie, qu’elle est la base même sur laquelle nous construisons nos existences- rien ne semblant pouvoir y échapper- alors qu’il demeure vain et illusoire de vouloir ou de pouvoir expliquer de quoi il s’agit exactement. Certes, nous avons parlé de la capacité d’interpréter et de reconnaître, donc de tenir pour vrai certaines représentations de nos perceptions, mais il s’agit là de domaines qui échappent à la connaissance et donc à la rationalité, étant par exemple en-dehors de toute prédictibilité. Par la subjectivité, nous atteignons de fait une limite de la raison, limite elle-même en apparence irrationnelle, tant nous vivons dans la persuasion que si quelque chose est, cela ne peut que s’insérer dans des schémas logiques, schémas soit construits par notre esprit, soit existants par eux-mêmes, lesquels schémas ont leur raison d’être en ce qu’ils sont supposés pouvoir englober la totalité de la réalité. Et pourtant, il ne s’agit là que d’un présupposé !
De quelle logique d’ailleurs pourrait dépendre la subjectivité ? Renvoyant au sujet, à celui qui éprouve et qui pense, elle ne peut elle-même s’éprouver ou s’analyser comme un objet de pensée alors même que nous la savons être puisque chaque sujet, chaque individu, a en plus de la conscience de soi (commune à tout homme) la conscience de son individualité (propre à chaque personne).

Depuis l’antiquité grecque, on se pose la question de savoir s‘il est possible de connaître de manière exacte la réalité du monde. Par réaction au mythe, mythe signifiant récit en grec, est née la philosophie, le questionnement.  Pour Platon, la vie humaine telle qu’il l’observe, se fonde sur un récit et non sur la recherche de la vérité par le questionnement. Un récit non plus mythologique, mais  que l’on se crée à partir de l’apparence des choses, à partir des phénomènes tels qu’ils sont perçus par les sens, à partir donc de la connaissance empirique que l’on a des choses. Ce galimatias est naturellement décrété illusoire car nécessairement trompeur. Néanmoins, le phénomène, par nature continuellement changeant, doit avoir sa source dans quelque chose  de stable, connaissable non par les sens, mais par le raisonnement, l’intellect. Certes Platon ne parle pas de subjectivité, mais on voit bien que ce qu’il met sous le vocable de connaissance sensible correspond à la subjectivité. A l’inverse, ce qui peut s’insérer dans une rationalité, ce qui se conçoit à l’aide d’un raisonnement, est non pas une simple image du réel, un simple mirage ne renvoyant à rien de certain, mais correspond à ce réel, est une formulation de ce réel, puisqu’elle renvoie à une définition pouvant s’appliquer à tous les cas particuliers. Ainsi par exemple, on ne peut parler d’homme juste si on ne définit préalablement, de manière abstraite, ce qu’est la justice ; ce n’est qu’ensuite que l’on pourra vérifier si dans tel cas particulier se retrouve ce concept initial. C’est ainsi que l’on a pu définir la vérité comme étant « l’adéquation entre la pensée et son objet ».
Cette approche est-elle pertinente ? Certes le sujet, l’individu, s’en remettant à ce qu’il perçoit du monde, fait constamment l’expérience de ses limites. Comme l’a noté Husserl « la conscience est toujours conscience de quelque chose », elle est donc par nature limitée par l’objet de la conscience. La conscience, et donc la subjectivité, suivant en quelque sorte la perception. Face au devenir permanent des choses, l’homme peut à la manière de Platon, imaginer l’être des choses. L’être, ce qui est, est ce qui ne devient pas, est donc l’essence des choses, cad ce qui, répétons-le, n’est pas particulier à un objet défini- ce qui devient-, mais ce qui les unit, ce qui est commun aux objets ou concepts de même nature- ce qui est- ; il y a donc l’idée d’une transcendance horizontale. Transcendance en elle-même peu satisfaisante, puisque nous laissant face à notre propre finitude. Il peut y avoir alors l’idée de l’éternité,  mais en avoir l’idée n’en implique aucune réalité nécessaire. Enfin, face à la relativité des opinions et des croyances, il peut penser à un absolu, une sorte de vérité révélée qui risque au fond de se transformer très vite en un simple argument d’autorité. Le devenir, la finitude, la relativité, concerneraient le monde des phénomènes et donc la subjectivité; l’être, l’éternité et l’absolu seraient du domaine exclusif de l’intelligible et donc de l’objectivité même si curieusement cette objectivité ne semble plus concerner que la vie de l’esprit.
On voit que la caractéristique qui découle de cette approche platonicienne est que toutes ces pensées, ces idées pures, censées être à l’image du réel, ont pour point commun de s’imaginer en être d’autant plus proche que toute subjectivité est évacuée. Cette approche s’est perpétuée par la suite dans la scolastique médiévale, plus préoccupée de l’idée de Dieu que de l’humaine condition ; de l’esprit des Lumières, créant ex nihilo un homme abstrait, sans racine, qui serait de par sa seule existence expurgée de toute historicité, source de droits et par là d’universalisme ; du scientisme et du positivisme et in fine même du relativisme de nos sociétés, relativisme qui est en quelque sorte l’aboutissement de cet esprit des Lumières et qui a fini par trouver son symétrique dans l’intégrisme. Il y a certes eu quelques remarquables exceptions tel Montaigne ou Rousseau. Mais dans l’ensemble, c’est le rationalisme, autant dire l’objectivisme, qui l’a emporté, générant même un mécanicisme à travers le freudisme et le marxisme : ainsi pour ce dernier, l’avenir était nécessairement prévisible puisque déductible d’un concept – les lois de l’Histoire- érigées au rang de dogme métaphysique.
Mais l’abus d’abstraction nuit à la rationalité. Idéaliser ainsi l’objectivité, ou pire, ce qui est supposé être l’objectivité, n’est-ce pas accorder tout simplement la primauté à la subjectivité la plus pure ? S’en remettre entièrement à des raisonnements, voire à des formalisations de raisonnement pour lui coller une image se voulant encore plus rationnelle, plus « scientifique », ainsi a-t-on pu parler de « socialisme scientifique », affirmer que dans le monde n’a de réalité que ce qui s’insère dans un schéma logique, dans des « grilles de lecture », n’est-ce pas, au lieu d’évacuer une subjectivité déclarée inutile, tout au contraire implanter l’objectivité dans la subjectivité ? Croire en une omnipotence de la raison, lui conférer un statut d’omniscience, n’est-ce pas retourner dans la Caverne platonicienne ? Il est en effet plus flatteur, plus valorisant, de s’en remettre à une pure raison qu’à la simple opinion, mais considérer la raison comme étant ce qui par nature est supérieur à la sensibilité revient à aborder la raison comme un phénomène; cette prééminence de droit n’étant à l’évidence qu’un choix purement subjectif.
Et d’ailleurs peut-il y avoir un seul acte ou procédé de conscience sans subjectivité ? En fait sans intentionnalité, car agir c’est agir en vue de quelque chose, en vue d’une finalité que l’on a soi-même déterminée? On perçoit que si la subjectivité est ce qui engendre l’interprétation, la reconnaissance de soi dans une idée ou une personne, sa légitimité repose sur l‘intentionnalité, intentionnalité dont le fondement est la liberté individuelle et la responsabilité qui en découle, et dont la conséquence est la représentation que l’on a de soi dans le monde. Si la conscience est commune à tous les hommes, son mode d’exercice est particulier à chaque individu. En cela, il ne peut se satisfaire d’un monde qui serait un monde en soi, un monde certes totalement intelligible, mais dont curieusement le sens serait absent. Or le sens n’est pas dans le monde, il est dans la lecture strictement personnelle que l’on en fait; il est à découvrir dans le monde sensible, celui des phénomènes, car ce sont les phénomènes qui nous accompagnent dans l’existence, pas les Formes purement intelligibles. De même, le sens n’est pas dans la science, il est dans les applications que l’on en fait, dans les intentionnalités qui en découlent quant à son utilisation. On comprendra aisément qu’il est d’une prétention extrême de croire en l’universalité possible d’un seul sens, illusion de l’esprit des Lumières, bref de s’imaginer possible une auto-objectivation et donc une auto-légitimation de sa propre subjectivité.

Face au flux incessant des phénomènes et aux interprétations successives qui en découlent, l’esprit humain a la nostalgie de la stabilité, qu’il recherche le plus souvent dans la transcendance, dans un au-delà de soi, puisque le soi semble le mener de désillusion en désillusion. Il aimerait s’insérer dans cette stabilité que Platon a si bien décrite pour connaître enfin l’être des choses et l’Idée immuable et parfaite dont découleraient les concepts: ce qui est en soi, et non plus par rapport à soi ou en fonction de soi. Mais poser ainsi des idéalités, c’est avoir la tentation de faire de la chose pensée ou du concept un absolu, ce que rien ne nous autorise à faire, et prétention suprême, c’est de croire que l’on peut faire de soi-même un absolu.
Le monde, incluant tout y compris soi-même, agit sur nous par le prisme de la subjectivité et nous agissons sur lui, et donc sur soi, en lui conférant  du sens. Cette double action ne se fait pas par le biais de la raison. Cela s’éprouve, se traduit dans un langage personnel, et donne lieu à toute une gamme d’émotions, de sentiments, d’intuitions, de croyances, de représentations et d’interprétations. La subjectivité, en tant qu’elle a besoin d’être dépassée car on ne peut se limiter à sa seule personne, ne doit cependant être évacuée. Bien au contraire, elle est le fondement même de l’objectivité, elle est ce qui l’a rendue possible et nécessaire par l’indispensable dépassement de soi qu’elle nous fait éprouver. Dépassement de soi qui, à vrai dire, restera toujours à l’état d’ébauche, car rien n’abolira jamais le monde des phénomènes…

 

Par Jean Luc

 

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La mélancolie du prince charmant

 

Comment aborder le mythe du prince charmant sans raconter une histoire. Celle que personne, il me semble, n’a jamais racontée : la sienne?
  Je la rapporte telle que lui, le Prince lui-même, me l’a racontée. Avec ses mots -que j’ai seulement agencés quand ils m’ont paru manquer de clarté ou de cohérence.
C’est à Paris que je l‘ai croisé , pur hasard, dans une rame de métro.
Je me souviens d‘avoir murmuré: « C‘est lui!» Il ne m’a fallu quelques secondes à peine pour le reconnaître. Je ne l’avais jamais rencontré jusque là , ni entendu son nom . En fait, quand on me parlait de lui on le nommait simplement : Prince Charmant. Ainsi ce fut avec une grande stupeur que je me suis rendu compte, là devant lui, que finalement je ne savais rien de lui.

A part qu’il avait un cheval blanc - dont d’ailleurs je me demandais où il l’avait « garé » - je savait aussi qu’il était le fils d’un roi d’un pays lointain, qu’il sauvait des princesses malmenées par leur marâtre. Quelque fois il lui arrivait même de se marier avec des bergères. Et surtout, je savais qu‘il arrachait au quotidien des femmes comme moi, tout à fait ordinaires, dans un envol vers un ailleurs inconnu et merveilleux. Cet envol porte un nom: la passion amoureuse.  Je regardais « mon » Prince, et je me suis permis de rêver…Il était là, devant moi, à Paris - et pas dans un royaume inconnu - Il était là debout dans le métro, agrippé à une barre métallique, comme jadis à une épée lorsqu’il combattait des dragons. J’e l’observais: ces trait si fins, sa peau si blanche, ses mains longues et lisses, dont on devinait qu’elles n’avaient jamais travaillé. J’ai regardé sa tête aux cheveux blancs, hier ils étaient certainement blond... (tiens, je n’ai jamais entendu des histoires de Prince Charmants noir)

 Quand il a pressé le bouton de la porte pour descendre à la station des Invalides , je lui emboîtai le pas . J’allais à un rendez-vous, ce jour là, mais j’avais fait mon choix: la personne que je devais voir, je pourrais toujours la rappeler en fin d’après midi, ou le lendemain; lui, si je perdais sa trace, j’étais persuadée de ne plus le revoir, jamais! Au moment de sortir dans la rue, il s’arrêta devant le plan du quartier. S’en approcha jusqu’à en coller son nez, puis recula, cherchant la bonne distance . Ces yeux le trahissaient . C’était ma chance! Je viens vers lui

- Est-ce que je peux vous aider Monsieur?

Il serait fastidieux ici de vous détailler ce qui fut la suite de ce premier contact. Et puis je ne saurai même pas vous dire, à quel moment précis j’ai eu l’idée de lui demander de me raconter sa vie. Je me rappelle juste sa première question:

- De quoi voudriez-vous que nous parlions en premier  Madame?

-Je lui ai répondu: Le plus simple serait de commencer par le commencement. Votre naissance, Monsieur.

- Chère Madame, êtes-vous certaine que la vie d’un mythe commence par une naissance? Regardez votre vie, elle-même, a-t-elle commencée le jour de votre naissance? Voilà une question qui n’a pas de réponse tranchée. Pas de consensus , rien que des hypothèses. Alors cela va de même pour moi. Je ne sais pas vraiment quand je suis né. D’ailleurs j’ai été fort déçu quand Roland Barthes en écrivant ses Mythologies ne s’est pas intéressé de tout à moi. Alors que de tous les mythes que vous dites « fondateurs » c’est moi le plus récent . Du moins le plus vivant, si je peux dire, car j’ai encore une forte influence sur la vie des hommes et surtout sur la vie des femmes. Mais enfin je ne crierai pas à l’injustice.

Revenons donc aux causes de mon existence. Pour cela, je commence par vous rappeler, que la différence fondamental entre vous et moi, c’est que votre vie a commencée par l’union de deux êtres humains. Alors que pour moi, l‘hypothèse la plus probable, c‘est que mon existence est due justement à la séparation brutale de deux êtres. Du moins si on croit à ce qui a été écrit après ce fameux Banquet de Platon : au commencement, la nature était parfaite: hommes et femmes n’étaient que un et puis, il avait les androgynes. Tout monde coulaient l’amour parfait. Éros y veillait! Mais la puissance, et l’orgueil, de ces êtres parfaits attira la Colère de Zeus qui les punit en les coupant en deux. Et vous voilà: être humains plongés dans la douleur du sentiment d’incomplétude . Une théorie Platonicienne qui prétend expliquer la raison pour laquelle l’être humain est éternellement en état de manque, condamné à chercher sans cesse sa moitié, son « âme Sœur. ///  Je sens que vous êtes sur le point de me demander: Mais comment vous, le Prince Charmant, vous êtes retrouvé dans cette histoire? Alors je vous dis Madame, j’ai beaucoup d’hypothèses. Mais il n’est pas question qu’aujourd’hui je vous les avance toutes, il nous faudrait du temps, ainsi je vous donne juste quelques éléments sociologiques qui pourront contribuer à expliquer les causes de mon existence . Dans cette perspective, je vous rappelle que les premières sociétés humaines , si diverses fussent-elles, utilisèrent néanmoins les mêmes instruments pour fabriquer le lien social : la religion et… le mariage! (à leur époque on parlait d’alliance) Une alliance qui permettaient à de petits groupes de s’unir et d’éviter la guerre en échangeant les femmes. Pas question de se marier avec qui on voulait . Pas question non plus d’être célibataire. Et cela était valable aussi bien pour les femmes que pour les hommes. Par conséquent on trouvait toujours « son autre moitié », ou une chaussure à son pied, si vous voulez. Et cela sans l’aide de Éros car dans les affaires du bonheur du groupe, l‘amour n‘avait pas son mot à dire. Il est peu probable donc, que je soit né a cette époque là.

Ainsi, une de mes hypothèse c’est que je commence à voir le jour vers le XI et XII siècles, avec l’invention de romans courtois. A cette époque, beaucoup d’écrivain se mirent à créer et à raconter des histoires des héros, partagés entre leur amour et leur devoir moral de chevalier. Un certain Chrétien de Troyes, a fait tout un roman avec la Rose, qui symbolise la féminité qu’il faut conquérir. Pour ces héros il ne suffisait plus de conquérir des terres, il fallait aussi conquérir les femmes . Ils devaient être au service de la belle, à l’affût de ses désirs et rester inébranlable de fidélité . Et voilà qu’en répandant cette idée, en la répétant au fil des siècles, on créa le mythe de l‘homme vaillant, prêt à tout pour gagner le cœur de la bien aimée. Alors je vous demande Madame: qui ne donnera raison à Barthes quand il définit le Mythe comme une parole, une construction de l‘esprit, qui ne repose pas sur la réalité mais qui à force d’être répété elle s‘immisce dans le réel en se confondant avec lui? // C’est donc par ce mélange de sentiment d’incomplétude, concept d’âme sœur, légende de chevalier fidèle et téméraire, qu’on m’a fait exister dans l’imaginaire collectif. //Dans l’imaginaire des femmes, certes, mais aussi dans l’imaginaire des hommes, car l’homme a fini par croire qu’il est là pour protéger, aimer, désirer et faire rêver la femme . J’ai cru moi-même! // Que de livres on été écrits pour raconter et perpétuer mes exploits, mes qualités d’être prêt à tout pour sauver la femme aimée. Dans mes jours de gloire , on faisait appel à moi pour réveiller une princesse, pour délivrer une autre; je me transformait même en crapaud, pour tester les vrais sentiment d’une petite princesse frivole… bref je me suis bien amusé mais surtout je me sentait utile.

Je saute quelques siècles de ma longue vie, et j’arrive à celui où les moeurs et les normes de la vie commune, du vivre ensemble changent. Les individus commencent à donner leur avis concernant leur vie privée et intime. On veut se charger soi même de trouver sa moitié. Dans cette nouvelle perception de soi le bonheur n’est plus collectif mais individuel, chacun devait agir de telle sorte qu’il puisse lui-même gagner son bonheur.// Je sais! je sais! les choses ne sont pas si linéaire que cela . Mais je ne peux pas vous raconter les vagues successives qui ont modelés les sociétés et les normes qui les ont régit . Mais en gros c’est cela: le destin n’est scellé par personne d’autre que soi. C’est à ce moment qui commence, ma lente mais inexorable agonie.// Tant d’écrivains vont écrire des livres pour mettre en garde les jeunes femmes (et les moins jeunes aussi!) contre mes pouvoirs de les charmer . Parmi ces écrivains, je ne retiendrai qu’un seul: Flaubert qui m’a accusé d’avoir détourné l’esprit de sa Bovary, à telle point qu’arrachée de sa réalité, Emma se trouva incapable d’apprécier son mari . Le Brave Charles qui lui apportait une vie tranquille . Votre génial Flaubert, madame, avec sa Madame Bovary, m’a poignardé droit dans le cœur. // Aujourd’hui, Je suis toujours vivant certes, mais, si les femmes m’attendent encore, pour les délivrer d’un quotidien où elles sont partagées entre envie de façonner leur vie comme elles l’entendent et le désir d’arrachement vers un ailleurs merveilleux, elles ne rêvent plus de moi. Oui, elles ne rêvent plus de moi. Comme preuve, elles ne parlent même plus de Prince Charmant mais de « l‘homme idéal ».  Et même si elles attendent encore de moi des mondes et merveilles, elles me demandent aussi de ne pas négliger les taches traditionnelles réservé aux commun des mortels: être un mari responsable, bon père de famille emmener les petits à l’école, etc.. . Bon, je caricature un peu mais il a quand même un peu de vérité dans tout cela . Mais je vous di chère Madame cela n’est pas de leur faute. Non! si les femmes rêvent de l’homme idéal, de cette façon là, c’est que toutes lucides et pragmatiques qu’elles puissent être, elles n’échappent pas aux schémas secrets qui structurent le noyau dur de la vie en société. Ni aux forces des discours commun. Et puis, parce que pour les hommes c’est pareil ! Les hommes rêvent, eux aussi, d’être cet homme idéal, rêvent de correspondre à ces qualités du Prince charmant. Mais comme ils restent douloureusement humains, conscients de l’impossibilité de répondre à cette attente , les voilà tous les deux dans le même bateau: hommes et femmes, tous les deux, dans une semblable solitude . Moi, la gorge serréege. Et je lui ai demandé: Mais… Que pensez vous de l’amour Monsieur? -  Ah! l’amour chère madame, je dirai que c’est un code symbolique  qui encourage à former des sentiments qui lui soit conforme. Il est en grande partie le fruit de la poésie des troubadours, du théâtre, du roman et plus récemment du cinéma, et de la télévision qui vous ont raconté et vous racontent encore des milliers et milliers d’histoires d’amour . Ce qui ne signifie pas que les sentiments et les émotions sont une illusion, Non! Ils sont bien réels et mesurables par la chimie hormonale, pouvant aller jusqu’à la frappe brûlant du coup de foudre. Mais peut-être que avec le recul, je peut donner raison à Flaubert: gare à ceux qui ne maîtrisent pas ses passions, ils pourront connaître des conséquences funestes, telle que l’anéantissement de soi - comme fut le cas pour l’imprudente et rêveuse Bovary //Je ne me souviens pas, exactement, comment nous avons pris congé un de l’autre. Mais ses derniers mots résonnent encore dans mes oreilles: « Madame cette Théorie Platonicienne que jadis il a eu une nature parfaite et que par la suite elle fut coupé en deux et que les hommes sont condamnés éternellement à chercher leur moitié, ». qui peut prouver cela Ma chère Madame? Ni même Kurt Gödel qui, avec son Théorème d’incomplétude, a prouvé que même en mathématique, on ne peut rien prouver. Donc ne croyez pas trop Madame, car je sais, de source sure, que ce soir là la bande de Platon était dans les vignes du seigneur.

Bibliographie

L’écriture de ce texte ne m’aurait pas été possible sans la contribution involontaire des auteurs siuvant:
Jean- Claude Kaufmann: La femme seule et le Prince Charmant, enquête sur la vie en solo, Pocket, 2003, Armand Colin 2005
Amin Maalouf:  Les Échelles du levant - Éditions Grasset & Fasquelle,1996
Bruno Bettelheim:  Psychanalyse des contes de fées . Éditions Robert Laffont , 1976
F. Nietzsche: Généalogie de la Morale Éditions GF Flammarion, Paris 2002
André Burguiére, Christiane Klapisch-Zuber, Martine Segalen, et Françoise Zoonaben: Histoire de la famille- Tome 3. Le choc des modernités Livre de Poche, Editions Armand Colin, Paris 1986.
Jack London: Avant Adam - Editions Phébus, Paris 2002
David Rabouin: Le Désir - Corpus GF Flammarion n° 3015 - 1997
Pierre Grimal : La Myhologie Grecque - Que sais-je? - Presses Universitaires de France, 1996
Et…. Tant d’autres. Certains déjà cités dans le texte comme: Gustave Flaubert, Chrétien de Troyes, Roland Barthes etc…

 

Angelita Mendes-Martins

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Le Prince Charmant - JEANNE-MARIE LEPRINCE DE BEAUMONT(1756)

 

Il y avait une fois un prince, qui perdit son père, quand il n'avait que seize ans. D'abord il fut un peu triste ; et puis, le plaisir d'être roi le consola bientôt. Ce prince, qui se nommait Charmant, n'avait pas un mauvais coeur ; mais il avait été élevé en prince, c'est-à-dire à faire sa volonté ; et cette mauvaise habitude l'aurait sans doute rendu méchant par la suite. Il commençait déjà à se fâcher, quand on lui faisait voir qu'il s'était trompé. Il négligeait ses affaires pour se divertir, et surtout, il aimait si passionnément la chasse, qu'il y passait presque toutes les journées. On l'avait gâté, comme on fait tous les princes. Il avait pourtant un bon gouverneur, et il l'aimait beaucoup, quand il était jeune ; mais, lorsqu'il fut devenu roi, il pensa que ce gouverneur était trop vertueux.
– Je n'oserai jamais suivre mes fantaisies devant lui, disait-il en lui-même ; il dit qu'un prince doit donner tout son temps aux affaires de son royaume, et j'aime mes plaisirs. Quand même il ne me dirait rien, il serait triste, et je connaîtrais à son visage, qu'il serait mécontent de moi : il faut l'éloigner, car il me gênerait.
Le lendemain, Charmant assembla son conseil, donna de grandes louanges à son gouverneur, et dit que pour le récompenser du soin qu'il avait eu de lui, il lui donnait le gouvernement d'une province, qui était fort éloignée de la cour. Quand son gouverneur fut parti, il se livra aux plaisirs, et surtout à la chasse, qu'il aimait passionnément. Un jour que Charmant était dans une grande forêt, il vit passer une biche, blanche comme la neige ; elle avait un collier d'or au cou, et lorsqu'elle fut proche du prince, elle le regarda fixement, et ensuite s'éloigna.
– Je ne veux pas qu'on la tue, s'écria Charmant.
Il commanda donc à ses gens, de rester là avec ses chiens, et il suivit la biche. Il semblait qu'elle l'attendait : mais lorsqu'il était proche d'elle, elle s'éloignait en sautant et gambadant. Il avait tant d'envie de la prendre, qu'en la suivant il fit beaucoup de chemin, sans y penser. La nuit vint, et il perdit la biche de vue. Le voilà bien embarrassé ; car il ne savait pas où il était. Tout d'un coup, il entendit des instruments ; mais ils paraissaient être bien loin. Il suivit ce bruit agréable, et arriva enfin à un grand château, où l'on faisait ce beau concert. Le portier lui demanda ce qu'il voulait, et le prince lui conta son aventure.
– Soyez le bienvenu, lui dit cet homme. On vous attend pour souper ; car la biche blanche appartient à ma maîtresse ; et toutes les fois qu'elle la fait sortir, c'est pour lui amener compagnie.
En même temps, le portier siffla, et plusieurs domestiques parurent avec des flambeaux, et conduisirent le prince dans un appartement bien éclairé. Les meubles de cet appartement n'étaient point magnifiques ; mais tout était propre et si bien arrangée que cela faisait plaisir à voir. Aussitôt, il vit paraître la maîtresse de la maison. Charmant fut ébloui de sa beauté, et s'étant jeté à ses pieds, il ne pouvait parler, tant il était occupé à la regarder.
– Levez-vous, mon prince, lui dit-elle, en lui donnant la main. Je suis charmée de l'admiration que je vous cause : vous paraissez si aimable, que je souhaite de tout mon coeur, que vous soyez celui qui doit me tirer de ma solitude. Je m'appelle Vraie-gloire, et je suis immortelle. Je vis dans ce château, depuis le commencement du monde, en attendant un mari ; un grand nombre de rois sont venus me voir ; mais, quoiqu'ils m'eussent juré une fidélité éternelle, ils ont manqué à leur parole, et m'ont abandonnée pour la plus cruelle de mes ennemies.
– Ah ! belle princesse, dit Charmant, peut-on vous oublier, quand on vous a vue une fois ? Je jure de n'aimer que vous : et dès ce moment je vous choisis pour ma reine.
– Et moi, je vous accepte pour mon roi, lui dit Vraie-gloire ; mais il ne m'est pas permis de vous épouser encore. Je vais vous faire voir un autre prince, qui est dans mon palais, et qui prétend aussi m'épouser : si j'étais la maîtresse, je vous donnerais la préférence ; mais cela ne dépend pas de moi. Il faut que vous me quittiez pendant trois ans, et celui des deux qui me sera le plus fidèle pendant ce temps, aura la préférence.
Charmant fut fort affligé de ces paroles ; mais il le fut bien davantage, quand il vit le prince dont Vraie-gloire lui avait parlé. Il était si beau, il avait tant d'esprit, qu'il craignit que Vraie-gloire ne l'aimât plus que lui. Il se nommait Absolu, et il possédait un grand royaume. Ils soupèrent tous les deux avec Vraie-gloire, et furent bien tristes, quand il fallut la quitter le matin. Elle leur dit qu'elleles attendait dans trois ans, et ils sortirent ensemble du palais. A peine avaient-ils marché deux cents pas dans la forêt, qu'ils virent un palais bien plus magnifique que celui de Vraie-gloire ; l'or, l'argent, le marbre, les diamants éblouissaient les yeux ; les jardins en étaient magnifiques, et la curiosité les engagea à y entrer. Ils furent bien surpris d'y trouver leur princesse ; mais elle avait changé d'habit ; sa robe était toute garnie de diamants, ses cheveux en étaient ornés, au lieu que la veille, sa parure n'était qu'une robe blanche, garnie de fleurs.
– Je vous montrai hier ma maison de campagne, leur dit-elle, elle me plaisait autrefois ; mais puisque j'ai deux princes pour amants, je ne la trouve plus digne de moi. Je l'ai abandonnée pour toujours, et je vous attendrai dans ce palais, car les princes doivent aimer la magnificence. L'or et les pierreries ne sont faits que pour eux, et quand leurs sujets les voient si magnifiques, ils les respectent davantage.
En même temps, elle fit passer ses deux amants dans une grande salle.
– Je vais vous montrer, leur dit-elle, les portraits de plusieurs princes qui ont été mes favoris. En voilà un qu'on nommait Alexandre, que j'aurais épousé, mais il est mort trop jeune. Ce prince, avec un fort petit nombre de soldats, ravagea toute l'Asie, et s'en rendit maître. Il m'aimait à la folie, et risqua plusieurs fois sa vie pour me plaire. Voyez cet autre ; on le nommait Pyrrhus. Le désir de devenir mon époux l'a engagé à quitter son royaume pour en acquérir d'autres ; il courut toute sa vie, et fut tué malheureusement d'une tuile, qu'une femme lui jeta sur la tête. Cet autre se nommait Jules César : pour mériter mon coeur, il a fait pendant dix ans la guerre dans les Gaules ; il a vaincu Pompée, et soumis les Romains. Il eût été mon époux ; mais, ayant contre mon conseil pardonné à ses ennemis, ils lui donnèrent vingt-deux coups de poignard.
La princesse leur montra encore un grand nombre de portraits, et, leur ayant donné un superbe déjeuner, qui fut servi dans des plats d'or, elle leur dit de continuer leur voyage. Quand ils furent sortis du palais, Absolu dit à Charmant :
– Avouez que la princesse était mille fois plus aimable aujourd'hui, avec ses beaux habits, qu'elle n'était hier, et qu'elle avait aussi beaucoup plus d'esprit.
– Je ne sais, répondit Charmant. Elle avait du fard aujourd'hui, elle m'a paru changée, à cause de ses beaux habits ; mais assurément elle me plaisait davantage sous son habit de bergère.
Les deux princes se séparèrent, et s'en retournèrent dans leurs royaumes, bien résolus de faire tout ce qu'ils pourraient, pour plaire à leur maîtresse. Quand Charmant fut dans son palais, il se ressouvint qu'étant petit, son gouverneur lui avait souvent parlé de Vraie-gloire, et il dit en lui-même, puisqu'il connaît ma princesse, je veux le faire revenir à ma cour ; il m'apprendra ce que je dois faire pour lui plaire. Il envoya donc un courrier pour le chercher, et aussitôt que son gouverneur, qu'on nommait Sincère, fut arrivé, il le fit venir dans son cabinet, et lui raconta ce qui lui était arrivé. Le bon Sincère, pleurant de joie, dit au roi :
– Ah ! mon prince, que je suis content d'être revenu ! Sans moi vous auriez perdu votre princesse. Il faut que je vous apprenne qu'elle a une soeur, qu'on nomme Fausse-gloire ; cette méchante créature n'est pas si belle que Vraie-gloire, mais elle se farde pour cacher ses défauts. Elle attend tous les princes qui sortent de chez Vraie-gloire ; et comme elle ressemble à sa soeur, elle les trompe. Ils croient travailler pour Vraie-gloire, et ils la perdent en suivant les conseils de sa soeur. Vous avez vu que tous les amants de Fausse-gloire périssent misérablement. Le prince Absolu, qui va suivre leur exemple, ne vivra que jusqu'à trente ans ; mais si vous vous conduisez par mes conseils, je vous promets qu'à la fin, vous serez l'époux de votre princesse. Elle doit être mariée au plus grand roi du monde : travaillez pour le devenir.
– Mon cher Sincère, répondit Charmant, tu sais que ce n'est pas possible. Quelque grand que soit mon royaume, mes sujets sont si ignorants, si grossiers, que je ne pourrai jamais les engager à faire la guerre. Or, pour devenir le plus grand roi du monde, ne faut-il pas gagner un grand nombre de batailles, et prendre beaucoup de villes ?
– Ah ! mon prince, répartit Sincère ; vous avez déjà oublié les leçons que je vous ai données. Quand vous n'auriez pour tout bien qu'une seule ville, et deux ou trois cents sujets, et que vous ne feriez jamais la guerre, vous pourriez devenir le plus grand roi du monde : il ne faut pour cela, qu'être le plus juste et le plus vertueux. C'est là le moyen d'acquérir la princesse Vraie-gloire. Ceux qui prennent les royaumes de leurs voisins, qui, pour bâtir leurs beaux châteaux, acheter de beaux habits et beaucoup de diamants, prennent l'argent de leurs peuples, sont trompés, et ne trouveront que la princesse Fausse-gloire, qui alors n'aura plus son fard, et leur paraîtra aussi laide qu'elle l'est véritablement. Vous dites que vos sujets sont grossiers et ignorants ; il faut les instruire. Faites la guerre à l'ignorance, au crime ; combattez vos passions, et vous serez un grand roi, et un conquérant au-dessus de César, de Pyrrhus, d'Alexandre et de tous les héros, dont Fausse-gloire vous a montré les portraits.
Charmant résolut de suivre les conseils de son gouverneur. Pour cela, il pria un de ses parents, de commander dans son royaume pendant son absence, et partit avec son gouverneur, pour voyager dans tout le monde, et s'instruire par lui-même de tout ce qu'il fallait faire pour rendre ses sujets heureux. Quand il trouvait dans un royaume un homme sage, ou habile, il lui disait, " voulez-vous venir avec moi, je vous donnerai beaucoup d'or ". Quand il fut bien instruit, et qu'il eut un grand nombre d'habiles gens, il retourna dans son royaume, et chargea tous ces habiles gens d'instruire ses sujets, qui étaient très pauvres et très ignorants. Il fit bâtir de grandes villes, et quantité de vaisseaux ; il faisait apprendre à travailler aux jeunes gens, nourrissait les pauvres malades et vieillards, rendait lui-même la justice à ses peuples ; en sorte qu'il les rendit honnêtes gens et heureux. Il passa deux ans dans ce travail, et au bout de ce temps, il dit à Sincère :
– Croyez-vous que je sois bientôt digne de Vraie-gloire ?
– Il vous reste encore un grand ouvrage à faire, lui dit son gouverneur. Vous avez vaincu les vices de vos sujets, votre paresse, votre amour pour les plaisirs, mais vous êtes encore l'esclave de votre colère c'est le dernier ennemi qu'il faut combattre.
Charmant eut beaucoup de peine à se corriger de ce dernier défaut, mais il était si amoureux de sa princesse, qu'il fit les plus grands efforts pour devenir doux et patient. Il y réussit, et les trois ans étant passés, il se rendit dans la forêt, où il avait vu la biche blanche. Il n'avait pas mené avec lui un grand équipage ; le seul Sincère l'accompagnait. Il rencontra bientôt Absolu dans un char superbe. il avait fait peindre sur ce char les batailles qu'il avait gagnées, les villes qu'il avait prises, et il faisait marcher devant lui plusieurs princes, qu'il avait fait prisonniers, et qui étaient enchaînés comme des esclaves. Lorsqu'il aperçut Charmant, il se moqua de lui, et de la conduite qu'il avait tenue. Dans le même moment ils virent les palais des deux soeurs, qui n'étaient pas fort éloignés l'un de l'autre. Charmant prit le chemin du premier, et Absolu en fut charmé, parce que celle qu'il prenait pour la princesse, lui avait dit qu'elle n'y retournerait jamais. Mais à peine eut-il quitté Charmant, que la princesse Vraie-gloire, mille fois plus belle, mais toujours aussi simplement vêtue que la première fois qu'il l'avait vue, vint au-devant de lui.
– Venez, mon prince, lui dit-elle, vous êtes digne d'être mon époux ; mais vous n'auriez jamais eu ce bonheur, sans votre ami Sincère, qui vous a appris à me distinguer de ma soeur.
Dans le même temps Vraie-gloire commanda aux vertus, qui sont ses sujettes, de faire une fête pour célébrer son mariage avec Charmant ; et pendant qu'il s'occupait du bonheur qu'il allait avoir, d'être l'époux de cette princesse, Absolu arriva chez Fausse-gloire, qui le reçut parfaitement bien, et lui offrit de l'épouser sur-le-champ. Il y consentit ; mais à peine fut-elle sa femme, qu'il s'aperçut, en la regardant de près, qu'elle était vieille et ridée, quoiqu'elle n'eût pas oublié de mettre beaucoup de blanc et de rouge, pour cacher ses rides. Pendant qu'elle lui parlait, un fil d'or, qui attachait ses fausses dents, se rompit, et ses dents tombèrent à terre. Le prince Absolu était si fort en colère d'avoir été trompé, qu'il se jeta sur elle pour la battre ; mais comme il l'avait prise par de beaux cheveux noirs, qui étaient fort longs, il fut tout étonné qu'ils lui restassent dans la main ; car Fausse-gloire poilait une perruque ; et comme elle resta nue tête, il vit qu'elle n'avait qu'une douzaine de cheveux, et encore ils étaient tout blancs. Absolu laissa là cette méchante et laide créature, et courut au palais de Vraie-gloire, qui venait d'épouser Charmant ; et la douleur qu'il eut, d'avoir perdu cette princesse, fut si grande, qu'il en mourut. Charmant plaignit son malheur et vécut longtemps avec Vraie-gloire. Il en eut plusieurs filles, mais une seule ressemblait parfaitement à sa mère. il la mit dans le château champêtre, en attendant qu'elle pût trouver un époux ; et pour empêcher la méchante tante de lui débaucher ses amants, il écrivit sa propre histoire, afin d'apprendre aux princes, qui voudraient épouser sa fille, que le seul moyen de posséder Vraie-gloire était de travailler à se rendre vertueux et utile à leurs sujets ; et que pour réussir dans ce dessein, ils avaient besoin d'un ami sincère.

 


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La censure

 

• Définitions

Pour l’encyclopédie Larousse, la censure est l’examen préalable fait par l’autorité compétente sur les publications, émissions et spectacles destinés au public et qui aboutit à autoriser ou interdire leur diffusion totale ou partielle.

Sur Wikipédia, la censure se définit par la limitation arbitraire ou doctrinale de la liberté d’expression. C’est un moyen de contrôle exercé par un gouvernement sur la production intellectuelle ou artistique. Elle peut aller jusqu’à l’interdiction totale.

• Les origines de la censure

Censure vient de Cens = census qui donne censor = censeur

Dans l’antiquité romaine le censor était chargé du census.

Census possède trois définitions :

1. C’est une opération de dénombrement des citoyens (ce qui va donner le recensement en français) car elle était répétée à intervalles réguliers.

2. Principalement, ce terme désigne la répartition des citoyens en différentes catégories appelées classes censitaires et cette répartition était fonction de la richesse et de la dignité de chaque individu.

3. À partir de cette classification, le census désigne le montant de fortune nécessaire pour appartenir à chacune de ces catégories.

Les censeurs, qui étaient au nombre de deux, étaient les magistrats chargés de cette répartition et ils étaient libres de faire ce qu’ils voulaient. Ils n’avaient de compte à rendre à personne. Ceci correspond aux mécanismes institutionnels d’une société aux principes idéologiques aristocratiques.

Les catégories sociales sont très hiérarchisées. La richesse est valorisée, les riches étant considérés comme les plus dignes. La réussite est sanctionnée par la richesse. À contrario, la pauvreté apparaît comme une punition car les pauvres sont tenus pour incapables. Cette condition est humiliante, humiles est le nom qui est donné à cette catégorie des pauvres.

Mais un citoyen riche qui se conduit mal, qui ne respecte pas les codes aristocratiques (qui est lâche au combat, qui s’exhibe sur une scène de théâtre, qui se fait sodomiser par son esclave, etc.) pouvait être déclassé.

Suivant le principe de l’égalité géométrique, dans cette société romaine, plus on est puissant plus la sanction est lourde. Les droits de chacun sont proportionnés à ses devoirs. La richesse impliquant des obligations, les riches payent beaucoup d’impôts et sont tenus de faire la guerre.

L’action des censeurs :

Ils s’adressaient avant tout à l’élite de la société constituée par les sénateurs. Ils avaient la possibilité d’en exclure un s’il ne se montrait pas respectueux de son rang et de sa dignité.

C’est dans ce cadre que les censeurs pratiquaient l’examen des mœurs publiques et privées des sénateurs. Celui qui était jugé coupable était exclu du sénat. Son nom était rayé de la liste et une note explicative (la nota) était placée à côté. Le sénateur exclu perdait alors son renom, son prestige et subissait l’ignominie (qui étymologiquement signifie absence de nom).

Le sens que l’on donne actuellement au terme censure dérive de là, il véhicule une idée de sanction morale et d’humiliation publique.

• La censure au cours de l’histoire

La tâche est si grande que nous n’aborderons que quelques exemples.

Déjà dans la Grèce antique les philosophes subissent l’ostracisme1 et beaucoup sont exilés. Victime lui aussi de la censure, Socrate quant à lui préfère la ciguë plutôt que le désaveu de ses idées.

Dans l’Empire romain, les censeurs disparaissent. La censure est décidée par l’empereur. Exemple, Auguste condamne Ovide au bannissement. Est-ce pour son “Art d’aimer” qui fait l’éloge de l’acte sexuel ou pour des raisons politiques ? Quelques décennies plus tard, Caligula fait brûler les oeuvres d’Homère, de Tite Live et de Virgile.

En 325, Constantin Ier, dans le souci réduire les dissensions au sein du christianisme, convoque le concile œcuménique de Nicée qui excommunie les disciples d’Arius2. Les ouvrages de ce premier hérétique sont brûlés. C’est le premier exemple d’excommunication3 aboutie par solidarité des évêques et des Patriarches face à la sanction.

Augustin (354-430) est partisan des persécutions pour combattre les hérésies. Pendant des siècles l’Église lutte contre les dissidents.

Robert le Pieux est à l’origine du premier bûcher hérétique d’occident, la nuit de Noël 1022, il fait brûler 10 clercs sur le parvis de la cathédrale d’Orléans.

Le pape Innocent III lutte contre l’hérésie cathare. En 1199 il instaure un tribunal ecclésiastique d’exception, c’est l’Inquisition médiévale. Après plusieurs années de massacre, les derniers cathares sont brûlés à l’issue du siège du château de Montségur.

Vient ensuite l’Inquisition espagnole. En 1478, à la demande des Rois catholiques d’Espagne, le pape Sixte IV rétablit une juridiction inquisitoriale, le tribunal du Saint-Office, afin de lutter contre les juifs et les musulmans faussement convertis. Cette répression est étendue aux protestants.

Les autodafés4 terrorisent toute l’Europe, les hommes meurent sur les bûchers, les livres sont détruits par le feu.

Technologie récente, l’imprimerie est un instrument de propagation des idées qui permet la diffusion des revendications « hérétiques » dangereuses pour l’Église et les gouvernements. Ceux-ci établissent progressivement des mesures de protection.

Lors du Ve concile de Latran en 1515, le pape Léon X fixe la règle de l’imprimatur. Tout livre doit être examiné avant sa publication et la permission d’imprimer est donnée par les autorités ecclésiastiques.

À la suite de l’affaire des Placards5 de 1534, François Ier censure les livres. Un an plus tard, cette décision aboutit à l’instauration du Dépôt Légal, mesure de protection et de contrôle du livre. Elle permet de lutter contre les éditions pirates et c’est en même temps un moyen de d’enrichir le fond de la Bibliothèque Nationale.

Un contrôle idéologique s’impose pour restaurer l’ordre social qui est mis en péril par les conflits religieux. À la demande de l’inquisition, l’Index Librorum Prohibitorum est instauré en 1559. L’Index une liste de livres interdits aux catholiques. Ces ouvrages sont catalogués de pernicieux, immoraux ou contraires à la foi. L’index sera supprimé, en temps que loi de l’Église, en 1966.

Spinoza (1632-1677) est exclu de la communauté juive à laquelle il appartient. Prétendant que Dieu n’existe que philosophiquement, il est convaincu d’athéisme. En 1670, c’est clandestinement qu’il écrit son “Traité Théologico Politique” dans lequel il défend la liberté de philosopher. Jugé blasphématoire, le livre est interdit.

Érasme, Machiavel, Rabelais, Montaigne, Molière, La Fontaine et tant d’autres... sont tous censurés. Condamnés, certains doivent s’expatrier car leur vie est en péril.

Même, l’encyclopédie de Diderot et d’Alembert est interdite par Louis XV, à la demande des Jésuites qui la trouvent trop athée et trop matérialiste.

Enfin la révolution : la liberté d’opinion et la liberté d’expression sont inscrites dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Toute personne est alors libre de penser comme elle l’entend ou d’avoir des opinions contraires à celles de la majorité. Cette liberté d’opinion s’étend à la liberté religieuse.

En 1852, Louis Napoléon censure la presse et lui interdit de rendre compte des débats parlementaires et des procédures judiciaires autrement qu’en reproduisant les procès-verbaux officiels.

La Loi du 29 juillet 1881 est considérée comme le texte fondateur de la liberté de la presse. Cette loi libère les journaux de la tutelle des pouvoirs publics et les autorise à publier librement, laissant ainsi les éditeurs faire leur propre autocensure. Il persiste un contrôle a posteriori, les contrevenants au délit de presse, l’offense au président de la République, l’injure ou la diffamation sont passibles de poursuites judiciaires devant un juge indépendant.

Pendant la première guerre mondiale, afin de renforcer l’union nationale, une censure préventive est instaurée. Elle est ensuite remplacée par la propagande, stratégie de communication mise en place par le pouvoir politique pour inciter la population à l’effort de guerre. Le scénario se répète quelques années plus tard.

La Loi du 16 juillet 1949 s’inscrit dans un objectif de reconstruction morale du pays. Elle crée le délit de démoralisation de la jeunesse et vise à protéger les mineurs des mauvaises influences qu’ils pourraient subir. Son objectif est de les garder des dangers de caractère licencieux, pornographique ou violent.

Une commission de surveillance et de contrôle est installée au ministère de la justice. Bien que rôle soit davantage consultatif que répressif certaines parutions sont censurées : Sheena une héroïne de BD créée en 1937, l’homologue féminin de Tarzan, aux courbes généreuses et femme libérée est censurée car inverse les rapports homme / femme. Dans les années 70, le magasine « Salut les copains » est interdit pour, entre autre, incitation à la paresse.

La censure concerne également le cinéma. En France, les films doivent comporter un visa de censure nommé Visa d’exploitation, délivré par le ministre de la culture après avis d’une commission.

La censure sévit dans tous les pays et à toutes les époques.

• Liberté d’opinion et liberté d’expression

L’article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme dit ceci :

« Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelques moyens que ce soit. »

Mais il n’y a pas de loi sans devoirs et sans responsabilité. Cette liberté d’expression doit s’exprimer dans le respect de chacun, ne jamais nuire à la réputation d’autrui, ni inciter à la haine ou au meurtre. Quant aux idées, elles doivent être reçues avec tolérance et ouverture d’esprit.

Pourtant tous les discours ne font pas l’unanimité. Jusqu’où pouvons nous aller sans nuire à l’ordre public ? Que sommes nous capables d’entendre ? Bien des sujets sont « tabous » et nous restons dans la manière de s’exprimer socialement admissible, le « politiquement correct », pris dans le sens qu’il a aux États Unis c'est-à-dire « linguistiquement correct au regard des mœurs et des opinions dominantes ».

Moralité et dignité : nous voici revenus aux censeurs de l’antiquité.

Ceux qui prônent le libre arbitre, la liberté de pensée, la liberté d’opinion et la liberté d’expression sont en premières lignes.

Noam Chomsky déclare être partisan de la liberté d’expression illimitée. Il le prouve en signant avec cinq cents autres personnes une pétition défendant la liberté d’expression d’un historien négationniste.

Il faut être Chomsky pour assumer de tels propos car la calomnie coule à flot.

Simple test : Honnêtement, pour vous, les négationnistes ont-ils droit à la parole ?

Public ou privé, le contexte dans lequel le discours est prononcé renseigne sur l’intentionnalité. Un enseignant peut-il faire du prosélytisme ? Le devoir de réserve des fonctionnaires est soumis à la jurisprudence, ceux-ci sont avant tout citoyen, leur liberté d’opinion est garantie par la Déclaration des Droits de l’Homme.

• L’autocensure :

Dans un souci de conformisme, l’individu nuance ses positions. Le respect des traditions, des usages établis et des règles de conduite permet de rester en accord avec l’opinion générale et préserve de l’exclusion du groupe. L’homme est un être grégaire qui supporte mal la mise en quarantaine, cette punition antique qu’est l’ostracisme.

Dans nos sociétés démocratiques, avec la multiplication des moyens de communications, le déferlement des journaux et des publications de toutes sortes, les individus ne subissent plus la censure. Même s’il persiste parfois une rétention d’information ou pour certains groupes, un accès limité aux médias, c’est plus souvent l’autocensure qui freine les actions.

Invoque le ciel et la terre en témoignage de vérité contre cette pompeuse et orgueilleuse messe papale par laquelle le monde sera désolé, perdu, ruiné…

Le pape et sa vermine de cardinaux, d’évêques de prêtres de moines et autres cafards diseurs de messe… le temps de la messe est occupé en sonnerie, hurlements, chanteries, vaines cérémonies, luminaires, encensements, déguisements et telle manière de sorcelleries...

1534 - Antoine de Marcourt

1 Ostracisme : racine « ostr » = coquille ; le vote se faisait à l’aide de coquillages. L’ostracisme est un mécanisme d’autodéfense populaire, un simple vote de défiance politique qui sanctionne, pour le bien public, l’accusé à un bannissement de 10 années, sans que celui ne perdre ses biens locaux.

2 Pour les nicéens Fils de même substance que le Père alors que pour l’Arianisme, substance semblable.

3 L’excommunié ne peut plus, s’il est prêtre, célébrer la messe, s’il est simple baptisé, ne peut plus recevoir la communion.

4 Proclamation solennelle d’un jugement de l’Inquisition, exécution du coupable, destruction par le feu

5 Le jeune roi de France, François Ier (1 494 ¤ 1 515-1 547), éduqué dans la philosophie humaniste, souhaite construire une monarchie moderne et développer ce renouveau culturel ; plutôt indulgent avec les réformateurs, il s’emporte lorsque des écrits injurieux envers les « Grands » et l’Église sont placardés dans les rues de Paris et de certaines grandes villes françaises, jusque sur la porte de ses appartements, durant la nuit du 17 au 18 octobre 1 534. Il affirme alors sa foi à l’Église catholique et ordonne la chasse aux hérétiques.

 

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Donner un sens à sa vie, est-ce là le sens de l’existence ?( Jean Luc)
 


« L’expérience m’ayant appris à reconnaître que tous les évènements ordinaires de la vie courante sont choses vaines et futiles, je pris la résolution de connaître s’il existe un bien véritable qui puisse remplir seul l’âme toute entière, un bien qui donne à l’âme, quand elle le trouve, l’éternel et suprême bonheur ». Spinoza dans le Traité de la Réforme de l’entendement.
De quel bien  peut-il s’agir ? La recherche de l’immortalité par les religions ? Mais celles-ci n’ont de cesse de condamner les plaisirs de la vie dite terrestre, en quoi devrions-nous les refuser pour être admis à un paradis dont l’existence reste hypothétique? Au contraire alors, la recherche des plaisirs et des divertissements, mais ceux-ci, demandant à être constamment renouvelés, finissent par lasser ou du moins ne permettent pas de prendre conscience d’une vie bien remplie. Est-ce la raison ? Mais que vaut-elle lorsque tout un chacun, lorsqu’il émet une opinion, est si sûr d’avoir raison qu’il se sert de sa raison pour énoncer des arguments qui lui apparaissent rationnels afin d’ affirmer le bien-fondé de ce qui n’est qu’une croyance. Et en effet que penser du bavardage politique dans nos démocraties quand la raison est brandie aussi bien par le Pen que par Besancenot ? La raison, en fin de compte, ne sert qu’à avoir raison de l’autre et ne véhicule rien de plus, lorsqu’elle est ainsi instrumentalisée, que des illusions. La croyance, alors ? Les politiciens seraient en effet plus crédibles s’ils se limitaient à affirmer leurs objets de croyance sans chercher à démontrer leur véracité, qui n’a d’ailleurs valeur de démonstration que pour celui qui est déjà convaincu. En cela Nietzsche n’aura pas tort lorsqu’il énoncera que « ce qui doit être démontré ne vaut pas grand ‘chose ». Car en effet, soit une chose peut être démontrée à la manière d’une théorie mathématique et l’on ne sera plus dans le champ de la croyance, le raisonnement se fondant alors sur des vérités certaines établies préalablement, soit elle ne peut l’être; mais si toutefois sa pertinence est telle qu’elle est considérée comme pouvant faire sens, cette chose fera autorité cad qu’elle sera tenue pour vraie par le plus grand nombre.
Ce qui fait sens…Seule une croyance est à même de pouvoir faire sens, même si son objet est très varié. Je peux croire en l’immortalité de l’âme, en la nécessité d’avoir des plaisirs nombreux et variés, en des programmes politiques ou inversement me cantonner dans un relativisme complet, en la nécessité de raisonner sur la vie, la mort, le désir, l’ambition…Il est légitime de rester fidèle à ses croyances, dès lors que l’on les identifie comme des croyances et non des certitudes démontrables, dès lors que la croyance, reconnue comme telle et admise comme telle, devient le fondement de mon action, et est ce qui, de mon point de vue personnel et particulier, m’est nécessaire. En tant que cela m’est particulier, cela n’a rien d’universalisable, en tant que cela m’est nécessaire, cela est ce qui fait sens pour moi mais pour moi seul; je m’y sens lié comme si j’avais passé un pacte avec moi-même. Plus encore, on peut dire que le sens est la synthèse entre ma subjectivité et les représentations que le monde me donne de lui-même, du monde tel qu’il se présente à moi.
Ainsi le sens est d’abord le rapport que j’ai entre moi et le monde. Rapport nécessaire et fondamental, car en effet, pourquoi vivre si l’on ne peut y trouver de sens? Le fait d’être ne confère pas à lui seul du sens, il est de fait légitime de se poser la question de savoir ce pourquoi nous sommes, ce en vue de quoi nous agissons et quelle finalité nous recherchons par notre action. La nature, comprise comme l’ensemble de ce qui est, ne nous en donne pas puisqu’elle n’en n’a vraisemblablement  pas elle-même, n’étant qu’une somme d’indifférence, se contentant d’être. Le sens, la finalité, sont des idées qui ont germé dans l’esprit humain, sont une création de la conscience humaine. Qu’est-ce alors que la conscience humaine? Quelle en est sa spécificité par rapport à l’instinct animal par exemple ? De nombreuses réponses peuvent être apportées. Mais cette spécificité, n’est-ce pas d’abord la pulsion que l’homme a ressenti de devoir sortir de son état de nature initial pour devenir un être de culture ? Pour chacun, rechercher son humanité en refusant, en dépassant  la naturalité, n’est-ce pas toujours encore ce qui devrait être de plus essentiel ? Car en restant à l’état de nature, l’animal humain privilégierait les rapports de force, la domination d’autrui par la violence; la faculté de raisonner serait mise exclusivement au service de la recherche de moyens de domination. Et la société actuelle n’en prend-elle pas le chemin, puisque l’on a inventé le néologisme d’ensauvagement  pour en décrire ses symptômes? Rien ne ferait plus sens puisque tout n’est que conflit permanent et indéfiniment répété. Mais en utilisant la raison non pour dominer, mais pour rechercher l’échange d’arguments, l’acceptation de l’argument d’autrui comme une manifestation de sa lucidité et de son assentiment  éventuel par le consentement de sa propre raison, nous changeons de perspective car c’est bien ainsi que l’on expérimente avec autrui notre commune humanité. Ce en quoi l’espèce humaine a alors une raison d’être car, englobée dans un tout, la nature dans sa généralité,  elle a à y construire sa propre partie. La nature est logique mais indifférente, l’Homme, partie intégrante de la nature, peut être capable de logique tout en ne pouvant s’en satisfaire car il lui faut aussi croire, croire en ce qu’il fait ou en ce qu’il pense, la croyance étant l’antidote de l’indifférence. L’humanité, terme pris ici au sens où cela s’oppose à la naturalité, s’expérimente par la raison et la croyance, la raison soutenant notre besoin de croire en lui apportant une base logique, car comme nous l’avons dit, c’est la croyance qui fait sens et non la raison dont la fonction est de nous de sortir de l’ignorance, l’ignorance menant à la crédulité et à la vénération imbécile d’idoles. « Dieu, cet asile de l’ignorance » s’écrira Spinoza, en parlant du dieu des religions, du dieu tel que se l’imaginent les hommes.
Sortir de l’ignorance, c’est aller à la connaissance. Nous pouvons connaître ce qui nous entoure, car nous sommes dans un monde intelligible ; par le biais de notre de notre intellect, il nous est, partiellement au-moins, compréhensible. Se fondant sur ce monde intelligible, nous pouvons faire de nos sociétés, un univers intelligent, à partir de principes élaborés sur un fondement raisonnable, un monde dans lequel inscrire et réaliser nos projets. De même que l’esprit humain est le reflet de l’ordre naturel, lequel ordre naturel a pu développer une finalité en faisant émerger le genre humain, de même l’esprit humain se doit de développer sa finalité par l’exercice de sa liberté, la liberté vue comme étant ce qui dépasse la nature et ses déterminismes.
Car l’homme n’est pas en-dehors de la nature, il en fait partie intégrante et c’est par la connaissance de la nature que l’Homme acquiert la connaissance de sa propre nature. Aussi il est par exemple vain et illusoire de vouloir tout congédier par le doute systématique, à la manière de Descartes, pour tenter de s’obtenir soi-même, de se créer une réalité à soi qui serait détachée de tout. Cette démarche s’apparente à celle des mystiques qui aspirent à un absolu en niant le corps, en s’exilant du monde. C’est au contraire en exerçant sa liberté au sein du monde dans lequel il est que l’homme pourra se réaliser à travers ses projets, à travers son désir, le désir qui est « l’essence même de l’Homme » pour Spinoza. La liberté ne devant pas être entendue comme l’exercice arbitraire d’une volonté fantaisiste, laquelle ne créerait qu’injustices et désordres, et ramènerait à l’état de nature. Si donc vivre selon son désir et ce qu’il nous donne à croire est ce qui donne un sens à la vie, la question de savoir pourquoi la vie et pourquoi la mort sera inutile car supplantée par la question du comment vivre. La réponse donnée par Spinoza est: ne pas être le jouet de mauvaises passions, la passion étant le désir qui se résume à son objet, la passion devenant alors mauvaise étant ce qui nous rend passif face à ce vice. Alors exercer le pouvoir dérive vers la tyrannie, la recherche de gain se transforme en cupidité, le plaisir de manger en goinfrerie, l’agrément du vin en ivrognerie, etc…Bref, toutes choses ne menant qu’à l’inquiétude, à l’angoisse et finalement à la déchéance. Le terme de vertu a malencontreusement disparu de notre langage, mais Benoît Spinoza en fit grand usage. Et qu’était pour lui la vertu ? C’est bien sûr réaliser son désir, et se réaliser en réalisant son désir, le désir ne se limitant plus à son objet, mais le désir en vue de se réaliser soi, de s’accomplir, atteindre ainsi le bonheur, la joie, la béatitude même :  « La béatitude n’est pas le prix de la vertu, c’est la vertu elle-même, et ce n’est point parce que nous contenons nos mauvaises passions que nous la possédons mais c’est parce que nous la possédons que nous contenons nos mauvaises passions ». La béatitude n’est donc pas un ticket d’entrée au paradis et qui serait comme une sucrerie divine récompensant une vie d’abnégation, elle est un état qui nous est accessible ici et maintenant, dans l’accomplissement du désir. Ce qui en découle, la sagesse de l’amour, y compris de l‘amour de soi, est plus grande même que l’amour de la sagesse dont les philosophes ont certes une vague idée mais n’ont jamais pu dire vraiment de quoi il s’agissait. Et si la question du comment vivre est résolue, pourquoi alors craindre la mort ? Car s’il y a une suite à la vie, nous aurions toutes les chances d’accéder à la félicité divine et s’il n’y a rien qui suit, nous pourrons, à la manière de la Fontaine, quitter la vie comme l’on quitte un banquet, rassasiés, car nous aurons comblé notre désir autant que faire se pouvait.
Remarquons que vue ainsi la question de l’Homme est en complète adéquation avec la question de Dieu. Car l’Homme, soumis à la finitude, a néanmoins conscience de l’infini, d’un au-delà de soi qui échappe cependant à sa compréhension. Or si l’univers est, comme les nombres, infini, et selon Einstein, il l’est, il ne peut rien y avoir au delà de l’univers, à l’extérieur de celui-ci, en dehors de celui-ci, ne serait-ce même qu’un pur monde d’esprits. On ne saurait concevoir d’infini qui n’engloberait pas la totalité de ce qui est. Dieu est alors, nous dit encore Spinoza, l’entendement infini, compris comme la somme des entendements finis humains. « J’appelle Dieu, une substance infinie comprenant une infinité d’attributs infinis ». Une substance, cad la permanence du fondement logique de la réalité du monde, de la totalité de l’être. Ce support logique, « dont le concept n’a pas besoin du concept d’autre chose, d’où il faille le former », ce 1er moteur qui est un « être en acte » selon Aristote, dont découle toutes les séries causales qui donnent la cohérence au monde et qui rendent ainsi possible l’existence d’ « êtres en puissance » soumis à la temporalité, est immanent au monde. Inaccessible à la compréhension humaine qui ne peut se développer que dans son domaine propre, à savoir la connaissance de ce qui est soumis aux lois de causalité, elle incite l’Homme à se créer par sa propre Histoire, par l’exercice de sa liberté. Vue ainsi, la transcendance n’est plus la recherche d’un absolu qui à vrai dire n’existe pas puisqu’il n’y a  pas de monde parallèle au monde qui est le nôtre, le monde des esprits décrit par les religions, la transcendance est à rechercher dans la condition humaine, et notamment, comme l’établira Kant, dans l’acte de penser qui est bien plus que le fait de simplement connaître. Car connaître est précisément ce qui donne matière à penser.
L’existence de ce qui est a un sens et comme j’entretiens une relation avec cela, j’y trouve moi-même un sens. Si le monde n’est qu’une apparence du néant, un chaos organisé, la relation est absurde, c’est l’expérience faite par Camus car alors l’Homme lui-même n’est qu’une incarnation du néant. Mais à supposer même qu’il le soit, cela n’invalide pas la question que je me pose à son sujet et ne délégitime pas la réponse que je peux y apporter même si celle-ci restera à jamais au rang d’une simple croyance.
Ce qui est absurde est de considérer comme Sartre dans « l’Etre et le Néant » que « la philosophie a réalisé un grand progrès en réduisant l’être à la série des apparitions qui le manifestent ». C’est donc réduire la vie à ce qu’on peut connaître par l’expérience, à ce que par hasard nous découvrons. Or peut-on limiter la pensée à et par ce que nous connaissons empiriquement ? Où trouver un sens si tout est accessible à la connaissance et si cette connaissance elle-même ne dépend que de l’expérience? Relisons donc la phrase par laquelle a débuté cette introduction.
« Nous sentons et savons d’expérience que nous sommes éternels…nous sentons que notre esprit ne peut se définir par le temps, autrement dit s’expliquer par la durée », ajoute encore Spinoza dans son ouvrage l’Ethique. Fulgurante intuition ! Les lois de la nature sont éternelles, ces lois émanant de l’Esprit du monde, cher à Hegel. Les œuvres les plus remarquables produites par l’esprit humain ou les plus parfaites échappent au temps, à l’usure du temps et accèdent au rang de vérités. Ne parlent-on pas de vérités mathématiques dès lors qu’une démonstration est établie et les mathématiciens eux-mêmes ne parlent-ils pas de la « beauté » de leurs démonstrations dès lors qu’elles se révèlent parfaites. « Les yeux de l’esprit, par le moyen desquels il voit les choses et les observe, ce sont les démonstrations elles-même ». Peut être dit vrai et non plus simplement cru, ce qui est permanent. On ne saurait de même nier qu’il y a une permanence dans l’histoire humaine du sentiment du beau. Pourquoi les grandes œuvres conceptuelles parmi lesquelles les œuvres d’art traversent-elles les siècles ? Et l’on parle bien du ressenti d’une joie esthétique?

Quelle est la nature de cette joie? L’ harmonie que nous procure le fait d’être en accord avec le monde, avec sa beauté, la recréation de la beauté par les artistes, la validité de leurs intuitions par-delà les siècles. On ne peut trouver beau que ce qu’on aime et les artistes ont eu le privilège d’avoir eu accès à la sagesse de l’amour et non seulement à l’amour de la sagesse qui est, reconnaissons-le, une forme de renoncement. Par la recréation du beau, cette chose la plus absolument intemporelle, un petit nombre d’individus peuvent donner un sens à leur vie en accédant à cette plénitude de soi décrite dans l’Ethique. Mais par la joie qu’ils procurent à autrui, le plus grand nombre accède à cette vérité de l’universalité du beau  et par cette universalité, donnent un sens à l’humanité et donc un sens à l’existence en tant qu’elle est.


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Peut-on obéir et rester libre ?

Café philo du 01-09-2010

I- Préambule

Essayons de traiter la question de manière dynamique, quitte à produire des expériences personnelles, à condition qu’elles soient prolongées en conscience et qu’elles aient subi un début de travail d’élaboration et de conceptualisation. Ainsi on pourra témoigner de notre rapport à l’obéissance :

. A-t-on déjà désobéi, à quoi et à qui, pour savoir comment cela fait quand on obéit.

. En quoi l’obéissance commence en conscience et la conscience commence en désobéissant.

De la même manière, comme la liberté abstraite est difficilement définissable, alors tâchons de témoigner de cette notion palpable de nos actes de libération, en 3 étapes principales :

                . Arrêter un choix en conscience en l’absence de compromis possible

                . Savoir ce choix et mesurer ce que nous sommes prêts à perdre pour vivre la libération au moment du choix.

                . Prendre conscience de notre capacité d’être responsable, en acceptant l’échéance ou la déchéance consécutive à notre choix. Un grand moment de solitude !

 

Tout d’abord, à quoi obéir ?

                . Arbitraire ou autorité naturelle

                . Domination autoritaire et coercitive

                . Ses passions et ses désirs

                . A son devoir

                . Obéissance inconsciente, par refoulement en attendant la catharsis (à nos névroses, à nos désirs et jouissances ouverts à des objets substituables comme les marchandises, suite à un détournement du désir par la publicité commerciale).

 

Quelques témoins ici ont été acteurs de mai 1968, certes ils constituent aujourd’hui une avant-garde exténuée !!

L’année 1968 fut l’année de la grande désobéissance collective à l’ordre établi que l’on intégrait plus et contestait, nous nous sommes détachés de l’Histoire collective pour vivre réellement notre vie privée authentique. On ne travaillait plus, on n’étudiait plus, on ne prêchait plus, pour rejoindre les 10 millions de piétons de mai. Le mur du temps  s’était ouvert pour laisser entrer dans sa suspension, l’Histoire et les existences individuelles libérées et fusionnées :

                . Contre la hiérarchie dénoncée  par une analyse critique de l’autorité, de la domination par le savoir qui reproduit les structures d’oppression sociale.

                . Contre l’aliénation des individus dans la société de consommation.

                . Contre la culture qui n’était pas émancipation mais critère de sélection sociale, un asservissement idéologique des masses pour conditionner l’individu dans un consensus.

                . Contre les institutions qu’on croyait sacrées et qu’on découvre injustes et répressives : ce n’est plus un mal nécessaire mais une violence arbitraire, et on doit passer du royaume de la nécessité vers le royaume de la liberté.

Nous devons nous questionner sur notre obéissance : Quand la vie ne va plus de soi, et qu’on a envie de la vivre autrement c'est-à-dire librement. Au café philo nous nous devons d’avoir notre libre-arbitre, pour que personne ne subisse, une idée qu’il n’aurait  pas acceptée ou refusée de toutes ses forces par l’argumentation.

 

             II- Obéir c’est renoncer à sa liberté et à l’éthique, et désobéir c’est difficile : en 5 points

                . La civilisation se nourrit du malaise d’individus contraints qui doivent déplacer ou sublimer leur énergie pour le travail la famille ou la patrie. Mais on peut refuser d’obéir et d’aliéner sa liberté dans une histoire collective : choisir comme Diogène de donner plus de pouvoir à la nature dans sa vie et concéder le moins possible à la culture et au vivre avec les autres.

                . Obéir aux instance génératrice de docilité et de sécurité est moins angoissant que de désobéir et faire un usage libre de son temps et de sa vie. Etre socialisé c‘est perdre sa liberté sauvage pour une liberté octroyée par la loi. C’est accepter de devenir autre que ce qu’on est, or ne faut-il pas comme Sade aller jusqu’au bout pour ne pas obéir à la loi et n’obéir qu’à ce que la nature a voulu de nous dans nos désirs et plaisirs.

                . Il existe un droit de se rebeller et de désobéir, car le droit ne peut pas nous obliger quand la morale nous retient, c’est le droit naturel contre le droit positif, c’est la moralité contre la légalité. Comme pour Antigone il existe une loi du cœur sacrée au dessus de la loi civile.

                . De tempérament on est plus ou moins fait pour l’obéissance et la soumission, certains sont prêts à renoncer à leur liberté individuelle pour devenir les domestiques d’un ordre, même tyrannique et fasciste en acceptant de s’arranger avec le crime dans la négation de l’homme et de l’humanité. On a tous une aptitude différente à la servitude volontaire.

                . On obéit souvent car on se sent coupable, car la réalité de notre soi est toujours inférieure à l’idéal du moi et cela nous donne la conscience malheureuse. Alors soit on fait du déni de soi (bovarysme primaire), on  choisit de souffrir dans la relation avec la faute originelle, ou soit on préfère le savoir à l’obéissance et la raison à la foi. Faut désobéir et recracher la pomme d’Adam qui nous empêche de respirer.

 

          III- Comment la liberté trouve son origine dans l’obéissance

Malgré le danger de névralgie et de traumatisme crânien, abordons Spinoza et Kant.

. Spinoza : Agir sous la seule nécessité de sa nature. L’homme est relié à une totalité à une substance et peut y obéir,

                . Par connaissance qu’il en a par ses sensations, mais c’est insuffisant pour rester libre

                . Par une connaissance par la Raison de la nécessité rationnelle

                . Par connaissance  directe de l’expérience intime, comme un Saint

Dès l’instant où on comprend la nécessité et où on la veut, on atteint la vraie liberté, car la volonté de l’homme s’identifie à cette substance (Dieu ?), Accepter la nécessité est-ce être libre, c'est-à-dire se libérer des lois de la nature en leur obéissant ? 

                . Kant : Dans une construction très formelle, il envisage l’obéissance aux lois morale et civile.

. Obéir à la loi morale et rester libre ? Agis toujours de telle sorte que tu considères ta volonté raisonnable comme instituant une législation universelle. Ainsi l’obligation morale postule la vraie liberté, comment ?  :

                               . Reconnaître la transcendance du devoir, mais en quelque sorte, Kant l’intériorise en la ramenant à la transcendance, dans l’être humain, de la Raison par rapport aux mobiles empiriques.

                . Tout dans la nature obéit à des lois, mais l’homme seul est capable d’agir d’après la représentation de la loi.

Discussion : Cette représentation entre en conflit chez l’homme avec ses entraves subjectives, sa sensibilité et son intérêt, et la loi de la Raison prendrait pour lui la forme d’un impératif, un commandement voire une contrainte.

Mais c’est répondre à la seule intention proprement morale, de la loi morale identifiée avec la loi de la raison ; D’où le devoir n’est pas une loi extérieure à laquelle on se soumet, c’est une loi que l’homme en tant qu’être raisonnable s’impose à lui-même, de sorte que dans l’acte moral il est à la fois acteur et sujet =  l’obéissance à l’obligation morale n’est ainsi nullement négation de la liberté, bien plus elle postule la liberté.

                               . Obéir à la loi civile et rester libre ? l’homme entraîné par son seul plaisir est soumis au plus grand esclavage, il ne pourrait vivre libre que volontairement sous la conduite de la Raison (Cf Hobbes). L’Etat le plus libre est celui qui se soumet en tout à la droite raison, chacun s’il le veut peut y être libre et y vivre volontairement sous la conduite de la Raison.

L’obéissance ôte bien d’une certaine manière la liberté, mais c’est l’obéissance à la raison de l’action qui rend libre ou esclave : si la fin de l’action n’est pas l’utilité de l’agent lui-même, mais de celui qui le commande, alors l’agent est esclave et inutile à soi-même…..au contraire si la loi suprême  est pour le salut du peuple tout entier et non le salut de celui qui commande, alors l’agent qui obéit n’est pas esclave inutile à si mais sujet.

 

          IV-Que contient et quel est le sens de la notion de devoir ?

 

. Le devoir nous écrase ou nous élève ?

. Le devoir attise-t-il notre libre-arbitre ou notre soumission ?

Pour répondre à cela, envisageons d’une part la doctrine de la vertu de Kan où la morale vient de l’intérieur, et d’autre part l’étymologie des mots « devoir » et « obligation »

                . Devoir : Du latin habere : avoir quelque chose que l’on tient de quelqu’un, de quelqu’un d’autre mais aussi de soi-même !

                . Obligation : Ce peut être une contrainte qui nous nie, mais aussi ob ligare ce qui est lié à l’avenir, qualité du rapport que nous avons à construire dans notre lien à l’avenir……vivre intensément la qualification du présent pour maîtriser le futur, vers l’action.

                IV-1 Je dois  d’abord obéir à des devoirs envers moi-même pour me sentir libre, 4 éléments :

                               1. Se connaître soi-même : Etre sensible mais surtout être raisonnable c'est-à-dire ne pas agir seulement avec efficacité mais aussi en regard de la finalité, mon action doit être liée par ma propre loi en conscience et non pas en fonction de ce qu’en pensent les autres.

                               2. Se parfaire : Faire plus que la seule nature nous a créés en développant nos facultés selon une finalité qu’on se propose.

                               3. Etre toujours à l’écoute de la morale en soi avant d’agir : voir le bien-fondé par un examen de conscience, la qualité de l’action examinée par une libération et même si on est contraint on peut toujours délibérer.

                               4. Respecter l’humanité en chacun de nous : chacun a une parcelle d’humanité et nul ne peut aliéner son humanité en lui pour rester humain (toujours délibérer, avant-pendant-après).

                IV-2 Je dois obéir ensuite à  des devoirs envers les autres, 3 obligations

                               1. Discerner en quoi l’autre est mon semblable : Le propre de chacun est le commun de tous, dans notre singularité nous sommes tous pareils avec les mêmes impératifs.

                               2. A l’autre mon semblable je peux exercer ma bienveillance : Obéir à mon devoir d’amour (amour du Bien platonicien):

                                               . Amour de concupiscence égoïste : le piège est de ne désirer le bien d’autrui que lorsque cela m’est profitable.

                                               . Amour de bienveillance : s’abstenir de nuire et de souhaiter le bien d’autrui.

                               3. A l’autre mon semblable je dois exercer ma bienfaisance avec discrétion aider autrui sans cultiver notre égoïsme en se donnant une qualité alors que l’on ne fait que son devoir, on risque que l’autre nous soit redevable à tout jamais. Simplement une empathie, être le canal  vers le bien d’autrui, ex : le patron qui ne peut plus espérer une promotion favorise celle de son collaborateur !!

 

L’ensemble de ces obligations ne sont donc pas des contraintes et favorisent la liberté par rapport à soi et par rapport aux autres ; Mais attention de ne pas appliquer Kant avec des arrières-pensées, qui feraient qu’on obéirait plus à sa propre loi morale:

                .  Tomber dans le piège de l’égoïsme et du culte de la personnalité par rapport à soi, soigner son Kant à soi !).

 

                .  Tomber dans le piège du faux devoir envers autrui :

                               . Faire à autrui ce que je voudrais qu’il me fasse (attendre un retour), et non pas la formule, « ne fais pas… »

                               . Aimer autrui pour ce que je peux en tirer.

                               . Faire à autrui ce qu’on croit bon à travers notre prisme et non eu égard à son écoute.

                               . Faire le bonheur de l’autre malgré lui, sans savoir ce qu’il comprend.

                               . Faire à autrui ce que je crains que cet autrui me fasse.

 

*                             *

Discussion : Antinomie apparente entre obéissance-liberté, existe-t-il des contraintes librement acceptées ; à moins que ce ne soit un artifice de construction afin de tenter de concilier deux inconciliables.

Certes la manipulation génère une soumission acceptée, mais c’est une obéissance contrainte ! Inversement une liberté sans contrainte est une posture libertarienne.

On peur mettre en évidence deux typologies principales :

                . La liberté obéissante, selon laquelle j’obéis et donc je suis libre et j’ai le pouvoir. C’est une conception que l’on retrouve chez des penseurs de « droite », justiciables de la pensée de Maurras et d’Emerson, qui veut qu’on obéisse aux lois naturelles du pouvoir, la liberté n’est concédée que l’on se soumet.

Pour Kant la liberté obéissante est une faculté de l’esprit.

Bossuet déclare qu’être libre c’est obéir à Dieu, liberté liée à un chantage divin (ou voire de la nature).

Antigone quant à elle est-elle libre en désobéissant à la loi civile, car dans le même temps elle reconnaît  sa soumission à une loi sacrée supérieure !

                . L’obéissance libre, démocratique, pour un citoyen libre de toute allégeance à un parti ou un groupe de pression ; Cette obéissance libre classée « à gauche » suppose une autonomie qui veut que c’est parce que je suis libre que j’obéis (CF également Rousseau). Il n’y a pas d’obéissance à autrui mais obéissance « à un niveau de complexité ».

 

Kant par une pirouette impose son impératif catégorique dont on ne connaît pas l’origine, et cela pour remplacer Dieu. Une construction formelle remplace une croyance.

De même existe-t-il une loi naturelle ou n’est-ce pas qu’une construction élaborée par l’homme ? Un premier niveau avant la loi très cogitée comme la loi mosaïque, que Moïse va quérir sur le mont Sinaï pour l’apporter aux hommes. En fait la notion de loi naturelle ne recouvre-t-elle pas une contrainte naturelle, semblable pour les animaux les plantes et les hommes, mais l’homme à cette supériorité de se représenter cette contrainte, cette loi.

 

Après évocation des diverses contraintes auxquelles nous nous devons d’obéir chaque jour, même de manière quasi réflexe, nous parvenons à une classification des libertés correspondantes comme suit :

                1. Liberté d’action vers l’extérieur.

                2. Liberté de l’esprit intérieure (opérationnelle même en cas de coercition extérieure)

                3. Liberté en conscience, façon Kant, qui est une liberté découlant de l‘autonomie de choix.

                4. La liberté de conception scientifique qui constituerait une illusion, car elle ne serait que le fruit du hasard et du déterminisme, et l’appropriation des choix ne procèderait que du hasard, et de fait nous n’aurions que l’illusion d’être libres.

 

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Faut-il en finir une bonne fois pour toutes avec la fin du monde ?

 

Il n’est grand empire sur notre vaste terre qui ne trouve sa fin, quand son heure est venue disait Sébastien Brant ! Où nous mènera sa nef des fous comme une arche de Noé surmontée d’une voile et d’un gouvernail à la manière d’un Armageddon moderne, vers un sanctuaire où les saints seront sans visage ? Mais pour se diriger il conviendra de tenir compte du positionnement planétaire, la planète Nibiru s’alignera avec les autres planètes du système solaire le 21 décembre 2012.

Mais que font donc les millénaristes, leur silence est effrayant ? Ont-ils enfin percé en eux le ridicule du prophète? Que font donc les Raéliens, les Paco Rabane et autres doctrinaires de la fin ? Et l’Eglise qui se dit le fruit des entrailles de la vierge Marie, ne lui reste-t-il de ces entrailles que des viscères dans lesquelles elle pourrait entrevoir notre avenir, pâle figure qui me décourage de me donner encore la peine de nier Dieu, ce qui était pourtant le beau, seul et dernier scandale après la mort.

Cela nous plait bien de nous créer de fausses frayeurs, de nous raconter des histoires qui nous font trembler, cela fait monter l’adrénaline avant que nous retombions dans un bienheureux état de sérénité pour cette année 2013, ce treize qui porte bonheur. Etrangement on n’envisage pas son propre anéantissement, nous nous installons plutôt à la place du spectateur et donc du survivant, et tous nos ennemis auront péri dans cette catastrophe ; Le problème est que nous sommes une multitude de petits « moi » en position de victoire d’après la catastrophe, avec la délicieuse sensation d’avoir maîtrisé la vie et la mort. Quel sera le premier jour après vous ?

Nous avons certainement tous un deuil à la suite duquel notre existence n’aurait plus de sens, et dès lors nous ne pourrions plus nous intéresser à ce qui nous entoure, tout n’aurait plus d’attrait et serait étrangement inquiétant et vide, comme anesthésiés nous souhaitons en finir mais pas seuls, de préférence avec le monde entier. Nous n’aurions pas d’autres moyens d’exprimer notre peur dans cette époque de transition, cette période de changement, cette ère qui va s’achever, alors on délaisse le drame individuel, pour une tragédie planétaire plus rassurante car nous n’y serions pas seuls. Notre fibre paranoïaque vibre, nous savons que quelque part oeuvrent les meneurs du jeu, les vrais maîtres du monde, les animateurs d’un complot planétaire ; Et si nous étions de ces maîtres du monde, de ces initiés capables de maîtriser la marche du monde, nous aurions ce plaisir narcissique des initiés, de détenir une vérité cachée au plus grand nombre. Pouvoir suprême, nous ne savons rien de nos origines mais aurions la capacité peu partagée d’en savoir la date et les modalités de la fin.

Nous croyions que les superstitions avaient vécu, mais nous savons à la manière de Paul Valéry que les vieux fantasmes religieux ont pris la précision rationnelle d’une prédiction genre Hiroshima ou Fukushima, nous sommes passés de la prophétie à l’expertise, nous sommes devenus les égaux de dieu et lui avons volé le feu pour nous autodétruire quand on le voudra. Nous vivons une crise du temps, jusqu’à il y a peu nous vivions l’expérience d’un temps cyclique ou linéaire, puis nous sommes passés au temps chronique ; nous ne nous attachons plus à traiter les problèmes avec une efficacité dans le temps, nous préférons avoir la crise permanente et comme un actuaire prévoir la posologie à vie !

Nous avions pris l’habitude de connaître des crises qui nous ramenaient à un genre de temps zéro qui augurait d’un changement et d’un renouveau ; Actuellement nous ne sommes plus que prospectifs et interdisons les situations nouvelles, nous avons un monde sans crise à attendre, c’est-à-dire un monde en crise chronique. Nous employons une stratégie de l’évitement en sortant du temps, un événement n’est plus l’aube d’une situation nouvelle mais il doit être digéré immédiatement pour ne pas créer de temps zéro, nous ne voulons plus de ces petits temps zéros, pour leur préférer un grand temps zéro qui sera plus grave.

Et pourtant qu’il est bon de réécrire en permanence le rituel actualisé de la chute, c’est même de nouveau approcher la naissance, même si nous sommes dans l’automne de notre vie. Nous sommes ainsi au cœur du mystère de la vie et de la mort, et soudain un temps de plus en plus neuf afflue sans cesse en direct des origines et cela autant de fois qu’on veut le vivre, à condition pour nous de retraverser la détresse originaire !! Vraiment une étrange instance où le néant appelle le vivant, toute métamorphose suppose un reconditionnement à zéro, sous réserve d’en accepter la dépression miraculeuse. Ainsi la chenille accepte de se dissoudre pour que de cette soupe primordiale naisse le papillon qui ne conservera aucun caractère de sa matrice originaire, et c’est ainsi que le monde finit et continue.

Nous sommes revenus au temps de Gilgamesh, de la Mésopotamie, de la Bible et de son contexte de la chute et du rachat, les dieux quelque part ont décidé de noyer les humains au motif qu’ils ne les supportent plus, et un seul survivra à cet apocalypse. Destruction de l’Humanité, voire même de l’univers à laquelle survivront certains justes. Nous sommes revenus au temps cyclique, à la fin d’un monde et non à la fin du monde, car la fin du monde serait en quelque sorte une réparation, Dieu punira et tuera les hommes et ne fera survivre que les méritants, à Bugarach par exemple. Un sentiment s’empare de nous, d’arriver à la fin d’un cycle. Déjà en Alsace nous avons eu Luther, parangon d’une fin du monde prétexte à un renouveau politique et religieux, et certains déviants de s’autoproclamer les empereurs des derniers jours chargés de fonder la nouvelle Jérusalem !!

Et il y aura de quoi l’alimenter en matériel humain cette nouvelle Jérusalem, la société actuelle a placé son cœur à ses marges, sa majorité en périphérie, dans une économie faite pour très peu de gens, ceux qui sont actifs sur le marché en prenant sur les autres. L’état des lieux post-Sarkozy montre que ce monde dont on craint la fin, est fait pour les riches décomplexés, la droite décomplexée, c’est-à-dire sans civilisation, qui affirme que le RSA est de l’assistanat, les Français ne sont pas chez eux ; ça fracture et ça créé des boucs émissaires, ce discours s’insinue dans la relation père-fils et nous n’avons plus l’esprit comme tiers médiateur.

La crise de civilisation qu’on confond avec la fin du monde, c’est lorsque les interprétations traditionnelles ne donnent plus de sens, c’est une crise du paradigme culturel axé sur l’individu naturel, atoma, cette monade qui n’est plus divisible ; la révolution du monde arabe actuel suit le même chemin en mettant en cause l’Oumma qui récusait l’individualité.

Nous y sommes très accrochés à cette phase augustinienne individualiste, fondée sur la rationalité de l’organisation de la vie, de la force métaphysique pour fortifier l’ego avec un besoin de certitude en cherchant son Dieu toujours et jusqu’à l’illusion qu’on l’a trouvé. On croit tout pouvoir contrôler avec Newton, quand on connait tout et jusqu’enfin à la phase de la physique quantique.

La théorie du complot est une conséquence de cet atomo-centrisme, elle nous fait supposer qu’une mafia économique mène le monde.

Retrouvons donc cette démocratie avec son socio-centrisme, et la joie d’aimer l’autre comme il est après notre sortie de l’ego ; mais l’ego est au centre ; on peut ne plus avoir peur de mourir ou peur de la fin du monde, si on sait qu’en Grec le mot mort se dit résurrection, alors qu’en anglais c’est brutalement « death » !

Notre existence est de moins en moins sous l’angle de la « relation », la Grèce est devenue existentielle, et cela est devenu insupportable, le Grec a perdu la possibilité de réaliser, on est exilé de notre propre vie. Les droits de l’homme sont un leurre juridique et ne sont pas la seule base de la démocratie, il existe pourtant encore les catégories morales. La Grèce antique nommait les dieux, et le mystère vient du christianisme, il apporte le fait de communier, la communion père-fils et esprit, ce sont des qualités relationnelles qui n’ont plus trop cours.

Mais vouloir se réincarner et ressusciter, c’est accepter de porter à nouveau le péché originel alourdi d’une dette de 25.000 € par tête nouvelle à assumer pour le compte de nos prédécesseurs !! A la culpabilité d’avoir été incarné et de porter la chair, nous devrions tuer la chair avant la mort, afin de permettre à l’âme de faire l’ange pendant que le corps ferait la bête ! Nous ne trouvons pas que cette épreuve est déjà la fin d’un monde et nous nous faisons peur avec une pseudo fin du monde !!

Un havre nous est désigné pour cette fin du monde, Bugarach comme le Lourdes des mystiques en finitude, et prêts à une tragédie collective façon Temple Solaire, qui est un vortex, une porte vers une autre réalité. Des extraterrestres sont venus ici en d’autres temps et avant de repartir, ont transmis leur savoir aux Sumériens et aux Bugarachiens !! Quand le monde va finir selon la prophétie Maya, un vaisseau viendra chercher les élus ou plutôt les choisis.

Pour oublier que nous vivons la fin d’un monde, nous célébrons la fin du monde en 2012, et nous dansons sous les lampions de l’apocalypse !! Nous voulons vivre la peur majuscule, et tester notre capacité de désespérer pour accepter de tomber indéfiniment dans ce vertige de la fin du monde. Nous lui donnons forme, un astéroïde géant, une pandémie virale, un changement climatique, une guerre nucléaire comme dans les années 1960 mais qui a tendance à revenir des pays émergeants, et enfin le réchauffement climatique qui est un lent suicide collectif paraît-il. Sur le rayon des apocalypses nous avons l’embarras du choix, que nous croyons avoir déjà été enclenché depuis longtemps à l’échelle de l’univers tout entier. Au planétarium de Strasbourg écoutons les pythies nous prévoir une mutation du soleil dans cinq milliards d’années, la géante rouge aura vaporisé les océans de notre planète et nous aura grillés et par compassion de type Hulot, je m’inquiète de ce qu’elle sera au moment où elle refroidira.

La prévision nous vient du Mexique et de ses anciens Mayas, nous serions éligibles à leur almanach. Il faut dire à la décharge de ce pays qu’il a déjà connu la chute d’un astéroïde de 15 kilomètres de diamètre tombé sur le Yucatan il y a 65 millions d’années et entraîna la disparition des dinosaures ; mais ce n’était pas la fin du monde car l’astéroïde n’avait pas éradiqué toute vie sur terre, l’espèce humaine aurait toutes les chances d’en réchapper ; de même une pandémie extrêmement sévère ne pourrait entraîner la fin de l’Humanité, la diversité de nos systèmes immunitaires est telle qu’au moins 1 % de la population résisterait à l’infection !

Quand j’étais au Mexique j’eux connaissance de ce calendrier maya à l’aura mystérieuse qui prévoyait la fin du monde pour ce 21 décembre 2012 !! Et cette année, des cérémonies ont lieu là-bas qui marquent le changement de l’ère Maya à l’issue de 5200 ans, interprété par certains comme une prophétie de la fin du monde. La presqu’île du Yucatan débute les fêtes par des offrandes au dieu Maya de la lune, Ixchel. Le calendrier Maya marque, « 4 ahau 3 kankin », qui correspondrait au 21 décembre de notre calendrier, en fait cela marque dans le calendrier maya la date de la fin d’un grand cycle.

Les Mayas ont connu une grande civilisation, leur écriture était extraordinaire et leur grande civilisation a disparu. En revanche, le «mystère» scientifique était de savoir dans quelle langue parlaient les Mayas et comment déchiffrer les glyphes de leur écriture? Que disent vraiment leurs calendriers sacrés et profanes? Cette prédiction du 21 décembre est une absurdité totale. Si vous prenez le livre de l'Américain Jose Argüelles, «le Facteur maya», publié en 1987, où les Aztèques se réfèrent à quatre fins de cycle, les Mayas à trois seulement. A la fin d'un cycle, un autre commence. Ce n'est pas une fin du monde, mais une fin de cycle. C'est-à-dire que le calendrier va recommencer de zéro, comme pour nous. Nos fins de cycles n'ont pas la même importance ni la même signification. Nous avons des cycles d'une semaine, d'un mois, d'une année, d'un siècle, d'un millénaire, il ne manque plus que des examens de fin de cycle comme des examens de conscience.

Excepté que nos cycles sont alignés sur une durée linéaire: il y a un commencement, une création du monde. On y croit ou non, mais nous fonctionnons dans un système fondé sur l'idée de création, et donc de fin. Alors que les Mayas ont au contraire une pensée parfaitement cyclique au sens où un cycle succède à un autre dans une idée d'infini. Chez les Mayas, vous avez quelques dates qui se réfèrent à des chiffres absolument ahurissants de 98 millions d'années. Pour eux, chaque fin du monde ouvre la porte à une nouvelle création et la fin du monde est une promesse de renouveau, à condition de sacrifier les bonnes victimes.

Nous ne sommes pas dans un processus de création et de destruction mais de remplacement d'un ensemble de divinités ou de pouvoirs par un autre, car les divinités ne sont pas éternelles. Le cycle va se répéter mais avec des variantes. Et on sait qu'à chaque fin de cycle un dieu qui est responsable de l'ordre du monde sera remplacé par un autre dieu qui va reprendre les choses en main et remettre de l'ordre dans le monde, mais son ordre à lui.

Il n'y a donc pas d'explication globale de la chute de l'empire maya mais des explications au cas par cas selon les cités. Ce ne semble pas une disparition brutale et globale diligentée par une force naturelle ou des êtres venus d’ailleurs. Et puis les Mayas se sont trompés, ils ont cru voir arriver des dieux à cheval, et ils n’ont rencontrés que des espagnols qui leur ont offert la fin d’un monde, le leur. Alors parler de fiabilité des prévisions mayas !! Cela ne fait rien, une prévision fausse alimente quand même notre idéologie fin-de-mondiste.

Suicidaires de tous les pays, unissez-vous !! L’avant –garde est aux avant-postes, le dialogue de masse est rodé, et l’ironie christique nous a dotés d’internet de surcroît. Nous avons la technologie, qui est une ruse de la déraison pour tromper l’esprit, la philo-folie ou la folie individuelle sont misse en réseau. Pour tout détruire il faut synchroniser et nous en avons les moyens.

Notre temps est celui des catastrophes, demandez donc à Virilio, le plus urgent pourtant n’est pas d’éviter la fin du monde mais de repenser et de réinvestir le monde de manière nouvelle. Après la fin du monde donc, car elle a déjà eu lieu même si nous ne nous en sommes pas rendu compte !! Dans notre société scientifique, la peur apocalyptique a encore cours, avec cette révélation qu’après ce serait la justice ; ce sentiment demeure, il est lié à la crise économique et écologique, avec la crainte de la disparition de l’homme et de l’écosystème, mais ce n’est plus l’apocalypse c’est réellement une catastrophe !! Il y a deux sens du mot fin du monde, il ne faut pas l’oublier!!

La fin du monde a déjà eu lieu car au 17 et 18ème siècle, la modernité liée à l’effondrement d’un monde ancien sous l’égide de la Providence divine, demandez à Baudelaire qui va nous en parler après; Au 17 ème siècle on avait une vision du monde au sens d’une unité ou d’un cosmos, puis cela a périclité, effondrement des certitudes, Descartes a douté et c’est devenu un rapport inquiet au monde dont on doute, on a inventé des rapports au monde nouveau qui n’est plus géré par dieu, et le progrès est une catégorie de consolation, l’avenir est ouvert et non plus décidé par dieu et sa transcendance. Vivre après la fin du monde, demain sera pire qu’hier, donc il faut inventer autre chose. L’ordre du cosmos s’est effondré au 17 et 18 ème siècle avec la Révolution. Nietzsche a annoncé la morte de dieu avant que ce dernier n’annonce la sienne.

Ne faisons pas la fine bouche sur celle de l’an Mille des millénaristes, le ciel s’était assombri et on avait retiré l’échelle du ciel, un grand vide entoura nos aînés, la foi fut exaltée comme un saut inexplicable vers un Absolu désormais caché ! En voilà une belle fin d’un monde !! Le monde devint le lieu d’un langage intransitif dressé à sa verticale. Des prophètes de rencontre se voulaient des disciples de St Jean, qui à force de chercher le commencement de l’Univers, entrevoyaient sa fin, mais se heurtaient au problème de l’ordre de l’imprévisible, de l’événement, de l’inepte.

Avant, nous avions le héros tragique, avec la nécessité de la catastrophe, utilisée au théâtre, moment d’extrême violence du dénouement. Le monde n’a un commencement que s’il a une fin, pour les Mayas le monde était cyclique et donc pas question de fin du monde, on commençait un nouveau cycle, au contraire avec les religions monothéistes. Un malheur peut s’abattre sur Antigone, c’est le destin et la nécessité ; on parle de fin du monde quand un monde n’est plus le cosmos, alors on trouve des personnages de roman sans transcendance comme Don Quichotte avec Cervantès, le destin n’existe plus, la rencontre de l’individu et du monde n’est plus donnée à l’avance, il faut l’investir même avec du ressentiment contre ce monde qui n’a pas reconnu tel ou tel homme.

Il y a sécularisation du rapport au monde contingent, ce rapport peut être ou ne pas être, ou être différemment, fragilisation du rapport au monde, tel l’entrepreneur ou l’artiste qui tentent de faire s’adapter le monde, le plier à leurs exigences ; l’entrepreneur invente et modifie, il y a instabilité du rapport entre individus avec des changements en permanence, pas d’ordre installé pour cet entrepreneur sans monde ou dans un monde qui est à refaire en permanence.

On doit différencier vie et monde, Anders repense le monde après Hiroshima, le monde peut disparaître, une véritable transformation historique avec un changement de tous les concepts, il ne faut plus transformer le monde mais le préserver ce monde avec l’écologie, et il faut renoncer au progrès moral et politique ; on doit envisager le monde sous l’angle de la catastrophe, et faut préserver le temps, avoir un nouveau rapport au temps ; notre salut commande que les choses survivent, comme les régimes de retraite, on doit réduire les enjeux politiques à de la survie de tout ! La vie veut la vie et elle se survit à elle-même et donc la vie serait une norme en soi mais est-ce une norme politique ?

Si la préservation est une norme, la défense de la vie est de retrouver le cosmos ; si on veut transformer la vie c’est une menace sur la reproduction de la vie, on veut faire de l’immunité avant que le virus arrive, faire une réponse à la menace avant qu’elle n’arrive. L’immunité contre la fin de la vie certes, mais nous sommes ouverts à la transformation. Avec notre volonté de préserver le monde sans plus le transformer, nous pourrions dorénavant nous entretenir facilement avec un prêtre maya, un prêtre égyptien ou grec, car nous voulons que la terre soit et demeure à l’image du cosmos qui la surplombe

Nous devons accepter l’incertitude, il faut accepter la fin du monde, c’est le thème du film « Mélancholia », souvenez-vous, avec l’image de la cabane qui fait « monde » pour se protéger de la fin du Monde. Il ne faut pas grand-chose pour faire un monde. Dans ce film la folle sait que la fin du monde est arrivée et qu’elle peut vivre dans cette cabane magique, c’est-à-dire un monde quand il n’y a plus rien à faire ; souvenez-vous aussi du film « Shame », c’est la monstration de l’absence de monde, le trader qui n’a pas de monde, un appartement sans aspérités, il n’aime pas la nouveauté et il rationalise même l’amour, mais il rencontre une femme en chair et en os et c’est la nouveauté, mais il ne sait pas percevoir l’altérité ; ne pas laisser place à l’indéterminé c’est cela la catastrophe, et l’apocalypse c’est la mort égalitaire au contraire de la mort personnelle de chacun.

Finalement l’apocalypse c’est le combat entre le diable qui est dans le monde, le mal, contre le Messie qui veut advenir. Mais quiconque verrait les avatars descendre du ciel les tirerait comme un vol de cigognes en partance de migration, il ne fait pas bon pour qui apporte la Bonne Nouvelle !!

Souvenons-nous encore du tremblement de terre en Haïti, à ces gens, ce nuage dans le ciel tout à l’heure c’était la poussière de leurs rêves, à ces habitants qui nous ont arraché l’indépendance en 1804 en chantant la Marseillaise. Ils savent écrire pour ne pas paniquer et devenir invisible. Ils n’ont pas su prévenir l’intervention archaïque des dieux, peut-être la faute à leur Vaudou inopérant, et ils se retrouvent nus après la perte du vernis de la civilisation, toute la culture semble disparaître, on doute de la terre après avoir douté du ciel, on se sentait pourtant appartenir au cosmos et plus à une culture. Une leçon pour nous à vouloir réfléchir le cosmos sans plus vouloir transformer notre monde.

Vous avez cru les voir à la télévision, mais vous n’avez pas vu la normalité de leur vie qui échappe aux caméras, une manière bien à eux de faire face au malheur ; ça reste humain cependant malgré le contact de ce malheur indescriptible. La télévision montre l’extérieur mais tentez donc de percevoir l’intérieur, une sobriété réduite à l’essentiel des rapports humains tournés vers l’aide, tous sont parents car le lieu a été éliminé, ils sont en utopie désormais, ce qui compte c’est ce qui est dans le moment, comme une promenade délirante au milieu des corps et de la poussière.

Tout à coup là-bas, personne ne se sentait plus le plus légitime, ni le plus riche. L’argent ne servait plus à rien, mais chanter pour tenir le drame à distance. Le séisme avait tout changé, les fils ont été rompus, le truand sauve des vies, et le moindre passant semble proche. Les survivants sans abri ont redécouvert la nuit avec ses étoiles, nos intellectuels redécouvrent l’art haïtien, la peinture la musique, la littérature ; Malraux avait demandé pourquoi les Haïtiens regardaient Braque et même faisaient du Braque, c’est naturel et c’est la voix du peuple. La peinture primitive sans point de fuite et sans profondeur, mais est-ce que cela seul est vrai ? Un seul plan qui veut entrer en vous et non qui invite le spectateur à entrer dans le tableau. Voilà tout simplement la fin d’un monde où nombre de valeurs sont renversées, les perspectives ont été inversées, et il n’est point besoin de fantasmer une fin du monde artificielle, mercantile pour faire de la tweettérature.

J’appelle maintenant Charles Baudelaire à la rescousse, lui qui prédisait déjà que le monde allait finir. L’art philosophique que nous besognons dans notre café philo, c’est pour faire manifester les choses dans le langage avec les concepts philosophiques, mais avec des éclairages artistiques, n’oublions jamais de penser avec la poésie !

L‘œuvre de Baudelaire, très belle évidemment, a été créée au moment de l’installation du capitalisme, et la poésie à quoi ça sert face au capital qui ne demande qu’à s’accumuler comme un produit de la sueur des autres ? Rilke, Hölderlin, Mandelstam ça jette non? Baudelaire fait une poésie pensante comme un théoricien, pas seulement une poésie oraculaire mais aussi éclairante, à l’épreuve de la vérité comme René Char le résistant. Baudelaire veut une poésie moderne confrontée avec le moderne, dont le mal qu’il nous sert en bouquet de fleurs fait naturellement partie, c’est l’ère de la mécanisation et de la foule. Donc penseur de son temps et créateur, colérique et méchant ; le monde va finir, devenir industriel, le désordre dans la filiation c’est no-poétique et donc ça va finir, c’est l’envers des fleurs du mal.

Pour Walter Benjamin, la poésie est pur langage en référence au texte biblique, toute réalité se manifeste par son essence spirituelle ; le Paradis c’est quand il n’y a pas de séparation entre les choses et le langage. Adieu toute médiation et toute trahison du réel par nos représentations issues du langage!!

Nous avons peut-être cru en cette fin du monde du 21 décembre 2012, nous devrions apprécier le poème par Baudelaire, c’est l’expérience de la finitude que tout texte essaie de nommer. La « passante » n’est pas nommée, « un éclair puis la nuit », il la capte par le regard poétique, comme un peintre, une captation charnelle de ce qui a apparu puis s’est évanoui, mais c’est accepter le réel, finalement même la réalité du sentiment amoureux.

Prédécesseur de Baudelaire était Alan Poe ? Baudelaire, lui, fait irruption, il connait Platon, Pascal, il mélange le style journalistique prosaïque et le style racinien, il veut créer un nouveau classicisme. Baudelaire a de la tenue avec des préceptes à la Marc Aurèle et il est même stoïcien. Baudelaire c’est un événement, on ne peut pas le déduire. Le monde va finir, c’est-à-dire qu’on va vers un monde sans poésie et décadent, mais pour qu’existe un monde il faut de la réalité mais il faut aussi de l’imprévu, pas seulement du déductible, faut de la distance entre la terre et le ciel, quand la poésie n’existera plus et sera transparente sans que le langage ne subsiste compliqué, et fait d’imprévisibilité. La poésie est ce qui ne finit pas, comme la passante du poème qui n’en finit pas d’arriver, sinon il n’y aurait plus de monde.

Chez Baudelaire il y a le christianisme !! Rien ne l’a encore remplacé comme vitalité, on s’est rabattu sur le Mal mais hissé aussi vers le Bien en même temps. La prophétie, le monde va finir, la poésie est une prophétie, autre chose que ce qui est, le temps est de l’instant puis disparaît, mais avec la philosophie ne disparaît pas tout à fait, comment faire de l’événement ?

Platon péjorait la poésie, ce n’était qu’une assomption au temps et à l’espace présent, mais avec une absence de sens auquel la philosophie devait suppléer et donner le sens et l’éternité. Merci Baudelaire, ta passante n’a pas fini de passer ni le monde de cesser de finir ! Mais nous voulons aujourd’hui agir en expert et non plus en prophète.

Posséder la science d’une théorie des âges, une intuition des cycles d’évolution, peut-être est-ce une transposition des âges de notre pauvre vie individuelle, où la longueur de nos cycles semble décroître à mesure que nous vieillissons. C’est l’idée de la captation psychologique du temps qui accélère quand on prend de l’âge, on voit défiler plus rapidement les années, par opposition à l’enfance où les temps semblent plus longs.

Je tente de me faire peur en intégrant la possibilité d’une fin du monde ou de la fin d’un cycle, mais je n’y parviens pas et je reste serein pour deux raisons ; la première est liée aux cycles et à leur durée, car les Mayas parlaient de 93 millions de temps cyclique pour un temps qui est pourtant infini ! La deuxième tient à la tradition indienne où je me rends compte que le cycle comprend quatre âges pour un total de 4.320.000 années !! Alors s’il y a une dissolution en fin de cycle, point me chaut, et qui pourrait prétendre à épuiser le temps et l’espace qui sont en perpétuelle expansion, même pas les dieux qui ne sont pas éternels en raison des créations et destructions cosmiques qui se poursuivent à l’infini ; alors, moi, poussière d’Humanité, comment pourrais-je me confronter à l’infini, même si le temps patine et s’use vers la fin de l’infini, il se régénérera bien même si c’est sans moi !!

J’ai même téléphoné à Hubert Reeves qui m’a informé que l’univers n’est vieux que de 15 milliards d’années, et la terre de seulement 4.5 milliards d’années. L’univers est donc encore jeune et n’aurait apparemment pas encore parcouru la moitié de son existence ! Le monde aura encore de belles alternances d’hiver et de renouveau, alors que ma conscience rejoindra bientôt la matière dans une pirouette d’involution, je ne sais même pas si j’atteindrai le maximum de pouvoir matériel, ni si je serai témoins de ma phase d’évolution future, où mes facultés spirituelles seront de moins en moins occultées par cette gangue de matière dont tout procède, afin de revenir en réincarnation dans une forme. Je n’ai pas les clés du trousseau du Jugement dernier, ni ne maîtrise mon karma, et je ne veux pas par dépit souhaiter la fin du monde pour que tous sombrent en même temps que moi !! Mais en Antoine Blondin cosmique je suis sûr que tous se précipiteront dans le peloton de tête et que chaque suiveur sucera la roue du Dharma ou du Samsara dans des échappés vers les podiums du néant. Le destin a plusieurs tours dans son sac !!

Après 250 fins du monde annoncées et peu avérées, il serait temps de produire un vade- mecum, un viatique pour la fin du monde, un genre de « La fin du monde pour les nuls », notamment que tous ceux qui conjecturent, prévoient, et modélisent, cassent une bonne fois pour toutes l’imprévu, et nous donnent une grille de lecture afin de reconnaître le passage d’un cycle à un autre, en nous calculant des « Pi » à 15 ou 16 décimales après la virgule.

Je peux en l’état de mes réflexions, vous donner une clé, elle est dans ce paragraphe du début du texte que par paresse je reproduis ici « L’état des lieux post-Sarkozy montre que ce monde dont on craint la fin, est fait pour les riches décomplexés, la droite décomplexée, c’est-à-dire sans civilisation, qui affirme que le RSA est de l’assistanat, que le travail n’a qu’un coût et ne produit pas de richesse, que les Français ne sont pas chez eux, que la princesse de Clèves de madame de Lafayette ne vous servira pas pour votre contrat de travail de misère octroyé et à rupture faussement conventionnelle; ça fracture et ça créé des boucs émissaires, ce discours s’insinue dans la relation père-fils et nous n’avons plus l’esprit comme tiers médiateur ».

Le monde va donc finir, la seule raison pour laquelle il aurait pu durer, était qu’il existait. Qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel, dites-moi donc ? Nous nous posons en nouvelles victimes des inexplorables lois morales, et nous périrons par où nous avons cru vivre. Le peu qui restera de politique après Sarkozy se débattra péniblement dans les étreintes de l’animalité générale. La « Maison de l’Histoire » n’aura pas lieu, Filipetti l’a déclaré, et il ne s’agit pas par là d’une prophétie contre l’histoire qui véhiculerait un travail de vérité. C’est que les hommes estiment manifestement à tort qu’ils sont sujets de l’Histoire et croient qu’ils commandent, et elle serait exclusivement l’effet conjugué de leur volonté ! Et vlan ! Baudelaire rabat donc les hommes sur leur inexorable nature ! Mais je me console, la nature des hommes je ne sais pas ce que c’est.

Nous changeons de cycle mais dans un grand bond en arrière, nous apprenons à remonter le temps qui aura ainsi de beaux jours devant lui !

FIN

 

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Après l’épreuve est-il possible de pardonner ?

 

L’actualité récente nous indique que  le destin tragique de DSK engage celui de tout un peuple (image du peuple français), car il aurait commis une faute impardonnable du fait de sa notoriété et de la confiance qu’on aurait mis en lui.

Le pardon c’est quoi ?

C’est un don qui vaut quitus d’une dette sans contrepartie et sans l’espoir d’un contre-don, dans la relation offenseur-offensé.

L’intention caractérise le don.

            . Le pardon pur doit être sans arrière-pensée et donné dans l’instant, sans réflexion, ni calcul, ni analyse, le pardon s’accorde sans essayer de comprendre.

            . L’intention implique qu’on ne doit pas perdre  la main en laissant faire l’usure du temps ou l’œuvre de l’oubli (amnistie par amnésie). C’est le respect de la relation entre l’offenseur et l’offensé, par une attitude triple, se tenir dans un événement singulier et daté, manifester l’intention d’un don gracieux pour une faute qui demeurera inexpiée, et demeurer dans un rapport personnel d’une relation à deux.

L’effet du pardon

            . Il suppose la faute d’un offenseur qui appelle un pardon psychologique pour une offense personnelle ou une faute contre une valeur qui appelle le pardon moral.

            . Le pardon transforme le coupable en innocent.

            . Le pardon permet au devenir d’advenir, le contraire de la rancune qui s’arrête dans le passé.

            . Le pardon s’adresse au fautif et non pas à la faute qui demeure. On ne dit pas « tues con », mais on dit « tu as fait une connerie ».

Le pardon et la justice

            . La justice ne pardonne pas, elle joue donnant donnant pour parvenir à une amnistie éventuelle, ou une punition-peine. Le pardon, lui, renonce à la justice qui elle ne peut abolir la haine ou le ressentiment.

            .  La justice peut trouver coupable le fauteur de l’acte, mais l’innocenter  dans son intention, et de ce fait peut être indulgente selon le degré de culpabilité, alors que le pardon ne juge pas.

La justification du pardon

            . La mort et le temps emporteront tout de nous, alors devant notre insignifiance et humilité, convenons de garder l’intention de pardonner car avec la rancœur, la faute ne sera jamais anéantie. Alors disons comme Géronte dans les Fourberies de Scapin « Je te pardonne à la charge que tu vas mourir ».C’est finalement un impératif catégorique de pardonner afin de permettre l’avenir, la réparation est ainsi opposée à la punition.

            . Le pardon enrichit l’offensé magnanime et peut avoir pour mobile de transformer l’offenseur, ce qui est un pari fou ou une action dictée par la foi. Jean-Paul II a pardonné à l’agresseur qui avait attenté à sa vie, mais finalement c’était son métier de pape de pardonner. Pour les catholiques tout est pardonnable, pour les protestants le pardon ne peut venir que de Dieu, et pour les juifs après la loi du talion de Moïse, Dieu a pardonné et a renouvelé l’Alliance.

Existe-t-il des fautes impardonnables ?

            . Tout est pardonnable car on absout sans raisons, par foi ou par folie. On peut même pardonner ce qui est inexcusable par la seule puissance de ce pardon.

            . Paradoxalement on ne peut pardonner les crimes contre l’Humanité, mais on se situe ici dans le domaine du droit et de l’imprescriptibilité.

Le pardon, l’excuse et la clémence

            L’excuse :. Comprendre c’est pardonner comme disait Mme de Staël, mais c’est nier l’offense de l’offenseur justifiée peut-être par une faute ou un péché d’ignorance.

            . C’est trouver des raisons alors que le pardon n’a pas de raison, c’est un acte gratuit.

            . La clémence : Elle minimise l’offense et rend donc le pardon inutile.

Le pardon est-il un acte d’amour ?

            .Le pardon suit la faute qu’il pardonne et donc il n’est pas tout à fait gratuit, ce n’est pas une intention première et désinteressée.

            . Le pardon ne fait que suspendre toute causalité, on pardonne au fautif à cause de sa faute, et on l’aime malgré tout.

Le pardon en conscience, mais quid de l’inconscient ?

            .le pardon est conscient, un acte dicté par la culture, mais qu’en est-il de l’inconscient, avec les risques de refoulement doublés de traits névrotiques ?

Et si le pardon se trouvait vidé de son sens, un acte insensé ?

            .Certes on a désamorcé l’agression comme chez les chiens, mais si on accorde son pardon à quelqu’un qui ne se reconnait même pas comme coupable ?

            . Si on pardonne à celui qui n’éprouvera aucun remords, aucune détresse, aucune insomnie, aucune déréliction, aucune intention de changer ou de se transformer. Nous sommes bien en présence de l’acte gratuit qui grandit celui qui accorde son pardon, qui en refusant tout orgueil et tout espoir se met au niveau de l’offenseur car il se reconnait lui-même pécheur. Nous sommes dans la relation humaine où le péché est la forme sous laquelle nous découvrons l’autre, et la joie de passer du non-pardon au pardon est ineffable.

            . Finalement le pardon c’est l’ambiguïté absolue, d’une part il n’est pas le don absolument gratuit, puisqu’il faut avoir commis une faute pour le mériter d’une part, et d’autre part sans le péché le pardon perdrait toute matière…..faut quand même reconnaître que la pardon est plus qu’un don, ce n’est pas le don d’un objet possédé dont on se dessaisirait, mais c’est le don total de soi-même !

Et pour conclure, comme dirait mon garagiste, « Mon amour s’adresse à la pure hominité de l’homme et à l’ipséité nue de sa personne en général »

 

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Peut-on penser le temps ?

22 septembre 2010

 

Le temps est difficile à penser

 

            Déjà Jankélévitch (1978) estimait qu’on ne peut pas vraiment parler du temps, car « il est à la fois dedans et dehors, il n’est pas un objet ». Pascal, tout comme Saint Augustin, considère le temps comme une notion intuitive de base, impossible à définir, inutile à expliquer.

            D’où vient le temps, comment commence-t-il ? Mystère. Une fin du temps, son arrêt, sont-ils envisageables ? Non, car cela reviendrait à tout anéantir. Schrödinger disait, en forme de boutade, que pour arrêter le temps il suffisait de donner un baiser passionné : Certes, baisers et orgasmes sont bien capables d’arrêter le mouvement, mais pas le temps !

            L’image la plus courante du temps est le fleuve, qui comme lui s’écoule. Mais dans quel lit, par rapport à quelles rives le temps s’écoulerait-il ? Quel serait son moteur ? Que signifierait sa vitesse ? Certes, les instants, les choses passent, mais le temps ?

            La pensée du temps convoque aussi une foule de questions : durée, simultanéité et succession ; temps linéaire ou cyclique (Schopenhauer et Nietzsche : confusion passé, présent et futur, négation de la causalité temporelle) ; temps continu ou discret (à échelle des particules, lié aux quanta) ; temps unique ou multiple (Psychologie, Relativité, Supercordes) ; grandeur physique de base ou artifice de calcul ; sursis de la mort (Heidegger) ou épanouissement de la vie.

            Par ailleurs, y a-t-il un temps objectif situé dans la nature, ou bien un temps subjectif logé dans l’esprit ? Ou bien les deux, et alors quel peut être leur rapport ?

            Le temps est-il substantiel, c'est-à-dire existant en soi, indépendamment des phénomènes, mais qu’on ne sait mesurer que par du mouvement (horloge, sablier) en le « spatialisant » ? Ou bien est-il relationnel, c'est-à-dire émergeant des relations entre phénomènes, auquel cas on ne pourrait mesurer que des durées ou des évolutions relatives (durée éclipse de soleil mesurée par durée sablier) ?

            Certes, le temps est plutôt difficile à penser.

 

Le temps est-il dans la nature ?

 

            Dans l’histoire de la pensée occidentale, tout un courant considère que le temps est constitutif du réel, extérieur au sujet pensant, mais avec deux conceptions principales :

 

-Temps lié au devenir des choses, situé au sein même des phénomènes :

• Héraclite : « Tout coule », tout change dans le temps.

• Aristote : « Nombre » du mouvement, dimension de l’intensité du changement.

• Leibniz : Ordre de succession des événements (temps relationnel). Quand cet ordre est nécessaire, il représente la causalité scientifique.

• Heidegger : Temps existentiel, composante de « l’étant », ce dernier représentant l’unité, en quelque sorte « éternisée », du passé, du présent et du futur.

• Einstein (Relativité Générale, 1916) : L’espace-temps est un contenant dépendant du contenu, la matière, et en interaction avec elle, à travers le champ gravitationnel qui le courbe. Le temps est multiple, car relatif aux objets et aux observateurs.

 

-Temps extérieur au devenir des choses, hors des phénomènes :

• Newton : À la suite de Galilée, temps absolu et universel, unique, comme variable indépendante par rapport à laquelle sont décrits tous les phénomènes. Il s’agit donc d’un temps substantiel, conçu soit comme se créant par lui-même, soit comme se déployant dans l’éternité.

• Einstein (Relativité Restreinte, 1905) : L’espace-temps est un contenant inerte, indépendant de la matière. Il n’y a pas de « présent » universel unique, mais un temps multiple, relatif à chaque observateur.

• Bohr (Mécanique quantique) : Le temps est substantiel et absolu, mais multiple car en correspondance avec les états « superposés » des particules.

Les travaux actuels de Physique théorique cherchent à concilier la Relativité Générale et la Mécanique quantique.

La pensée chinoise, par contraste, conçoit le temps comme un ensemble hétérogène de phénomènes, le plus souvent cycliques, par exemple l’ensemble des saisons.

 

Le temps est-il dans l’esprit ?

 

            Un autre courant de pensée considère que le temps est intérieur au sujet pensant :

 

• Kant : Catégorie a priori de la sensibilité, le temps est une dimension substantielle de l’esprit humain, qui permet à ce dernier de se relier aux phénomènes.

• Laplace : Impression mémorisée de la succession des événements (temps relationnel).

• Bergson : Conscience de la durée, comme évolution qualitative des états de la conscience.

• Husserl et la Phénoménologie : Conscience intuitive, à la manière de Saint Augustin, qui est attention au présent, avec mémoire du passé et attente du futur.

 

Relation entre temps objectif et subjectif

 

            On ne peut pas dire que cette relation soit clairement expliquée :

Un philosophe comme Bergson pense simplement que le temps physique, contre-intuitif, n’est qu’une extension du temps de la conscience, le seul vraiment existant. Husserl ne propose aucune relation entre les deux temps. Heidegger ne considère qu’un seul temps, inhérent à l’existence.

Un scientifique comme Étienne Klein (CEA) estime plutôt que notre temps subjectif serait notre rapport élastique au temps physique, le seul vraiment existant.

Les sciences neurocognitives confirment bien que les événements et leurs durées nous apparaissent indissociables. Le cerveau se représente le cours du temps en intégrant les différentes durées des événements neuronaux (horloges internes). La durée de l’instant présent subjectif est de l’ordre de la seconde. Le concept de temps se forme par abstraction à partir des perceptions (comme pour l’infini). S’ennuyer ne donne pas vraiment accès au temps objectif, car l’ennui peut aussi bien allonger que raccourcir le temps subjectif. Le voyage mental dans le temps, détachement du présent, est une sorte de déconnexion du temps.

Finalement, a-t-on affaire à une subjectivisation du temps physique seul réel (Newton), ou à une objectivisation du seul temps réel de la conscience (Bergson), ou encore à une absence de rapport entre les deux temps ?

 

Et si le temps n’existait pas ?

 

            Le temps est-il la même chose que le devenir des objets, que le changement ? Le temps est-il nécessaire pour rendre compte du changement dans la nature ?

 

            Déjà les Éléates (Parménide, Zénon) estimaient que le temps est une illusion (paradoxes d’Achille et la tortue, ou de la flèche et sa cible), et Lucrèce affirmait que le temps n’existe pas en soi.

            Le mathématicien, physicien et philosophe Hermann Weyl (1885-1955) pense que l’Univers est intemporel, et que c’est l’être humain qui le temporalise, dans son incapacité à se représenter l’espace-temps.

            Le physicien Thibault Damour, spécialiste de la Relativité Générale, affirme (2002) que le temps est une illusion psychologique, liée au fonctionnement du cerveau, et concrètement au caractère irréversible de la mémoire autobiographique temporalisée, sous-tendue par un réseau cérébral médian, allant du cortex préfrontal aux aires postérieures, et incluant l’hippocampe : Une lésion dans le cortex préfrontal entraîne une perte du sens objectif et subjectif du temps, et de la temporalité de l’action. Cette temporalisation se fait au jour le jour dans la « correspondance » (Martin Conway, 2005) entre le vécu mis en mémoire et le soi. L’anticipation efficace du futur s’effectue à partir de ce vécu mémorisé et des données stockées dans la mémoire sémantique, qui, elle, est intemporelle.

            Carlo Rovelli est chercheur en physique théorique à l’Université de la Méditerranée. Il travaille à l’élaboration de la théorie de la Gravité Quantique à boucles, qui tente de concilier Relativité Générale et Mécanique quantique. Dans un article de 2008 (« Forget time »), il affirme, contrairement à son collègue Lee Smolin, qu’il convient de décrire l’évolution de l’Univers sans invoquer la variable temps. Pour lui, considérer le temps comme variable indépendante dans ses équations, n’aurait été qu’un « truc » commode de Newton, un artifice de calcul. Déjà en 1965, Wheeler et Dewitt ont proposé une première équation d’évolution sans temps. Le temps, à l’instar de la couleur, n’est pas une propriété fondamentale de la matière. Le temps existerait, évidemment, s’il était la même chose que le changement. Mais justement, la Relativité Générale affirme que le temps n’est ni le devenir, ni le contenant du devenir, que le temps et l’espace n’existent pas en eux-mêmes, mais qu’ils sont relationnels (Julian Barbour). Ainsi, pour Carlo Rovelli, le changement est une évolution relative de variables dynamiques (c'est-à-dire d’états énergétiques de la matière). D’où viendrait alors l’apparence du temps ? Sans doute, pense-t-il, de la direction irréversible d’entropie croissante qu’a la succession des équilibres thermodynamiques de l’Univers.

            En tout cas, qu’elle soit d’origine cérébrale ou, plus profondément, thermodynamique, l’illusion humaine du temps, au sein du réel changement des choses, serait favorable à la survie de l’espèce. Car chez les individus, la temporalisation mentale de la nature, sélectionnée par l’Évolution, serait avantageuse pour leurs « rencontres » indispensables avec les aliments et les partenaires sexuels.

 

 

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Est-on libre de ne pas être con?


"Deux choses sont infinies : l'univers et la bêtise humaine. Pour l'univers, je n'en ai pas acquis la certitude absolue.(Einstein)"
La question posée est celle de notre possibilité de choix entre l'intelligence, cette capacité de résoudre un problème, donc de comprendre le complexe ou le nouveau, et son contraire, l'incapacité de raisonner, de comprendre et d'agir judicieusement qui définit la connerie.

D'abord, disons qu'il est difficile de parler de ce que l'on ne connait pas , par expérience personnelle.


Ni vous ni moi, cela va de soi, ne sommes des cons. Encore que bizarrement, quand j'émets l'opinion que le monde est formé à 80% de cons, je recueille toujours 100% d'approbations.
La connerie est redoutable parce que personne n'y échappe. Même si "passer pour un idiot aux yeux d'un imbécile est une volupté de fin gourmet."(Courteline)
Dire « c'est un con »est  un jugement de valeur par lequel chacun de nous juge un individu, ses attitudes, ses gestes, ses décisions, ses propos par rapport à ce que chacun de nous pense être intellectuellement, socialement, politiquement, économiquement correct

Est désigné comme con, celui qui se montre stupide, dénué de bon sens, dont l’attitude est inepte.

Si, par exemple, j’explique à un con qu’il est impossible de se rapprocher du soleil, sans être calciné, il me répondra : tu n’as qu’a y aller la nuit !.

En général ( et je connais plus d’un con en Général ), le con est essentiellement celui qui ne pense pas comme moi, qui ne jette pas le même regard sur la société, qui n’utilise pas les mêmes outils, le même langage, les mêmes repères....à savoir, puisque je suis unique, n’importe qui d’autre que moi.

Avec, bien entendu la corollaire à cette affirmation :

pour n’importe qui d’autre que moi,  je suis un con, sauf s’il est suffisamment con pour ne pas s’en rendre compte. Même s'il sait qu'il est con, il est trop con pour le comprendre.

Le con se définit essentiellement par l'expression égocentrique d'une vision bornée des choses, des événements, du monde, fondée sur l'intuition que les réponses universelles à tous les problèmes, se trouvent dans sa propre pensée, ses propres réponses, sans vivre « dans la terreur de ne pas être incompris »(O.Wilde),

C'est mon opinion, et je la partage,,,,Une opinion se défend, un argument se démontre,
La limite de vision du con est son propre regard.

La connerie se dissimule sous des doubles, synonymes, auxquels on veut donner des sens légèrement différents, mais qui reviennent à la même définition de l'incapacité pour le con de parler ou d'agir  intelligemment : stupide, imbécile,bête, sot, crétin, idiot.
Ce qui est redoutable donc, c'est l'interprétation de la réalité. Sommes nous libres de cette interprétation?
1) L’interprétation de la réalité : l’erreur d'interprétation

Ce sont des jugements établis à partir d’une interprétation erronée de la réalité, censés être les seuls, vrais, et  de bon sens. C'est donner à boire aux poules de l'eau bouillante afin qu'elles pondent des œufs durs.
 Et tout jugement personnel  implique que tout ceux qui ne pensent pas comme moi, qui n’interprètent pas le réel comme moi, qui ne jugent pas comme moi,sont des cons.
« Le problème en ce bas monde est que les imbéciles sont sûrs d'eux et fiers comme des coqs de basse cour, alors que les gens intelligents sont emplis de doute." (C'est un truc dont je n'ai pour ma part jamais douté)
La connerie est redoutable en ce qu'elle est une attitude qui empêche et ne permet de ne pas affronter le réel.

2) L’interprétation de la réalité à partir d'un modèle , d'une vérité extérieure, instillée.

Le con cherche le salut dans un modèle : autre magique dont il espère qu'il le fera échapper à son sort, alors qu'il l'enferme doublement en lui-même » ,une forme navrante de dénégation de soi-même. Le fond de la bêtise, c'est encore « l'inobservance du réel » ( Rosset)

La connerie est doublement redoutable donc, en ce qu’elle enferme celui qui la profère et celui qui la désigne

La connerie la plus redoutable est la  connerie moutonnière, parce que alors la  connerie devient la norme. illustrée par les médias.

Chacun est le con de quelqu'un et recherche plus con que lui, car il en a conscience.

- Cette  connerie moutonnière est illustrée par le dicton : « lorsque le sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt ». Qui peut me montrer ce qu'il faut regarder, vers ou regarder ? (- Grands hommes, petits enfants).
C'est prendre une autorité (un pouvoir, une tradition, un auteur reconnu ou consacré., donc quelque chose qui appartient au passé..) pour un argument. Double faute: contre l'esprit. Quand l'esprit se met à obéir, que reste-t-il de l'esprit ?(C.S.)

 

"Il ne faut pas désespérer des imbéciles. Avec un peu d'entraînement, on peut arriver à en faire des militaires"

 

 

Être libre, c'est faire ce que l'on veut, y compris renoncer à la sagesse pour éviter les angoisses,. Toute volonté est libre .Pour Sartre chacun a le pouvoir indéterminé de se déterminer soi-même, autrement dit de se choisir (Sartre : « toute personne est un choix absolu de soi ») ou de se créer (Sartre encore : « liberté et création ne font qu'un »). L'histoire se fait, toujours simultanément à soi, toujours déterminée en même temps que déterminante.

Sommes nous libres de nous détacher de notre culture, de cette histoire, de ses images etc,.....sans retomber dans d'autres shémas limitant la compréhension, l'approche du réel déshabillé de ses connotations?.

Sentiment de liberté! Je fais ce que je veux, dans les limites de la loi etc,,, je me détermine moi-même.

Or Spinoza:« Les hommes se trompent en ce qu'ils se croient libres, écrivait Spinoza, et cette opinion consiste en cela seul qu'ils ont conscience de leurs actions et sont ignorants des causes par où ils sont déterminés » (Éthique, 11, scolie de la prop. 35). Ils ont conscience de leurs désirs et volitions, mais point des causes qui les font désirer et vouloir (Éthique I, Appendice ; voir aussi la Lettre 58, à Schuller). Comment ne croiraient-ils pas être libres de vouloir, puisqu'ils veu­lent ce qu'ils veulent ?

Nous ne sommes pas indépendants par rapport à la nature et à l'histoire : L'âme est déterminée à vouloir ceci ou cela par une cause qui est aussi déterminée par une autre, et cette autre l'est à son tour par une autre, et ainsi à l'infini » (Éthique, II, prop. 48 ; voir aussi I, prop. 32 avec sa démonstration). On ne sort pas du réel. On ne sort pas de la nécessité. Est-ce à dire que chacun reste prisonnier de ce qu'il est ? Non pas, puisque la raison, qui est en tous, n'appartient à personne.
La vérité n'obeit pas, n'est pas à choisir ;elle s'impose nécessairement à toute personne qui la connaît au moins en partie. C'est ce qu'on peut appeler la liberté de l'esprit . La vérité n'obéit à personne, pas même au sujet qui la pense : c'est en quoi elle est libre, et libère.

À quoi bon vouloir, si toute pensée était esclave ? Nous sommes libres d'agir, de vouloir, de penser, du moins nous pouvons l'être, et il dépend de nous — par la raison, par l'action — de le devenir davan­tage. Notre liberté n'est que relative, toujours dépen­dante (du corps ou de la raison, de l'histoire ou du vrai), toujours déterminée, et j'en suis d'accord. Nul n'est libre absolument, ni totalement. On est plus ou moins libre . La liberté n'est pas donnée, elle est à conquérir. C'est la vérité qui libère. La liberté est un travail. Les ignorants sont d'autant moins libres qu'ils se figurent davantage l'être. Au lieu que le sage le devient, en comprenant qu'il ne l'est pas.

Encore faut-il rappeler que nul n'est sage en entier — que la liberté est moins une faculté qu'un processus. On ne naît pas libre ; on le devient, et l'on n'en a jamais fini. Il faut se libérer toujours, et d'abord de soi. C'est parce que la liberté n'est jamais absolue que la libération reste toujours possible, et toujours nécessaire, même partiellement pour être le moins con possible.

 

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L’amour, rempart contre l’angoisse de la mort et pourvoyeur de sens pour la vie

 

L’amour, rempart contre l’angoisse de la mort

 

            Comment rendre compte de la mort ? La métaphysique qui tente de définir son essence, en fait n’explique rien : Pour l’idéalisme dualiste, la mort est soit séparation de l’âme (Platon, Aristote, Thomas d’Aquin), soit sa réunion avec la Nature (Spinoza) ou avec l’Esprit (Hegel) ; pour le matérialisme dogmatique, la mort n’est rien, car absence de vie (Épicure) ou de désir (Sartre).

En revanche, la science rend compte de la mort par ses mécanismes liés au temps : La biophysique considère que la mort est un phénomène entropique qui finit par l’emporter inexorablement sur les processus vitaux ; pour la biologie, la mort a été sélectionnée au cours de l’Évolution, car avantageuse en tant que contrepartie nécessaire de la sexualité (recombinaison sexuée des gènes chez la génération suivante, restant ainsi toujours adaptée).

 

            De fait, la vie et la mort sont toujours et partout mêlées. « La vie et la mort, dit Garcia Lorca, dans l’espace profond, se regardent et s’enlacent ». Cette réalité est source d’angoisse. Comment se fait-il alors que nous puissions rester sereins ?

 

L’élément commun de toutes les réponses de l’Humanité, depuis toujours, est de faire jouer la vie contre la mort, en les dissociant consciemment, de façon plus ou moins auto-persuasive. Mais la vie qui est mise en avant varie d’une réponse à l’autre (Le Point Références, mai-juin 2010) :

 

-Dans l’Antiquité (Égypte, Grèce et Rome), il y a la croyance mythique à une vie posthume de l’âme immortelle, seule ou avec son corps, dans les enfers. En attendant, vivre conformément à sa nature propre et à la nature des choses permet une vie heureuse. Pour les épicuriens, tant qu’on vit, seule la vie existe, et il n’y a donc pas lieu de craindre la mort qui n’est pas. Cette position est reprise par Wittgenstein : « Pour la vie dans le présent, il n’est pas de mort ». Pour les stoïciens, le rationalisme d’une vie vertueuse, à sa juste place dans la Nature, et détachée des affects, permet d’envisager la mort sans crainte.

 

-En Asie, il y a la croyance à des réincarnations successives de l’âme immortelle (Hindouisme) ou des énergies recomposées (Confucianisme, Taoïsme), dans le devenir continu de tout. Alors, la vie vertueuse consiste à « lâcher prise » (accepter que tout soit impermanent). Cet idéal de la « mort vivante » (Kâbir, XVème siècle) permet d’arrêter le cycle des réincarnations et d’accéder au nirvana serein (Bouddhisme).

 

 

-Pour les 3 religions monothéistes, il y a la croyance à une vie éternelle au paradis, corps et âme, comme récompense garantie (Judaïsme et Islam) ou promise (Christianisme) d’une vie conforme à la volonté divine. Le destin doit être accepté (Providence ou Fatalisme), la mort n’étant qu’un passage vers la vie éternelle.

 

-Pour la modernité laïque, seule la vie terrestre existe ou compte, la vie festive crée un « soi collectif », et la mort tend à être escamotée (Foucault : « Le pire, c’est qu’il n’y a rien à dire de la mort »). Cette vie trouve son sens dans sa perfectibilité sans fin (âme immortelle de Kant), sa répétition des bons moments (éternel retour de Nietzsche), son vécu total par la révolte (engagement altruiste de Camus), ou son plein vécu de l’instant (authenticité intense, de Jankélévitch et de la psychologie). En outre, la conscience de la vie « éternelle » de l’Humanité permet de contenir l’angoisse devant la mort particulière.

 

            Cependant, en dépit de ces différentes réponses, dont la ficelle apparaît parfois un peu grosse, la conscience du tragique de la vie persiste. Alors, en quoi vivre peut-il être efficace contre l’angoisse de la mort ? Quoi exactement dans la vie permet de contenir cette angoisse ?

La réponse unanime des Modernes, aussi bien les humanistes que les matérialistes, est que c’est l’amour qui permet de faire reculer l’angoisse de la mort. Mais pourquoi donc l’amour ?

 

Le Dr Jean-Claude Ameisen, Président du Comité d’Éthique de l’INSERM propose, pour la vie individuelle, une analogie avec la vie cellulaire : La vie d’une cellule dans l’organisme dépend des signaux biochimiques positifs que lui envoient les cellules environnantes et d’autres parties du corps. De la même façon, la vie d’un individu dans le corps social dépendrait des signaux positifs en provenance des autres, à travers tous les réseaux relationnels, familial, professionnel, amical. C’est pourquoi, « pour rendre la mort plus acceptable, dit le Dr Ameisen, il faut vivre avec les autres, parmi les autres ».

 

            L’ensemble des signaux positifs que chacun reçoit dans ses relations sociales constitue ce qu’on peut appeler le « relationnel caressant » pour soi. Alors, le bonheur inhérent au relationnel caressant, cet amour-là en boucle réflexive avec autrui, apparaît bien capable, en effet, de repousser l’angoisse de la mort. Mais, hélas, nous ne sommes pas tous égaux devant le relationnel caressant.

 

L’amour, pourvoyeur de sens pour la vie

 

            Pendant très longtemps, la vie humaine a trouvé son sens dans la Cosmologie, la Religion ou l’Idéologie. Mais, à l’époque moderne, Galilée a tué le Cosmos fixe, fini et hiérarchisé, plus tard la Modernité et Nietzsche ont tué Dieu, et enfin, depuis la chute du mur de Berlin, la réalité a tué l’Utopie politique.

 

            Par ailleurs, certains courants philosophiques, comme le Bouddhisme, le Stoïcisme et le Spinozisme, cherchent expressément à débarrasser la vie des illusions de son sens, que sont les attachements du moi. Parvenir à éliminer la question elle-même du sens de sa vie, comme en s’absentant de soi, c’est pour ces philosophies la sagesse même.

            Dans le Christianisme, c’est l’inverse. Le sens de la vie réside dans l’amour personnel, c'est-à-dire dans les attachements du moi.

            Pour Kant, le sens de la vie réside dans le processus d’individuation, à travers l’élargissement de la pensée dans la relation à autrui, qui est la condition de l’amour.

            Pour Nietzsche, le sens de la vie est de vivre intensément, de réaliser volontairement toute sa puissance, en faisant de sa vie une œuvre d’art.

 

            De nos jours, l’Humanisme néokantien affirme que le sens de la vie est absolu, et consiste à vivre conformément à des valeurs comme la Vérité, le Bon et le Beau, toutes englobées dans l’Amour, qui transcendent l’individu, et permettent ainsi l’intersubjectivité. Le sens de la vie n’est donc pas de donner du sens à l’existence, puisque ce sens absolu précède et surplombe celle-ci.

 

            De son côté, le Matérialisme relativiste considère qu’il n’y a pas de sens de la vie, mais plutôt du sens dans la vie, car rien ne la transcende et que son sens est à donner, à créer. L’amour n’a pas de sens en soi ; par contre, vivre, aimer, donne du sens à la vie. C’est l’amour qui « fait sens » dans les relations de la vie. L’existence de chacun prend ainsi du sens, son propre sens, relatif.

 

            Mais, comment l’expérience de l’amour peut-elle rendre la vie sensée ? Il suffit de considérer que l’amour n’est pas un sentiment d’attraction désirante envers autrui, mais plutôt un sentiment agréable de plaisir, de bien-être, dans les relations désirantes avec les autres. L’amour est « relationnel caressant » pour soi. Alors, cet amour-là en boucle réflexive avec autrui, qui est bonheur, apparait bien capable, en effet, de fournir un sens à la vie : Aussi bien un sens relatif dans la vie de chacun, selon sa personnalité et son histoire, qu’un sens absolu de la vie humaine, commun et partagé par tous. Mais, hélas, nous ne sommes pas tous égaux devant le relationnel caressant.

 

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« Tu ne peux pas retenir ce jour, mais tu peux ne pas le perdre. »

Extrait du Inscription latine anonyme gravée sur un cadran solaire.

 

C’est le problème de la conscience volontaire, la capacité à choisir de ne pas perdre les expériences du jour qui passe.

La mémoire contient l’expérience passée du sujet conscient. Une grande part de son fonctionnement se fait dans une spontanéité qui ne constitue pas un acte intentionnel. Ce qui est proprement intentionnel, c’est seulement le rappel du souvenir en tant qu’effort pour tirer un élément de la mémoire, la remémoration volontaire.
Or la mémoire n’est pas une « partie » de la conscience. Les souvenirs ne sont pas des choses, ne sont pas des objets rangés dans des tiroirs. La conscience n’est pas divisible en partie. La mémoire non plus.  Le fonctionnement du cerveau est global. La mémoire est une activité de la conscience car la pensée ne se limite pas à ce que la représentation consciente nous livre.
C.S. nous dit que la mémoire est la conscience présente du passé, que ce soit en puissance (comme faculté) ou en acte (comme mémoration ou remémoration)…C'est la conscience actuelle de ce qui ne l'est plus, en tant que cela l'a été…. Le vrai devoir, ce n'est pas de se souvenir, c'est de vouloir se souvenir…C'est aussi la seule façon de préparer valablement l'avenir. Du passé, ne faisons pas table rase.
La mémoire contient l’expérience passée du sujet conscient
Expérience : notre contact avec le réel, même si ce n’est qu’une lanterne qui éclaire le chemin  parcouru.

Cette conscience volontaire, capacité à choisir de perdre ou ne pas perdre les expériences du jour qui passe, contenue dans la mémoire peut donc aussi être l’instrument de l’oubli.

Le doute méthodique comme volonté d'oubli.
Prenons par exemple l'incroyable entreprise de Descartes dans la première de ses Méditations métaphysiques : " me défaire de toutes les opinions que j'avais reçues ". Faire table rase de tous les préjugés, vouloir oublier tous les présupposés de la pensée, c'est vouloir tout révoquer en doute. (argument du rêve, possibilité du Dieu trompeur) . Ce doute de Descartes est un doute volontaire. Le " vouloir oublier " est comme la recherche d'une méthode, la tentative non plus seulement d'atteindre une fin (oublier), mais de se donner des moyens pour y parvenir. Ce choix est donc philosophie.

Pouvons nous réellement choisir ? Perdre ?

Internet : des flux d’archives. Force productive d’archivation et de communication d’archives sans précédent dans l’histoire, Internet brise les codes antérieurs, codifiant les rapports sociaux de production d’archive (production de comptabilité, de mémoire, d’histoire, de savoir, production immatérielle, spirituelle ou intellectuelle, production artistique), les codes de ce qui et quoi est archivé, et pourquoi, en vue de qui, en vue de quoi, etc. Ce qui brise les codes antérieurs et libère par ses capacités décuplées une formidable compulsion généralisée à l’archivation frénétique, au stockage illimité, à l’enregistrement et accumulation de traces, marques de toutes sortes. À cette puissance productive démultipliée correspond une perte de discrétion ou de discrimination généralisée, entre ce qui doit être archivé et ce qui ne doit pas l’être, ce qui doit être distribué, et à qui.

L’indiscrétion (au sens actif) croissante de la pratique de l’archivage produit chez le sujet sa propre nature compulsive : réduit à ne plus savoir discriminer ni ce qu’il faut archiver, ni ce qu’il faut diffuser, ni comment, ni à qui, le sujet ne sait plus ni pourquoi ni pour qui il archive : il ne lui reste plus qu’à faire compulsivement usage de sa capacité démultipliée à archiver. Cette capacitation démultipliée à archiver fait peser sur le sujet une responsabilité à l’égard du présent jusque-là ignorée.

Le présent, à présent toujours silencieusement doublé de la possibilité technique de sa mise en archive, ne peut plus être vécu sur le mode de l’investissement total. À une structure de l’expérience de type : «il faut que je sois totalement présent à ce qui m’arrive, à ce qui m’est en ce moment présent, car ce présent ne reviendra pas», le sujet de l’indiscrétion substitue une logique de type : «je ne peux pas me donner totalement à ce qui m’est là, maintenant, présent, parce qu’il faut que je détourne vers l’acte de son archivation. Par passage à la limite, on n’en vient à ne plus vivre ce présent qu’en s’en détournant pour mieux pouvoir l’archiver.

Sa femme Eurydice ayant été frappée par la mort le jour même de leur mariage, Orphée décida de descendre aux Enfers pour faire fléchir Hadès.
Après avoir endormi Cerbère, le monstrueux chien à trois têtes qui en gardait l'entrée, et les terribles Euménides grâce à sa musique, il charma le Dieu des Enfers pour que celui-ci libère Eurydice.
Hadès le laissa repartir avec sa bien-aimée à condition qu'il ne se retourne pas et ne lui parle pas tant qu'ils n’auraient pas regagné tous les deux le monde des vivants.
Mais au moment de sortir des Enfers, Orphée ne put s'empêcher de se retourner vers Eurydice et perdit définitivement sa bien-aimée.

Le mythe d'Orphée: la loi qui interdit à Orphée de "se retourner" vers Eurydice est symbolique d'une tension à l'intérieur même de la volonté, d'un écartèlement entre la "volonté-désirante" de se tourner vers l'inévitable, vers l'impossible objet de l'oubli qu'est Eurydice, et une "volonté-contraignante", une contre-volonté qui veut la loi, la loi de l'oubli, la loi de la vie, entre une volonté portée vers un objet et une volonté qui se veut elle-même.

Tout se passe comme si, en désobéissant à la loi de l'oubli, en regardant Eurydice, Orphée n'avait fait qu'obéir à l'exigence profonde du "vouloir oublier" : vouloir oublier, c'est avoir conscience que l'on veut oublier

 

Se baigner 2X

Jour objectif, souvenir subjectif. –

 

La perspective du temps est le résultat d'un long parcours durant lequel l'expérience du vécu s'acquiert à travers un flux qui se déploie entre passé, présent et futur. Seul le présent existe. Le passé n’est pas parce qu’il n’est plus. L’avenir n’est pas encore. « Le temps, écrit André Comte-Sponville, n’est ni un être ni un pur néant : il est le passage perpétuel de l’un en l’autre et leur confirmation, si l’on peut dire, réciproque. Ne soyons pas trop dupes de l’impermanence, ni de la nostalgie, ni de leurs prophètes fatigués. Vivre c’est mourir, disent-ils, durer c’est changer. " « Qu'est-ce donc que le temps? Si personne ne me le demande, je le sais; mais si on me le demande et que je veuille l'expliquer, je ne le sais plus." Saint Augustin, Confessions, XI, 14.
"Le passage du présent à un autre présent, je ne le pense pas, je n'en suis pas le spectateur, je l'effectue, je suis déjà au présent qui va venir comme mon geste est déjà à son but, je suis moi même le temps, un temps qui "demeure" et ne "s'écoule" ni ne "change" comme Kant l'a dit dans quelques textes." Merleau Ponty, Phénoménologie de la perception, Gallimard. page 482.

Je n'ai rien contre le temps, mais par moments, j'ai des envies de tuer le temps. [Vincent Roca

 

Se souvenir que l’oubli existe.
TEMPS PERDU C'est le passé, en tant qu'il n'en reste rien, ou le présent, en tant qu'il n'est que l'attente de l'avenir. Aussi est-ce le contraire de l'éternité. Misère de l'homme. Le temps perdu, c'est le temps même. C.S.

 

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Café philo du 8 octobre 2014

Réflexion à partir de l’ouvrage de Jean-Louis CHRETIEN,

L’espace intérieur, février 2014, aux Editions de Minuit.

 

Même si l’homme chemine incessamment, « il est aussi essentiellement l’être de la demeure, qui s’approprie des lieux du monde, les aménage ou y bâtit. L’ermite a sa grotte ou sa hutte, le nomade a sa tente ou son camp ». Tout être humain a un besoin fondamental d’habiter un lieu.  Notre intériorité peut aussi être comparée à un espace habité. Au cours de l’histoire la métaphore de l’habitat intérieur a été utilisée depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. « Parler, c’est toujours spatialiser, et la pensée de l’intériorité, comme le montre le mot lui-même, a toujours produit des schèmes variés, qui la figurent et la font saisir, quand bien même cette intériorité serait considérée comme inétendue ». A quoi peuvent servir ces images de chambre, de château, de temple, de maison ? Il ne s’agit pas simplement de les décrire, mais de savoir en quoi elles peuvent avoir des effets sur notre existence. La pertinence philosophique de la démarche de Jean-Louis CHRETIEN repose sur l’analyse de l’économie de cet espace intérieur (nature des échanges entre le dedans et le dehors), sur l’analyse de l’énergétique (nature des forces psychiques qui régissent ou troublent ces échanges et traversent l’intériorité elle-même), et enfin sur l’analyse de la dramatique dont la chambre va être le lieu (événements et actes qui s’y déroulent). Cela permet alors de « formuler, d’organiser, de construire la saisie de l’humaine expérience ».  Notons au passage le paradoxe à parler de lieu intérieur alors que cet espace est caractérisé par son inétendue comme le disent St AUGUSTIN, DESCARTES et KANT, par exemple. Mais la pensée et l’affectivité se comprennent souvent spatialement: l’angoisse resserre, pétrifie, la joie élargit…

 

La question qui nous intéresse aujourd’hui est de savoir ce qui se passe dans cet espace en terme d’hospitalité ou de non-hospitalité par rapport au monde et quelles en sont les conséquences sur notre identité. L’espace intérieur est-il un lieu de solitude que nous souhaitons maîtriser en nous rendant indisponible à l’événement ou cherchons nous à laisser la place à Dieu ou à l’autre en les faisant vivre en nous? Il y a ici un enjeu anthropologique qui concerne l’identité de l’homme dans sa complexité.

Examinons d’abord ce que la topique chrétienne nous apprend de cet espace intérieur.

 

1) La topique chrétienne et l’hospitalité faite à Dieu.

 

C’est dans l’Antiquité chrétienne que cette métaphore est née à partir d’un passage de l’Evangile de MATTHIEU où il est question de la « chambre du cœur », en écho à un verset du prophète ISAÏE où Dieu s’adresse à son peuple en lui commandant d’entrer dans ses chambres et de fermer la porte. Il s’agit alors de se protéger de sa colère, mais l’image est restée comme celle du lieu intérieur où peut se produire la rencontre avec le divin.  Pour ORIGENE, au IIIème siècle, qui fut l’un des penseurs majeurs de l’Antiquité chrétienne, il se passe bien des événements dans la chambre du cœur. A l’image de la femme dans la parabole de l’Evangile de St LUC, nous cherchons la drachme perdue dans notre maison alors que nous en possédons bien d’autres parce qu’il s’agit de « trouver la drachme en nous, car c’est en nous qu’a été placée l’image du roi céleste ». L’intériorité n’est donc pas le lieu de la solitude. Entrer en soi, c’est y trouver la trace, l’image, la voix silencieuse de Dieu, plus intérieur que ma propre intimité selon la parole célèbre de St AUGUSTIN.  Pour St AUGUSTIN, nous sommes des pécheurs vivant à l’extérieur de nous-mêmes et nous devons nous découvrir intérieurement. C’est le début d’une aventure intime où exploration et construction de l’espace intérieur ne s’opposent pas. Le modèle architectural permet de retracer ce chemin à l’intérieur de nous-mêmes. Cette aventure n’est pas maîtrisable, il s’agit simplement de ne pas faire obstacle à la grâce de Dieu. Cette aventure intérieure est indissociable de l’aventure collective. Notre identité est celle d’une voix parmi les autres, dans le chœur de la « Communion des Saints ». Ces lieux intimes ont pour fin ultime comme pour ORIGENE, l’accueil de Dieu pour qu’il puisse venir y habiter. Il ne s’agit pas d’un simple dialogue avec soi-même. Les demeures diverses sont des métaphores pratiques pour permettre de bien conduire sa vie. La réflexion morale est stimulée par la façon dont St AUGUSTIN décrit le chambre du cœur, lieu « d’incessantes querelles », où on rentre parfois, « pris de tristesse », car on y retrouve « les ennuis, les murmures, les amertumes, les rejets », les malheurs, et où il est nécessaire de « faire le ménage », nettoyer « la cupidité, l’avarice, les superstitions, les mauvaises pensées, la haine », afin de le purifier, et le transformer, sans que tentations, tribulations et faiblesses soient à jamais éliminées, en havre « de silence, d’ordre et de paix ».  Pour St AUGUSTIN, l’homme est l’image de Dieu. Il s’agit d’une nouvelle dignité de l’homme. La présence de Dieu dans mon être est la condition de possibilité de la présence en moi de ceux que j’aime et de l’amour que je leur porte. Son esprit a en permanence un lien actif et dynamique à son modèle.  L’exemple donné par Ste Thérèse d’AVILA est intéressant en ce qui concerne la description du chemin intérieur. Dans le Château qui se révèle comme un traité mystique, il est question en nous d’un jeu de forces toujours changeantes qui accompagne notre propre transformation sur le modèle d’une métamorphose. Il ne s’agit pas d’un cheminement uniforme, l’humilité en est le fondement en vérité. Il faut laisser Dieu agir.  « Le passage de la première à la seconde demeure se produit par une plus grand constance dans la prière et l’attention à Dieu. Ce premier progrès dans la connaissance de Dieu et en soi suscite une souffrance auparavant inconnue: celui qui était sourd et muet a cessé d’être sourd tout en restant muet. Il entend l’appel de Dieu, par le biais des autres hommes… et souffre de n’avoir pas de voix pour lui répondre.

Le passage d’une demeure à l’autre n’est rien d’autre, donc, qu’une transformation dans l’économie des forces internes.  Le mariage spirituel des septièmes demeures est par excellence le lieu de la « paix », puisque l’âme y atteint le centre du château où le Roi habite (et donc aussi bien son propre fond, ou faîte selon qu’on voudra dire) ». « Le fil conducteur de la dramatique semble être celui d’une réduction progressive de l’opacité intime et d’une croissance ou d’une libération graduelle de la transparence, par l’effet de la connaissance et de la maîtrise de soi que la grâce nous rend désormais possible ». Le schème du chemin est plus puissant que celui de la construction.  L’ultime leçon du Château est l’union de la vie active et de la vie contemplative, et donc le dévouement à autrui.  En conclusion, pour la topique chrétienne, ma chambre devient pour moi inhabitable, et son intimité un enfer, quand il n’y a en elle que moi, car elle n’est pas sa destination. Ce qui de ma part ouvre et déploie l’espace intime est l’acte de prière.  « Le vide que je dois faire, ou plutôt laisser être en moi, est un lieu d’hospitalité pour Dieu. Ma plus haute possibilité, s’agissant de l’identité personnelle, est de la rendre habitable par lui ».  « Le secret de la chambre du cœur n’équivaut en rien à l’individualisme et au solipsisme, il établit un va-et-vient permanent entre solitude et communauté. La chambre du cœur deviendra un bien commun de l’Europe. Le développement du monachisme fera que la chambre du cœur se transformera souvent en cellule ». « Cependant, à la période moderne, cette chambre du cœur va devenir une autre chambre intime qui ne sera plus d’abord une chambre pour Dieu ». Elle quittera cette fonction d’hospitalité du divin.

 

2) Chambres profanes et modernité.

 

« La chambre devient avant tout un espace privé, où je suis seul avec moi-même, que ce soit pour mon accomplissement ou pour ma ruine ». « Le fait que ma chambre ne soit plus qu’à moi, et n’ait plus Dieu comme hôte, loin de faire découvrir à l’homme son autonomie, lui révèle sa fragilité, son instabilité, sa misère affective, son insuffisance ». Nous sommes entrés dans le devenir profane du paradigme de l’intériorité spacieuse. Le basculement réside dans le moment où la « demeure intérieure » cesse d’être « un lieu d’hospitalité pour la présence personnelle de Dieu et devient la chambre solitaire où la conscience s’entretient incessamment avec elle-même ». C’est ce moment que Jean-Louis CHRETIEN repère notamment chez MONTAIGNE, KANT ou ROUSSEAU. MONTAIGNE utilise l’image de l’ « arrière-boutique », qui deviendra chez PASCAL la « pensée de derrière », qui permet de juger en toute liberté sans pour autant s’exposer. Pour MONTAIGNE, je dois me réserver un lieu intérieur, où je peux me retirer à tout moment en refermant la porte de mon arrière-boutique, pour y mener, moi seul, avec moi-même, mes activités les plus propres et les plus inaliénables contre la constance du rôle social.  FREUD reprend ce schème domestique dans ses Leçons pour introduire à la psychanalyse de 1916 en figurant notre être psychique et son destin par les pièces d’un appartement. Il distingue deux pièces seulement: « Nous assimilons donc le système de l’inconscient à une grande antichambre dans laquelle les tendances psychiques se pressent comme des individus. A cette antichambre est attenante une deuxième pièce plus étroite, une sorte de salon dans laquelle séjourne aussi la conscience ». L’antichambre est ici plus vaste que le salon, premier paradoxe, et le second, c’est que nous ne sommes jamais entrés dans cette antichambre qui ne communique pas avec l’extérieur, sinon par notre gestation ou par notre naissance, et l’inconscient qui sera remplacé par le ça dans la deuxième topique n’a pas non plus de communication avec l’extérieur, si ce n’est par l’intermédiaire de la conscience ou du moi. La conscience est comme séquestrée et le gardien qui se tient entre les deux pièces inspecte les tendances qui se présentent pour les filtrer. Ce salon où se tient la conscience symbolise le système du préconscient. Tout ce qui entre dans le salon ne deviendra pas conscient, mais seulement susceptible de l’être sans obstacle. La porte ne sépare pas l’inconscient de la conscience, mais deux sens de l’inconscient, l’un auquel la conscience n’a pas accès, l’autre qui est sa ressource, et le fonds où elle puise à chaque instant.  Avec FREUD et BERGSON les ruptures sont nettes avec le paradigme de la topique chrétienne. Il y a apparition d’un « moi » substantivé. BERGSON va jusqu’à parler du « moi de la veille » et du « moi du rêve » et, le moi deviendra l’une des trois instances de la seconde topique de FREUD, avec le surmoi et le ça. « Qu’il ne soit pas maître en nous, qu’il ait trois « maîtres sévères » est souvent considéré comme la nouveauté de la doctrine freudienne, et lui-même significativement justifie la substantivation du « moi » par sa servitude et sa sujétion à ses « trois maîtres ». Le moi est par essence la puissance inhospitalière qui interdit de penser mon être comme habité. C’est dans tous ces exemples l’effacement de la topique chrétienne et la constitution de la subjectivité et de son règne sans partage.

 

Conclusion.

Décrire la vie psychique c’est tenir compte de la fin ultime qu’on lui assigne. Les décisions quant à cette fin conduisent à des topiques différentes. Les topiques psychologiques modernes nient que la vie comporte en son centre une source de lumière et de force extra-mondaine et proprement divine dont les caractéristiques sont: - Je ne puis avoir accès à cette source que par la parole de Dieu. - L’individuation spirituelle personnelle n’a lieu que dans la communauté, par elle et en elle. - Cette habitation possible en nous de celui qui nous dépasse infiniment dessaisit de toute maîtrise ultime et frappe d’interdit tout calcul définitif.  - L’événement de l’hospitalité me dépossède de toute position d’observateur. - Le chemin de la connaissance de soi conduit à s’oublier. Quand l’horizon mystique de l’anthropologie chrétienne bascule, cela n’enlève en rien la force heuristique du schème de l’espace intérieur. Les manières dont il est organisé continuent de caractériser la nature de l’identité humaine.   Pour les modernes, l’identité est une profanation de l’espace intérieur, une déconsacration. Dieu déserte à nos yeux ces demeures intérieures.

Même croyant, je suis seul désormais avec moi-même. Le temps désaffecté devient le royaume de la subjectivité, mais le vide qui s’y découvre révèle l’ampleur de cet espace. L’identité personnelle tend à se fissurer sous la pression de la multiplicité des rôles sociaux. La topique psychologique moderne vise à une maîtrise pratique de ce qui pourrait le plus lui échapper, des troubles ou des empêchements qui se produisent en nous malgré nous. Elle s’ouvre à une maîtrise cognitive qu’elle croit illimitée. La méditation la plus forte de l’événement est en psychologie celle du trauma, tandis que dans la topique chrétienne, elle porte sur ma libération et mon élargissement par la venue en moi de l’hôte divin. Je propose de quitter cette opposition proposée par la lecture de Jean-Louis CHRETIEN pour se tourner vers ce que dit François JULLIEN du partage de l’intime qui pourrait évoquer la possibilité d’un chemin moral original. Pourquoi ce ne serait pas l’autre qui, en étant plus intérieur à moi-même que moi-même, partagerait mon espace intérieur et me renverrait d’une autre manière à la communauté des hommes? Nous quitterions ainsi la question de la transcendance christique pour vivre l’altérité comme transcendance.

 

Geneviève

 

Analyse de l’ouvrage de Jean-Louis CHRETIEN, L’espace intérieur par Jacques MUNIER, à partir de la Revue Critique N°802 dossier Pierre-Henri CASTEL, les vies de l’esprit.

 

« J’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ». Cette phrase célèbre des Pensées de PASCAL dénonce l’esprit de « divertissement » qui nous pousse, dans une perpétuelle fuite en avant, à surseoir à l’explication avec nous-mêmes, nos impasses et nos stupeurs. D’où le commentaire de Jean-Louis CHRETIEN: « lorsque nous fermons la porte de notre chambre matérielle, le péril est toujours que la porte de la chambre du cœur vienne à s’entrouvrir ». C’est dans l’élément de cette métaphore spatiale de l’intériorité que progresse la pensée du philosophe, qui fait l’archéologie de l’image de la chambre et de ses avatars toujours « architecturaux » - arche, temple, château intérieur pour Thérèse d’AVILA, arrière-boutique chez MONTAIGNE - jusqu’à la topique freudienne qui poursuit l’analogie entre les fonctions psychiques et les pièces d’un appartement, représentation la plus commode mais aussi la plus éprouvée et la plus ancienne!

 

Car c’est dans l’Antiquité chrétienne que cette métaphore est née et qu’elle a prospéré à partir d’un passage de l’Evangile de MATTHIEU où il est question de la « chambre du cœur », en écho à un verset du Prophète ISAÏE où Dieu s’adresse à son peuple en lui commandant d’entrer dans ses chambres et de fermer la porte. Il s’agit alors de se protéger de sa colère mais l’image est restée, comme celle du lieu intérieur où peut se produire la rencontre avec le divin. De cette ancienne analogie, ressassée sur tous les tons par les Pères de l’Eglise, exaltée dans la poésie mystique, nous est resté le sens d’une radicale altérité à nous-même en notre « for intérieur », qui fait du monologue une version intime du dialogue et donne à ce que nous appelons l’identité une substance constamment traversée par les autres autant que par notre présence au monde. « Quelque chose de tous se joue dans le secret de chacun, et quelque chose du destin de chacun se décide dans la marche commune ». Et renversant la perspective de la projection spatiale dans la vie psychique, FREUD se demande si notre perception de l’espace, ne serait pas au moins autant « une extension de l’appareil psychique », qui lui « n’en sait rien ».

 

 Nous sommes entrés par-là dans le devenir profane de ce paradigme de l’intériorité spacieuse, mais comme le montre Jean-Louis CHRETIEN, il était en quelque sorte programmé. Ses analyses portent en effet sur ce moment de basculement où la « demeure intérieure » cesse d’être- je cite -« un lieu d’hospitalité pour la présence personnelle de Dieu et devient la chambre solitaire où la conscience s’entretient incessamment avec elle-même ».

 

C’est ce moment qu’il repère notamment chez MONTAIGNE, KANT ou ROUSSEAU. MONTAIGNE utilise l’image parlante de « l’arrière-boutique », qui deviendra chez PASCAL la « pensée de derrière », qui permet de juger de tout en toute liberté sans pour autant s’exposer. Sur un mode plus poétique, et néanmoins dans une étonnante continuité formelle et symbolique avec les « compositions de lieu » prônées par IGNACE de LOYOLA dans ses Exercices spirituels pour se représenter la vie intérieure, BAUDELAIRE décrit dans La chambre double tout un décor assorti à la rêverie: « L’âme y prend un bain de paresse, aromatisé par le regret et le désir ». !

 

« Tout homme porte une chambre en lui - écrit KAFKA dans un fragment énigmatique - c’est un fait qui peut même se vérifier à l’oreille. Quand un homme marche vite et que l’on écoute attentivement, la nuit peut-être, tout étant silencieux alentour, on entend par exemple le brimbalement d’une glace qui n’est pas bien fixée au mur ». Le miroir a remplacé l’inquiétante étrangeté de la présence divine. Mais il branle dans le cadre. « Evitons donc tout geste brusque jusqu’à la partie suivante », commente le philosophe.

 

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 Du bon usage du pessimisme

 

Le philosophe Paul Ricoeur, avait considéré que 3 de ses prédécesseurs étaient ce qu'il nomma des philosophes du soupçon: dorénavant les concepts bien formulés se devaient de mettre à jour ce qui jusque-là avait su échapper à la faculté de raisonner. Ainsi pour Freud, c'est l'inconscient qui mène la danse, pour Marx, ce sont les lois de l'Histoire telle qu'elles résultent des rapports de domination économique, pour Nietzsche, également, la vérité semble impossible: "on écrit des livres pour cacher ce que l'on porte en soi...toute opinion est aussi une cachette, toute parole est un masque". Pour Luc Ferry, ces 3 éminents penseurs ont eu comme précurseurs A. Schopenhauer, le philosophe qui a eu et qui a encore la réputation d'être fondamentalement pessimiste, car déjà, il avait mis en doute, la possibilité pour l'homme d'être le maître indiscutable de sa pensée et de ses actions. Pourtant, de sa noire radicalité, il en tirera paradoxalement une théorie du bonheur, "die Kunst glücklich zu sein".

 

 Un des grands commentateurs de S. et de son œuvre maîtresse, "le Monde comme Volonté et comme Représentation", à savoir C. Rosset, écrira, dans son ouvrage: "Le réel, traité de l'idiotie", " Si le sort le plus général du réel est d’échapper au langage, le sort le plus général du langage est de manquer le réel". Voilà qui contredit radicalement les morales traditionnelles et les religions qui y sont attachées, lesquelles considèrent que le monde est rationnel, que notre existence est sensée et que les mots sont là pour le signifier avec précision.
 En réalité, affirme S., il ne s'agit là que de représentation. Il emploie le terme de "Vostellung" et non "Darstellung", car il ne s'agit pas seulement d'exhiber ce que l'on veut présenter (Darstellung), mais aussi de s'affirmer dans le rôle que l'on joue, ou plutôt que la "volonté" nous fait jouer (Vorstellung). Qu'est-ce que la volonté dans ce contexte? Tout ce qui fait agir, toutes les forces de la nature, celles qui sont à l'œuvre depuis l'infiniment grand jusqu'à l'infiniment petit. La science a depuis pu établir qu'il y avait 4 forces fondamentales universellement présentes et qui permettent à l'univers d'être ce qu'il est: ce sont l'interaction nucléaire forte, l'interaction électromagnétique, l'interaction nucléaire faible et la gravitation.

Qu'est-ce que la représentation: de quoi s'agit-il ? Tout semble évoluer dans un monde d'ordre, où chaque chose est identifiable, où tout est explicable grâce au principe de causalité (rien n'est sans une cause agissante) et où tout est sensé: on sait ce que l'on fait car on a la liberté de choisir ses actes et tout est doté d'une signification ultime: celle que donnent les religions. Tout ce qui est entrepris trouve sa base dans un nécessaire principe de finalité.

 

 Or qu'y a-t-il derrière la belle affiche? Qu'y a-t-il derrière la belle assurance assumée? Ne résulte-t-elle pas tout simplement de la manière dont nous voulons être vus et perçus? Car il y a le monde du vouloir cad un indéfinissable désir d'existence aveugle et sans but, lequel détermine les existences particulières. Pourquoi indéfinissable? La chose en soi, le noumène, dont parle Kant et que cite S., est inconnaissable, il n'y a que le phénomène, ce qui apparaît, et qui est lié au principe de causalité, qui puisse faire l'objet d'une analyse. Ceci parce que l'on ne peut connaître de la réalité uniquement ce que l'intellect peut en saisir.
La connaissance est donc limitée, la croyance en la possibilité de l'omniscience restera à jamais un illusion, et tout ce qui relève du champ de la volonté, qui est une chose en soi, un noumène donc, ne pourra que faire l'objet de spéculations. Mais ce n'est pas là ce qu'il y a de plus grave. Car même de ce que la science établit et considère comme certain, quelle valeur peut avoir cette certitude? En effet, l'un des principes essentiels d'explication des phénomènes, celui de causalité ne repose sur rien, il est "grundlos", sans fondement. La série de causes qu'essaie de démêler le scientifique, en réalité ne s'arrête jamais. Elle est infinie. Le principe de causalité nous emmène ainsi vers le sans-cause, voilà ce qui est absurde, selon S. Tout au plus peut-on s'arrêter à Dieu, mais alors on bute sur que Spinoza nomme l'asile de l'ignorance.

 

Le monde n'est donc que partiellement explicable, puisque seul est connaissable ce qui est accessible au raisonnement.


Tant et si bien, nous dit Spinoza., puisque le monde ne dépend pas d'une cause première connaissable, il est par conséquent contingent: il pourrait très bien ne pas exister: " la source de son existence est formellement sans raison: elle consiste, en effet, dans un vouloir-vivre aveugle, qui, en tant que chose en soi, ne peut être soumis au principe de raison, forme exclusive des phénomènes et seul principe justificatif de toute question."

Le vouloir, ce qui est établi comme étant sans cause, répond de l'existence du monde. Certes, mais on peut se poser la question: en quoi cela devrait-il être absurde, voire angoissant (Heidegger)? Il n’y a pas à se poser la question du pourquoi le monde est, puisque l'esprit humain n'y a pas accès. La grandeur de l'homme réside dans le fait qu'il doit avoir la modestie d'admettre qu'il doive limiter son questionnement non au pourquoi mais au comment (comment cela fonctionne-t-il?). 

Affirmons même qu'il n'y a pas de pourquoi. Car si le monde n'était pas, il n'y aurait que du néant cad de l'inexistant. Mais comment définir ce qui n'existe pas? C'est naturellement impossible. On admettra donc que le monde est, et est ce qu'il est, en fonction de sa nécessité d'être. On appellera nécessité ce qui ne découle d'aucun principe de causalité.

 

Quelle est l'origine de la conscience et quelle doit-être sa fin? Elle est, fruit de cette volonté qui anime le monde, et ne nous sert qu'à nous poser la question du comment. Contrairement à ce que pense S., ce n'est pas parce que le monde est sans cause et sans finalité qu'il est absurde, mais il serait absurde qu'il soit figé, statique, réduit à une essence qui ne se concrétiserait dans aucune existence particulière. Imagine-t-on une conscience dépourvue de subjectivité? C'est impossible. Dès lors qu'il y a conscience, il y a subjectivité. C'est le je, le particulier, l'individu qui permet de donner un sens à ce qui n'en a pas par soi-même. Laissons aux scientifiques la tâche de nous éclairer quant aux mystères du monde, ne demandons pas aux philosophes de se prononcer sur l'énigme de son existence.

Pour en revenir à Schopenhauer, puisque, considère-t-il sans enthousiasme, le monde est sans fondement, nos actions n'ont pas de sens. En effet, il peut sembler logique de considérer que c'est en fonction ou en raison d'une cause que l'on peut définir une finalité. Mais tant qu'on est dans la représentation, qu'on cherche à donner une image de soi, ce n'est pas trop grave, on trouve de multiples occasions de flatter sa vanité. "L'homme a toujours un but et des motifs qui règlent ses actions. Mais demandez-lui pourquoi il veut, ou pourquoi il veut être; d'une manière générale, il ne saura que répondre; la question lui semblera même absurde". On est dans le même cas de figure qu'avec le comment; lorsqu'on cherche un paradigme de la finalité, on débouche à nouveau sur un grundlos ou plutôt sur du zwecklos. Pourquoi va-t-on au café-philo? Pour écouter ce que disent les uns et les autres. Pourquoi le disent-ils? Pourquoi même parlent-ils? Et pourquoi les écoute-t-on? Et pourquoi reviendront-ils? Et pourquoi, et pourquoi...et pourquoi d'ailleurs se pose-t-on la question du pourquoi? On finit toujours par déboucher sur du non-sens.

 

 Enfin, cerise sur le gâteau, le monde est fréquemment un monde de souffrance et d'ennui. Non seulement, il n'y a pas de cause, non seulement il n'y pas de fin, ce dont on pourrait finalement fort bien s'en accommoder si le monde était joyeux et gai. Mais la condition humaine est souvent constituée de désagrément, voire de souffrance, ce à quoi on pourrait s'adapter si le monde avait un sens. Or, on a et l'absence de sens et la souffrance !
 Bien, alors confronté à tout cet irrationnel, que faire? Pour Nietzsche, c'est clair, il faut se couler dans l'univers du vouloir qu'il faudra magnifier en volonté de puissance. Ce n'est qu'en allant au bout du chemin que nous impose la nature que l'on découvrira ce qu'est la nature humaine et ses possibilités d'accomplissement. Nietzsche sera cinglant envers le faible, le rachitique, car il verra en lui quelqu'un qui accepte les arrières-mondes, les mondes fétides de la croyance, vaine consolatrice envers celui qui refuse d'accomplir sa destinée humaine et se contente d'un inutile ressentiment envers celui qui fièrement, accepte la volonté de puissance.

 

 

Pour Spinoza., la voie suivie devra être toute autre, elle consistera à échapper à la tyrannie du vouloir. Puisque le monde est sans cause et dénué de sens, le moi, l'individu est également sans cause et il trouve du sens uniquement en passant par le subterfuge de la représentation. Le besoin de reconnaissance l'anime, l'avidité le harponne car il veut paraître plus qu'il n'est en réalité. Il se compare à autrui, et la comparaison lui semble toujours à son désavantage. De plus, il est dans le désir perpétuellement renouvelé, car le désir, contrairement au besoin, n'est jamais satisfait. Au bout du chemin, l'envieux rencontre toujours l'ennui, complément du désir toujours renouvelé et jamais entièrement assouvi, et pour couronner le tout, survient la peur de la mort. Mais seul celui qui est plongé dans le  marigot de la représentation peut craindre la mort, la fin du subterfuge, le tomber du rideau. Or, remarque S., dans le monde matériel, jamais rien ne s'est perdu, pas le moindre atome de matière n'a disparu; ce qui disparaît, c'est une disposition particulière d'éléments et, dans le cas de l'humanité, c'est l'individu. Mais la fonction de connaissance, une fois séparée du corps devrait-elle disparaître? Elle se réduit à son essence et c'est cela qui serait éternel (pari de Spinoza) . L'esprit est immatériel, il n'est composé d'aucun atome. Est-il lié à la disparition du corps, à une simple modification de la disposition d'atomes? Pour S, il rejoint la force du vouloir qui, elle, bien qu'il s'agisse d'une réalité inconnaissable car en dehors de l'espace-temps, ne saurait disparaître. Alors, évidemment, il va considérer le christianisme comme le comble de l'absurdité. Faire croire à l'individu qu'il peut se survivre à lui-même, c'est affirmer qu'il subsiste tel quel  dans l'immortalité de son corps. Non, pour lui, la mort est "la grande leçon infligée par le cours des choses à la volonté de vivre, et plus intimement encore à l'égoïsme". Se libérer de la peur de la mort revient donc à se libérer de toutes les peurs.

Se libérer des croyances religieuses à son sujet qui font de la mort un châtiment ou une espérance est tout autant salutaire. La croyance, surtout lorsqu'elle est empreinte de mysticisme, n'est jamais rien de plus que l'illusion métaphysique par excellence. Cette illusion peut revêtir une défroque scientifique du fait de pseudo-savants: Freud et Marx en semblent les plus représentatifs; prétendre mouler le réel dans le rationnel par la recherche des causes est illusoire, le réel, comme on l'a vu, ne pouvant s'englober entièrement dans la causalité.

 

De fait aucune psychanalyse n'a jamais pu rendre l'inconscient totalement conscient; aucune conscience de classe, aussi affirmée eut-elle pu avoir été, n'a jamais pu déboucher sur une société sans classes. Rendre le réel rationnel par la recherche des finalités, comme le propose les religions, est tout autant illusoire. On ne peut admettre la pertinence de la croyance qu'après, comme l'a fait le très rationaliste Kant, avoir constaté les limites de la raison. Ce n'est qu'à cette condition que l'on pourra admettre la croyance comme n'étant pas simplement un voile jeté sur la peur et sur l'angoisse. Sinon, on laissera la porte ouverte à l'intégriste. Qu'est-ce qu'un intégriste? C'est celui qui dit: il est interdit d'interdire, il est interdit à quiconque de lui interdire d'être ce qu'il veut être et pour être sûr que cette interdiction sera respectée, il fera en sorte qu'aucune opinion autre que la sienne ne soit émise.
 C'est le couple raison-foi (Kant emploie le mot de Glaube qui signifie à la fois croyance et foi) qui permet d'être raisonnablement optimiste. Il n'y a finalement pas lieu d'être soupçonneux et de chercher d'obscurs arrière-mondes qui nous manipuleraient à notre insu. La volupté et le plaisir de celui qui s'éclate, comme on dit de nos jours, dans le monde de la représentation, se complète par la sérénité qu'acquiert celui qui a su se dégager de l'emprise des peurs et des angoisses et indique ainsi une voie vers le bonheur.

 

Jean Luc

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Le goût de l’absolu fait-il renoncer au bonheur ?

 

Qu’est-ce que le goût, l’absolu, le bonheur ? Des « qu’est-ce » comme ceux-là il y en a des caisses. Et leur contenu est infini. Il y a autant de caisses qu’il y a de sens que chacun peut y projeter. Ce sont des objets de pensée, produits par la pensée, qui ne correspondent pas à une réalité perceptible par les sens, qui n’ont d’existence qu’intellectuelle, et correspondent ainsi à des idéaux.

Ils existent alors, mais différents en chacun de nous et équivalent à des modèles auxquels chacun voudra se conformer ou que chacun voudra atteindre en suivant des chemins issus de chaque expérience individuelle  et d’acquis culturels communs.

 

L’absolu est l’image que chacun peut bidouiller de ce qui pourrait exister indépendamment de toute condition ou de tout rapport avec autre chose. Le problème n’est pas de savoir si une totalité, une perfection, un inaltérable, qui ne sont ni créés, ni dépendants d’autre chose, ni limités «sont», dans le réel, mais de comprendre que le fait de pouvoir les imaginer leur confère une existence qui agit sur nos comportements, nos actions, nos décisions, notre mode de vie.

Or c’est là une construction individuelle qui se doit d’appartenir à chacun d’entre nous parce que c’est être libre que de pouvoir choisir le sens que l’on donne aux concepts, c’est être libre que de faire surgir un sens aux constructions intellectuelles.

 Sauf que l’on ne peut pas décider de n’importe quel sens parce qu’il existe un rapport avec la vérité, qui n’est pas quelque chose d’extérieur au monde, mais correspond, pour chacun, à la description du sens donné aux choses et aux idées.

Alors, bien sûr, la tentation a toujours été grande de vouloir que cette représentation soit universelle.

Et c’est ainsi que l’absolu nous a été présenté par les philosophes, un absolu extérieur à l’individu, qu’il soit Vérité, Dieu, Bien Platonicien, substance Aristotélicienne, monarque chez Hobbes ou morale impérative Kantienne. Un absolu  qui ne peut s’atteindre que par la négation de la liberté individuelle, comme tout ce qui est réponse « à priori ». Ce qui, pourtant ne peut exclure la capacité de trouver le bonheur.

 

Le bonheur est l’image que chacun peut bidouiller de ce qui serait un état de satisfaction complète, stable, équilibrée et durable. Alors, si le bonheur n’est pas une joie intense ou un plaisir éphémère, il n’en demeure pas moins que sa définition dépend de chaque individu, dans ses projets et ses représentations.

Nous connaissons des composantes du bonheur, comme l’amour, l’amitié, le plaisir mais ce sont des éléments abstraits et le bonheur reste donc indéterminé.

Comte Sponville en est réduit a définir le bonheur comme ce qu’il n’est pas- « Le bonheur n'est ni la satiété (la satisfaction de tous nos penchants), ni la félicité (une joie permanente), ni la béatitude (une joie éternelle). Il suppose la durée, comme l'avait vu Aristote (« une hirondelle ne fait pas le printemps, ni un seul jour le bonheur »), donc aussi les fluctuations, les hauts et les bas, les intermittences, comme en amour, du cœur ou de l'âme... Être heureux, ce n'est pas être toujours joyeux (qui peut l'être ?), ni ne l'être jamais : c'est pouvoir l'être, sans qu'on ait besoin pour cela que rien de décisif n'advienne ou ne change. État subjectif, bien sûr, relatif évidemment, dont on peut pour cela contester jusqu'à l'existence. Mais qui a connu le malheur n'a plus de ces naïvetés, et sait, au moins par différence, que le bonheur aussi existe. Le confondre avec la félicité, c'est se l'interdire. Avec la béatitude, c'est y renoncer. Péchés d'adolescent et de philosophe. Le sage n'est pas si bête »…«     On peut appeler bonheur, c'est en tout cas la définition que je propose, tout laps de temps où la joie est perçue, fût-ce après coup, comme immédiatement possible. »

 

Là encore, rechercher une définition du bonheur comme étant un absolu, un idéal, quelque chose d’extérieur à l’individu qu’il pourrait atteindre en gommant joie, plaisir, satiété, béatitude, félicité, joie, donc en niant la liberté individuelle n’a pas de sens.

Déjà l’étymologie nous dit que le bonheur ne dépend pas de l’homme. C’est la bonne fortune, le bon heur, une chance qui arrive à l’individu de l’extérieur sans pouvoir être construit par le sujet.

 

Ainsi le bonheur, considéré comme un absolu, serait un état inatteignable,  ce qui arrange bien toute vision d’une société ou d’une idéologie dominante.

 

Ce qui fait du »goût » le mot essentiel de la question. Ce vers quoi la curiosité, le questionnement, se porte. Il serait alors l’expression du désir, de cette force, de ce conatus qui fait le bonheur de l’homme en lui assurant non la satisfaction, mais le savoir, la connaissance, la survie….en quoi consiste peut-être le bonheur.

 

On a essayé de faire passer le goût comme étant une construction sociale, pour qu’il soit ce vers quoi l’on tend, parce que l’on pense en tirer une satisfaction.

Que ce soit Kant qui nous dit que: « Le goût est la faculté de juger d'un objet ou d'un mode de représentation, sans aucun intérêt, par une satisfaction ou une insatisfaction », obtenue du fait d'une « harmonie de l'imagination et de l'entendement » telle que tous, peuvent la ressentir, par exemple, dans la relation esthétique, ou que ce soit Hume qui pense que du goût, on ne doit pas disputer en prenant la beauté comme exemple: « La beauté n’est pas une qualité inhérente aux choses elles-mêmes, elle existe seulement dans l’esprit qui la contemple, et chaque esprit perçoit une beauté différente », il apparait que le goût est une construction, le fruit d’une sorte d’éducation, d’un dialogue prolongé avec le monde, de préjugés, de l’expérience, de rencontres d’acquis, de notre «déchiffrement ( du monde), de décodage, qui implique la mise en œuvre d’un patrimoine cognitif, d’une compétence culturelle ». Pierre Bourdieu.
 

La cerise sur le gâteau consiste à opposer désir et bonheur.

D’un côté, le désir est dit : insatiable, sans fin, source de trouble et permanent chez l’homme

De l’autre, on présente le bonheur comme : réalisation de tous les désirs, disparition des troubles liés au désir

Ainsi soit l’homme désire, et il n’est pas heureux, soit il est heureux, et il ne désire plus puisqu’ikl accomplit  tous ses désirs et en est libéré.

Ce qui ferait du bonheur la simple absence de trouble (ataraxie).

 

Finalement, rien ne peut faire renoncer au bonheur, parce qu’il n’est ni le fruit de la volonté, ni le fruit d’un absolu extérieur à l’homme, mais consiste en la conscience du désir qui nous anime et à la mise en œuvre de ce tous le moyens permettant au désir de s’accomplir que ce soit dans la soumission à un absolu ou dans la liberté créatrice.

 

N.Hanar

 

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L'homme moderne est-il devenu un bon sauvage?

 

 

Dans l'Antiquité grecque, l'homme sage était supposé pouvoir vivre en harmonie avec la nature. Celle-ci revêtait la forme d'un "cosmos", littéralement une harmonie au sein de laquelle il était possible de s'épanouir dans la félicité d'un bonheur assuré pour qui se donnait la peine de le mériter. Les siècles passant, on s'est quand même rendu compte qu'il n'y avait nulle bonté naturelle au sein de la nature, qu'il était vain de chercher à en faire une source de sagesse. Toutefois, étant écrite dans un langage mathématique, comme l'affirmera Galilée, il était possible d'en connaître le fonctionnement et, par l'utilisation de ses lois, on sera incité à fabriquer des machines susceptibles d'alléger le labeur humain.
Les Européens, qui considéreront comme Descartes, que l'homme doit être maître et possesseur de la nature, commenceront à l'exploiter, croyant alors naïvement que ses ressources étaient inépuisables. On peut encore ranger Descartes dans la catégorie du bon sauvage, au sens rousseauiste du terme, vivant en harmonie avec cette nature en soi ni bonne ni mauvaise, mais aux richesses infinies et donc gratuites.
Il y a naturellement un autre sens au mot sauvage: c'est celui qui ne respecte rien, n'a de considération pour rien d'autre que son plaisir immédiat, et qui peut se révéler brutal s'il rencontre un obstacle.


Dans quel sens faut-il alors entendre la question: le bon sauvage est-il doté d'une bonté naturelle vivant au sein d'une nature généreuse au sein de laquelle il suffit de se servir ou bien est-il un bon salaud qui n'a de souci de rien d'autre que de l'arraisonnement utilitaire du monde, pour reprendre une formule de Heidegger, même si cela entraîne des conséquences néfastes à long terme?

On évacuera l'utopie de l'homme naturellement bon, où la sauvagerie est perçue positivement mais où malheureusement cette sauvagerie a été anéantie par la civilisation. En effet, si cet état de nature était en soi si bon, pourquoi l'avoir abandonné au profit d'une civilisation corruptrice? Civilisation corruptrice qui est l'œuvre des hommes et non d'un quelconque démiurge; il s'agit donc d'un abandon délibéré et volontaire, ce qui incite à penser que l'état de nature n'est pas si enviable que ça. On ne retiendra donc que l'acceptation péjorative, qui nous fera considérer le civilisé comme étant devenu en quelque sorte un sauvage, un être ensauvagé par sa démesure, par ce que les Grecs appelaient l'hubris.
L'homme, à la suite de Descartes, avait pensé soumettre la nature, il a dû déchanter car en réalité, malgré ou plutôt à cause de ses avancées techniques, il en est devenu plus dépendant que jamais.


La question de l'écologie est véritablement apparue véritablement en Europe dans les années 1970, en Allemagne plus précisément. Très rapidement est apparu, à l'intérieur de la mouvance écologiste, un débat entre réalos et fundis, les réalistes et les fondamentalistes; aux USA, on aura la même césure entre les shallow ecologists et les deep ecologists. Les 1ers pensent qu'il faut s'orienter vers un "développement durable", une limitation de la pollution sans remettre en cause le modèle de développement économique, les 2 seront les théoriciens de l'alter-mondialisme et de la décroissance. Pour les premiers, l'humain prime, il est le centre et la nature n'est que l'environnement, la périphérie dont il faut bien s'occuper puisqu'on en retire des ressources. Les fundis, refusent cet anthropocentrisme, et estiment que c'est la nature elle-même qui doit être non l'objet de droits qu'on lui accorde par nécessité, mais sujet de droit. Il faut que l'on puisse parler en son nom puisqu'elle ne peut le faire elle-même.


"Il y a un lien à inventer entre l'humanité en train de créer son unité et cet objet nouveau qu'est la planète Terre". M. Serres, dans le Contrat Naturel. La nature n'est plus vue comme un simple environnement que par la force des choses et qu' il faudrait, par intérêt bien compris, ménager, mais elle doit être perçue comme une réalité possédant une valeur intrinsèque, une valeur qui lui est propre. En faire non plus l'objet d'un droit, mais sujet de droit. On quitte ce faisant le parti-pris anthropocentrique et on considère que la nature a une valeur inaliénable qu'il faut protéger contre les crimes de déprédation, au besoin en contrecarrant les activités humaines. Dans les chroniques de Grennpeace parues en 1979, on peut lire:" il faudra bien recourir le cas échéant à la force pour lutter contre ceux qui continuent de détériorer l'environnement". C'est en effet l'option retenue par les "zadistes" en France, les manifestants violents protégeant les "zones à défendre".
On assiste donc, par rapport à Rousseau, à un changement complet de paradigme. Le bon sauvage ignorait la crainte, car il était supposé vivre en harmonie avec la nature qu'il respectait car il en tirait ses ressources. L'homme contemporain, se comportant comme un sauvage ne respectant rien, et péchant par démesure, démesure démographique, économique avec des incidences écologiques, crée lui-même un environnement qui lui devient hostile et dont il a tout à craindre. On peut se cacher derrière des supposés "principes de précaution", mais cela revient à se cacher derrière son petit doigt. Car l'humain n'est pas en dehors de la nature, mais il en fait partie; s'il la détruit, il détruit lui-même les conditions assurant son existence.


Et en effet, tous les scientifiques savent, mais aucun politicien ne le dit, qu'avec une population mondiale si nombreuse, la croissance économique mondiale est intenable, et que le seul effet à long terme en sera la dévastation entière et irréversible de la planète. C'est donc cette apparente impuissance des pouvoirs publics qui pose question. Impuissance en effet, car dans l'espace démocratique, une campagne électorale qui proposerait la décroissance est tout simplement impossible à défendre.
Ce qui débouche sur cette tendance, en France du moins, d'un usage de plus en plus prononcé de la violence dans les manifestations écologistes. Cela contraste avec l'évolution des USA où l'exploitation du gaz de schiste ne s'est pas heurtée à une opposition très forte. Serait-ce que dans ce pays, ce que le linguiste Noam Chomsky appelait "la fabrique du consensus" par les medias, a été couronnée de succès? On ne réfléchit plus à rien, on se contente de consommer et on en reste à l'attitude: après moi, le déluge ! L'ensauvagement du monde (sauvage devant se comprendre ici dans le sens de refus de toute règle) est-il le fait des manifestants français ou des industriels US? On peut ici citer l'ouvrage de Naomi Klein, "la Stratégie du Choc"; selon cet auteur, il s'agit pour les sphères dirigeantes, d'exploiter tout évènement exceptionnel ou au besoin même le provoquer pour assurer et accentuer la domination de ces sphères dirigeantes sur les populations. Théorie est que la privatisation doit supplanter la sphère publique, thèse de Milton Friedmann et de l'école dite des "Chicago boys". Cela au nom du bien-être et de l'enrichissement des populations qui échappent ainsi à l'emprise parasitaire des Etats. Le résultat a bien été une création de richesses mais au bénéfice d'une oligarchie, l'écart entre les plus riches et le reste de la population ne faisant que s'accentuer. Les premières applications de cette théorie économique, curieusement nommée "thérapie de choc", car que fallait-il donc guérir? a été le Chili suite au coup d'Etat de 1973, puis l'Argentine en 1976. L'Angleterre de Thatcher a suivi, ainsi que les USA de Reagan. La Russie de B. Eltsine eut droit au même traitement. Une étape supplémentaire fut franchie après les attentats du 11-9-2001. Les USA, désormais certains d'être la seule puissance dominante, en profitèrent pour dynamiter le droit international. L'invasion de l'Irak fut unilatéralement décidée. Durant la décennie qui suivit, les USA et à leur suite l'OTAN furent impliqués dans de nombreux conflits, sans aucune victoire militaire. Mais l'essentiel n'est pas de vaincre, lorsque le budget militaire dépasse 700 milliards de $ par an, soit 45 % de l'ensemble des dépenses militaires mondiales, l'essentiel est d'assurer des marchés à ces armements et de juteux bénéfices à l'industrie de l'armement, dont le président Eisenhower avait pressenti dans les années 1960 le caractère potentiellement menaçant.


Les écologistes se sont battus pour la terre (la planète) soit reconnue comme sujet de droit, mais l'homme qui l'habite est progressivement réifié. La démocratie est vidée de son contenu et en Occident du moins, la souveraineté fondée sur le peuple est remplacée par la gouvernance cad une technocratie qui agit en sorte que le débat d'idées devienne insignifiant. Le citoyen progressivement disparaît, il ne reste qu'un individu sans racine, sans identité, de préférence sans idéal, afin qu'il devienne un consommateur et un producteur matérialiste et relativiste prêt à gober tous les produits lancés sur le marché (y compris les produits bancaires permettant de l’endetter et donc de mieux le soumettre). On le distrait en faisant en sorte que l'émotion remplace la réflexion, toute idée de transcendance est ringardisée mise à part celle de son propre ego, afin qu'il soit plus facilement isolé et donc manipulable. Le matraquage publicitaire arrive à dissoudre la personnalité afin de la fondre dans la masse.  Bref, il devient ce dernier homme qu'avait si bien décrit Nietzsche.

 
Quant à l'oligarque au profit duquel ce système est mis en place, s'en sort-il mieux? Ce n'est pas sûr. Wall Street devient peu à peu War Street, la politique mondiale étant de plus en plus définie par le lobby militaro-industriel. Depuis la chute du communisme et la supposée fin de l'Histoire, les zones de conflit s'étendent d'année en année et il est de moins en moins question de redéfinir un nouveau droit international. Au contraire, la prolifération de mouvements intégristes, financés par qui? (l'Arabie Saoudite, alliée des USA, et 5e armée du monde) justifie un interventionnisme de plus en plus décidé unilatéralement par les seuls USA.
D'autre part la dérégulation financière, décidée suite aux nombreuses privatisations faites sur les conseils des Chicago boys, a créé la financiarisation de l'économie, cad la création d'un marché boursier qui ressemble à un vaste casino, où seul 1/10e des sommes placées servent à l'économie réelle, tout le reste étant joué sur des produits dérivés, ce qui a failli faire sauter tout le système monétaire occidental lors de la fameuse crise de 2008.


Le véritable ensauvagement est bien là: la disparition DU politique au profit d'hasardeuses aventures militaires et de tout aussi hasardeuses spéculations financières, tout ceci étant légitimé par d'obscurs principes qualifiés de "bonne gouvernance" fondée sur une soi-disant défense des "droits de l'homme" (on oublie bien évidemment la notion de citoyenneté" mise en avant en 1789); principes érigés tant à Washington qu'à Bruxelles et qui ne sont qu'une nouvelle mouture de la fable de la fin de l'Histoire.

 

Jean Luc

 

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Autour de l’idéal

 

Les enfants jouent à faire « comme si ». « Comme si » ils étaient, un temps, le gendarme ou le voleur, l’indien ou le cow-boy, un super héros ou un docteur.

Il s’agit là d’un jeu par lequel l’imaginaire et le réel, entrent en contact, peut-être pour la première fois.

Ce « faire semblant » s’accompagne d’une fonction symbolique, parce qu’il contient, par surcroit au sens évident (gendarme ou voleur), « un autre sens direct figuré qui ne peut être appréhendé qu’à travers le premier » (Paul Ricœur), parce qu’il contient quelque chose de plus que le sens évident et immédiat.

Ce » plus » c’est donc l’entrée dans le champ d’existence de l’individu des expériences de pouvoir ou de soumission, de sexualité,  de mise en danger etc…, c’est-à-dire d’actions, de pensées, de ce qui n’est pas matériel.

 

Qu’il s’agisse du premier stade de sociabilisation après la découverte de son corps, d’imitation, de rêverie appliquée, ou d’autre chose, c’est avant tout la découverte d’un contact possible entre l’imaginaire et le réel, découverte du relationnel, mais surtout, c’est le cheminement qui permet de comprendre ou de croire que le réel peut se plier à la pensée.

 

Et c’est ainsi, par la force de cette capacité, que, par exemple, Rousseau peut « faire semblant », en imaginant cette hypothèse de travail qu’est » l’état de nature », comme l’ont fait Hobbes ou Locke, ou Kant en ce qui concerne la morale. Sans s’éterniser sur le jardin d’Eden….ou les mythes, « comme si » ils reflétaient une réalité.

(Le réel, n’est revenu en philosophie que par la déconstruction.)

 

Ces imaginaires, en contact avec le réel, ont fortement fait de ces « comme si », l’origine de nos sociétés occidentales, constituées de règles fondant démocratie et droits de l’homme.

Mais elles ont été ainsi constituées en valeurs absolues, en idéaux, en l’image de sociétés et d’individus parfaits.

« Comme si », il avait eu confusion, entre l’idéal et le « comme si ».

 

Les idéaux sont des objets de pensée, produits par la pensée, qui ne correspondent pas à une réalité perceptible par les sens, qui n’ont d’existence qu’intellectuelle, qui n’existent que dans notre esprit. .

Un être, un monde, une société idéale n’existent qu’en idée et ils sont, de plus, associés à l’idée de perfection. Ils ne correspondent à rien de réel.

Ils existent alors, mais différents en chacun de nous et équivalent à des modèles auxquels chacun voudra se conformer ou que chacun voudra atteindre en suivant des chemins issus de chaque expérience individuelle  et d’acquis culturels communs.

Le problème est de comprendre que le fait de pouvoir les imaginer leur confère une existence qui agit sur nos comportements, nos actions, nos décisions, notre mode de vie.

Or c’est là une construction individuelle qui se doit d’appartenir à chacun d’entre nous parce que c’est être libre que de pouvoir choisir le sens que l’on donne aux concepts, c’est être libre que de faire surgir un sens aux constructions intellectuelles.

Alors, bien sûr, la tentation a toujours été grande de vouloir que cette représentation soit universelle.

Ce qui ne peut s’atteindre que par la négation de la liberté individuelle, comme tout ce qui est réponse « à priori ».

 

L’idéal idéal n’est pas identifiable parce qu’il a beaucoup d’auteurs différents. Qui parle ?

Autour de l’idéal, c’est donc de nulle part et de partout à la fois.

Il n’est pas identifiable, on ne peut l’assimiler à quelque chose d’autre, et il n’a pas d’identité propre parce qu’il à celle que chacun lui attribue.

Quand le réel n’est plus le monde qui nous entoure mais celui que l’on imagine, c’est au mieux un décalage avec une vie dans laquelle rien ne convient, au pire la victoire d’une idéologie sur les choses, ou encore la folie.

Autour de l’idéal, reste le monde dont l’idéal est le centre.

 

Or l'idéal est synonyme de rêverie. L'idéal, dit-on, serait souhaitable dans un monde parfait, mais à quoi bon forger un idéal si l'on ne peut le réaliser ?

À ce compte, on n'aurait jamais rien entrepris de juste, sous prétexte que l'idéal de justice ne peut être réalisé. C'est en réfutant l'idéal impossible à réaliser qu'on s'empêche en fait de le réaliser. Kant : «Il ne peut rien y avoir de plus préjudiciable et de plus indigne d'un philosophe, répond Kant, que d'en appeler, comme le vulgaire, à une expérience prétendue contraire, alors que cette expérience n'aurait pas du tout existé, si l'on avait fait, en temps opportun, ces institutions basées sur les idées» («Des concepts de la raison pure», Critique de la raison pure).

 

« On n'en conclura pas qu'il n'y a pas lieu de s'en occuper, mais au contraire qu'ils n'existent que dans la mesure où nous nous en occupons. Rien n'est réel, dans l'idéal, que la valeur que nous lui prêtons — que le désir, qui nous fait agir. » Comte Sponville.

 

N.Hanar

 

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L’absurde

 

L’éthylomologie du mot absurdité : se compose du préfixe a-b, qui se suffixe à lui-même, tout en désignant les deux premières lettres de l’analphabet, et de surdité, un nom sur lequel il est difficile de s’entendre.

Est absurde, selon le Littré, ou le demi Littré, ce qui suffit quand on pèse mon poids, enfin d’après ce que m’on dit les gendarmes  pendant le test d’éthymologie, est absurde ce qui n’a pas de sens par rapport au sens commun.

Le sens commun comme référentiel, c’est absurde!

Comment justifier de ce référentiel qui a provoqué bien des confusions ?

Par un syllogisme absurde, pardi !

Comme le syllogisme permet de dire :

Tous les chats sont mortels - Or Socrate est mortel - Donc Socrate est un chat.

Tous les corps creux résonnent - Or les philosophes raisonnent - Donc les philosophes sont des corps creux.

On avancera :

Le monde n’a pas de sens – Ce qui n’a pas de sens est absurde – Donc le monde est absurde ! CQFD.

 

Pour s’approcher de la compréhension de ce que signifie l’absurde, on peut donc utiliser l’humour qui est une arme contre le sentiment d’absurdité parce qu’il introduit de la légèreté ou bien, à l’inverse, conduit la réflexion au sérieux: l’humour est toujours déplacé. « Plus cancéreux que moi, tu meurs », disait Pierre Desproges.

Comme je ne comprenais pas bien cette notion d’absurde, j’ai demandé conseil à un ami – C’est facile, tu n’as qu’à faire comme moi et lire Camus – Je me suis tapé tous les livres de Camus – J’ai suivi ton conseil, j’ai lu tout Camus, mais je n’ai toujours rien compris à l’absurde – Il m’a répondu: moi non plus.

 

Alors je me suis tourné vers les MATH qui utilisent le raisonnement par l'absurde. Méthode de raisonnement qui pour établir la vérité d'une proposition montre que sa négation conduirait à une absurdité. On part de la proposition contradictoire comme d'une hypothèse, afin d'arriver, de conséquence en conséquence, jusqu'à une proposition reconnue fausse, ou qui contredit une proposition reconnue vraie; ce qui entraîne l'absurdité de l'hypothèse, et par suite la vérité de la proposition contradictoire. (A. Cournot).

Par exemple : Combien mesure la moitié d'un tout ? La réponse est : 3 mètres. Pourquoi ? Parce que le tout est de s'y mettre !
 

Mais on peut aussi utiliser la philosophie.

La semaine dernière, il s’agissait de débattre « autour de l’idéal ».

J’avais défendu l’idée selon laquelle les enfants jouent à faire « comme si ». « Comme si » ils étaient, un temps, le gendarme ou le voleur, l’indien ou le cow-boy, voire un super héros. Un jeu par lequel l’imaginaire et le réel, entrent en contact, peut-être pour la première fois, incorporant au champ d’existence de l’individu des expériences de pouvoir ou de soumission, de sexualité, de mise en danger etc…, c’est-à-dire d’actions résultant de pensées qui permettent d’expérimenter un réel qui se plie à la pensée.

 

Ces produits de l’imagination ont été constitués en valeurs absolues, en idéaux, en l’image de sociétés et d’individus parfaits par les créateurs de religions, par les philosophes comme Platon, ou Rousseau qui peut « faire semblant », en imaginant cette hypothèse de travail qu’est » l’état de nature », comme l’ont fait Hobbes ou Locke, ou Kant en ce qui concerne la morale, et qui ont, de plus, associés ces produits de l’imagination à l’idée de perfection.

Ils ne correspondent à rien de réel et se montrent différents en chacun de nous et équivalent à des modèles auxquels chacun voudra se conformer ou que chacun voudra atteindre en suivant des chemins issus de chaque expérience individuelle et d’acquis culturels communs.

Ces constructions individuelles appartiennent donc à chacun d’entre nous parce que c’est être libre que de pouvoir choisir le sens que l’on donne aux concepts, c’est être libre que de faire surgir un sens aux constructions intellectuelles.

Alors, sauf à nier la liberté individuelle ces représentations ne peuvent être universelles.

Ce qui fait que l’idéal idéal n’est pas identifiable parce qu’il a beaucoup d’auteurs différents, n’a pas d’identité propre parce qu’il à celle que chacun lui attribue, et perturbe la compréhension  du monde qui nous entoure au profit celui que l’on imagine. Alors c’est au mieux un décalage avec une vie dans laquelle rien ne convient, au pire la victoire d’une idéologie sur les choses, ou encore la folie, et même la tentation  de qualifier le monde d’absurde, de le ressentir absurde.

 

Enthoven écrit à propos de l’absurde: «Le monde tourne sans nous et la mort nous attend. Alors à quoi bon vivre, agir ou se soigner? « Du lit à la fenêtre, et du lit au fauteuil, et puis du lit au lit », chantait Jacques Brel.

C’est vrai, si l’homme n’est que poussière et retourne à la poussière, heureusement qu’il y a des aspirateurs.

Ça, c’est du pessimisme : Combien de pessimistes faut-il pour changer une ampoule? - Qu'est-ce que ça peut faire? De toute façon, on va tous mourir !

Et puis il est bien connu que i vous n'allez pas aux funérailles des gens, ils n'iront pas aux vôtres.

 

Enthoven poursuit : « Il est, bien sûr, toujours possible de se donner un « but », que ce soit l’absolu, l’humanité, la sagesse elle-même ou bien la vérité (« l’inaccessible étoile » dont parle encore Jacques Brel) ou qu’il soit, plus prosaïquement, un salaire idéal, une flopée de récompenses, un triomphe mondain (bref, une « vie réussie »), il est, dans un cas, hors d’atteinte et, dans l’autre, il s’estompe dès qu’on y parvient. C’est dire que, sans savoir si la vie est absurde, nous savons au moins qu’il est absurde de lui donner un sens…parcequ’il « naît, dit Camus, de la confrontation de l’appel humain avec le silence déraisonnable du monde… » L’absurde a surgi de l’illusion que l’existence est – ou doit être – une conquête sur le néant. L’absurde est fils du manque. Or, par définition, ce qui manque n’existe pas : qui vit selon le manque, ignorant ce qu’il a sous la main, croit bien faire en injectant un sens hypothétique dans une absence imaginaire. C’est pourquoi il qualifie généralement d’« absurde » l’événement qui déjoue ses normes et ses prédictions»…… »Le monde n’est absurde qu’à la condition d’une demande de sens ».

Où l’on retrouve cet idéal, cet absolu, dont le sens est propre à chacun.

 

 « La quête d’un sens n’est pas le remède à l’absurde, mais sa cause et son symptôme. Absurde refus de l’absurde : le problème est moins de savoir si la vie a un sens que de savoir d’où vient le besoin frénétique que nous avons de lui en trouver un. « Pourquoi ? Pourquoi ? – Parce que ! L’absurde, c’est l’arbitraire »….. »L’homme n’est le centre de rien. L’absurde, c’est le moment où l’homme ne peut ignorer que le monde, inhumain, se passe de lui et que, sans religion ni philosophie, la tragédie manquerait de bouffons. »

Où l’on retrouve cet idéal, cet absolu, dont le sens est imposé de l’extérieur et dont l’acceptation n’est pas une fatalité.

Prévert disait : « La meilleure façon de ne pas avancer est de suivre une idée fixe. »


Il existe, par exemple, une règle du droit pénal talmudique : « Si les vingt-trois juges du tribunal du Sanhédrin prononcent une condamnation à mort à l’unanimité, cela entraîne automatiquement l’acquittement de l’accusé, et celui-ci n’est pas rejugé. » Paradoxal ? Non car « l’unanimité est le signe qu’il n’y a pas eu de véritable débat. La décision qui en résulte est à ce point suspecte qu’elle doit être sanctionnée par l’acquittement du coupable ». Ce qui s’appelle traiter l’absurde par l’absurde.

 

Ce qui fait, comme le remarque judicieusement Gérard Chabane dans son livre « Variétés du Millénaire », qu’il n’y a pas une notion d’absurde, mais un sentiment d’absurde.

Ce qui est conforme à la  définition du dictionnaire - « Qui n'a pas de sens, qui est manifestement et immédiatement senti comme contraire à la raison au sens commun; et même « qui ne peut ou ne devrait pas exister ». Est absurde celui « qui agit, se comporte, juge d'une manière non conforme aux lois ordinaires de la raison ». Ce qui fait qu’un homme de génie est un homme absurde, c'est-à-dire qu'il pousse un système à l'absolu. « Nous devons raisonner dans l'hypothèse de l'absolu, mais agir dans la réalité qui est autre, mais en faisant toujours comme si l'absolu existait ou devait exister; sans cela, pas de science. Claude. Bernard, Cahier de notes..

Références donc au ressenti et à des lois ordinaires et communes de la raison !!

 « Je disais que le monde est absurde et j'allais trop vite. Ce monde en lui-même n'est pas raisonnable, c'est tout ce qu'on en peut dire. Mais ce qui est absurde, c'est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l'appel résonne au plus profond de l'homme. A. Camus, Le Mythe de Sisyphe.

 

Donc, comme le veut la définition de l’absolu en logique : Qui renferme une contradiction :

« C'est absurde » veut dire : « c'est impossible », mais aussi : « c'est contradictoire ». Si je vois un homme attaquer à l'arme blanche un groupe de mitrailleuses, je jugerai que son acte est absurde. A. Camus, Le Mythe de Sisyphe.

A rapprocher de l’histoire bien connue de cet homme qui s'approche d'un individu en train de scruter le sol près d'un réverbère.
- Qu'est-ce que vous cherchez ?  - - Mes clés de voiture.  - - Vous êtes sûr de les avoir perdues par ici ?
- Non, pas du tout, mais c'est là qu'il y a le plus de lumière.

 

« L'absurde n'a de sens que dans la mesure où l'on n'y consent pas. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. » (Le Mythe de Sisyphe, 1941)

 

N.Hanar

 

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L’Absurde caractérisé

19 novembre 2014

 

 

Absurde logique

 

            L’absurde logique est le contradictoire en soi, l’impossible, à la fois vrai et faux. C’est une idée incohérente, qui ne « colle » pas avec elle-même, en dehors de toute figure rhétorique ou poétique : Comme par exemple, le rond carré, le jour nocturne, l’animal végétal, le coupable innocent… Il est couramment utilisé en Mathématiques pour démontrer une propriété, quand la nier implique une contradiction.

            Présenté souvent comme contraire à la Raison, aux « lois » de l’intelligence, l’absurde logique est-il pour autant un absolu ? Il n’y a impossibilité d’être et de ne pas être à la fois que dans le même temps et sous le même rapport : L’absurde logique n’est contradictoire que par rapport à un référentiel donné ; c’est toujours un absurde relatif. Par exemple, une propriété mathématique n’est absurde que par rapport à un axiome ou un postulat, et en regardant depuis la lune, il fait sur terre jour et nuit à la fois.

 

Absurde cognitif

 

            L’absurde cognitif est l’idée contradictoire que l’on se fait de quelque chose.

            Le processus de connaissance, c’est-à-dire la formation d’une idée consciente, est de mieux en mieux décrit et compris par les sciences cognitives. Il comporte la perception, qui est une subjectivisation « ascendante » du réel, et l’anticipation, qui est une réalisation « descendante » du subjectif. L’interaction analogique de ces deux « mouvements » inconscients s’arrête quand la différence entre perçu et anticipé devient négligeable, quand perçu et anticipé « collent » bien ensemble : Surgit alors, après quelques dixièmes de seconde, l’idée consciente de la chose en question. La connaissance est donc une « reconnaissance », pertinente et sensée (S. Dehaene, « Le Code de la Conscience », 2014).

            L’absurde cognitif correspond à ce qui n’est pas reconnu, et n’a donc pas de sens, quand l’anticipé et le perçu ne « collent » pas. La schizophrénie, ce trouble de l’accès à la conscience, en serait une illustration radicale : Le schizophrène se ferait une idée contradictoire de la réalité, le monde lui apparaîtrait absurde, ce qui provoquerait incohérences et hallucinations (S. Dehaene).

 

Absurde existentiel

 

            À côté de la littérature (Beckett, Ionesco) et de l’humour (Devos), l’absurde existentiel occupe une place centrale chez Sartre et Camus : Le monde et l’existence sont « étranges », dénués de sens, car entièrement contingents et radicalement incompréhensibles. La prise de conscience que « tout est gratuit » provoque un sentiment d’angoisse, jusqu’à la « nausée ».

            Le problème de Camus est que sa perception et son anticipation de la réalité se contredisent : L’ombre de la mort, de l’irrationnel et du mal, en particulier la souffrance des enfants, déçoit pleinement son attente métaphysique, désireuse de lumière vitale, morale et rationnelle. Sans doute pour des raisons complexes, tenant à ses « prédispositions » génétiques et à toute son expérience personnelle, sa « vision du monde » ne « colle » pas avec elle-même, l’idée qu’il se fait de l’existence est contradictoire. Or Camus refuse de fuir ce ressenti absurde dans la foi ou le suicide, et ne trouve de refuge que dans l’incohérence de Sisyphe et l’hallucination de la Révolte. En somme, l’absurde camusien est une sorte de « folie douce » existentielle.

 

            Ainsi, l’absurde, dans ses différents aspects logique, cognitif ou existentiel, a un trait commun, qui le caractérise essentiellement : Il est une contradiction entre soi et soi-même.

 

Patrice

 

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La Relation

26 novembre 2014

 

 

Relation ontologique

 

            Dans le cadre de la philosophie de l’être, la relation est conçue comme ce qui relie les êtres, choses ou personnes. Mais en quoi consiste-t-elle exactement ? Deux grandes réponses ont été tentées :

            Pour Aristote, la relation est la manière d’être « relative » du réel, quand celui-ci est pensé en relation, en termes de dépendance ou de rapport, sans concerner la substance, par définition absolue. La relation est dans les choses, elle « dérive de la nature des choses » (Montesquieu) ; c’est une « catégorie » objective de l’être, déclinée en relations d’identité, causalité, succession, filiation, etc…

            Pour Kant, la relation est la manière relationnelle de penser le phénomène (réel apparent) ; car il n’y a pas de sens à parler de relation à propos du noumène (réel en soi). La relation est dans la pensée ; c’est une « catégorie » subjective universelle, comportant trois types de relation (substance/accidents, cause/effet, action réciproque).

            Ces définitions, hélas, ne sont guère que des tautologies : En bref, disent-elles, la relation, c’est du réel en relation. Elles ne disent rien sur ce en quoi peut bien consister la relation en soi.

 

Relationnisme

 

            Dans la conception relationniste, la relation n’est ni une manière d’être, ni une manière de penser, mais représente le réel lui-même, constitue la seule réalité. La conception « ontiste » d’être absolu, de substance ou de chose en soi, est une intuition erronée, du même type que la terre immobile : Cet « artefact » cérébral et mental, lié à « l’objetisation »  du réel, a pourtant été sélectionné au cours de l’Évolution, car il représente un avantage pour la rencontre spatio-temporelle, nécessaire à la survie, « d’objets » comme les aliments ou les partenaires sexuels.

            Pour le structuralisme scientifique d’Henri Poincaré, la relation représente le seul objet de connaissance, et l’Espace n’est constitué que de relations. Aujourd’hui, on retrouve le relationnisme à la frontière de ce que la science sait dire de mieux sur le réel : Dans le cadre de son interprétation relationnelle de la Mécanique Quantique, Carlo Rovelli affirme que « le monde n’est pas une collection d’objets, mais un ensemble de relations ».

            Ainsi, il n’existerait que de la relation, tout serait « champ de relations » : Non seulement la matière, inerte et vivante, mais aussi l’humain, dans toutes ses dimensions biologiques, psychologiques et sociales.

 

Puissance en action

 

Du point de vue relationniste, la définition suivante peut alors être proposée sans tautologie : La relation est la puissance en action, c’est-à-dire le « travail », par analogie avec la mécanique ; elle se traduit par le changement, le mouvement, toute variation effectuée de façon contrainte, et aléatoire à la fois (« déterminisme opportuniste »).

La puissance est une effective capacité d’action, et non pas une pure virtualité ou une simple possibilité, qui se décline dans tous les domaines du réel : Les axiomes et les postulats en mathématiques, l’énergie et la force en physique, les ressources corporelles et mentales chez l’humain, les pouvoirs d’influence et d’autorité dans la société. Alors, ces capacités agissantes constituent respectivement, par exemple, les relations algébriques ou géométriques, les relations mécaniques ou chimiques, les relations de conscience ou interpersonnelles, les relations du travail ou internationales.

La perception des relations dépend de la « sensibilité » de l’observateur, selon l’échelle spatio-temporelle et le niveau d’énergie : L’observation du ciel à l’œil nu ne permet de percevoir que peu de relations ; en revanche, celle des particules avec le LHC permet de percevoir le boson de Higgs ; et l’étude de l’organisation d’entreprise met en évidence les relations du travail (contrats, hiérarchie).

Dans ces conditions, l’importance de la relation est totale, car elle représente tout l’objet de la connaissance, et le champ entier de l’existence, où se déploient les relations du faire et de l’aimer.

 

Patrice

 

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En quoi le silence est-il divin ?

 

Nous avions traité le thème du silence à plusieurs reprises au cours des années précédentes:

Le silence -  Le silence ne dit-il rien ?- La place du silence dans le discours philosophique - Le silence vaut-il acceptation?-

C’est dire si ce mot silence, qui cesse d’exister dès qu’on le prononce, nous a fait parler.

Et ceci, bien que, comme disait Coluche : «De tous ceux qui n’ont rien à dire, les plus agréables sont ceux qui se taisent."

 

Alors, en quoi le silence est-il divin ?

DIVIN - Est divin ce qui a un rapport à la divinité, qui en provient ou s’y réfère, quelle que soit cette divinité, Dieu ou des dieux, donc ce qui fait allusion à quelque chose de suprahumain, et par extension, ce qui est, comme un dieu, parfait, sublime, exceptionnel.

Alors, par extension, est divin cette perfection, cette excellence qui émerveille, digne de Dieu ou des dieux, à quoi s'ajoute le sentiment de quelque chose de mystérieux, d'extraordinaire, de prodigieux, de miraculeux, par opposition au caractère rationnel et naturel que l'on attache à ce que l'on connaît, à l’imperfection de ce qui est humain.

 

SILENCE - Le silence peut être l'absence de sons, de bruits ou de paroles, mais aussi de sens. Dans ce cas, le silence est ce qui nous permet de construire le sens, tout du moins le sens que nous lui prêtons.

Lao-Tseu enseigne: « l’argile est employée à façonner les vases, mais c’est du vide interne que dépend leur usage.

Il n’est chambre ou ne soient percées portes et fenêtres car c’est le vide encore qui permet de l’habitat. L’être à des aptitudes que le non être emploie ».

Ce que je traduis par : nous et le réel, avons des aptitudes à permettre que ce qui n’est pas (le divin, la mère nature), peut combler le manque, l’absence.

En ce sens, le silence est divin, parce qu’il ouvre à cette caractéristique du divin qui est ce qui se ressent au-delà du réel, des habitudes, des acquis culturels, des savoirs et permet de combler les vides du connu et du sensé.

Le silence est inhumain, mais il ME parle : Saint-Exupéry - J'ai toujours aimé le désert. On s'assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n'entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence. Ce qui embellit le désert, dit le petit prince, c'est qu'il cache un puits quelque part ».

Et si « L'absurde naît de cette confrontation entre l'appel humain et le silence déraisonnable du monde » comme l’écrit Albert Camus, il a pour avantage d’ouvrir à la réflexion.
 

Comme nous l’a dit Jean Luc Graff dans son texte sur le silence que l’on trouve sur notre site

(www.philousophe.com): « Le monde n’exprime rien et son seul message se résume à un silence métaphysique. …. Pascal, peinait à se situer dans ce vaste univers : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ». Rien ne justifie notre présence à cet endroit et à ce moment…Ce silence provient du fait qu’il n’y a rien à communiquer qui puisse faire sens pour l‘homme. Le monde se contente d’être et se moque bien de savoir si cela cause une interrogation ou une angoisse à l’homme

Ce silence, de quoi peut-il être la traduction ? De rien qui soit humain, puisque l’homme a besoin de la parole pour s’exprimer, pour être.

La matière peut émettre des grondements, des bruits divers, qui, tout comme le silence, sont inexpressifs. […] Pour les mystiques comme Pascal, c’est parce que le monde est silencieux qu’ils l’interrogent sans cesse. Œuvre d’un dieu, ils veulent que le monde leur dévoile les desseins de leur divinité. Mais seul le silence répond à leurs supplications ; le divin, à supposer qu’il ait une existence, ne peut rien dire, puisque, comme l’a suggéré le très mécréant Sartre, c’est à l’homme de trouver son