LES COUPS DE GUEULE

 

Si vous souhaitez pousser un « coup de gueule » à propos d’événements, d’attitudes, de lectures, ayant au moins un rapport vague avec une position philosophique, ou répondre à un coup de gueule paru dans cette rubrique, écrivez moi : claussbernard@yahoo.fr

 

 

-Albert Camus, vous avez dit absurde ?

-Méfiez-vous en lisant le philosophe Peter Sloterdjck

-La promesse des 70 vierges

-Poètes du café-philo, je vous accuse !!                                     

-Relire Hegel   

-Struthof-Natzweiler, dire l’indicible par le témoignage ou la fiction ?                                                                        

-Les neurosciences menacent-elles notre liberté?

-Ellul, marxologue ou marxophobe ?      

-Faut-il en finir une bonne fois pour toutes avec la fin du monde ?                                      

-Faut-il en finir une bonne fois pour toutes avec Œdipe ?

-Avec la loi sur l’extension du droit au mariage de personnes de même sexe, et à la filiation de 2013, faut-il revisiter Oedipe et consorts dans la mythologie grecque?

 

Avec la loi sur l’extension du droit au mariage de personnes de même sexe, et à la filiation de 2013,

faut-il revisiter Oedipe et consorts dans la mythologie grecque?

 

Nous avions déjà évoqué la complexité relationnelle de la combinaison à trois, Père-mère-fils que Freud expliquait avec un outillage théorique prétendument scientifique type dix-neuviémiste, adossé à une mythologie incertaine ; il prétendait qu’un Œdipe sommeillait en chacun de nous comme un gouvernement de notre comportement psychique inconscient et profond !!

Nous aurions donc à notre  insu une tendance mentale naturelle à l’inceste et au parricide, nous inclinerions à épouser celle qui nous a mis au monde et à tuer l’auteur de nos jours…..nous  serions voués à être le père et le frère de nos enfants, l’époux et le fils de la femme dont nous sommes nés, et le rival et l’assassin de notre père…..et maman serait vouée à enfanter un époux de son époux et des enfants de son enfant !!

Nous ne pouvions évidemment nous résoudre à admettre ce déterminisme né d’un Œdipe de papier, fictif et imaginaire. Bien sûr, nous aurions dû préciser que le mythe d’Oedipe  était à la fois une surdétermination qui nous embarquait mais aussi une prohibition de l’inceste, l’indication de ce qu’il ne fallait pas faire ! Mais comment prétendre n’être pas ce que l’on ne voulait pas être ?

Car décidément Œdipe est sans complexes qui viendrait encore hanter notre représentation, lui sorti de l’imagination fantasque de Sophocle, d’Euripide et consorts, comme le soulignait déjà le regretté Zoilos. Malheureusement l’extension du droit au mariage, pour les homosexuels, envisagé par la loi de février 2013 et la modification subséquente des règles de la filiation, rendent Oedipe caduc ou du moins nous oblige à des révisions déchirantes.

L’enfant ne serait que le fruit de relations entre un homme et une femme, cela supposait la stricte application d’une loi naturelle ; mais imaginons maintenant une liberté des mœurs dans la Grèce antique, où  Laïos et  Jocaste n’auraient pas frayé qu’avec leurs dissemblables ! A ce seul énoncé l’olympe des Dieux commence à trembler !!

L’homosexualité était comme la mort, elle était bien le domaine exclusif des Dieux, à  moins de ne pas croire du tout, ce qui aurait enlevé tout sens et toute éternité aux choses de la vie ; tout serait devenu une fin en soi !

Ni l’Homme ni la raison, ni la psychanalyse de  l’époque  n’y pouvaient rien ! Et l’impossibilité de la procréation même, rapprochait beaucoup l’homosexualité de la mort ! Le taux de suicide était important chez les jeunes éphèbes que consommaient quelques vieillards aux concepts lubriques dans les jardins, gymnases ou autres académies; il y avait la culpabilité de ne pouvoir s’inscrire dans une filiation, de ne pas offrir des petits-enfants à ses parents, et la désespérance de n’être que le début et la fin d’un processus de vie qui s’achevait avec eux. Des nombreuses traductions des textes grecs des épopées guerrières nous invitent à rechercher en filigrane, l’inclination affective cachée de ses principaux héros.

En premier lieu, Achille était-il réellement le guerrier taciturne au cuir épais, quand il se retirait sous sa tente sous prétexte qu’on lui avait subtilisé la jeune et belle Briséis ?  Il fallut bien s’interroger sur qui  faisait quoi sous les murs de Troie, et sous la tente de surcroît ! Achille avait peut-être trouvé craquant, Hector, avec son beau casque qui brillait, avant de le trucider par devoir et héroïsme ? Sa mère Thétis n’avait-elle pas déjà déguisé Achille en fille afin qu’il ne participât pas à la guerre de Troie ? Peut-être avait-on anéanti sa moitié de cœur ou d’orange en la personne de Patrocle qu’il en demeura inconsolable, son cœur de midinette ne laissant que tardivement son courage vengeur s’exprimer ?

En second lieu, Jocaste ne se serait-elle pas amourachée des hanches et des seins de l’Antiope ou du déshabillé de Phèdre pourtant deuxième épouse de Thésée! Le temps était long des absences des hommes en raison des guerres interminables entre cités concurrentes, ces dames offraient leurs charmes à d’autres dames et parfois à leur gendre ainsi que le fit Phèdre avec Hippolyte fils de son mari Thésée et d’Antiope, souvenons-nous des vers célèbres de Racine :

 A la cour brillante et sonore

 Il est vrai que j’ai peu vécu

 Mais je doute qu’un fils honore

 Son père en le faisant cocu

  Sur quoi faisant sa révérence

 Les bras en anse de panier

Il laisse la dame plus rance

Que du beurre de l’an dernier !

En troisième lieu, Laïos n’aurait-il pas craqué pour Créon, Minos ou Agamemnon ! Il avait déjà été exilé par ses proches parents qui désiraient conserver le trône de Thèbes, peut-être était-ce pour homosexualité ? Laïos fit retour pour épouser Jocaste mais comme il ne pouvait avoir d’enfant, en raison certainement d’un manque d’ardeur à l’ouvrage, il demanda conseil à l’oracle de Delphes, la pythie lui recommanda de ne pas avoir de progéniture car l’enfant qui serait engendré le tuerait et causerait un grand malheur à toute sa race. La légende dit que Laïos abandonna tout espoir d’avoir un descendant, et pour cause,  mais que Jocaste l’enivra, coucha avec lui puis tomba enceinte !! Quel miracle alors que rien ne pouvait apparemment naître de leur lit ? Le couple n’était-il que faussement infécond ? Y eut-il une Grossesse Pour Autrui, une Procréation Médicalement Assistée, un accord de coparentalité ?

En quatrième lieu, l’inappétence ou l’incompétence de Laïos ne furent pas transmises à Œdipe qui  engrossa  sa mère Jocaste et eut Antigone, Ismène, Polynice et Etéocle, sa mère dut être à sa convenance pour qu’il se reproduisit autant ! Mais sa mère se pendit lorsqu’elle apprit le secret de l’identité de son fils, Œdipe la déshabilla une dernière fois afin de prendre les agrafes du vêtement et de s’en crever les yeux !

L’époque n’avait pas encore inventé l’immaculée conception, et chaque effet devait bien avoir une cause notamment dans ce domaine obstétrical.

Néanmoins l’Egypte antique nous avait déjà habitués à des enfantements étranges entre Isis et son frère Osiris ! Ce dernier démembré en 14 morceaux par son frère fut reconstitué par sa sœur  à l’exception du sexe qui fut absorbé par un poisson ; sous la forme d’un oiseau, Isis se posa sur le corps de son époux et le féconda et c’est ainsi  que naîtra Horus ! Comment la loi pourrait-elle envisager ce cas d’espèce de reproduction, un père, une mère et un petit oiseau ?

Zeus s’était bien métamorphosé en coucou afin de trouver refuge dans les bras d’Héra qui prit pitié pour ce pauvre « petit oiseau » et le cacha sous sa robe, si bien que Zeus reprit sa véritable apparence et consomma l’amour avec sa protectrice !

 Il faut vous dire que Zeus en son genre eut un rôle essentiel dans le don de sperme, ne reculant devant aucun stratagème pour engrosser ses maîtresses et créer des pères putatifs ! Il se métamorphosa en taureau pour séduire Europe qui devint l’Io des mots croisés ; il se présenta à Leda sous la forme d’un cygne, puis à Danaë comme une pluie d’or,  à Antiope comme un satyre et enleva le jeune éphèbe Ganymède en se transformant en aigle et le transportant sur le mont Olympe ! Telle était sa destinée d’offrir au monde grec les riches fruits de ses compétences séminales ! Il s’unit à Métis, Thémis, Mnémosyne, Déméter, Léto et autres nymphes et héroïnes, il était le mâle dominant de son temps avec le privilège exclusif de reproduction, et père des grandes lignées aristocratiques dont d’aucuns se recommandaient avec une singulière fierté.

En dépit de ces écarts on s’en tenait au processus naturel d’apparence, un homme, une femme, un enfant.  En recherchant une nouvelle frontière de l’égalité en 2013, on va transgresser un tabou qui veut qu’un enfant n’ait pas plus de deux parents, et qu’il ne se construit bien que dans l’altérité des deux genres !

Cependant me direz-vous, Egée crût avoir engendré avec Aethra sans savoir que cette dernière avait reçu la visite de Poséidon peu avant, si bien que le fils qui naîtrait, Thésée, aurait deux pères et une origine divine !

Me direz-vous aussi, Jésus avait bien deux pères, Joseph et Dieu en personne, on ne connaissait  pas le statut du père Joseph, était-il le père terrestre adoptif, un homme de paille qui installa sa parturiente sur la même matière, ou avait-il procuration de Dieu ? Sur les tableaux sacrés, son corps semblait être  ici mais sa tête ailleurs, Il était présent matériellement mais pas très spirituellement, ni en intention de donner la vie par un vigoureux coup de rein, ni en étonnement devant sa femme demeurée vierge et grosse à la fois !

En tout cas il n’intégrait pas la part masculine de l’altérité de son genre, et de fait il semblait n’agir que sur injonction, injonction de qui ? « Tu emmèneras accoucher ta femme dans une mangeoire, puis tu la mettras sur un âne et tu te rendras au désert… » ; ça ressemblait à quoi ça ? Etait-ce  digne de la condition féminine ? Etait-ce la manifestation d’une volonté paternelle affirmée  et bien dans son sexe et son genre ?

Et Joseph aurait-il totalisé plus de 20.000  trimestres pour sa pension, qu’il n’aurait jamais pu  justifier de bonification pour enfant à charge !

De plus  il existe bien des Pères supérieurs ou des Mères supérieures dans les couvents, qui s’arrogent une parentalité multiple sans enfantement avoué à la clé ! Le modèle d’un père, d’une mère et d’un enfant n’est donc plus un horizon indépassable ! Mais avouons que cela va compliquer énormément les choses comme nous l’allons voir sous le prisme de la  mythologie grecque.

On peut sans peine imaginer la perplexité des secrétaires chargés de la rédaction des oracles! La Pythie de Delphes ou Apollon lui-même s’arracherait les cheveux dans la rédaction de ces sentences pertinentes qui devaient dire les origines et l’avenir probable subséquent ! Dans quelle ville irait Oedipe à la recherche de ses antécédents ? A Thèbes, Corinthe, Epidaure ? Et vers quels pères ou  mères pluriels le diriger, si tant est qu’il fut le produit d’une Gestation Pour Autrui, d’une Procréation Médicalement Assistée, d’une coparentalité avec un Dieu, Zeus pour ne pas le nommer, et qu’il faudrait bien identifier derrière ses apparitions fécondes en taureau, cygne ou autres !

De plus il ne s’agissait que d’une approche irrationnelle trouvant son origine dans les convulsions d’une prêtresse ou d’un prêtre sous l’effet de fumigations sulfureuses ! Œdipe aurait pu se rendre chez l’anté-psychanalyste Antiphon (3) qui appliquait une thérapie verbale censée soulager la douleur, par  l’interprétation rationnelle des rêves où trouver de quoi soigner la souffrance  née de l’incertitude de la ligne généalogique. Encore fallut-il établir des conjectures d’un homme doué de bon sens dans la perception de la logique de causalité gouvernant  une situation inextricable !

Œdipe devait épouser sa mère par décret divin, mais au bal des prétendantes il y aurait eu pléthore de femmes, mère biologique, mère porteuse, mères apparentes de familles recomposées, au bas mot  quatre ou cinq femelles à lorgner sur la couche d’Œdipe pour y consommer des noces troubles sous l’œil de divinités goguenardes !

Parallèlement, l’injonction du meurtre du père par Œdipe aurait donné lieu à un véritable génocide, des charrettes entières de géniteurs apparents ou réels avec toutes les erreurs potentielles à la clé !

En ces temps-là on n’en restait pas au plan symbolique, et tuer le père pour épouser la mère certes, mais il y fallait un plan soigneusement prémédité avec des critères de choix et toute une armée de sbires afin d’exécuter ces massives basses œuvres.

La divine providence n’avait toujours pas donné le papa Freud, tout juste le méconnu précurseur Antiphon, qui n’avait pas encore établi le nom du père ni les non-du-p-errent comme dirait ultérieurement Lacan!!!

Tuer le père pour épouser la mère, mais avec deux pères lequel choisir ? Fabriquer symboliquement une sous-maman, prendre le père dominé pour maman et l’épouser après avoir castré ce papa dominé, ou lui avoir coupé les attributs  afin d’ouvrir la voie à l’enfant pour grandir ? Mais dans l’hypothèse de deux mamans convenait-il de greffer symboliquement une paire de testicules à l’une d’elle avant de l’estourbir, elle-lui dorénavant devenu un rival auprès de la femme restée femme et mère? Là était bien le passage obligé, car si deux mamans chatouillaient le zizi du petit garçon mais qu’il n’y ait pas eu de grand zizi du grand méchant père à couper pour le petit garçon, on ne donnait pas cher de sa destinée ?

L’homo-parenté apparaissait comme un déni de la nature, un déni du réel, un déni de la loi divine qui inscrivaient le petit Oedipe dans une illusion biographique en lui faisant croire qu’il était né d’un couple de même sexe,  Laïos et Polybos ou Jocaste et Méropée, alors même que ceux qui l’élevèrent lui en dirent l’impossibilité ; l’enfant se forgeait des scènes d’intimité entre ses parents dans la chambre du fond, des représentations symboliques équivoques et peu fondatrices; Oedipe se poserait en permanence des questions sans réponses, l’écart entre ce qu’il imaginait et ce qu’il symbolisait laissait place à un jugement d’existence, il se passait quelque chose ici  qui lui échappait, mais par rapport à quoi il devait quand même se situer, une faille psychologique se creusait dans sa tête bientôt sans yeux qui ferait les choux gras d’Antiphon.

Une analyse historique et mythologique poussée nous a conduit à envisager les hypothèses possibles d’homoparentalité  dans la filiation d’Œdipe, une traçabilité des chairs pour ainsi dire :

. Œdipe fut bien le fils de Laïos et de Jocaste, mais Laïos devenu homosexuel se mit en ménage avec Polybos et éleva l’enfant en garde partagée avec le couple formé par Jocaste et Méropée, ancienne femme de Polybos (1).

. Œdipe fruit des œuvres de Zeus, fut adopté par Laïos et Polybos, Laïos obtenant seul l’agrément d’adoption comme célibataire auprès des services compétents de Corinthe. Oedipe avait également deux mères, Jocaste et Méropée.

. Œdipe fut le fruit d’une coparentalité ; Jocaste passa un accord de coparentalité avec Polybos,  l’enfant Oedipe naquit après une insémination à la tripe de mouton et à la seringue artisanale à la maison, Jocaste et Polybos prenant la décision de ne pas vivre ensemble, Jocaste la femme  se mettant en ménage avec Méropée et Polybos l’homme, avec Laïos.

. Jocaste eut recours à la Procréation Médicalement Assistée sur l’Olympe où elle se rendit lors des troisièmes calendes grecques ; l’insémination artificielle par un tiers donneur en cette terre étrangère était pratiquée directement par Zeus, garant des lignages. Jocaste qui s’est fait inséminée fut reconnue comme la mère d’Oedipe selon les usages en cours à l’époque.

. Laïos en ménage avec Polybos fit appel à une mère porteuse, en l’occurrence l’Antiope aux hanches larges et qui aimait les satyres ; Œdipe fut en quelque sorte le fils sodomique de ses deux pères par une stupéfiante biologie de l’Histoire ou de la mythologie; on ne sait qui de Laïos ou de Polybos donna son sperme et fut réputé comme le père, il se murmure que Zeus en personne aurait couvert l’Antiope.  

Genre Gestation Pour Autrui n’oublions pas aussi la célèbre vache en bois de Dédale, à l’intérieur de laquelle se glissa Pasiphaé pour s’unir au taureau de Poséidon et mettre ensuite au monde le Minotaure ! L’Histoire n’a pas retenu celle qui avait un ventre de bois infécond, ni qui était la mère porteuse pour l’autre ! Mais il convient de porter au crédit de Pasiphaé que Poséidon lui-même la fit tomber amoureuse du taureau afin qu’elle engendrât le Minotaure !!

Comme nous l’avons vu, des familles recomposées et les foyers abritant des enfants nés par procréation assistée étaient déjà venus concurrencer le modèle familial traditionnel dans la Grèce antique, mêlant les Dieux et les Hommes.

Laïos infécond dont l’épouse Jocaste s’était fait inséminer  par un tiers donneur fut reconnu comme le seul père d’Oedipe et s’y engagea sur les tablettes d’argile déposées auprès des tabellions après qu’il en fut fait table rase; alors même qu’il n’y avait pas de lien de sang avec cet enfant ! 

Tout fut ainsi bouleversé pour ces Grecs héritiers d’un modèle familial de filiation selon lequel le géniteur,  le parent symbolique selon la filiation,  et celui qui éduquait l’enfant, étaient une seule et même personne ; les exceptions liées à Zeus n’étaient que substitutives et honorifiques.

Ces grecs du VII ème siècle avant J-C devaient entériner désormais ces différents aspects de la parentalité assez souvent dispersés sur plusieurs têtes même si on niait l’existence du tiers donneur lorsqu’il ne s’agissait pas de Zeus; imaginer que l’enfant eut deux pères ou deux mères s’avéra finalement moins choquant si l’on admettait que l’on pouvait dorénavant être parent de plusieurs façons, en procréant, en adoptant ou en engendrant après avoir recouru à la Procréation Médicalement Assistée  ou à la Gestation Pour Autrui (Dieu comme tiers donneur ou porteur en général).

La société grecque parvint à des généalogies compliquées, mais les enfants auraient le droit de connaître leurs origines sans passer par les Pythies; introduisirent-ils une confusion dangereuse en perdant de vue les repères naturels de la procréation, ou évitèrent-ils la consultation de ces monstres à corps de lion ailé et à tête de femme, ces Sphinx qui posaient ou répondaient aux énigmes de la vie?

Il semble pour le moins surprenant que le mythe d’Oedipe n’ait pas été actualisé en fonction de ces formidables bouleversements, ni dans les œuvres d’Euripide, ou  de Sophocle, ni dans les commentaires de Zoïlos (4) ! Encore plus surprenant que Sigmund Freud ait basé ses théories sur une mythologie obsolète !

Ainsi en ces temps préchrétiens, le mariage n’était plus une alliance entre deux lignages mais entre deux personnes, ce qui constitua une révolution sans précédent si l’on tient compte de la place des grandes familles comme les Atrides ou les Labdacides (5); la nouvelle approche autorisait des alliances où il serait impossible de se reproduire et de constituer des lignages purs et homogènes sous l’égide de Zeus, éloignant ainsi la société humaine du règne animal!

Paradoxalement le lien du sang cédait le pas au lien social apparent, on transformait la présomption de paternité en présomption de parentalité, la filiation ne reposerait plus sur les liens du sang présumés mais sur le comportement du parent ou du conjoint concerné. N’en allait-il pas ainsi dans la nature, où des oies couvaient et élevaient des poussins et se comportaient en mère-poule à leur égard ?

Des voix autorisées dans les études hellénistiques attribuèrent le déclin de la Grèce antique à cette indifférenciation des humains décrétée par la loi objective des Hommes au lieu de laisser faire les tabous,  les mythes et les injonctions divines! Ces voix péjorèrent, les mariages entre personnes du même sexe,  les procédures d’adoption étendues, la Procréation Médicalement Assistée, émanât-elle de Zeus lui-même, et les mères porteuses !

A leurs yeux les législateurs grecs de la Polis ne furent que les incubateurs des dérives de leur temps, ils ne firent que mettre au jour ce qui somnolait dans le souterrain caché des coeurs, ces sentiments d’angoisse apocalyptique, de peur invisible et inconsciente que l’on veut tout à la fois éloigner et installer dans notre quotidien par une fascination morbide d’Hommes privés du soutien des dieux !!

Nous nous affolons des dérives des modes de procréation que génèrera la nouvelle loi de 2013 sur le mariage homosexuel et les nouvelles règles de filiation, mais nous sommes loin encore de l’inventivité des Grecs classiques, qu’on en juge :

. Héra aurait engendré Héphaïstos seule, sans homme, car elle était exaspérée des infidélités de Zeus, mais elle enfanta un enfant boiteux. Quelles règles devrons-nous appliquer pour cette manifestation de parthénogénèse féminine, sont-elles déjà sur les tablettes d’une commission des lois ad hoc ?

. A la parthénogénèse féminine déjà surprenante nous devons signaler l’époustouflante parthénogénèse masculine de Zeus qui déchira sa cuisse afin d’y mettre l’embryon qu’il avait conçu avec Séléné, et prouesse, il l’y garda jusqu’à la naissance de celui qui devait devenir Dionysos ! Dans le même ordre d’idée, Athéna naquit toute armée de la tête de Zeus alors qu’Héphaïstos lui eut fendu le crâne pour faire naître la déesse. Il n’est pas étonnant qu’Athéna ainsi privée de mère se tînt à l’écart de la couche de l’hyménée et resta indifférente au désir de l’amour et conserva éternellement sa virginité !

. Nous nous devons de signaler qu’Héra était à la fois la compagne officielle de Zeus et sa sœur ! Osiris et Isis avaient donc fait école semble-t-il ! Mais Hélios n’avait-il pas déjà pris sa sœur comme épouse, la belle Séléné ! Devons-nous nous plier à la prohibition de l’inceste par le seul effet du tabou ou devons-nous légiférer afin d’interdire cette pratique ou d’établir un PACS civil entre frères et sœurs et des règles de filiation idoines?

  . Poséidon se métamorphosa en étalon pour couvrir la pauvre Déméter qui s’était elle-même transformée en jument afin d’échapper à l’accouplement, mais elle dut se résoudre à mettre au monde le cheval Arion ; Poséidon n’hésita pas non plus à s’unir à Méduse afin d’engendrer Pégase, le cheval ailé !! Le dieu Borée ne se gêna pas lui non plus qui se transforma en étalon afin de couvrir les juments d’Erichthonios de Troie! Quelle règle était appliquée à l’époque, devons-nous en prévoir  le PACS zoophile ?

. Et pour finir, Cronos coupa les organes génitaux d’Ouranos, son père, et les jeta à la mer où ils furent enveloppée d’écume blanche d’où sortit Aphrodite! Devons-nous envisager ce type de conception sous X….., où une jeune femme tomberait enceinte du seul effet d’un bain rafraîchissant et roboratif au Baggersee ou à Rimini?

Me direz-vous, ces amours célèbres vont à l’encontre de notre éthique moderne, à moins qu’ils furent uniquement symboliques afin d’attribuer à un être supérieur la naissance de chaque élément naturel, dont l’enfantement et les naissances!

Nous nous inquiétons en outre du sort social et affectif des enfants nés des unions nouvelles et exotiques, mais nous indignons-nous de Cronos qui dévorait ses enfants, adoptant ainsi l’instinct barbare des truies qui dévorent leurs pourceaux lorsqu’elles sont sous-alimentées ? Cela nous apparaît pédagogique et nous le considérons simplement comme l’acte inverse de l’engendrement, le désengendrement ultime; tout nous montre que nous devons aller là où est l’amour, vers ce qui est bon pour les enfants, et le temps où nous voudrons du bien aux enfants sera bien court par rapport au temps où nous nous emploierons à les neutraliser ou à leur appliquer une violence structurante, violence fondatrice que nous nous autoriserons à exprimer de notre seul désir de concevoir et d’appliquer le bien dans le silence de le cellule familiale, une façon de nous voir nous-même dans le monde.

Nous avons voulu témoigner d’un humble éclairage quant à la loi de février 2013 portant extension du mariage pour les personnes de même sexe hormis les frères et sœurs,  et les dispositions subséquentes pour la filiation. A cette fin nous présentons les mythes d’Œdipe, et autres, sous notre jour, à la lumières de nos découvertes les plus récentes, ce qui ne manquera pas de surprendre les tenants d’une lecture plus classique des mythes grecs qui furent un des fondements de nos humanités. N’oublions pas non plus que la transition vers la Grèce démocratique emprunta le passage qui allait de la mythologie vers la rationalité, et nous devons nous interroger si nous ne sommes pas en train d’effectuer la migration inverse. Mais, tout, montre que nous n’en avons pas fini de départager le féminin et le masculin, nous semblons faire retour vers le mythe de l’Androgyne !

Nous tentons en vain d’apaiser un remords, celui d’avoir vécu en démocratie sans rendre à cette Grèce où nous sommes nés ce qui lui appartient ; l’âme de la Grèce aujourd’hui en faillite est bien devenue l’âme du genre humain, et nous n’en finirons pas de retrouver une sagesse perdue. Mais la Grèce nous rappelle aussi que nous autres Hommes, sommes des animaux qui parlons, nous enivrons, faisons l’amour, savons la mort à en rire et à en pleurer; mais nos racines sont au ciel, Héraclite avait annoncé la puissance du Logos autorisant les dieux et les Hommes à vivre la vie des uns et des autres………le Logos s’est fait chair, ne s’agit-il pas d’une transfiguration ? En tout cas le Christ, messie, n’est pas venu pour abolir le testament helléniste, mais pour l’accomplir en combinant le culte bacchique de l’ivresse sainte et le culte apollonien de la contemplation acétique ; quelle que fut notre filiation parmi toutes les hypothèses évoquées dans notre exposé, partons cet été en Grèce voir Aphrodite sortir du bain, elle viendra se lover contre nous, la tête contre notre épaule, pour attendre elle aussi le cortège des anges, le Dernier jour, l’Apocalypse de toutes choses, c’est-à-dire leur délivrance.

 

Gérard C…. Strasbourg, février 2O13.

 

(1) Laïos et Jocaste, roi et reine de Thèbes parents présumés d’Oedipe.

(2) Polybos et Méropée, roi et reine de Corynthe qui recueillirent Oedip abandonné.

(3) Antiphon : Philosophe grec d’Athènes au temps de Platon mais appartenant à l’école sophiste. Partisan du verbe guérisseur, il inventa en quelque sorte la psychanalyse payante dans son cabinet de l’agora de Corinthe ; il appliquait une thérapie verbale censée soulager la  douleur ; il traduisait par là sa conception matérialiste de l’âme et de la parole comme une circulation d’atomes sur lesquels on pouvait donc agir. Il pensait que dans l’interprétation rationnelle des rêves on pouvait trouver de quoi soigner la douleur de l’autre, en établissant des conjectures d’un homme doué de bon sens dans la perception de la logique de causalité, en cela il était un hédoniste qui voulait réaliser le bonheur en supprimant la souffrance.

(4) Sophocle, Euripide, écrivains grecs qui ont repris le mythe d’Œdipe, mais l’écrivain Zoilos moquait et ridiculisait ces croyances.

(5) Atrides, famille d’Agamemnon ; Labdacides, famille de Labdacos de Thèbes dont ressortissait Laïos.

Gérard

 

 

Faut-il en finir une bonne fois pour toutes avec la fin du monde ?

 

Il n’est grand empire sur notre vaste terre qui ne trouve sa fin, quand son heure est venue disait Sébastien Brant ! Où nous mènera sa nef des fous comme une arche de Noé surmontée d’une voile et d’un gouvernail à la manière d’un Armageddon moderne, vers un sanctuaire où les saints seront sans visage ? Mais pour se diriger il conviendra de tenir compte du positionnement planétaire, la planète Nibiru s’alignera avec les autres planètes du système solaire le 21 décembre 2012.

Mais que font donc les millénaristes, leur silence est effrayant ? Ont-ils enfin percé en eux le ridicule du prophète? Que font donc les Raéliens, les Paco Rabane et autres doctrinaires de la fin ? Et l’Eglise qui se dit le fruit des entrailles de la vierge Marie, ne lui reste-t-il de ces entrailles que des viscères dans lesquelles elle pourrait entrevoir notre avenir, pâle figure qui me décourage de me donner encore la peine de nier Dieu, ce qui était pourtant le beau, seul et dernier scandale après la mort.

Cela nous plait bien de nous créer de fausses frayeurs, de nous raconter des histoires qui nous font trembler, cela fait monter l’adrénaline avant que nous retombions dans un bienheureux état de sérénité pour cette année 2013, ce treize qui porte bonheur. Etrangement on n’envisage pas son propre anéantissement, nous nous installons plutôt à la place du spectateur et donc du survivant, et tous nos ennemis auront péri dans cette catastrophe ; Le problème est que nous sommes une multitude de petits « moi » en position de victoire d’après la catastrophe, avec la délicieuse sensation d’avoir maîtrisé la vie et la mort. Quel sera le premier jour après vous ?

Nous avons certainement tous un deuil à la suite duquel notre existence n’aurait plus de sens, et dès lors nous ne pourrions plus nous intéresser à ce qui nous entoure, tout n’aurait plus d’attrait et serait étrangement inquiétant et vide, comme anesthésiés nous souhaitons en finir mais pas seuls, de préférence avec le monde entier. Nous n’aurions pas d’autres moyens d’exprimer notre peur dans cette époque de transition, cette période de changement, cette ère qui va s’achever, alors on délaisse le drame individuel, pour une tragédie planétaire plus rassurante car nous n’y serions pas seuls. Notre fibre paranoïaque vibre, nous savons que quelque part oeuvrent les meneurs du jeu, les vrais maîtres du monde, les animateurs d’un complot planétaire ; Et si nous étions de ces maîtres du monde, de ces initiés capables de maîtriser la marche du monde, nous aurions ce plaisir narcissique des initiés, de détenir une vérité cachée au plus grand nombre. Pouvoir suprême, nous ne savons rien de nos origines mais aurions la capacité peu partagée d’en savoir la date et les modalités de la fin.

Nous croyions que les superstitions avaient vécu, mais nous savons à la manière de Paul Valéry que les vieux fantasmes religieux ont pris la précision rationnelle d’une prédiction genre Hiroshima ou Fukushima, nous sommes passés de la prophétie à l’expertise, nous sommes devenus les égaux de dieu et lui avons volé le feu pour nous autodétruire quand on le voudra. Nous vivons une crise du temps, jusqu’à il y a peu nous vivions l’expérience d’un temps cyclique ou linéaire, puis nous sommes passés au temps chronique ; nous ne nous attachons plus à traiter les problèmes avec une efficacité dans le temps, nous préférons avoir la crise permanente et comme un actuaire prévoir la posologie à vie !

Nous avions pris l’habitude de connaître des crises qui nous ramenaient à un genre de temps zéro qui augurait d’un changement et d’un renouveau ; Actuellement nous ne sommes plus que prospectifs et interdisons les situations nouvelles, nous avons un monde sans crise à attendre, c’est-à-dire un monde en crise chronique. Nous employons une stratégie de l’évitement en sortant du temps, un événement n’est plus l’aube d’une situation nouvelle mais il doit être digéré immédiatement pour ne pas créer de temps zéro, nous ne voulons plus de ces petits temps zéros, pour leur préférer un grand temps zéro qui sera plus grave.

Et pourtant qu’il est bon de réécrire en permanence le rituel actualisé de la chute, c’est même de nouveau approcher la naissance, même si nous sommes dans l’automne de notre vie. Nous sommes ainsi au cœur du mystère de la vie et de la mort, et soudain un temps de plus en plus neuf afflue sans cesse en direct des origines et cela autant de fois qu’on veut le vivre, à condition pour nous de retraverser la détresse originaire !! Vraiment une étrange instance où le néant appelle le vivant, toute métamorphose suppose un reconditionnement à zéro, sous réserve d’en accepter la dépression miraculeuse. Ainsi la chenille accepte de se dissoudre pour que de cette soupe primordiale naisse le papillon qui ne conservera aucun caractère de sa matrice originaire, et c’est ainsi que le monde finit et continue.

Nous sommes revenus au temps de Gilgamesh, de la Mésopotamie, de la Bible et de son contexte de la chute et du rachat, les dieux quelque part ont décidé de noyer les humains au motif qu’ils ne les supportent plus, et un seul survivra à cet apocalypse. Destruction de l’Humanité, voire même de l’univers à laquelle survivront certains justes. Nous sommes revenus au temps cyclique, à la fin d’un monde et non à la fin du monde, car la fin du monde serait en quelque sorte une réparation, Dieu punira et tuera les hommes et ne fera survivre que les méritants, à Bugarach par exemple. Un sentiment s’empare de nous, d’arriver à la fin d’un cycle. Déjà en Alsace nous avons eu Luther, parangon d’une fin du monde prétexte à un renouveau politique et religieux, et certains déviants de s’autoproclamer les empereurs des derniers jours chargés de fonder la nouvelle Jérusalem !!

Et il y aura de quoi l’alimenter en matériel humain cette nouvelle Jérusalem, la société actuelle a placé son cœur à ses marges, sa majorité en périphérie, dans une économie faite pour très peu de gens, ceux qui sont actifs sur le marché en prenant sur les autres. L’état des lieux post-Sarkozy montre que ce monde dont on craint la fin, est fait pour les riches décomplexés, la droite décomplexée, c’est-à-dire sans civilisation, qui affirme que le RSA est de l’assistanat, les Français ne sont pas chez eux ; ça fracture et ça créé des boucs émissaires, ce discours s’insinue dans la relation père-fils et nous n’avons plus l’esprit comme tiers médiateur.

La crise de civilisation qu’on confond avec la fin du monde, c’est lorsque les interprétations traditionnelles ne donnent plus de sens, c’est une crise du paradigme culturel axé sur l’individu naturel, atoma, cette monade qui n’est plus divisible ; la révolution du monde arabe actuel suit le même chemin en mettant en cause l’Oumma qui récusait l’individualité.

Nous y sommes très accrochés à cette phase augustinienne individualiste, fondée sur la rationalité de l’organisation de la vie, de la force métaphysique pour fortifier l’ego avec un besoin de certitude en cherchant son Dieu toujours et jusqu’à l’illusion qu’on l’a trouvé. On croit tout pouvoir contrôler avec Newton, quand on connait tout et jusqu’enfin à la phase de la physique quantique.

La théorie du complot est une conséquence de cet atomo-centrisme, elle nous fait supposer qu’une mafia économique mène le monde.

Retrouvons donc cette démocratie avec son socio-centrisme, et la joie d’aimer l’autre comme il est après notre sortie de l’ego ; mais l’ego est au centre ; on peut ne plus avoir peur de mourir ou peur de la fin du monde, si on sait qu’en Grec le mot mort se dit résurrection, alors qu’en anglais c’est brutalement « death » !

Notre existence est de moins en moins sous l’angle de la « relation », la Grèce est devenue existentielle, et cela est devenu insupportable, le Grec a perdu la possibilité de réaliser, on est exilé de notre propre vie. Les droits de l’homme sont un leurre juridique et ne sont pas la seule base de la démocratie, il existe pourtant encore les catégories morales. La Grèce antique nommait les dieux, et le mystère vient du christianisme, il apporte le fait de communier, la communion père-fils et esprit, ce sont des qualités relationnelles qui n’ont plus trop cours.

Mais vouloir se réincarner et ressusciter, c’est accepter de porter à nouveau le péché originel alourdi d’une dette de 25.000 € par tête nouvelle à assumer pour le compte de nos prédécesseurs !! A la culpabilité d’avoir été incarné et de porter la chair, nous devrions tuer la chair avant la mort, afin de permettre à l’âme de faire l’ange pendant que le corps ferait la bête ! Nous ne trouvons pas que cette épreuve est déjà la fin d’un monde et nous nous faisons peur avec une pseudo fin du monde !!

Un havre nous est désigné pour cette fin du monde, Bugarach comme le Lourdes des mystiques en finitude, et prêts à une tragédie collective façon Temple Solaire, qui est un vortex, une porte vers une autre réalité. Des extraterrestres sont venus ici en d’autres temps et avant de repartir, ont transmis leur savoir aux Sumériens et aux Bugarachiens !! Quand le monde va finir selon la prophétie Maya, un vaisseau viendra chercher les élus ou plutôt les choisis.

Pour oublier que nous vivons la fin d’un monde, nous célébrons la fin du monde en 2012, et nous dansons sous les lampions de l’apocalypse !! Nous voulons vivre la peur majuscule, et tester notre capacité de désespérer pour accepter de tomber indéfiniment dans ce vertige de la fin du monde. Nous lui donnons forme, un astéroïde géant, une pandémie virale, un changement climatique, une guerre nucléaire comme dans les années 1960 mais qui a tendance à revenir des pays émergeants, et enfin le réchauffement climatique qui est un lent suicide collectif paraît-il. Sur le rayon des apocalypses nous avons l’embarras du choix, que nous croyons avoir déjà été enclenché depuis longtemps à l’échelle de l’univers tout entier. Au planétarium de Strasbourg écoutons les pythies nous prévoir une mutation du soleil dans cinq milliards d’années, la géante rouge aura vaporisé les océans de notre planète et nous aura grillés et par compassion de type Hulot, je m’inquiète de ce qu’elle sera au moment où elle refroidira.

La prévision nous vient du Mexique et de ses anciens Mayas, nous serions éligibles à leur almanach. Il faut dire à la décharge de ce pays qu’il a déjà connu la chute d’un astéroïde de 15 kilomètres de diamètre tombé sur le Yucatan il y a 65 millions d’années et entraîna la disparition des dinosaures ; mais ce n’était pas la fin du monde car l’astéroïde n’avait pas éradiqué toute vie sur terre, l’espèce humaine aurait toutes les chances d’en réchapper ; de même une pandémie extrêmement sévère ne pourrait entraîner la fin de l’Humanité, la diversité de nos systèmes immunitaires est telle qu’au moins 1 % de la population résisterait à l’infection !

Quand j’étais au Mexique j’eux connaissance de ce calendrier maya à l’aura mystérieuse qui prévoyait la fin du monde pour ce 21 décembre 2012 !! Et cette année, des cérémonies ont lieu là-bas qui marquent le changement de l’ère Maya à l’issue de 5200 ans, interprété par certains comme une prophétie de la fin du monde. La presqu’île du Yucatan débute les fêtes par des offrandes au dieu Maya de la lune, Ixchel. Le calendrier Maya marque, « 4 ahau 3 kankin », qui correspondrait au 21 décembre de notre calendrier, en fait cela marque dans le calendrier maya la date de la fin d’un grand cycle.

Les Mayas ont connu une grande civilisation, leur écriture était extraordinaire et leur grande civilisation a disparu. En revanche, le «mystère» scientifique était de savoir dans quelle langue parlaient les Mayas et comment déchiffrer les glyphes de leur écriture? Que disent vraiment leurs calendriers sacrés et profanes? Cette prédiction du 21 décembre est une absurdité totale. Si vous prenez le livre de l'Américain Jose Argüelles, «le Facteur maya», publié en 1987, où les Aztèques se réfèrent à quatre fins de cycle, les Mayas à trois seulement. A la fin d'un cycle, un autre commence. Ce n'est pas une fin du monde, mais une fin de cycle. C'est-à-dire que le calendrier va recommencer de zéro, comme pour nous. Nos fins de cycles n'ont pas la même importance ni la même signification. Nous avons des cycles d'une semaine, d'un mois, d'une année, d'un siècle, d'un millénaire, il ne manque plus que des examens de fin de cycle comme des examens de conscience.

Excepté que nos cycles sont alignés sur une durée linéaire: il y a un commencement, une création du monde. On y croit ou non, mais nous fonctionnons dans un système fondé sur l'idée de création, et donc de fin. Alors que les Mayas ont au contraire une pensée parfaitement cyclique au sens où un cycle succède à un autre dans une idée d'infini. Chez les Mayas, vous avez quelques dates qui se réfèrent à des chiffres absolument ahurissants de 98 millions d'années. Pour eux, chaque fin du monde ouvre la porte à une nouvelle création et la fin du monde est une promesse de renouveau, à condition de sacrifier les bonnes victimes.

Nous ne sommes pas dans un processus de création et de destruction mais de remplacement d'un ensemble de divinités ou de pouvoirs par un autre, car les divinités ne sont pas éternelles. Le cycle va se répéter mais avec des variantes. Et on sait qu'à chaque fin de cycle un dieu qui est responsable de l'ordre du monde sera remplacé par un autre dieu qui va reprendre les choses en main et remettre de l'ordre dans le monde, mais son ordre à lui.

Il n'y a donc pas d'explication globale de la chute de l'empire maya mais des explications au cas par cas selon les cités. Ce ne semble pas une disparition brutale et globale diligentée par une force naturelle ou des êtres venus d’ailleurs. Et puis les Mayas se sont trompés, ils ont cru voir arriver des dieux à cheval, et ils n’ont rencontrés que des espagnols qui leur ont offert la fin d’un monde, le leur. Alors parler de fiabilité des prévisions mayas !! Cela ne fait rien, une prévision fausse alimente quand même notre idéologie fin-de-mondiste.

Suicidaires de tous les pays, unissez-vous !! L’avant –garde est aux avant-postes, le dialogue de masse est rodé, et l’ironie christique nous a dotés d’internet de surcroît. Nous avons la technologie, qui est une ruse de la déraison pour tromper l’esprit, la philo-folie ou la folie individuelle sont misse en réseau. Pour tout détruire il faut synchroniser et nous en avons les moyens.

Notre temps est celui des catastrophes, demandez donc à Virilio, le plus urgent pourtant n’est pas d’éviter la fin du monde mais de repenser et de réinvestir le monde de manière nouvelle. Après la fin du monde donc, car elle a déjà eu lieu même si nous ne nous en sommes pas rendu compte !! Dans notre société scientifique, la peur apocalyptique a encore cours, avec cette révélation qu’après ce serait la justice ; ce sentiment demeure, il est lié à la crise économique et écologique, avec la crainte de la disparition de l’homme et de l’écosystème, mais ce n’est plus l’apocalypse c’est réellement une catastrophe !! Il y a deux sens du mot fin du monde, il ne faut pas l’oublier!!

La fin du monde a déjà eu lieu car au 17 et 18ème siècle, la modernité liée à l’effondrement d’un monde ancien sous l’égide de la Providence divine, demandez à Baudelaire qui va nous en parler après; Au 17 ème siècle on avait une vision du monde au sens d’une unité ou d’un cosmos, puis cela a périclité, effondrement des certitudes, Descartes a douté et c’est devenu un rapport inquiet au monde dont on doute, on a inventé des rapports au monde nouveau qui n’est plus géré par dieu, et le progrès est une catégorie de consolation, l’avenir est ouvert et non plus décidé par dieu et sa transcendance. Vivre après la fin du monde, demain sera pire qu’hier, donc il faut inventer autre chose. L’ordre du cosmos s’est effondré au 17 et 18 ème siècle avec la Révolution. Nietzsche a annoncé la morte de dieu avant que ce dernier n’annonce la sienne.

Ne faisons pas la fine bouche sur celle de l’an Mille des millénaristes, le ciel s’était assombri et on avait retiré l’échelle du ciel, un grand vide entoura nos aînés, la foi fut exaltée comme un saut inexplicable vers un Absolu désormais caché ! En voilà une belle fin d’un monde !! Le monde devint le lieu d’un langage intransitif dressé à sa verticale. Des prophètes de rencontre se voulaient des disciples de St Jean, qui à force de chercher le commencement de l’Univers, entrevoyaient sa fin, mais se heurtaient au problème de l’ordre de l’imprévisible, de l’événement, de l’inepte.

Avant, nous avions le héros tragique, avec la nécessité de la catastrophe, utilisée au théâtre, moment d’extrême violence du dénouement. Le monde n’a un commencement que s’il a une fin, pour les Mayas le monde était cyclique et donc pas question de fin du monde, on commençait un nouveau cycle, au contraire avec les religions monothéistes. Un malheur peut s’abattre sur Antigone, c’est le destin et la nécessité ; on parle de fin du monde quand un monde n’est plus le cosmos, alors on trouve des personnages de roman sans transcendance comme Don Quichotte avec Cervantès, le destin n’existe plus, la rencontre de l’individu et du monde n’est plus donnée à l’avance, il faut l’investir même avec du ressentiment contre ce monde qui n’a pas reconnu tel ou tel homme.

Il y a sécularisation du rapport au monde contingent, ce rapport peut être ou ne pas être, ou être différemment, fragilisation du rapport au monde, tel l’entrepreneur ou l’artiste qui tentent de faire s’adapter le monde, le plier à leurs exigences ; l’entrepreneur invente et modifie, il y a instabilité du rapport entre individus avec des changements en permanence, pas d’ordre installé pour cet entrepreneur sans monde ou dans un monde qui est à refaire en permanence.

On doit différencier vie et monde, Anders repense le monde après Hiroshima, le monde peut disparaître, une véritable transformation historique avec un changement de tous les concepts, il ne faut plus transformer le monde mais le préserver ce monde avec l’écologie, et il faut renoncer au progrès moral et politique ; on doit envisager le monde sous l’angle de la catastrophe, et faut préserver le temps, avoir un nouveau rapport au temps ; notre salut commande que les choses survivent, comme les régimes de retraite, on doit réduire les enjeux politiques à de la survie de tout ! La vie veut la vie et elle se survit à elle-même et donc la vie serait une norme en soi mais est-ce une norme politique ?

Si la préservation est une norme, la défense de la vie est de retrouver le cosmos ; si on veut transformer la vie c’est une menace sur la reproduction de la vie, on veut faire de l’immunité avant que le virus arrive, faire une réponse à la menace avant qu’elle n’arrive. L’immunité contre la fin de la vie certes, mais nous sommes ouverts à la transformation. Avec notre volonté de préserver le monde sans plus le transformer, nous pourrions dorénavant nous entretenir facilement avec un prêtre maya, un prêtre égyptien ou grec, car nous voulons que la terre soit et demeure à l’image du cosmos qui la surplombe

Nous devons accepter l’incertitude, il faut accepter la fin du monde, c’est le thème du film « Mélancholia », souvenez-vous, avec l’image de la cabane qui fait « monde » pour se protéger de la fin du Monde. Il ne faut pas grand-chose pour faire un monde. Dans ce film la folle sait que la fin du monde est arrivée et qu’elle peut vivre dans cette cabane magique, c’est-à-dire un monde quand il n’y a plus rien à faire ; souvenez-vous aussi du film « Shame », c’est la monstration de l’absence de monde, le trader qui n’a pas de monde, un appartement sans aspérités, il n’aime pas la nouveauté et il rationalise même l’amour, mais il rencontre une femme en chair et en os et c’est la nouveauté, mais il ne sait pas percevoir l’altérité ; ne pas laisser place à l’indéterminé c’est cela la catastrophe, et l’apocalypse c’est la mort égalitaire au contraire de la mort personnelle de chacun.

Finalement l’apocalypse c’est le combat entre le diable qui est dans le monde, le mal, contre le Messie qui veut advenir. Mais quiconque verrait les avatars descendre du ciel les tirerait comme un vol de cigognes en partance de migration, il ne fait pas bon pour qui apporte la Bonne Nouvelle !!

Souvenons-nous encore du tremblement de terre en Haïti, à ces gens, ce nuage dans le ciel tout à l’heure c’était la poussière de leurs rêves, à ces habitants qui nous ont arraché l’indépendance en 1804 en chantant la Marseillaise. Ils savent écrire pour ne pas paniquer et devenir invisible. Ils n’ont pas su prévenir l’intervention archaïque des dieux, peut-être la faute à leur Vaudou inopérant, et ils se retrouvent nus après la perte du vernis de la civilisation, toute la culture semble disparaître, on doute de la terre après avoir douté du ciel, on se sentait pourtant appartenir au cosmos et plus à une culture. Une leçon pour nous à vouloir réfléchir le cosmos sans plus vouloir transformer notre monde.

Vous avez cru les voir à la télévision, mais vous n’avez pas vu la normalité de leur vie qui échappe aux caméras, une manière bien à eux de faire face au malheur ; ça reste humain cependant malgré le contact de ce malheur indescriptible. La télévision montre l’extérieur mais tentez donc de percevoir l’intérieur, une sobriété réduite à l’essentiel des rapports humains tournés vers l’aide, tous sont parents car le lieu a été éliminé, ils sont en utopie désormais, ce qui compte c’est ce qui est dans le moment, comme une promenade délirante au milieu des corps et de la poussière.

Tout à coup là-bas, personne ne se sentait plus le plus légitime, ni le plus riche. L’argent ne servait plus à rien, mais chanter pour tenir le drame à distance. Le séisme avait tout changé, les fils ont été rompus, le truand sauve des vies, et le moindre passant semble proche. Les survivants sans abri ont redécouvert la nuit avec ses étoiles, nos intellectuels redécouvrent l’art haïtien, la peinture la musique, la littérature ; Malraux avait demandé pourquoi les Haïtiens regardaient Braque et même faisaient du Braque, c’est naturel et c’est la voix du peuple. La peinture primitive sans point de fuite et sans profondeur, mais est-ce que cela seul est vrai ? Un seul plan qui veut entrer en vous et non qui invite le spectateur à entrer dans le tableau. Voilà tout simplement la fin d’un monde où nombre de valeurs sont renversées, les perspectives ont été inversées, et il n’est point besoin de fantasmer une fin du monde artificielle, mercantile pour faire de la tweettérature.

J’appelle maintenant Charles Baudelaire à la rescousse, lui qui prédisait déjà que le monde allait finir. L’art philosophique que nous besognons dans notre café philo, c’est pour faire manifester les choses dans le langage avec les concepts philosophiques, mais avec des éclairages artistiques, n’oublions jamais de penser avec la poésie !

L‘œuvre de Baudelaire, très belle évidemment, a été créée au moment de l’installation du capitalisme, et la poésie à quoi ça sert face au capital qui ne demande qu’à s’accumuler comme un produit de la sueur des autres ? Rilke, Hölderlin, Mandelstam ça jette non? Baudelaire fait une poésie pensante comme un théoricien, pas seulement une poésie oraculaire mais aussi éclairante, à l’épreuve de la vérité comme René Char le résistant. Baudelaire veut une poésie moderne confrontée avec le moderne, dont le mal qu’il nous sert en bouquet de fleurs fait naturellement partie, c’est l’ère de la mécanisation et de la foule. Donc penseur de son temps et créateur, colérique et méchant ; le monde va finir, devenir industriel, le désordre dans la filiation c’est no-poétique et donc ça va finir, c’est l’envers des fleurs du mal.

Pour Walter Benjamin, la poésie est pur langage en référence au texte biblique, toute réalité se manifeste par son essence spirituelle ; le Paradis c’est quand il n’y a pas de séparation entre les choses et le langage. Adieu toute médiation et toute trahison du réel par nos représentations issues du langage!!

Nous avons peut-être cru en cette fin du monde du 21 décembre 2012, nous devrions apprécier le poème par Baudelaire, c’est l’expérience de la finitude que tout texte essaie de nommer. La « passante » n’est pas nommée, « un éclair puis la nuit », il la capte par le regard poétique, comme un peintre, une captation charnelle de ce qui a apparu puis s’est évanoui, mais c’est accepter le réel, finalement même la réalité du sentiment amoureux.

Prédécesseur de Baudelaire était Alan Poe ? Baudelaire, lui, fait irruption, il connait Platon, Pascal, il mélange le style journalistique prosaïque et le style racinien, il veut créer un nouveau classicisme. Baudelaire a de la tenue avec des préceptes à la Marc Aurèle et il est même stoïcien. Baudelaire c’est un événement, on ne peut pas le déduire. Le monde va finir, c’est-à-dire qu’on va vers un monde sans poésie et décadent, mais pour qu’existe un monde il faut de la réalité mais il faut aussi de l’imprévu, pas seulement du déductible, faut de la distance entre la terre et le ciel, quand la poésie n’existera plus et sera transparente sans que le langage ne subsiste compliqué, et fait d’imprévisibilité. La poésie est ce qui ne finit pas, comme la passante du poème qui n’en finit pas d’arriver, sinon il n’y aurait plus de monde.

Chez Baudelaire il y a le christianisme !! Rien ne l’a encore remplacé comme vitalité, on s’est rabattu sur le Mal mais hissé aussi vers le Bien en même temps. La prophétie, le monde va finir, la poésie est une prophétie, autre chose que ce qui est, le temps est de l’instant puis disparaît, mais avec la philosophie ne disparaît pas tout à fait, comment faire de l’événement ?

Platon péjorait la poésie, ce n’était qu’une assomption au temps et à l’espace présent, mais avec une absence de sens auquel la philosophie devait suppléer et donner le sens et l’éternité. Merci Baudelaire, ta passante n’a pas fini de passer ni le monde de cesser de finir ! Mais nous voulons aujourd’hui agir en expert et non plus en prophète.

Posséder la science d’une théorie des âges, une intuition des cycles d’évolution, peut-être est-ce une transposition des âges de notre pauvre vie individuelle, où la longueur de nos cycles semble décroître à mesure que nous vieillissons. C’est l’idée de la captation psychologique du temps qui accélère quand on prend de l’âge, on voit défiler plus rapidement les années, par opposition à l’enfance où les temps semblent plus longs.

Je tente de me faire peur en intégrant la possibilité d’une fin du monde ou de la fin d’un cycle, mais je n’y parviens pas et je reste serein pour deux raisons ; la première est liée aux cycles et à leur durée, car les Mayas parlaient de 93 millions de temps cyclique pour un temps qui est pourtant infini ! La deuxième tient à la tradition indienne où je me rends compte que le cycle comprend quatre âges pour un total de 4.320.000 années !! Alors s’il y a une dissolution en fin de cycle, point me chaut, et qui pourrait prétendre à épuiser le temps et l’espace qui sont en perpétuelle expansion, même pas les dieux qui ne sont pas éternels en raison des créations et destructions cosmiques qui se poursuivent à l’infini ; alors, moi, poussière d’Humanité, comment pourrais-je me confronter à l’infini, même si le temps patine et s’use vers la fin de l’infini, il se régénérera bien même si c’est sans moi !!

J’ai même téléphoné à Hubert Reeves qui m’a informé que l’univers n’est vieux que de 15 milliards d’années, et la terre de seulement 4.5 milliards d’années. L’univers est donc encore jeune et n’aurait apparemment pas encore parcouru la moitié de son existence ! Le monde aura encore de belles alternances d’hiver et de renouveau, alors que ma conscience rejoindra bientôt la matière dans une pirouette d’involution, je ne sais même pas si j’atteindrai le maximum de pouvoir matériel, ni si je serai témoins de ma phase d’évolution future, où mes facultés spirituelles seront de moins en moins occultées par cette gangue de matière dont tout procède, afin de revenir en réincarnation dans une forme. Je n’ai pas les clés du trousseau du Jugement dernier, ni ne maîtrise mon karma, et je ne veux pas par dépit souhaiter la fin du monde pour que tous sombrent en même temps que moi !! Mais en Antoine Blondin cosmique je suis sûr que tous se précipiteront dans le peloton de tête et que chaque suiveur sucera la roue du Dharma ou du Samsara dans des échappés vers les podiums du néant. Le destin a plusieurs tours dans son sac !!

Après 250 fins du monde annoncées et peu avérées, il serait temps de produire un vade- mecum, un viatique pour la fin du monde, un genre de « La fin du monde pour les nuls », notamment que tous ceux qui conjecturent, prévoient, et modélisent, cassent une bonne fois pour toutes l’imprévu, et nous donnent une grille de lecture afin de reconnaître le passage d’un cycle à un autre, en nous calculant des « Pi » à 15 ou 16 décimales après la virgule.

Je peux en l’état de mes réflexions, vous donner une clé, elle est dans ce paragraphe du début du texte que par paresse je reproduis ici « L’état des lieux post-Sarkozy montre que ce monde dont on craint la fin, est fait pour les riches décomplexés, la droite décomplexée, c’est-à-dire sans civilisation, qui affirme que le RSA est de l’assistanat, que le travail n’a qu’un coût et ne produit pas de richesse, que les Français ne sont pas chez eux, que la princesse de Clèves de madame de Lafayette ne vous servira pas pour votre contrat de travail de misère octroyé et à rupture faussement conventionnelle; ça fracture et ça créé des boucs émissaires, ce discours s’insinue dans la relation père-fils et nous n’avons plus l’esprit comme tiers médiateur ».

Le monde va donc finir, la seule raison pour laquelle il aurait pu durer, était qu’il existait. Qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel, dites-moi donc ? Nous nous posons en nouvelles victimes des inexplorables lois morales, et nous périrons par où nous avons cru vivre. Le peu qui restera de politique après Sarkozy se débattra péniblement dans les étreintes de l’animalité générale. La « Maison de l’Histoire » n’aura pas lieu, Filipetti l’a déclaré, et il ne s’agit pas par là d’une prophétie contre l’histoire qui véhiculerait un travail de vérité. C’est que les hommes estiment manifestement à tort qu’ils sont sujets de l’Histoire et croient qu’ils commandent, et elle serait exclusivement l’effet conjugué de leur volonté ! Et vlan ! Baudelaire rabat donc les hommes sur leur inexorable nature ! Mais je me console, la nature des hommes je ne sais pas ce que c’est.

Nous changeons de cycle mais dans un grand bond en arrière, nous apprenons à remonter le temps qui aura ainsi de beaux jours devant lui !

FIN

 

Par Gérard Chabanne

 

 

 

Faut-il en finir une bonne fois pour toutes avec Œdipe ?

 

Lors de notre débat relatif au « bouc émissaire », nous avons été conduits à évoquer Œdipe le boiteux lesté de toutes les malédictions  du Monde, voire même à l’intégrer dans cette Tchétchénie-Caucase une région entière « bouc émissaire » qui a hébergé dans sa tragédie collective depuis 5000 ans, Prométhée enchaîné au rocher du Caucase, Iphigénie en Tauride…..et Jason à la conquête de la Toison d’Or soumis à l’appel d’un destin énigmatique de la puissance de l’or, fait de tant de destruction que de création,  et de  sublimation pour son héro du désir qui le lança à sa recherche !!

Certes Œdipe est Roi mais pas Empereur et ne peut de façon trop simpliste tout élucider, et tout régenter sous son empire, par la seule clé explicative de son fameux complexe.

Je n’admets pas que les soucis domestiques d’Œdipe et de son engeance me gouverneraient comme sous l’effet d’un principe élevé au rang d’universel, et qu’inexorablement je serai éligible à la loi qui punit le fils pour les transgressions du père Laïos !!

Je veux affirmer que comme la fourmi de 18 mètres, Œdipe ça  n’existe pas, c’est de la fiction de mythologie grecque, de l’affabulation d’un monde de brutes antiques….car décidément Œdipe est sans complexes qui viendrait encore hanter notre représentation, lui sorti de l’imagination fantasque de Sophocle, d’Euripide et consorts, comme le soulignait déjà le regretté Xylobes.

Et là-dessus vient Freud avec un outillage théorique prétendument scientifique type dix-neuviémiste, adossé à une mythologie incertaine, qui veut nous faire croire qu’un Œdipe Sommeille en chacun de nous comme un gouvernement de notre comportement psychique inconscient et profond !! J’aurais donc à mon insu une tendance mentale naturelle à l’inceste et au parricide, j’inclinerais à épouser celle qui m’a mis au monde et à tuer l’auteur de mes jours…..je serais voué à être le père et le frère de mes enfants, l’époux et le fils de la femme dont je suis né, et le rival et l’assassin de mon père…..et maman était vouée à enfanter un époux de son époux et des enfants de son enfant !!

Je ne puis évidemment me résoudre à admettre ce déterminisme né d’un Œdipe de papier, fictif et imaginaire…..Quoique !!

A l’angle de la rue du 22 novembre et de la place Kléber se tenait un être boiteux, aux yeux rouges de sang, là le destin se donnait un visage pour porter la lumière sur les catastrophes à venir. Il étalait sur le trottoir des cartons où semblaient être détaillés la surdétermination programmée d’une vie passée et future, toutes les malédictions, prédictions, oracles et prophéties, tous les dits des pythies de rencontre, des Cassandres sur le retour et des Apollons  approximatifs et sibyllins…..Héra y pourchassait Laïos de sa vindicte et le fils de Typhon sous les traits du Sphinx de Gumischel en moulage de plâtre éructait ses énigmes depuis le pavillon des antiquités égyptiennes de la rue Goethe.

Là Œdipe ne souffrait plus de cécité, il n’avait plus les pupilles déchirées par les boucles de métal doré du déshabillé de Jocaste, et cela pour avoir croisé la Ste Odile d’Etichon…..car peu importe qu’il voie ou qu’il ne voie pas  car il ne reconnaît ni père ni mère….et recouvrant la vue il lui est loisible de mieux aller et plus loin au bout de sa malédiction, de ses malheurs de bouc émissaire et de son errance.

Hallucinais-je ? Une apparition qui n’existe que dans ma tête et va disparaître sans être pour cela une expérience délirante, comme une psychanalyse impromptue commencée sur le trottoir, avec le doute de qui psychanalyse qui et qui va découvrir ce qu’il ne voulait pas voir ?

Si le propre du mythe est qu’il ne faut pas y croire, cet Œdipe –là  me fait face pour me détromper, avec son regard ouvre-boîte…..toutes les angoisses de l’Humanité pèsent sur son malheureux destin et il se demande ce qui l’attend encore ici et les malheurs qui arriveront encore par sa faute.

Il est l’étranger dans la ville en quête d’un autre Monde et d’un autre soi, paré du prestige du déraciné, de l’exilé, de l’errant, il est le transmetteur de parole avec le pouvoir mystérieux de nommer et de guérir, porteur du rêve d’un ailleurs et d’une autre vie, le pouvoir de déchiffrer ce qui nous est obscur….mais de là à avoir un pouvoir mystérieux sur les corps et les âmes des autres, comme si le don du « mot » à l’absolu de sa puissance pouvait ouvrir les portes mêmes de l’avenir !! Tout serait dit dans la paume de la main, certes, je veux bien avoir  affaire à un raconteur d’histoires mais pas à un maître penseur.

Je préfère souscrire aux dits d’Ibn Arabi pour admettre en moi un tiers médiateur, un monde imaginaire de symboles, une transcendance portable et personnelle, qui m’appartiendraient en propre en tant que sujet, mais rien qui me soit émissaire d’un destin contraignant. Je me veux romantique et m’arracher à la loi de l’Histoire, car les Lumières sont avant la catastrophe et le romantisme nécessaire « après ».

Œdipe, gardez votre science des catastrophes à venir, à en avoir les chevilles gonflées de suffisance !! Je ne veux rien savoir de vous mais de mon imaginaire comme une solution tierce entre le vrai et le faux, comme une trace de destin qui n’existe pas encore, comme une option à croire qui n’est pas encore mais dont je dénie à quiconque de s’en faire l’émissaire….Oedipe passez votre chemin, personne ne vous demande d’assumer pour les autres tous les malheurs de ce siècle commençant !! Le bouc émissaire est démonétisé.

GC mars 2010

Incursion dans le conte des 1001 nuits pour éclairer la promesse de 70 vierges à l’intention d’un candidat au suicide, et   où il s’agit de l’intouchabilité de la mère, la jouissance des jouissances n‘intervenant seulement qu’au Paradis.

Traitant le thème de « Vie cadeau ou vie fardeau ?», nous avons évoqué les djihadistes kamikazé et pesé leur choix d’avoir parié sur la perte de leur vie pour la promesse de 70 vierges dans l‘au-delà. Nous en sommes restés à ce mépris de la vie, « La vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie », mais il nous fallait dépasser cela et évoquer le thème de l’intouchabilité développé dans le conte des « Mille et une nuits », 1001 nuits qui vont transformer un Roi furieux en Roi tempéré, les 1001 nuits sont un roman d’initiation du Roi à la sexualité, initiation à la sexualité infantile, car le sexe des femmes faisait peur aux hommes.

Cheminons donc dans ce conte, bien entendu en se référant à la traduction de René Khoavam et non les versions expurgées d’Antoine Galland ou autres !!

Il n’y a pas d’auteur d’origine dans ce conte, le sujet est dans un temps an-historique, et il n’y a pas de scène primitive, le sujet n’est pas engendré.

 Shéhérazade est une polymorphe culturelle, sa culture lui permet de faire face à la barbarie du Roi, sa culture contre l’agir et la mort. En fonction de nos projections, soit on peut vouloir y voir le réel selon notre désir en rêverie, ou hors de nos désirs pour en cristalliser le sens, car la suspension du désir est contraire au viol, il faut aussi suspendre le désir pour mieux saisir la réalité.

Surgissement de la parole sexuée, érotique, hyper sexualisée et cela au 9ème siècle, c’est le propos des pulsions et de leur dépassement à travers la femme pourtant cloîtrée et délaissée en ce temps-là, et qui vont malgré tout chambouler le Royaume et agir contre le Roi fou sacrifiant une vierge chaque jour !! C’est le mythe de la jeunesse, à la fin le Roi fou devient tempéré grâce au génie de la femme.

Il n’y a pas de rapport mère-enfant dans les 1001 nuits , la mère est intouchable, il ne peut y avoir de transgression avec le fils, et les femmes mariées sont adultères !! Seul un homme extraordinaire peut satisfaire la sexualité féminine… le masculin est émasculé, il apparaît faible avec beaucoup d’adultères, il faut 1001 nuits pour mettre un cercle autour de la pulsion meurtrière du Roi, c’est un carême pour maintenir les pulsions jusqu’à l’explosion de Pâques

 La jouissance et la malice des femmes  sont importantes, il faut se méfier d’elles et cela pose des problèmes aux hommes, les femmes sont pour l’homme le rêve d’un ailleurs féminin, mais cela fait peur, alors on préfère penser au Paradis musulman avec ses vierges.

La mère n’existe donc pas, elle est une femme-objet cédée avec l’héritage, elle est étrangère, objet intouchable, comme dans Lacan la mère est comme une chose qui n‘est pas langagiée, et s’approcher d’elle est incestueux, ce serait devenir étranger à son tour, passer de l’autre côté de la rivière. Nos enfants ne sont qu’enfants de nos fils, les enfants de nos filles ne sont rien, ni hommes ni personnalisés !!

 La femme- type est Sheherazade, vierge qui garde grâce à ses contes son statut de vierge, même si elle a fait l’amour avec le Roi. Dans les banlieues, le statut de la femme  est soit la vierge ou la putain, on fait la ségrégation entre les filles à agresser et les filles pures.

Le problème de la scène primitive dans le Coran il n’y en  a pas, et même dans la Bible la scène est tronquée, la Vierge est immaculée non souillée, atemporelle et asexuée , c’est encore utérin pas encore accouché. C’est un peu comme Sheherazade, elle conte mais reste pure et refuse l’intouchabilité de la mère. En banlieue « Nique ta mère !!» provoque une bagarre assurée pour l’évitement de la sexualité, la jouissance des jouissances n‘intervient seulement qu’au Paradis.

La virginité intouchable est du côté de la mère, l’inceste n’est pas possible, l’acte de dévirginisation rend intouchable et renvoie à la mère….. la question de la scène originaire, il n’y a pas de début et pas de fin, le rituel de défloration est de l’ordre d’une perte et fait construction d’une origine ; Comme dans la Bible quand Adam et Eve se trouvent sexués, et s’il n’y pas d’origine on la met dans l’air soi-même pour l’originer, et la traiter dans le lien social actuel… La jouissance est éternelle au Paradis mais éphémère sur terre

D’après l’œuvre de Sade, même violée la mère recousue demeure interdite, mais selon Lacan il n’y aurait pas transgression car s’il y a deux lois il y a deux interdictions, l’une dans le symbolique l’autre dans le réel. La mère violée, c’est donc qu’elle n’est pas interdite symboliquement, l’immunité symbolique et l’intouchabilité de la mère a été détruite…c’est plutôt qu’il faut la coudre dans le réel car elle n’est plus interdite symboliquement. Ou alors on est dans le déni pervers !!

Voilà ce que peut évoquer la promesse de 70 vierges faite aux kamikazes au vu d’une analyse symbolique, promesse qui fait ricaner le journaliste sur notre écran quotidien, et provoque notre ironie condescendante, mais que nous nous devons d’analyser au café philo si tant est que la question en soit soulevée.

 

Gérard Chabane  janvier 2010

 

 

Struthof-Natzweiler, dire l’indicible par le témoignage ou la fiction ?

 

A une heure de route de Strasbourg nous sommes confrontés à l’indicible, le Struthof-Natzweiler, ce camp de type Nacht und Nebel avec four crématoire, chambre à gaz , expériences médicales, et ses 20.000 morts.

Là –haut la brume exténue tout, comme sous une gaze, mais le romantisme wagnérien affleure, où Alberich de l’Or du Rhin fait entendre ses incantations, revêtu de son heaume, « Nacht und Nebel !!» lui qui,  par cette incantation, a le pouvoir de disparaître et de se laisser substituer à une colonne de brume…il rejoint le chaos primitif où se brouille toute mémoire et où se construit l’oubli…..En ce lieu des cimes, l’incantation s’est réalisée pour de nombreux  « N …N … »  entrés dans la carrière de granit, ceux qu’on ne sait plus nommer, les Muselmann, les Figuren, les Schmatten. Je m’essaie à une phénoménologie à rebours, la science de ce qui disparaît, la science de faire se dévêtir et s’abolir les stigmatisés, avant de n’être plus personne et de s’anéantir dans la mort sans échappatoire par obéissance à une loi fallacieuse de la Nature.

Terrible destin, que celui de la perte d’identité avant la mort industrielle, un matériel humain dont les visages arithmétiques ne traduisent plus l’ existence individuelle, victimes déshumanisées muées en simples numéros.

Par mon seul pouvoir du souvenir, des groupes serrés d’individus sans visage se meuvent au ralenti dans des atmosphères crépusculaires, mais ai-je le droit d’évoquer un K-L ou un K-Z, moi qui ne les ai pas vécus ? Traduire l’univers concentrationnaire ? Une impossibilité, une illégitimité. Seuls les rescapés auraient autorité à transmettre, mais comment dire ce qu’on ne peut imaginer ? L’horreur peut-elle être sujet de l’Histoire, d’un compte-rendu de visite, toute parole n’est-elle pas impossible ?

Il me faudrait décrire l’horreur par l’horreur, mais je ne suis que simple spectateur qui tente de s’extirper par une catharsis, de ce lieu où je me sens voué à me terrer et à m’enterrer dans ce passé infâme qui m’aspire. Comme dans « Hiroshima mon amour », on me dit que je n’ai rien vu à Natzweiler, on me conteste mes émotions et même ma compassion, on me dénie un savoir, alors comment écrire ce que je n’ai pu voir ? Je ne puis plus décrire car je produirai du néant et des lieux communs….j’aurais dû, au préalable aller à l’école du regard où répéter et répéter jusqu’à donner un sens….je n’ai pas suffisamment appris et j’ai l’impossibilité à voir, cela m’est inaccessible à moins de m’en approcher seulement par le silence.

Quels sont les mots qui questionnent sur notre avenir, quand cesse-t-on d’être vigilant contre l’intolérance et l’inhumanité….la télévision nous anesthésie par l’image quotidienne qui banalise la mort et l’inhumain, il nous faut opposer les mots de vigilance. C’est insupportable des morts sans sépulture et des vies tronquées…leur mort a-t-elle un sens dans l’Histoire longue de l’Humanité ?

Car c’est par l’ensevelissement des morts qu’a débuté l’Histoire humaine, et la déportation a produit des millions de morts sans sépulture…Qui pourra les faire rentrer dans l’Histoire et leur donner une sépulture symbolique par un mausolée de parole? Qui peut s’ériger en Antigone pour, contre la Raison Inhumaine, donner quand même une sépulture ? Qui agira comme le grand Résurrecteur ? J’invente au coteau qui lutte contre la brume descendante, des régiments d’Antigones à jeter des poignées de terre aux tombes des nuages rendant des pluies de cendre.

Débat inépuisable sur, Mémoire et Histoire, comment s’arranger du fait que personne n’est sorti vivant des chambres à gaz de Natzweiler, et donc personne n’est allé en chambre à gaz qui pourrait témoigner de l’intérieur de l’enfer, alors comment donner sens au vécu de ces homme et femmes, nus par un froid humide entre des rangées de sapins, sous les coups, sous les trois coups de ciseaux pour donner ses cheveux avant de perdre sa vie ; Qui était l’objet de leur appel, à quel parenté devaient –ils penser, à quel Dieu adressaient-ils leur supplique lui qui les avait laissés tombés ?. L’Histoire c’est la mémoire, et encore faut- il qu’il y ait un témoin, il n’y a pas de mémoire de l’intérieur de la chambre à gaz, et les bourreaux se taisent. Comment faire entrer dans l’Histoire ce qui n’a pas pu être dans une mémoire ? Et comment transmettre l‘indicible sauf à entrer dans la mort même ? Je me culpabilise de vouloir m’approprier cette Histoire par la compassion et mon regard s’embrume de l’indécence à scruter la souffrance ! Mais qui témoignera jamais pour le témoin se désespérait Celan !

L’humain ne peut pas comprendre l’inhumain, cela dépasse nos perceptions, excède nos capacités d’indignation, nous ne pouvons que faire silence, et une victime gazée reviendrait-elle, que nous ne pourrions l’entendre, que nous ne la comprendrions pas, elle serait étrangère. Le bourreau inhumain a rendu également la victime inhumaine.

La sonnerie des trompettes de l’apocalypse a annoncé que les passions humaines seraient libérées de la raison individuelle et révélées en cette partie du massif vosgien et que la destruction de matériel humain pouvait commencer. Ils seraient sacrifiés pour permettre la naissance d’une nouvelle race d’Hommes maîtres des moyens industriels pour néantiser une fraction de l’Humanité dans le feu.

Qui pourrait prétendre à être l’ange de L’Histoire, cette Antigone par procuration pour des millions de victimes. Celui-là tournerait alors son visage vers ce passé, mais la réquisition de millions de visages est définitivement forclose,  il ne revivrait que la catastrophe et les amoncellements de ruines. Il s’allongera par communion devant le parvis de la place d’appel et lancera « Réparer nos errements et réveiller les morts !», mais à la sonnerie du jugement dernier il sera le seul à se relever d’entre les morts, là-haut à Natzweiler. Ses yeux resteront attachés au désastre, il veut faire retour à Strasbourg mais lui tourne le dos, tourne le dos à l’avenir, malgré la gravité et les vents qui le poussent vers demain, alors il fend de son dos l’air qui conduit au futur et lui mord la nuque.  

Le chemin du Struthof-Natzweiler  est étroit, pourtant on saurait y revenir facilement dans cette horreur, les panneaux directionnels sont bien en place, il nous faut juste retarder le moment d’y revenir, il faut maintenir la vigilance, pour ne plus basculer dans cet autre monde, où ce n’était pas la mort qui faisait peur mais la manière de mourir !! Sommet pathétique du complexe d’Œdipe, de l’obéissance à la loi des autres, loi funeste et inflexible qui s’appliquera encore au Cambodge, au Rwanda, au…..

L’Histoire, c’est notre devoir d’en éclairer le présent, les victimes son mortes les yeux ouverts comme un ultime appel à ceux qui ne leur ont pas tenu la main, un appel aux vagues humaines nouvelles, et donc nous ne devons pas fermer les nôtres et poursuivre notre engagement. L’Histoire ici a un visage étrange où toute la morale et l’éthique épuisent leur incommensurable réserve.

Enjoindre à la résurrection,  « Réintégrez votre statut d’Homme ! » et nous les rendons à nouveau présents…. « Nous vous libérons ! » et les matricules d’encre sympathique se délavent et laissent de nouveau place à leur nom, mais l’âme sera toujours ailleurs. Leur regard m’interpelle moi qui viens dans ce mausolée où plane l’ombre tourmentée des disparus, dont le souvenir est tabou. Témoin ultérieur et tardif, je n’ai rien d’autre à vous transmettre que la mort, vous transmettre le manque.

Et si je tentais une fiction avec le projet de révéler et de transformer des chiffres de catastrophe en destinées individuelles, je produirais moi aussi de la mémoire, et je le ferais peut-être avec plus de liberté et de facilité qu’un témoin direct qui s’échinera à rendre crédible une réalité qui dépassait toutes les imaginations, à tenter de partager un savoir obscur, et à composer avec la résistance morale et la pudeur vis-à-vis de ses proches morts. Je ne suis pas bloqué par l’indicible et l’incommunicable, mon langage est dicté par mon imagination libre.

Je produirai de la souffrance sans la caution d’aucune expérience, prendrai le rôle du témoin en me nourrissant d’une histoire qui n’est pas la mienne, et nierai des existences réelles porteuses de leur rapport de témoins vis-à-vis de leurs morts….je les vouerai au silence, les laisserai à leur incommunicabilité, et serai le voleur d’Histoire. Ma conscience de contemporain sans souvenir  aura voulu réduire l’abîme d’avec la mémoire du témoin.

Je verrai à l’intérieur de la chambre à gaz de Natzweiler et j’inventerai le personnage de « Super-interné»qui se sauvera après avoir été dans la mort-même !! Mon lecteur éventuel trouvera ainsi matière à identification et comprendra peut-être mieux le désastre…si je suis historiquement exact, si je ne mens pas, et si je prends la distance nécessaire, j’aurai fait montre de motivation altruiste et éthique comme un passeur de mémoire.

Mais j’entendrais aussi les cris, les angoisses ultimes dans cette pénombre du confinement, les prières et les suppliques inutiles, je verrais les corps qui s’agglutinent et s’écrasent aux parois dans une gigantesque et dernière énergie afin de chercher l’improbable issue et fuir le foyer d’émanation du Zyklon B, j’entendrais le crissement des ongles battant et déchirant l’armure du béton. Mon imagination se débride à rendre compte du déploiement du Mal dans une fiction malade.

En contrepoint vous verrez agir « Super-kapo » qui ne vit que parce qu’il hait quelqu’un, et pour qui la réquisition du visage de l’autre, voire son regard mendiant,  ne jouent plus pour rétablir un lien. Vous penserez que « Super-kapo » est un bon administrateur de la justice et qu’il tue les autres pour n’avoir pu s’identifier à ces autres, sinon il ne pourrait plus donner la mort sans garder une distance ! Et bien non et c’est là le ressort et le contre-pied du tragique, l’exécuteur est tout près de ses victimes avec qui il s’est  construit une altérité et une proximité, un lien……et sans s’identifier à l’autre, il peut se mettre à la place de l’autre et décider pour lui.

J’aurai redonné vie à la parole des morts par ma parole dans une entreprise de résurrection, et ranimé la cendre par le feu. En fictionnant j’aurais voulu faire éprouver ce qui était en souffrance d’être dit par le simple témoignage ou la déposition d’assises. Mais je n’étais pas de taille et mon existence propre est tombée au fond de moi, aspirée par une nuit sidérale dans le trou noir de l’inexistence.

Inspiré par la lecture des « Bienveillantes » de J littl, la fiction du Mal, et de « Ian Karski » de Yannick Haenel, la fiction du Bien. Dans 3 siècles on dira peut-être qu’ils y étaient et rentreront ainsi, via une mémoire apocryphe, dans l’Histoire par effraction et appropriation abusive ?

 

Gérard Chabane février 2010

 

 

 

Les neurosciences menacent-elles notre liberté , mieux vaut-il ne pas tout savoir ?

 

 

Notre démarche rationnelle ou spéculative dépendrait de parties de notre cerveau où résiderait notre seul instinct.

Très facilement l’imagerie cérébrale fonctionnelle pourrait expliquer le fonctionnement de nos jugements, déductions et adhésions à tel ou tel système philosophique :

. Notre « existentialisme » procèderait d’une stimulation de notre cerveau limbique.

. Notre « personnalisme » serait dicté par notre hypothalamus.

. Notre « structuralisme »  serait lié à une anomalie de notre matière noire, cause de ce désordre.

Lorsque je réfléchis, si je souscris à une doctrine, c’est fatal, je suis dicté par un afflux de dopamine dans mes récepteurs, voire une giclée d’adrénaline, selon un processus cérébral constant.

Alors laissez-moi aller à mon extrême capacité d’indignation et de cri, et refuser de comprendre que je doive ignorer la caractère rationnel et conscient de mon acte de penser !!

Avec toute la bienveillance que je me porte, je suis loin de concevoir que je ne serais qu’une machine biologique soumise aux fluides et miasmes cérébraux !!

Le scientisme appliqué à la science humaine et sociale, me semble conduire à une grave confusion des valeurs, à une véritable dérive ; Ne réduisons pas trop notre acte de penser à la neurophilosophie, et la neuroéthique, qui nous donneraient le sentiment d’entrer dans une compréhension définitive !!! Et que dire de la grandiose déception d’apprendre que la belle réminiscence platonicienne ne serait que de la paramnésie !!

Saint Augustin nous disait avec mystère « je sais pourquoi les oiseaux chantent après l'orage, mais demandez moi de l'expliquer, et je ne sais plus pourquoi », imaginez que nous lui en donnions aujourd’hui une explication physiologique !!

Je veux bien en rabattre sur mon caractère unique et autonome, et consentir que mes pensées sont parfois mécaniquement produites par le réseau social où je baigne ; D’où, je ne serais que l’émetteur passif de pensées qui seraient déclenchées par des signaux automatiques et des imitations. Mais aller au-delà est au-dessus de mes forces.

Alors, vous, les tenants de ces neurosciences, livrez-vous à la falsification popperienne avant de nous tendre le miroir, où nous voir  comme des paramécie réagissant à des jus primordiaux !

Je frémis à l’idée qu’au sortir du café-philo, l’un de nous se fasse écraser par le tram, que de son crâne ouvert se déversent sur les rails, les sanies d’une terrine à l’hémoglobine, et que nous entendions un penseur nourri de neuroscience s’exclamer « Tiens c’était un phénoménologiste » !!

Gérard Chabane

 

 

 

Faudrait peut-être faire l’effort de rénover notre lecture et perception d’Hegel !!

 

On a beaucoup dit qu’Hegel c’était du totalitarisme en barre, et ce faiseur de cercles n’aurait pas son pareil pour enfermer notre petit être subjectif dans toutes les horreurs en « isme » des Etats forts qu’il aurait suscités, despotisme, absolutisme…..

Alors prenons le temps de le relire, et nous des cafés philo épris de « pensées par nous-mêmes », de dénoncer la perception abusive d’une pensée qui confinerait à la totalité érigée en système.

L’Etat contrôlerait la totalité de l’existence humaine, y compris les opinions et les croyances personnelles, ce serait à la fois le stade achevé de l’absolutisme de l’Esprit objectif, et de l’Esprit absolu de la philosophie.

A lire Hegel c’est vrai qu’on sent le déterminisme absolu de l’Etat prussien, combiné avec une langue obscure, mais à y voir de plus près on trouve un camaïeu de pensée avec ses couleurs et ses tonalités. Et le dialecticien du maître et de l’esclave ne voulait certes pas nous habiller de la livrée de l’esclave ni nous enferrer dans son autorité, mais en bon pédagogue nous donner l’exemple de l’autorité, non pas une autorité à reproduire par mimétisme, mais une autorité à développer sur soi-même.

Certes Kant serait plus vendeur par la promotion faite à cet esprit subjectif, fût-il une illusion, dût-il être sans substance, dussions-nous nous laisser abuser par la vérité du Sujet !!  C’est super de croire que la vérité est en moi et qu’il me suffit de me livrer à une saine introspection dans le cadre d’un solipsisme radical…….mais à peine dis-je cela que Descartes  me susurre que je ne peux pas faire l’économie d’un Dieu car l’infini ne peut venir de moi, et que je ne puis être seul au Monde dans mon délire (Sans compter ce que Saussure me susurre) !! Et par ailleurs le Monde qui est cosmologique n’est pas un objet social à débiter en parts sociales.

Alors oui il faut en rabattre et admettre que l’Esprit n’est pas que quelque chose du sujet, du moi, mais habite aussi l’environnement, et les pierres même !.

Et puis c’est plus transparent et concret de se dire qu’on ne sait pas qui on est, hors les suites d’événements ou apparences que nous donnons à percevoir !!

Et comment pourrais-je prétendre être seul, car j’utilise un langage que je n’ai pas inventé….à moins d’être un sujet sans substance, un moi qui ne serait un moi réel que de crâne, la phrénologie au lieu de la phénoménologie !!

On le conçoit bien, l’Esprit n’a de sens que dans son effectuation, dans l‘art par exemple, c’est une phénoménologie plutôt sociologique qui nous inscrit dans l’Histoire courte avec la civilisation, la religion….mais ne nous faisons pas trop l’illusion d’entrer dans l’Histoire longue, car même le tombeau du Christ est vide, vide une fois confronté à l’Histoire longue, à l’esprit du temps…….Faut pas se la jouer, il y aura bien la fin du Christianisme mais cette fin n’emportera pas la fin de l’Histoire, ni la fin de l’art….Faut bien qu’on comprenne, la dialectique hégélienne ne conduit pas l’homme à sa fin.

Hegel ne planait pas, il était Directeur de journal et enseignant, il analysait les événements, comme la Terreur ou les échanges économiques….Finalement la raison hégélienne est moins abstraite que l’opinion qui la condamne sans savoir….Hegel c’est vraiment du concret, y-a pas de retour du même car faut quand même compter avec l’expérience.

Et pour boucler avec l’opinion citée en introduction,  Hegel ne propose pas un système fini, pas une Totalité, il ne doit plus faire peur car tout reste ouvert……il ne nous reste plus qu’à remplacer le hasard d’être là par la nécessité d’être là, et c‘est tout.

Si vous n’êtes pas encore convaincu et que vous hésitiez à vous colleter avec la « Phénoménologie de l’esprit », alors je vous conseille de lire l‘ouvrage d’un prof de philosophie d’Illkirch-Graffenstaden, Jean-Clet Martin, « Hegel, Une intrigue criminelle de la philosophie», édition La Découverte, 2009.

 

Gérard Chabane

 

 

 
 
 

 

Ellul, marxologue ou marxophobe ?

 

Plan :   

1- Une critique exacerbée de la technique avec le risque du dérapage heideggerrien.

2- La résistance à la technique via la libération par la foi, n’est pas la voie exclusive.

3- Marx n’est pas mort et avec lui l’usage du possible collectif et immanent au seul profit de la libération individuelle par la transcendance. 

 

1-Limite de la  critique de la technique contre le mythe du progrès

La technique, parlons en, c’est d’abord pour la survie de l’homme, puis pour une vie plus agréable et facile, et enfin peut-être la technique pour la technique jusqu’au détournement des lois de la nature.

En 1950 la technique est l’enjeu du siècle, le milieu technicien est contraire au milieu naturel, c’est le moyen plus que la fin. Au-delà de l’idéologie, la parenté entre USA et URSS c’est la technique avec la course spatiale même si cela n’a pas de retombées sociales.

La technique devient le sacré, la technique vaudrait par elle seule et l’homme court derrière, comme un apprenti sorcier.

Mais on peut d’ores et déjà atténuer cette image Hobbesienne levée par J Ellul :

. La technique est inhérente à la culture et donc pas séparée….en fait c’est l’excès de notre dévotion à la culture technique qui nous fait perdre la fin humaine.

. L’efficacité économique, l’unité de compte du profit mais la technique ne précède pas l’efficacité, le couteau peut servir à tous usages, ambivalence de la technique qui peut aussi soulager l’homme.

. La technique date du 19ème siècle elle n’a pas été découverte en 1950, et même Marx n’est pas seulement dévolu à son 19ème !

. L’art s’est rebellé contre la technique, contre l’aliénation matérialiste.

Certes on peut faire de la technique le Léviathan moderne, avec Heidegger : L’essence de la technique est bien d’arraisonner la nature, c‘est à dire la mise à raison de la nature, et c‘est cela le danger suprême. Avec la technique le Monde sera dépourvu de transcendance et de dimensions symboliques. On se privera du dévoilement le plus originel qui est d’entendre l’appel d’une vérité plus initiale, alors que le dévoilement de la technique c’est de soustraire à la nature de quoi accumuler pour l’homme.

Mais la technique ne joue que dans le domaine public et pas dans la sphère privée, et dans cette sphère privée l’homme peut-il par des jugements moraux ou religieux influer sur le devenir des techniques ? Apparemment non et ce serait de peu d’effets, car la technique engendrerait spontanément les mêmes désirs et les mêmes besoins chez des individus pourtant séparés par des cultures ou des système sociaux totalement différents. Mais ce rêve d’abondance et de vie plus facile existait bien avant le développement de la technique !!

Et la technique est-elle entièrement hors des valeurs morales dès lors qu’elle aurait prouvé son efficacité, et que le technicien serait entièrement autonome avec la technique ? Non car il y a la bio-éhique et ses codes de déontologie  où l’éthique reprend la morale même si cela ne s’adresse pas à la conscience morale et à l’impératif catégorique opposable à la conscience ; Entre autres il y a la CNIL, les accords internationaux pour la sauvegarde de l’environnement. La  technique efficace n’empêche pas les prises de consciences car l’homme n’est pas robotisé par la technique, elle a le même rôle que l’esclave qui a permis l’épanouissement de la pensée grecque.

2- Une résistance à l’aliénation technicienne par l’éthique chrétienne et la foi ?

La foi donne paradoxalement la liberté, car c’est d’abord une libération à l’égard de soi-même et de nos tendances à la facilité et aux addictions.

Le christianisme serait subversif, même si l’église a été subvertie en devenant une morale conservatrice, un pouvoir contre lequel heureusement des chrétiens se lèvent subversivement à chaque génération pour revivifier la spiritualité décadente, comme l’avatar St François d’Assise. De ce fait il ne faut pas hésiter à profaner la technique et l’argent c'est-à-dire les mettre hors de leur valeur d’ usage, c’est être ainsi révolutionnaire mais peut-être de peu d’effet pratique.

Donc Ellul se méfie du religieux, le 21ème siècle sera religieux et donc ne sera pas !! Mais :

. La libération intérieure n’est pas le monopole de la chrétienté, Ellul s’adresserait à une vision personnaliste de l’homme, et il faut lui faire crédit d’avoir une espérance chrétienne qui l’engage heureusement dans ce monde-ci sans évasion dans l’autre monde. Et c’est un acte individuel lié à la capacité de l’être kantien subjectif, mais pour quel effet pratique en dehors des phénomènes?

. Jésus n’est pas seulement subversif, mais organisateur avec une éthique supérieure à celle des pharisiens et des légistes. Il est prophète, prêtre mais aussi Roi !!

. Notre mode de vie humain est un peu exclusif de notre environnement et basé sur la souffrance animale, donc il n’y a pas de libération morale totale de l’homme.

3- Ellul contre Marx

. Ellul contient Marx dans son 19ème siècle !!! :

 . Ellul est contre la révolution, « opium du peuple »,  qui est la prise de  pouvoir par la classe ouvrière pour refaire la même chose après, c'est-à-dire de revenir à la technique.

 . Ellul serait comme Jaurès contre les a priori d’une pensée qui modifierait le réel ; le prolétariat n’est ni débile ni ne sera une avant-garde, le prolétariat ne sera jamais une classe élue ni une classe élective.

 . Ellul comme Jaurès ne veut pas abdiquer le pouvoir de l’intelligence face au spontanéisme de la violence ouvrière. Il préfère les actes de libération individuelle par la foi par exemple.

 . Ellul comme Jaurès ne veut pas d’un fétichisme de la classe ouvrière, car ce serait créer une nouvelle bureaucratie avec un parti communiste à sa tête.

 . Mais pourquoi un avatar pourrait de temps à autre revivifier la spiritualité, et pourquoi Ellul éloigne-t-il l’hypothèse selon laquelle l‘homme ou la classe ouvrière pourrait jouer ce rôle de façon immanente ?

Marx, après sa révolution, ne ramène pas forcément à la technique (c’est faire peu de crédit au messianisme ouvrier), et on peut lire aussi sous le déterminisme historique ou structural, le rôle de la subjectivité révolutionnaire, du surréalisme et de la psychanalyse, des manifestations de la volonté humaine qui peuvent hâter les circonstances objectives.

Il y a bien encore une vocation émancipatrice du prolétariat, et pas seulement l’opposition résiduelle actuelle entre totalitarisme et droits de l’homme !!.

On peut être contre la technique certes, mais la contradiction du capitalisme dévoilée par Marx semble avoir été maîtrisée par la régulation fordiste et la promesse et la croyance en une croissance désormais continue et illimitée, ce n’est qu’apparent et ça ne fait pas mentir le déterminisme scientifique de Marx. On se doit de rétablir la véracité des analyses de ce bon vieux Marx, qui ne faisait ni des prophéties, ni des pronostics scientifiques inéluctables, ni des oracles, mais des prévisions conditionnelles !!

Marx n’est pas dépassé, ni un chien crevé, car il suit comme son ombre le capital dont il est le génial pourfendeur. On doit repenser Marx dans la pluralité de ses paroles, lui qui écrivait noir sur blanc une pensée rouge !!.

Marx voulait préserver l’usage du possible collectif, même si demeurait possible la critique de sa raison historique, de sa raison sociologique et de sa positivité scientifique…….De Marx le retour au Marx introuvable, j’en appelle à Derrida qui ne voyait pas d’avenir sans Marx !!.

Cet usage du possible collectif est une autre forme de libération complémentaire de l’acte individuel de libération par la foi.

En résumé : J Ellul n’est pas un prophète, il a éclairé son temps et nous éclaire encore de sa lumière résiduelle et il nous inspire partiellement aujourd’hui, après avoir fait souffrir les étudiants en droit avec son Histoire des institutions.

Son rejet de Marx avec son pamphlet, « La révolution opium du peuple », est un peu prématuré. Pourquoi  Platon et Descartes ne seraient-ils pas morts eux aussi?

Le seul  souci de la technique anti-humaniste de J Ellul, rejette l’hypothèse que la culture puisse intégrer l’acte technique, et il y a le danger de la glissade heideggerienne, ce dernier soutenant que les camps d’extermination de la dernière guerre ne sont rien eu égard aux atteintes de la techniques contre l’être !!! A trop chasser le Léviathan de la technique, le Léviathan a pris le visage de l’homme sans que le penseur chrétien n’ y  prenne assez garde !!.

 

Gérard Chabane

 

 

 

Méfiez-vous en lisant le philosophe Peter Sloterdjck

 

En 2006, Peter Sloterdjck a été pensionnaire et donc nourri pendant 1 an par la ville de Strasbourg, dans le cadre de la chaire, « Emmanuel Lévinas », créée dans le cadre du Parlement des philosophes.

Il avait publié un ouvrage, « Colère et temps » dans lequel il dénonçait :

. La cupidité capitaliste

. Le capitalisme pilleur

. Le capitalisme devenu une chaîne de Ponzi en train de s’épuiser.

Il préconisait les petits mouvements qui permettraient d’éviter les catastrophes, en s’inquiétant du retour à la société barbare suite à un lent processus de désocialisation dont nous étions complices.

Mais il publie un nouvel ouvrage, « Du muss ändern », dans lequel il s’attaque à l’Etat providence qui développerait la mentalité d’assisté d’une part et ferait perdre toute énergie à la pensée d’autre part.

Selon lui, il faut réhabiliter le nanti et lui rendre sa fierté contre le pauvre, en l’aidant à gagner la guerre civile anti-fiscale contre l’Etat « Kleptocrate ». Le nanti ne peut plus vivre face aux envieux cupides et pauvres, et pauvres aussi affectivement.

Une pensée fascisante et barbare bien adaptée à notre période de crise économique, où les solidarités tendent à se dénouer.

Je me méfie maintenant de la  philosophie transcendantale allemande :

. Quand je lis Fichte, j’ai envie d’envahir la Tchécoslovaquie et la Pologne.

. Quand je lis Hegel, je me prends à aimer l’Etat sarkoziste, re-centralisé, re-concentré . Quand je lis Heidegger, je pense que les camps d’extermination ont fait moins de mal à l’être que la technique.

. Quand je lis Sloterdjck, je pense qu’en période de crise économique, il vaut mieux sauve l’élite derrière un bouclier fiscal, que de les spolier pour aider les plus démunis.

 

 

 

Poètes du café-philo, je vous accuse !

 

Au moins 4 ou 5 poètes au café-philo qui commettent ou se délectent de poésie !! Et vous vous exhibez dans l’émotion alors que nous sommes là pour la pensée, vous n’avez pas votre propre savoir et vous vous mêlez à nous pour quémander votre sens, car votre valeur ne vous est donnée que par la seule philosophie. Le sens de votre poésie n’est dit nulle part, il est entre les mots que vous qualifiez de sublime, mais le sublime n’est pour nous philosophes que le sens qui s’élève de manière oblique et biaisée et ne peut être produit par la pensée, ni être l’image du Logos.

Vous ne savez pas vous définir, vous êtes et vous n’êtes pas, vous êtes doubles et peu fiables, car vous faites pleurer avec vos vers mais souriez en percevant vos droits d’auteur, vous êtes la duplicité et le mal.

Heureusement pour nous philosophes, Platon avait soustrait la pensée au mythe, et nous avons droit  de présence dans la vie publique, alors que vous en êtes bannis.

Ne vous mêlez pas de l’Histoire, car si vous voulez l’imiter vous êtes perdus, Gabriel d’Annunzio et Thomas Mann en savent quelque chose !! Pour vous le passé ne doit ni exister ni être une source de tristesse, il doit être pour vous un modèle impossible, un roman impossible de la nostalgie ; Vous êtes condamnés à l’ouverture vers l’avenir et à la re-création…. comme on ne se baigne jamais dans la même eau, jamais on ne mord dans la même madeleine proustienne.

Vous êtes dans la dépossession de l’acte gratuit d’écrire, vous vous dessaisissez dans l’inspiration, à attendre de prendre la voix de muses  dans vos filets.

Je ne sais si vous y parvenez dans un monstrueux effort, ou si vous vous contentez d’être dans un flottement, si vous ne vous contentez pas de disparaître camouflés derrière la Raison comme de passifs capteurs.

La poésie serait votre mode d’existence, un choix de vie,  et pas seulement de la rhétorique de commande, une esthétique de genre littéraire. Artisans du « Poesis », du faire en général ou du faire de la poésie en particulier, ajusteurs d’activité scandée, métrée, du pied et de l’enjambement ? Vous prétendez qu’il vous faut être doués de puissance peu commune pour concentrer le « faire  » dans le faire de la poésie, voire même d’envisager le possible du « faire » sans production d’oeuvre concrète.

Vous ne seriez même pas inspirés, même pas passeurs entre la parole de Dieu et les hommes, vous êtes secrétaires de Dieu ou du divin et vous vous dépossédez en le possédant, lui Dieu qui vous dicte.

Vous nous dites prendre des risques à vous éloigner du logos, et vous en payez le prix jusqu’à produire des images et de la fiction, pour rencontrer de près la folie.

A nous les tâcherons du logos, vous vous targuez comme si cela vous était donné, d’un seul coup et sans cause logique, de prendre toute la mesure de l’existence dans votre vie et d’anticiper même l’expérience de la mort.

Votre œil brillant de possession semble clamer que vous êtes dans l’assomption et l’épiphanie de la présence au Monde, mais n’êtes vous pas dans un mythe dangereux ? n’êtes –vous pas plutôt dans l’absence au Monde, dans une béance plutôt que dans une plénitude, dans la mesure où vous ne vous appartenez pas ?

Vous affirmez que comme nous philosophes, vous avez à décider et justifier de la poésie, qui ne vous vient pas du seul fait de votre finitude, mais qu’il vous faut également étreindre la réalité rugueuse, dixit Rimbaud. Certes vous n’avez pas le monopole de la finitude qui dicte la poésie, vous comme nous philosophes finiront dans la même petite boîte.

Enfin participez-vous à la Vérité si vous ne faites pas l’existence, concurrents des philosophes que vous seriez dans le dire de cette Vérité ? La poésie devrait-elle penser maintenant qu’on en a fini avec la philosophie transcendantale ? Ce ne pourrait être qu’accidentel.

N’êtes-vous pas les anachroniques pour lesquels Hegel annonçait la fin de l’art dans sa plus haute destination, car l’art passé avait à faire avec la religion et le divin….Et même les romantiques continuaient sur cette fréquence du religieux et du divin tout en prétextant être dans l’existence immanente.

Je ne vous crédite plus que d’un rôle dans la question de l’amour, il faut être deux dans un état poétique pour garantir notre venue à la présence dans une configuration d’osmose. Continuez donc à chanter l’amour, assomption de la présence au temps et à l’espace, mais ne prétendez plus avoir accès au logos, seul chemin de la Vérité.

 

Gérard Chabane

 

 

 

 
 
 

 

Albert Camus, vous avez dit absurde ?

 

Je reprends ma tête de classe terminale et la grille de compréhension qui nous était fournie quant à « L’étranger » d’Albert Camus ; me revient alors la prise de conscience de plus en plus lucide par Meursault de l’absurdité de la vie qui le conduit au meurtre pour avoir réglé sa conduite et ses gestes sur ses impulsions, il n’a pas pu s’empêcher ! Il est étranger et indifférent à ce qui s’est passé sur la scène du crime comme il le fut à l’enterrement de sa propre mère, seul le procès lui permettra cette prise de conscience de l’absurdité de l’existence, il joint ainsi sa propre indifférence à celle du monde et fait éclater sa révolte. Dès lors, il se sent prêt à revivre, à recommencer, si d’aventure il n’était pas exécuté.

Mais monsieur Camus l’absurde ne peut-il pas se loger aussi ailleurs ? Votre personnage semble méconnaître et ignorer la communauté arabe, il ne prend pas la peine de nommer ni de décrire l’Arabe dont vous commanditez l’assassinat, il est en Algérie mais il se croit en Grèce, il attribue aux éléments naturels et de climat la cause de son crime et tente de se disculper en jouant l’indifférence ; enfin, la justice qu’il dit moins importante que sa mère sujette à l’injustice de l’indépendance, délibérera-t-elle sur son acte criminel et sa culpabilité ou sur le seul fait qu’il a rompu un équilibre par son geste dont la cause serait à rechercher dans le soleil et la lumière ?

Votre personnage qui joue la tragédie n’est qu’un acteur, l’être absurde par excellence condamné à vivre dans l’instant et dans l’infinité des expériences ; cela le prive de naturel et l’englue dans l’ennui ! Pour vivre dans la vérité il nous vaut mieux jouer la comédie, n’est-il pas absurde ce monde où pour être heureux il faille vivre dans l’illusion ?

Meursault parle de son crime contre un Arabe sans nom que l’on oublie et on l’accuse de n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère ! S’il ne s’agit que d’un crime de papier, mais c’est bien d’un crime philosophique dont il s’agit, un crime parfait ! Un Français tue un Arabe allongé sur une plage déserte entre midi  quatorze heures, l’heure du diable en cet été 42. Une scène de série B d’un polar américain où une histoire entre un souteneur et une prostituée tourne en règlement de compte et en meurtre. Et vous monsieur Camus, en imperméable à la mode Humphrey Bogart, vous manipulez votre héros dans une touffeur insupportable où on se fait suer.

Il est de toute première instance d’instruire de nouveau le procès ouvert en 1942 ! Soixante -douze ans plus tard, l’entretien entre le lecteur et Meursault ambitionne ainsi d’établir si des faits nouveaux ou des conclusions autres quant à la psychologie de l’accusé ou de la victime, doivent conduire à une révision du procès.

Présenté sous la forme d’un dialogue, il ne s’agit pas de théâtre mais plutôt de discours plaqués sur les deux protagonistes ; il n’est pas question de ressort dramatique mais d’une enquête à la fin de laquelle nous devons connaître ce qui a motivé l’acte criminel dans un contexte donné et comment la justice peut être rendue pour l’intéressé qui prétende ne pas obéir aux codes de la société où il se sent étranger.

 

PLAN

Acte I Sans mobiles apparents

Scène 1 : L’intention de tuer de Meursault?

Scène 2 : La cause du meurtre ?

Acte II Un cloisonnement de communautés en Algérie

Scène 1 : Contre la communauté arabe que Meursault ignore.

Scène 2 : Mais qui est réellement la victime de Meursault?

Scène 3 : Meursault est-il un indigène d’Algérie ?

Acte III Un étrange étranger.

             Scène 1 : L’indifférence de Meursault

Scène 2 : Quel absurde gouverne Meursault?

Acte IV Le procès et la justice

Scène 1 : Fin du procès et faits ?

Scène 2 : Fin du procès et effets ?

Scène 2 : Meursault a-t-il feint ?

Scène 3 : Révision du procès ou le procès de la phénoménologie

 

Acte I Sans mobiles apparents ?

Scène 1 : L’intention de tuer de Meursault

Le lecteur : Aviez-vous l’intention de tuer ?

Meursault : En tuant l’Arabe, je ne répondais pas à un instinct meurtrier, tout s’est passé comme si j’avais été le jouet du soleil et de la lumière. Vous savez, j’ai des accointances grecques et en ce sens, je me suis trouvé englué dans une dimension tragique qui m’a échappée totalement, ce soleil et cette lumière ont agi concrètement sur mon acte à mon insu, comme si des dieux s’étaient servis de moi. Je suivais inconsciemment le commandement de la grande Nature de lui rendre tout ce qu’ensemble elle avait joint en cette forme arabe, pour qu’il s’y dissolve comme il en était venu. Je crains et respecte la Nature qui tient un grand Livre où elle inscrit minutieusement tous les excès que je pourrais commettre, alors j’essaye de garder blanche la page qui m’est réservée.

Le lecteur : Vous invoquez l’abstraction de la vision de l’Arabe dans cet air surchauffé, mais je remarque la précision du tir des cinq balles, en deux temps,  qui s’enfoncent dans le corps de la victime.

Meursault : Quand je suis revenu sur la plage avec le révolver, j’ai suivi les événements dans une espèce de demi-inconscience, la chaleur était insoutenable et la plage vibrante de soleil qui se pressait derrière moi ; un léger éclair de lucidité m’a fait comprendre que je  venais de détruire l’équilibre du jour. Il faut dire que tout a peut-être été trop vite, comme un  vertige pour mes sens d’enfant villageois de Mondovi, habitué au cycle lent des récoltes, des vendanges dans les vignes de mon père d’origine alsacienne et la lente pousse des cédraies!

Le lecteur : Peut-être n’avez-vous pas commis qu’un crime mais commencé un génocide en anticipant le fait que vous et les vôtres devriez quitter inexorablement le pays sous la pression des Arabes, alors paradoxalement, vous vouliez commencer préventivement à vous débarrasser d’eux ! Vous vous sentiez comme la couche supérieure d’un palimpseste qui tente en vain de boire les signes anciens qui vous ont précédé! Et pour utiliser votre abstraction de la vision, ce seraient alors les flots marins qui auraient emporté le corps de votre victime arabe ! En fait,  sous un rocher à quelques mètres des flots, vous avez juste vu la silhouette qui se confondait avec l’angle obscur de l’ombre ; l’Arabe aurait commis la seule faute de flotter dans l’angle mort du paysage, de trop s’approcher du soleil en quelque sorte ! Par empathie et aux fins de reconstitution je voudrais allez sur la plage en descendant de Bab el Oued par la place des « Trois horloges »,  avec le désir de m’assommer de soleil comme vous, d’être foudroyer par l’insolation ou l’évanouissement, m’immiscer dans votre peau sous un soleil écrasant comme une accusation céleste. Une mère de famille déballe le goûter pour ses enfants nageurs, le papier d’aluminium réfléchit soudain le soleil pour m’éblouir d’un puissant trait de lumière !

Meursault : Je ne cesse de me repasser l’histoire, vous savez j’ai des dons de narration, je tue un Arabe qui n’a même pas de nom ce jour-là, il est simplement entré dans le décor entre midi et quatorze heure en laissant son nom aux vestiaires. Je suis sûr que c’est la faute d’un Dieu qui n’existe pas et, à cause de ce que je viens de comprendre sous le soleil et, enfin parce que le sel de la mer m’a obligé à fermer les yeux.

Le lecteur : Du coup, le meurtre est un acte absolument impuni, voire inexpiable et, ce ne serait déjà pas un crime parce, selon vous,  il n’y aurait pas de loi entre midi et quatorze heure, pas de loi entre vous le meurtrier et la victime ! Vous persévérez à ignorer le nom et le prénom de la victime mais seriez prêt à discourir sur la signification de votre prénom, « Meurt seul ou sot ? » N’êtes-vous donc pas humain ? Vous avez bien dû sentir la chair glacée sous votre aisselle droite, celle de votre bras qui venait de briser l’équilibre des choses et, que vous souhaitiez  voir, peut-être, enfin redevenir comme avant. Mais c’est bien connu, quand on tue, une part de vous échafaude une explication, fabrique un alibi, construit une version des faits qui vous lave les mains qui sentent encore la poudre, bref à vous sortir de l’absurde ! Et vous niez en reportant la cause sur les éléments, c’est trop commode !

Meursault : Oui je le sais, on dit que j’ai l’art de relater en termes ornés, c’est à cause de ma vision abstraite que j’ai usé de l’art du poème pour parler d’un coup de feu dans son monde ciselé par la clarté matinale, précis, net, tracé à coups d’arômes et d’horizons. Le trait de mon arme s’est nué dans les traits du soleil.

Le lecteur : En somme, la seule ombre au tableau était celle de l’Arabe, objet flou et incongru, venu d’autrefois, comme des fantômes avec pour toute langue, un son de flûte.

Meursault : Je suis dans l’incapacité de vous dire si je suis un criminel ou une victime, je ne sais pas vos codes et je ne peux m’habituer à l’étiquette de criminel que vous et, la société, m’avez donnée après ce que vous nommez un meurtre, c’est une idée à laquelle je ne peux me faire.

Le lecteur : Oui vous êtes victime, c’est à cause du soleil, un drame cosmique dans lequel vous n’avez joué qu’un rôle accessoire ! Il vous appartenait cependant de faire un geste envers la Nature pour qu’elle ne vous grimace plus mais vous sourit en entrant en vous! Cela me ferait rire s’il n’y avait une victime, mais je vous exhorte à nous aider à trouver à l’intérieur de votre personnalité, les tenants et les aboutissants de cet acte ; cessez d’opter pour une mentalité primitive inadaptée aux conceptions de la société dans laquelle vous vivez. Tout au plus, vous trouverais-je l’excuse d’immaturité, car vous apparaissez un peu enfantin lorsque vous me dites classer votre entourage en méchants et en gentils !

Je ne vous cache pas la difficulté pour reconstituer un crime commis dans un livre ! Cet Arabe n’était qu’un pou ou une vermine perdue dans cette ville aux mille ruelles de la casbah, le frère d’une prostituée de même engeance qui promettait le plaisir sans la fatalité du mariage dicté par la coutume d’ici; vous croyez avoir commis un acte primitif mais c’est d’un acte symbolique dont il s’agit, la prostituée n’est-elle pas la terre algérienne qui se soumet au colon qui en abuse par viol et violence ? Vous étiez au-delà d’un règlement de compte qui dégénère sous le couvert d’un crime philosophique. Vouliez-vous démontrer que la plage est dangereuse pour les Arabes, ils n’ont plus le sentiment d’être indigènes et donnent l’impression d’y attendre on ne sait quoi ou d’y tourner en rond ainsi que des dépossédés! Comment l’Arabe aurait-il pu survivre aux balles que vous avez tirées sous le soleil et mourir dans un livre, comment aurait-il pu ne pas vous croiser, vous le roumi esthète? Vous êtes-vous demandé si la victime a perçu la sensation du sable qui à la manière d’une tangue se déroba sous la plante de ses pieds, là où meurt la vague et courent de dangereux courants? Comme une sensation de noyade par aspiration dans la lise? A-t-elle eu le temps de vous rire au nez, vous son assassin, le temps d’atteindre la protection du rocher avant que de retomber comme un simple rebondissement de lumière vive, mais pas en victime réelle ?

Meursault : Oui, l’Arabe était le premier sur la plage, d’aucuns affirment que c’est moi qui suis venu le chercher, enfin le crois-je ; je soutiens que je suis tombé sur lui par hasard. Vous savez, j’ai une vie, je travaille dans un bureau où j’exerce des tâches banales, mais j’ai des amis, une compagne, je joue au football et rien ne me prédisposait à cette oisiveté meurtrière !

Le lecteur : Certes, mais il s’agit d’un crime philosophique, la bonne question à se poser pour le philosophe est bien celle du meurtre, ce n’est pas l’innocence adamique qui manque a posteriori, mais cette frontière qui existait jusque-là entre la vie et le crime, un tracé difficile à rétablir par la suite ; l’Autre est une mesure que l’on perd quand on le tue et vous avez dû ressentir un vertige incroyable, presque divin à vouloir, du moins dans vos visions, tout résoudre par l’assassinat, la liste des victimes risquait d’être trop longue d’un effarant génocide . Cela vous évitait d’avoir à supporter l’adversité, l’injustice ou la haine d’un ennemi, si vous pouviez tout résoudre par un coup de feu ! Je pourrai aussi affirmer qu’un certain goût de la paresse aurait pu s’installer chez vous, si vous aviez été le meurtrier impuni qui apparemment ne cherchait pas à mentir!

Meursault : J’en conviens, j’ai frappé à la porte du malheur. Sans compter que mon crime compromet pour toujours l’amour et ma possibilité d’aimer, la vie n’est plus sacrée pour moi; à chaque élan du désir, je sais dorénavant que le vivant ne repose sur rien de dur, je peux le supprimer avec une telle facilité que je ne peux plus l’adorer, j’ai ainsi refroidi tous les corps de l’Humanité en en tuant un seul !

Scène 2 : La cause du meurtre ?

Le lecteur : Je maintiens l’hypothèse d’un crime philosophique. En tuant, vous nous avez refait le récit des origines, le colon Caïn venu ici pour construire des villes et des routes, domestiquer les gens et les sols et, aurait tué son frère de soleil Abel, l’Arabe, qui était le parent pauvre et paresseux pour lui voler son bétail. Mais comme l’Arabe ne possédait rien, vous l’avez tué pour rien ! Ou alors ne l’avez-vous fait que pour échapper à la médiocrité de la vie et à l’indifférence de la Nature, ne percevant pas d’événements vous avez fabriqué de l’événementiel. Vous auriez simplement trouvé le sens du monde en piétinant le corps d’un Arabe, cet Arabe qui n’en voulait pas  à votre vie mais attendait patiemment que vous partiez de son pays. C’était plus précisément, non le meurtre des origines mais celui de la fin d’une Humanité où coexistaient deux communautés étanches. Imaginons qu’au cours d’une dispute philosophique, dans un café philo par exemple, un participant trucide son voisin afin de sortir d’une aporie, alors qu’il se disait sage et même poète comme Althusser !Ne trahirait-il pas une complexion primitive ?

Meursault : Je ne parviens pas à saisir mon geste ni à déceler si j’avais la motivation d’un meurtrier ; j’en avais marre de tourner en rond dans un pays qui ne voulait de moi ni mort ni vivant. Si j’ai pu être l’auteur d’un meurtre, cela doit être par dépit d’un amant déçu par une terre d’Algérie qui ne me laisse pas la posséder ; vous devez savoir aussi quelle souffrance que celle d’un enfant d’un lieu qui ne lui a quasiment pas donné naissance.

Dès que ma mère est morte je n’ai plus eu de pays et, suis tombé dans l’oisiveté et l’absurde, je fus un Robinson roumi qui a cru changer le destin en tuant son Vendredi arabe, puis j’ai découvert que j’étais piégé sur une île indifférente, seul.

Le lecteur : Vous avez commis un crime de sang sur un Arabe et jouez l’esthète en enrobant l’acte de vos péroraisons géniales et très complaisantes avec vous-même, en oubliant le défunt; certes vous avez souffert du soleil, de l’éblouissement des couleurs et de n’avoir d’avis sur rien sinon sur l’astre brûlant, la mer et les pierres d’autrefois de Tipasa, toujours un reste de ruine ou de poussière mais qu’on ne peut pas détruire et qui même favorisent les forces de création . Vous prenez de la distance et dès lors votre crime semble d’une nonchalance majestueuse, chacun qui vous écoute peut penser qu’il n’y a pas eu meurtre mais seulement une insolation ! Vous n’auriez plus eu alors votre discernement sous un soleil plombant  et ce trouble vous aurait fait perdre le contrôle de vos actes, en sommes vous êtes un délinquant atypique qui ne pourrait pas faire l’objet d’une condamnation pour un crime inexpiable ? Devrais-je citer le soleil afin qu’il vienne déposer à la barre comme témoin assisté et pourquoi pas entreprendre, comme Gaston Bachelard, la psychanalyse de cet élément de feu ?

Meursault : Oui l’été surtout, quand le soleil est si proche de la terre qu’il peut me rendre fou ou me pousser au sang, il se fige au-dessus de ma tête, il coagule le ciel et l’air et, je ne réponds de rien si je tiens un révolver d’emprunt en main quand mon vis-à-vis tient un couteau dont la lame étincelle outrageusement! Le soleil voulait aussi me tuer et j’étais en état de légitime défense, songez que lorsque j’étais dans le cabanon, déjà son reflet brisé pesait de tout son poids sur les persiennes d’où il tentait de plonger en moi une épée très fine par l’échancrure qu’un nœud de bois sauté avait laissée. Maudite persienne qui n’aveugle plus la fenêtre ! Le soleil est criminel, il est assez fort pour tuer les couleurs des robes de tons éclatants des femmes sur la plage, les hommes plient sous lui malgré leur petit chapeau de paille, ils le sentent battre et vibrer sourdement à leurs tempes comme une enclume sous le marteau de ses rayons. J’ai réagi et ai peut-être compromis l’équilibre fragile du cosmos ?

Le lecteur : Vous estimez n’avoir pas fait un acte délibéré mais être la cause involontaire d’une destruction de l’équilibre du monde ; vous ne pensez pas être coupable à la façon chrétienne et humaniste, mais si vous vous sentez fautif c’est à la manière des Grecs de l’antiquité qui voyaient dans le crime non un pêché mais une souillure qui appelle le châtiment destiné à expulser la faute commise par les humains à qui il faut rappeler périodiquement leur condition de mortels, d’où l’action bienfaisante du mal ! La société, pour protéger ses codes et conventions,  va donc vous accuser à tort et dès lors lui ferez-vous l’affront  de vous révolter afin  de vous affirmer contre elle ?

Meursault : Mais reportez-vous à la jurisprudence « Joseph K (1)» il était accusé mais il ne savait pas de quoi, il tenait bien à se défendre mais il ignorait pourquoi et ses avocats trouvaient sa cause difficile à défendre ; il ne comprenait pas grand-chose à son jugement, il supposait qu’il était condamné, mais à quoi, il se le demandait à peine. Voyez encore Julien Sorel(2), étranger à son procès,  qui a bravé les jurés par une attitude révolutionnaire en leur déniant le droit de juger un paysan qui s’était révolté contre la bassesse de sa fortune ; voyez encore Rodion Raskolnikov (3) jugeant son procès tellement grossier qu’il renonça à se justifier et même sembla manifester le désir de s’accuser encore davantage !

Le lecteur : Ne seriez-vous plus humain pour avoir subi une métamorphose après être devenu orphelin à l’instar de Joseph K qui est devenu un scarabée ? Vous avez perdu votre mère et avez tué un Arabe et ne pensez qu’à votre absence au travail qui va mécontenter votre patron et allez même au cinéma voir Fernandel avant que le corps de votre victime ne soit froid! Vous dites avoir frappé à la porte du malheur et ne penser qu’à des choses insignifiantes et disproportionnées à votre malheur ; n’êtes –vous plus accessibles à la transcendance, n’avez-vous plus qu’une conscience vide qui nivelle tous les événements ordinaires et extraordinaires, voire fantastiques ? Rien ne vaut et tout se vaut,  est- ce cela votre échelle de valeur, n’est-ce pas absurde ?

Meursault : Vous voyez, il y a une cloison vitrée entre vous et moi dans mon box des accusés, vous croyez ressentir ma présence, mais cette cloison si elle  semble laisser tout passer n’arrête qu’une chose, le sens de mes gestes ; elle est transparente aux choses et opaques aux significations !La vitre est ma conscience et je vous suis étranger, elle est une simple conscience interposée entre moi et le monde où sont aperçus les êtres et les choses sans qu’intervienne apparemment un créateur tout puissant qui les organise et les hiérarchise.

Acte II Un cloisonnement de communautés en Algérie

Scène 1 : Meursault contre la communauté arabe qu’il ignore.

Le lecteur : Votre avocat souligne que vous seriez un christ moderne et non un symbole négatif de la nature humaine, mais alors est-ce pour cela que vous avez levé symboliquement le glaive contre l’Arabe ? Et dire que les deux communautés ne savaient pas qu’elles devraient désormais borner leur temps, en un avant et un après-vous, dans le cadre d’une année zéro qui s’organisait autour de votre figure de nouveau Christ !

Meursault : L’Arabe est à la fois attirant et inquiétant en ce pays splendide et effrayant d’Algérie, j’en suis à la fois proche et séparé  même si je les côtoie toute la journée ;  le soir, il se retire dans sa maison inconnue, barricadé avec ses femmes qu’on ne voit jamais dans les rues ou alors sous leur voile à mi- visage.  Ils sont si nombreux et concentrés que par leur seul nombre, bien qu’ils semblent résignés et fatigués, ils font planer une menace invisible qu’on renifle dans l’air des rues de certains soirs où des bagarres éclatent entre Français et Arabes ; ils avancent comme la marée bleue de la mer ces Arabes vêtus de leur bleu de chauffe délavé et de leur djellaba misérable, ils approchent lentement, venant de tous côtés d’un mouvement continu jusqu’à ce que la masse parvenue à un seuil critique éjecte de son épaisseur sans violence, les quelques Français.  Ils ont pour eux l’avantage toujours croissant du nombre. S’ils portent le bleu de chauffe, c’est qu’ils travaillent parfois quand ils sont parvenus à disputer aux pieds- noirs le privilège de la servitude qui pour faire vivre conduit à la mort, pauvre communauté musulmane jamais assez innocente pour bénéficier de la justice universelle !

Le lecteur : Vous soutenez que la masse arabe est porteuse d’une violence rentrée, mais cette foule menaçante ne menace rien pourtant, sinon par sa présence et le mouvement qu’elle ne peut s’empêcher de prendre ! Vous, autant qu’eux qui sont un raz de marée arabe, êtes les porte-paroles de la folie quand la masse menace l’individu, vous-même redoutez le contact avec cet autrui arabe inconnu et auquel vous mettez de la distance afin d’échapper au face-à-face sans compenser par l’opportunité de vous jeter dans cette foule arabe anonyme qui vous épargnait la situation de vis-à-vis. Vous vous sentez néanmoins indigène d’Algérie comme les arabes mais souhaitez vivre en deux communautés séparées,  vous témoignez à la communauté arabe le respect minimal tout en lui restant extérieur. Mais vous, le roumi, réussissez à ignorer l’Arabe au point qu’il  cesse d’exister et vous guettez les points de friction qui risquent de provoquer l’embrasement de l’air déjà surchauffé par le soleil ! Les Arabes ne sont qu’une masse de formes qui peinent à se dégager de la matière, et l’Arabe de la plage aurait commis la seule faute de flotter comme un ectoplasme dans l’angle mort du paysage en limite de l’ombre et de la lumière, de trop s’approcher du soleil en quelque sorte. 

Scène 2 : Mais qui est réellement la victime ?

Le lecteur : Comme un éphémère qui se brûle les ailes au soleil, L’Arabe a vécu deux heures, entre midi et deux à l’heure du diable et de la sieste, son décès a été provoqué par une balle, puis quatre autres, tirées par vous-même qui ne saviez pas trop quoi faire de votre journée et du reste du monde que vous  portiez sur votre dos comme un improbable atlante! Et le comble, c’est vous le meurtrier qui jouez le mort et dissertez sur la façon dont vous avez perdu votre mère, puis comment vous avez perdu votre corps sous le soleil, puis comment vous avez perdu le corps d’une amante, puis comment vous êtes parti à l’église pour constater que votre Dieu avait déserté le corps de l’homme, puis comment vous avez veillé le cadavre de votre mère et le vôtre ! Un public mal averti pourrait rester bouche bée sur cette langue parfaite de votre déclaration donnant de l’air aux angles des rochers qui abritent une source qui meurt sur le sable, ce public pourrait même déclarer son empathie pour votre solitude du meurtrier en vous présentant les condoléances les plus sincères et les plus ciselées. Mais pourquoi ne vous êtes-vous pas soucié de savoir si l’Arabe, ce pauvre quidam, hormis son inoffensif couteau,  avait un révolver, des ancêtres, un père mort en combattant pour la France, une philosophie, une tuberculose ou une mère et une justice ?

Meursault : Si j’ai bien commis l’acte, la victime pouvait avoir le visage anguleux, de grandes mains qui voulaient défendre son frère et des yeux durs à cause de la terre perdue des ancêtres dont le fantôme des keblout ne cessait de venir lui en faire le reproche. Je le sentais en permanence en état de vigie à l’œil noir qui épiait, avec ce don d’immobilité le dos au mur avec une cigarette et une tasse de café qu’il prisait fort. Non ce n’est pas tout à fait ça, il ne buvait pas un simple « kahwa » mais il commandait un capucin, ce genre de capuccino fait de café et de lait mélangé dans un grand verre dont il se régalait car il aimait boire cette boisson de colon qui, peu importe sa composition, avait valeur de philtre pour être aimé d’une belle coreligionnaire ou peut-être de la communauté pied-noir; d’ailleurs, il demandait toujours un café « philtre ».  

 Le lecteur : D’après le dossier de la défense, nous savons qu’il fuguait mais revenait toujours à l’aube dans la famille, parfois ivre, étrangement fier de sa révolte et comme doté d’une force nouvelle après avoir tenté de protéger sa sœur contrainte à des mœurs dissolues sous la menace de souteneurs colons. Il est mort maintenant pour avoir été tué  à cause de votre lassitude et de vos insolations.

Meursault : j’ai tué alors qu’il s’agissait de mon propre suicide !

 Le lecteur : Vous ne cessez de parler de vous alors que je tente d’élucider l’équation du quidam arabe. Pour vous, il est l’Arabe, le fantôme de ce pays quand les colons abusent et y promènent cloches, cyprès et cigognes, il est un genre de pierre ou d’arbre mort sur lesquels s’accumule une poussière depuis 1830.  L’Arabe est une figure de rencontre, il ne se détache pas du monde comme vous-même, il fait partie du décor sans être une personne humaine, il est une victime qui n’est rien de plus qu’un obstacle sur la route qui vous menait à la source. Je tente  de redonner l’existence au protagoniste, qui pour vous n’est pas un véritable acteur qui intervient dans votre déclaration avec une épaisseur de héros ;  telle est bien la caractéristique de votre regard  colonial porté sur le colonisé pour le néantiser. L’étranger en fait ce n’est pas vous mais l’Arabe, le paysan sans terre qui devra attendre que l’indépendance l’anoblisse, il aura au préalable supporté le mensonge de l’occupation qui parlait toujours d’assimilation sans jamais rien faire pour elle ! Vous vouliez le supprimer avant que l’injustice de l’indépendance ne remplace celle de la colonisation comme vous dites !

Meursault : Oui, l’Arabe n’a donc pas de nom  car chez nous les objets n’avaient pas de nom non plus, on disait les assiettes creuses, le plat blanc dans la huche, le pot qui est sur la cheminée. Lui, je crois, s’appelait Farid, Kamel ou Amar ou peut-être bien Mohammed ou Ahmed? Vous voyez bien que je fais un effort bien vain, la matière biographique  affleure çà et là au point de baisser le masque fictionnel de l’assassinat d’une ombre !

Le lecteur : Cela était du temps de votre pauvreté où on ne nommait pas les choses, mais avec le temps les objets s’appelleront grès flambé des Vosges, pots de Betschdorf ou faïence de vieux Rouen! Il est bien connu que le colon étend sa fortune en donnant des noms à ce qu’il s’approprie et en les ôtant à ce qui le gêne, ainsi si vous appelez la victime, « L’Arabe »,  c’est pour le tuer comme on tue le temps, en se promenant sans but. A contrario vous pourriez affirmer que l’Arabe n’aurait pas eu d’existence s’il n’avait été qu’un nom,  mais nommer un être humain c’est faire que sa vie s’oppose aux menaces du monde, car ne l’oublions pas si le nom est effacé, l’Arabe n’aura pas droit à l’éternité, ce nom, élément vital qui induit l’incarnation et le risque de la fin de la vie, mais qui permet aussi de franchir l’épreuve de la mort !

Meursault : Comment nommer un Arabe, il n’y en a tellement ! Mais le meurtre d’un Arabe a pu devenir à mon insu une fable de la colonisation, c’est bien lui que j’ai trouvé par hasard près de la source, je ne cherchais pas un Arabe ; vous l’avez dit précédemment, si mon protagoniste n’était pas  un Arabe crédible dans mes déclarations, c’est peut-être que je ne les connaissais pas bien ni ne cherchait un face-à-face avec eux!

Le lecteur : Votre déclaration traduit un climat de ségrégation, de suspicion et de haine, on ne vit pas que de luttes et de haines mais au contraire il faut sauver quelque chose de l’amitié elle-même entre les différentes communautés, dans le cadre d’une pensée des limites. N’avez-vous jamais pensé à préférer « Némésis » à « Hybris », vous qui vous croyez en Grèce en Algérie ?  Vous avez pensé votre victime arabe d’un point de vue politique et, ce n’est pas de l’indifférence que vous avez montrée mais un genre de haine que vous portez à l’autre, à  votre ennemi ; pis, cet Arabe est entièrement ramené au concept dans l’abstraction de  votre pensée, vous tuez ainsi en lui le concept de colonisé qu’il représente ! Faut-il que ce soit toujours comme cela en Algérie, on se coupe les couilles d’abord puis on se réconcilie avant l’implosion finale?

Meursault : J’ai fait le pari de l’optimisme, au-delà de l’absurde il y a peut-être le bonheur, le parti pris des choses.....

Le lecteur : Oui, mais l’Arabe est mort, lui ! Avez-vous songé qu’il allait se rendre à la mosquée pour ses dévotions après avoir donné le zakat, peut-être avait-il dit à sa mère Yadjab qu’il rentrerait plus tard que d’habitude. Je veux vous aider à refaire son nom et son visage.

La victime s’appelait Farid Benhadj, fils de Yadjab Djouhar et d’Hocine Benhadj, respectivement  originaires de Terza les Beni Douala et d’Aïth Zmemser. Il avait deux frères, Amar et Ali qui jouait si bien de la flûte. Sa sœur, Fatima son aînée, fréquentait des dépravés roumis mais veillait sur le clan dont la longévité dépassait de beaucoup celle de ses composantes. Vous voyez, nous ne sommes plus seulement en présence d’un crime de papier, et même si Farid Benhadj n’avait pas vécu réellement rien n’empêche qu’on lui offre une sépulture ou un mausolée sur une colline aux oliviers du petit village d’Aït Hessane et que l’on burine sur la pierre « Il est venu de Dieu et repart vers Dieu ». Sa vie avait un sens pour avoir été dispensée par un Dieu, il ne pouvait être le fruit du hasard comme un effet sans cause, il avait la patience islamique et ignorait la révolte même s’il vivait mal la dépossession de la terre de ses ancêtres. La famille avait quitté sa mechta où trônait en son centre leur humble gourbi enfumé par la khanoun et encombré des claies de figues en cours de séchage. La colonisation avait systématisé la misère et la clochardisation de la population rurale du bled au point où Dieu n’aurait pas voulu faire naître Jésus dans ces cabanes de chaume ! La famille de Farid céda à l’appel  de la ville d’Alger où ramasser les miettes de la cité blanche et prospère.

Vous avez eu soudain le goût du sang, même si vous vous en défendez en prétextant avoir été le jouet des éléments dans le cadre d’un tragique solaire! Et si le frère Arabe, Ali, avait voulu se venger de votre crime sous le soleil, en prétextant la pleine lune et, à l’instar de votre soleil et de la présence de sel dans ses yeux,  trouvant en cet astre l’excuse à son acte ? On aurait eu tôt fait de ne lui trouver aucune circonstance atténuante et on l’aurait vite observé avec les yeux plissés du soupçon, le regard dur de l’injonction et puni avec une sévérité exemplaire et dissuasive pour les autres Arabes terrorisés !

Meursault : Il aurait été confronté au même absurde qui m’a gouverné, cet Arabe aurait été destiné à la vengeance et on l’aurait regardé grandir en tant qu’il était promis au sacrifice suprême qui l’aurait destiné à affuter sans cesse le couteau familial de la vendetta. Il aurait tué le roumi et l’aurait enterré tout en se méfiant de sa possible résurrection en cette terre d’Orient!

Le lecteur : Mais il aurait tout aussi bien voulu vous tuer parce que vous aimez vous baigner et vous promener à Tipasa ! Les plages peuvent aussi être dangereuses pour un roumi comme pour un Arabe ! Vous auriez fait une tâche de sang dans les lentisques au milieu des ruines romaines qui donnent sur la mer et qui vous subjuguent tant par leur beauté. Mais vous qui êtes un genre d’orphelin qui avez reconnu dans le monde une sorte de jumeau sans père, vous auriez dû, du coup, avoir acquis le don de la fraternité à cause de votre solitude !

Scène 3 : Meursault est-il un indigène d’Algérie ?

Le lecteur : Quelles sont donc à la fin vos racines algériennes, ne sont-elles liées qu’aux enchantements solaires et aux ivresses maritimes, aux incandescences de la lumière vespérale sur les ruines de Tipasa ? En fait, vous vous croyez en Grèce avec le flamboiement de ses matins,  Grèce antique et éternelle, là où Empédocle se jette dans l’Etna pour lier le travail de sa pensée à  la fulgurance volcanique! Quelle lumière inaltérable, celle qui éclaire et guide les actions des hommes, une promesse d’aubes toujours recommencées,  ainsi qu’une oasis d’ailleurs venue sous forme de météore comme une lampe qui traverse le ciel et touche notre cœur derrière le carreau de la fenêtre. Pourquoi l’Arabe n’est-il pas votre frère de soleil ? De votre statut plus privilégié, vous auriez pu arracher cet Arabe au destin de pauvre et d’invisible, ce pauvre dont le destin est de disparaître dans l’Histoire sans laisser de trace, sans qu’aucun notaire jamais n’enregistre les biens ! Afin de fuir la réalité, vous vous évoquez par une litote, litote que vous appliquez au centuple à cet Arabe qui, dès lors, n’a pas de racine identitaire et dont on ne comprendra pas le mouvement d’indépendance car il est à la fois insurgé et terrorisé! Cela ne ferait que substituer l’injustice de l’indépendance à l’injustice coloniale, le despotisme arabe à la domination du colon, cela déracinerait les pieds noirs et incommoderait leur confort!

Meursault : Il est vrai que je me sens seul sur cette terre brutale d’Afrique où  mon âge ne trouve aucun secours de la mélancolie présente dans les pays traditionnels de civilisation ; j’y suis en exil et sans recours car je me sens privé des souvenirs d’une patrie perdue ou d’espoir d’une terre promise ; l’Alsace de mon père et les Baléares de ma mère sont si loin qui avaient pris racine ici où leurs pieds les portaient! Je crois que je me suis totalement muré en moi-même pour éprouver à la fois la liberté et le détachement ! Je suis Caïn qui ne voit même pas Abel et je garde autant l’incognito que j’en affuble ceux qui devraient être mes frères indigènes. Je les tiens à distance et ils deviennent des ombres menaçantes, alors sur ma défensive,  je suis comme une lame solitaire et toujours vibrante, un arc de lumière solaire prêt à frapper ces ombres ; une force obscure tente de soulever mon bras armé depuis des années sans que je puisse m’en empêcher, et cette force me donne des raisons de vivre et de mourir sans révolte immédiate, cela jusqu’au jugement d’autrui qui me purgerait de ce mal.

Le lecteur : Vous vous sentez devenir de plus en plus français grâce à la langue comme une manière de sublimer votre exil en cette terre d’Algérie, mais vous n’avez jamais quitté votre lieu d’origine, votre filiation ni votre identité, ni connu la douleur, la souffrance, l’envie du retour, le mal du pays. L’Arabe, par contre, dépossédé de sa terre a pu se sentir étranger en son propre pays, et ne l’avez-vous pas conduit en un exil plus grand encore en l’assassinant, en l’assignant à cet improbable royaume de l’au-delà où il est parti en laissant sur terre sa famille et ses amis ?

Paradoxalement  vous ne parlez jamais d’Algérie française, l’Algérie pour vous n’est pas la France mais toujours la Grèce avec la beauté de Tipasa que la civilisation arabe ne pourra jamais recouvrir! Vous vous êtes complu à vous laisser prendre au jeu trompeur de l’ombre et de la lumière qui dupent les prisonniers de la caverne platonicienne et, à laquelle succède la nuit fugitive du Golgotha où la foi vacille un instant sous le doute. Je serai prêt à croire que comme Nietzsche, vous seriez en limite de vous prendre pour le Christ et c’est très lourd de signification !

Acte III Un étrange étranger

Scène 1 : L’indifférence de Meursault

Meursault : Mon père fut blessé à la bataille de la Marne puis déporté absurdement à Saint-Brieuc où l’attendait la mort par défaut de sulfamide, à 28 ans ! Certainement il y avait eu trop de morts autour de moi, mais quant à mon père, je ne pouvais pas m’inventer une piété que je n’avais pas, songez que l’homme enterré sous cette dalle là-bas en Bretagne et qui avait été mon père, est plus jeune que moi aujourd’hui ! Et la région Alsace d’où il venait et qu’il avait fui, il y a longtemps de cela devant des ennemis appelés Allemands pour s’installer en Algérie, région perdue qu’il fallait reprendre aux mêmes ennemis germains en 1914, lesquels avaient toujours été méchants et cruels, surtout avec les Français et sans raison aucune, une absurdité dont aucun sens ne pourrait venir à bout.

Le lecteur : Comme vous, Jean-Paul Sartre a laissé derrière lui une jeune morte de 30 ans qui n’eût pas le temps d’être sa maman et qui pourrait être aujourd’hui sa fille. Je comprends votre compassion que vous, l’homme aujourd’hui accompli, ressent devant l’enfant de 28 ans injustement assassiné par la guerre ; quelque chose en effet n’est pas dans l’ordre naturel des choses, à vrai dire il n’y a pas d’ordre mais seulement une folie et un chaos, là où le fils est plus âgé que le père, ce père éternellement son cadet !

Meursault : Il y a depuis en moi un vide affreux, une indifférence qui fait mal, je me devais de trouver seul ce qui était bien ou mal puisque personne ne pouvait me le dire. Et je reconnais maintenant que tout m’abandonne, j’ai besoin que quelqu’un me montre la voie et me donne le blâme ou la louange, non selon le pouvoir de l’autorité mais par la figure tutélaire, j’ai besoin d’un père. Rien ne reste de lui, de cet homme, dévoré dans un feu universel et dont il ne restait qu’un souvenir impalpable comme les cendres d’une aile de papillon brûlée par un rayon de soleil exacerbé par une loupe.

Le lecteur : Votre indifférence s’est accrue avec la mort de votre mère, mais ne vous êtes- vous pas  fourvoyé et délecté d’un pyrrhonisme aigüe en posant la vérité comme inatteignable? Sans modération, vous vous êtes nourri  de postulats dangereux pour l’équilibre humain que nous vivrions dans les seules apparences, contradictions de l’esprit, illusion des sens, vérités fugitives qui ne reposent sur rien de solide, tout cela pour atteindre un bonheur négatif qui serait l’absence de trouble, l’ataraxie. Mais comment avez-vous pu conserver une telle froideur dans un pays inondé de soleil et de figuiers ? Etes-vous moins indigène que colon qui lorsqu’il va partir ne laissera que les os de ses ancêtres, des routes et des mots que l’Arabe conservera comme un butin ? Des descendants improbables venus de métropole viendront très certainement récupérer ces os de leurs ancêtres dans cette terre qu’ils commençaient à haïr, cela pour se rassurer et en finir avec leurs propres fantômes ; mais cette communauté de colons repliée sur ses coutumes sera d’un autre âge, elle sera plus morte que les morts qu’elle avait ensevelis. Mais dites, Meursault, la tombe de votre mère existe-telle ou n’est-elle qu’une affabulation, qui donc se souvient d’une procession de roumis sous le soleil au sortir d’un asile vers le cimetière de Marengo, étendards en tête et ostensoirs fumant et balançant au bout de leurs chaînes d’argent?

Meursault : Je tente d’opposer mon indifférence à l’indifférence du monde qui m’entoure, l’existence ici-bas n’a pas de sens. Ma mère est-elle morte tel ou tel jour, à tel ou tel âge, je ne sais plus, je ne sais quel dieu a tenu ma main pour que je commette l’irréparable sur cette plage  sous un ciel bas et lourd comme un couvercle. Vous savez, je vois les évènements qui s’enchaînent de manière purement aléatoire, à chaque événement on aurait pu imaginer un événement contraire et tout aussi probable et c’est une sorte de fatalité qui se dresse devant moi ! Comment voulez-vous que j’en juge, je vous dirai tout à l’heure comment j’ai tenté de suspendre mon jugement.  Voilà pourquoi vous trouvez que je me borne à faire l’inventaire des évènements de manière froide, distante, comme si ceux-ci survenaient indépendamment de ma volonté.

 
 

Scène 2 : Quel absurde invoquez-vous Meursault?

Le lecteur : J’avais pensé que vous présentiez la mort de votre mère et l’assassinat de l’Arabe de manière didactique, mais j’en viens à l’évidence que vous voulez traduire le sentiment de l’absurde et non pas la notion de l’absurde car vous ne semblez pas assez intellectuel pour nous en transmettre la notion ; je suis néanmoins perplexe et me demande si, à jouer le bel indifférent, vous étiez soit dans un état d’abrutissement proche des bêtes ou soit dans la maîtrise d’un niveau de sagesse et d’élévation d’esprit hors du commun ? Votre détachement ressemble-t-il à celui de Socrate devant ses juges, ou est-il dû à un état de torpeur qui accable les bêtes et dans lequel vous vous trouvez plongé ?  

Meursault : Le soleil et la lumière n’annihilent pas inexorablement mon discernement, je ne suis pas qu’une matière qui se dilate et se contracte sous l’effet de la chaleur. Je crois savoir que le monde, les hommes et moi-même ne sommes pas absurdes en soi, mais ce monde en lui-même n’est quand même pas raisonnable et, ce qui est absurde c’est lorsque je me confronte à cet irrationnel et que je tente d’y opposer mon désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de moi.

Le lecteur : Certes, mais dans votre indifférence aux codes, et par votre refus de juger,  vous ne faites que soutenir les valeurs d’oppression et d’exploitation de ce système colonial !  Vous manquez singulièrement d’imagination pour ne vouloir opposer que votre type de raison, de culture et d’éthique de justice et de liberté, à la mystique nationaliste algérienne qui voudrait supprimer la liberté sans supprimer l’injustice ; engoncé dans vos limites de la « némésis » pour fuir « l’hybris », de la révolte dans la révolution, vous soutenez que la sublimité de la fin ne saurait excuser l’atrocité des moyens. En évacuant la violence de l’Histoire comme seule source de changement, vous condamnez les Arabes, que vous n’avez pas éliminés, à geindre sous le joug de l’oppresseur. Ne voyez-vous pas que des zélotes arabes se lèvent et ne font plus seulement appel au ciel pour qu’advienne le royaume  sur la terre  où la domination et l’oppression ne seraient plus de mise ?

Meursault : Si. D’aucuns les voient à pied d’œuvre pour conquérir démocratiquement l’égalité alors qu’ils sont déjà sur le pied de guerre. Mais je vois la guerre d’indépendance comme une épreuve et un traumatisme personnels, pour moi et ma vieille mère qui fait dangereusement ses courses sur les marchés d’Alger dans le quartier Belcourt, et non comme une nécessité historique hégélienne ! Je n’y perçois qu’un chaos dénué de sens et plein d’absurde qui ne laissera pas les choses comme elles sont et telles qu’elles suffisent à mon bonheur.

Le lecteur : Dès le début de vos dépositions, j’ai eu le sentiment de l’absurde, c’est qu’à la différence de votre ressenti, j’attendais que me soit offert un monde chargé de sens ; je ne saurais trop vous rappeler la jurisprudence « Roquentin (4)» où l’intéressé perdait peu à peu la signification du monde, quand l’univers se chosifiait, avant de sombrer dans la nausée, alors que j’en suis persuadé vous n’en resterez pas à l’absurde mais  découvrirez progressivement le sens quand il se colorera d’humanité ; mon optimisme m’enseigne que l’absurde n’est ici pour vous qu’un point de départ et que votre révolte est à fleur de peau. Vous nous avez affirmé que votre indifférence opposée à l’indifférence du monde était votre vérité, dès lors et j’en suis persuadé quand le monde prendra un sens pour vous, vous trouverez intolérable que la pantomime continue, qu’on prétende vous y inclure, et vous vous révolterez !

Mais l’absurde n’est-il pas aussi et davantage du côté de la victime arabe que du vôtre, vous le meurtrier, justice doit être faite, non ? Les commentateurs ont parlé de votre quasi-dissolution de héros assassin dans le sentiment de l’absurde, dans une atmosphère de tragique solaire, mais n’est-ce pas l’Arabe qui s’est dissout dans le sable et dans l’eau de la source près du rocher, tué par une étincelle naturelle du soleil qui a armé votre bras de criminel vivant à égale distance de la misère et du soleil ! Quand vous avez tiré sur l’Arabe, votre main était-elle étrangère à votre cœur et à votre esprit ?

Meursault : Je ne sais plus moi-même quand mon discernement se dissous dans l’absurde, la société pourra me reprocher mon étrangeté qui a débouché sur un comportement d’étranger qui méconnait les règles et les conventions sociales et les règles de la justice ! Or n’oubliez pas que j’en deviens étranger à moi-même et d’ailleurs ne comprends pas ce dont on m’accuse! Mais qui voudrait me rendre à la société devra m’expulser de moi-même.  Je suis paraît-il étranger des hommes car je communie trop avec la Nature, alors je me prends à appeler de mes vœux les cris de haine des autres comme l’expression de mon désir, porté à son paroxysme, d’être séparé des Hommes ! Condamnez- moi et je serai révolté d’autant en affirmant ma liberté et ma passion d’homme absurde !

Acte IV : Le procès et la justice

Scène 1 : Une fin de procès, les faits.

Le lecteur : Rappelons les faits, cinq coups de feu suivis d’un procès et d’une condamnation à mort pour avoir mal enterré votre mère et avoir parlé d’elle avec une trop grande indifférence. Permettez que je souligne l’invraisemblance d’une intrigue judiciaire qui, dans l’Alger coloniale, envoie un Européen à la mort pour le meurtre d’un Algérien commis de surcroît en légitime défense ! Votre confession  mélange la reconnaissance des faits et un habillage du voile de l’absurde, n’est-ce pas la plus habile des plaidoiries ? Mais je ne suis pas sûr que vous vous remémoriez les événements en toute bonne foi et que vous ne vous cachiez pas de certaines intentions ou lâchetés, à vous-même ou aux autres. Il me semble revivre le drame kafkaïen de Joseph K (3) quand vous présentez deux faces coupables! La lame de la guillotine tomberait moins sur votre cou comme assassin que sur votre cœur vide qui  constitue un gouffre dans lequel la société pourrait succomber ; c’est anormal en somme qu’une société soit constituée d’hommes comme vous qui ne pleureraient pas à l’enterrement de leur mère, mais aussi à la mort d’un Arabe !

Meursault : je vous le répète, j’ai été pris dans l’enchaînement d’une mésaventure tragique qui excédait ma volonté, le malentendu qui m’envoie à l’échafaud pour n’avoir pas pleuré à l’enterrement de ma mère, ce qui n’est après tout que l’emblème de ma façon d’être au monde ; mon indifférence, mon sentiment de l’absurde, ma célébration des plaisirs immédiats du corps sur la plage avec mon amie Marie Cadonna après l’enterrement, mes sensations avant la prise de conscience quand les autres m’ont jugé ; puis enfin ma révolte  qui dit-on précède l’acceptation de ma condition dans cette société. Pourtant je me sens terriblement innocent et ne dois mourir que parce que je refuse de jouer le jeu de la société !

Le lecteur : Vous êtes dans le déni complet de l’assassinat de l’Arabe ! Vous vous posez en héros ou martyr d’une société qui a besoin de tout savoir et de tout expliquer et qui préfère, à l’homme que vous représentez, l’idée qu’elle s’en fait ; pour avoir été vous-même et avoir refusé de livrer votre mystère, vous ne pouvez attendre de la justice aucune indulgence. Mon propos n’est plus de vous demander qui vous êtes mais de vous apprendre qui vous êtes et que vous me le confirmiez. Sachez que si vous ne jouez pas le rôle social attendu par les conventions et faussez le jeu social, vous poserez une énigme à vos juges ce qui le fera pas pencher le fléau de la balance en votre faveur.

Meursault : Je  ne veux pas qu’on me sauve, mais qu’on m’interroge ou qu’on me juge comme à l’issue d’une guerre car je suis dans une situation extraordinaire d’absurde. Une porte s’est refermée définitivement sur moi, je me sens damné et condamné et pour cela je n’ai plus besoin ni de juge, ni de Dieu, ni de la mascarade d’un procès, seulement de moi-même ! Je ne suis qu’un simple Français qui doit fuir sa propre conscience et, au fond je me sens soulagé, allégé, libre dans mon propre corps qui cesse enfin d’être destiné au meurtre. Dès lors je n’ai plus qu’à aller au cinéma comme Lee Oswald qui a tiré sur la figure éthérée d’un président!

Scène 2 : Fin du procès et les effets.

Le lecteur : Votre indifférence devant les autres va se trouver modifiée après votre crime, en vous prenant à partie la société, représentée par les jurés, vous a obligé à réagir et, à mon grand étonnement n’ai-je pas perçu de vous comme la naissance de sentiments de sympathie ! Mais paradoxalement,  l’aumônier qui vous voulait du bien ne parvenait pas à vous toucher car il aurait risqué d’entamer votre personnalité à mesure qu’il vous la révélait.

Meursault : De ma prison, j’ai eu soudain la force de tenir tête  à mon Dieu, au prêtre son représentant et même à l’absurde ; le monde perdait de son indifférence à mesure que je l’étais moins, puis un éclair de lucidité me fit comprendre que ce n’était pas un monde mais la fin d’un monde que finalement j’entrevoyais, le monde de la colonie ! Alors à quoi bon la propriété devenue inutile, le mariage si peu nécessaire, la noce tiède, le goût fade et les gens en anticipation de départ qui étaient comme assis sur des valises, vides, sans consistance, cramponnés à des chiens malades et putrides comme celui de monsieur Salamano, des automates quoi, comme la dame du restaurant, incapables de prononcer plus de deux phrases !

Le lecteur : Dans vos belles envolées et circonvolutions, vous ne parlez plus de votre mort probable sous la guillotine, vous m’avez si bien entraîné dans votre malheur ancien et lucidité nouvelle que vous savez si bien enjolivés, que vous avez réussi à me faire oublier votre crime ! Lui, l’Arabe Farid n’est plus là, pour être entré dans un processus de dissolution et de décomposition,  fût-il vivant qu’il n’en demeurerait pas moins comme un pauvre illettré que dieu  créa uniquement, semble-t-il, pour qu’il reçoive cinq balles dans le corps et retourne à la poussière, un anonyme auquel vous n’aviez même pas eu le temps d’accorder un prénom ! C’est très agaçant cette invisibilité qui peut-être aussi une liberté en quelque sorte ! Auriez-vous pu le tuer aussi facilement s’il avait eu un prénom ! Vous semblez dire que cet Arabe n’était pas encore entré dans l’Histoire qui commence avec l’écriture pour avoir voix au chapitre, et à défaut c’était la nuit de la préhistoire ! Ce qui veut dire que ces générations d’anonymes colonisés devront batailler pour se faire entendre, avec la dynastie des biens nés de la communauté pied-noir qui ont grandi parmi les livres. Pouvez-vous imaginer qu’il était aussi en droit de refuser l’absurdité de sa mort et avait besoin d’une histoire qu’on lui aurait tissée comme un linceul. Vous persévérez  à refuser la justice des tribunaux, et à réclamer celle des équilibres du cosmos et à vous en remettre à l’équité des éléments !

Scène 3 : Meursault a-t-il feint ?

Le lecteur : Vous soutenez obéir à un référentiel propre dans votre enclos d’absurde, mais je peux vous soupçonner d’avoir menti soit par volonté de tromper votre monde ou soit d’atténuer l’absurde qui frappait ce monde ! Comme nous l’avons vu précédemment vous n’avez pas un mot pour votre victime et pratiquez un déni d’une extrême violence choquante ! Dès que vous avez tiré vos cinq balles vous vous détournez du mort et vous dirigez, en esthète,  vers un mystère que vous estimez plus digne que la vie d’un Arabe, votre fameux et intrigant absurde de la vie entre éblouissement et martyre ! En helléniste impénitent voulez-vous nous faire croire qu’une déesse vous aurait rendu fou comme Ajax à la guerre de Troie et vous aurait fait confondre l’Arabe avec l’angle obscur de l’ombre en limite de la lumière près du rocher? Dès lors que vous auriez retrouvé la raison, le corps serait rapidement retiré du décor pour être entreposé on ne sait où ! Vous n’auriez fait qu’ôter un artefact, l’Arabe serait un objet que vous pouviez remplacer par mille autres de son espèce, la mer effaça vos traces de pas et il n’existait plus de témoin que le soleil ! Mais la mer et son horizon ne vous suffisaient-ils pas pour équilibrer votre condition d’homme en vous offrant leur immensité et infinitude, quelle motivation nous cachez- vous  qui vous aurez fait rompre cet équilibre en tuant un Arabe ? Ne feignez-vous pas d’être englué dans les choses afin de dissimuler, derrière une déposition à la tonalité blanche,  un festival de sensations  qui aurait à la fois le don de nous émouvoir mais aussi de vous replacer dans vos responsabilités d’homme doué de volonté et de discernement qui a commis un crime ?

Meursault : Je ne dis que  la vérité et ai toujours eu un sentiment positif  quant à cette existence dont je m’accommode parfaitement. Ah ! Fichtre, je  ne triche pas avec la vérité, non par un quelconque orgueil, mais simplement parce que j’accepte les choses telles qu’elles sont et ne vois pas l’intérêt de mentir aux autres ou à moi-même. D’aucuns disent que je ne joue pas le jeu de la société et que je serais en cela condamnable, un ostracisme pèserait ainsi sur mes épaules  qui me rendrait étranger à cette société où je vis. Vous ne comprenez donc pas que si je ne joue pas le jeu c’est tout simplement parce que je refuse de mentir. Mon indifférence ne fait pas de moi un être privé de sensibilité mais, bien au contraire, je suis animé par une passion profonde de l’absolu et de la vérité. Condamnez- moi,  j’accepte de mourir pour la vérité comme le Christ ! Sans être un héros je ne serais pas un être normal pour ne pas montrer mes émotions et ne pas mériter des circonstances atténuantes, certes je n’ai pas pleuré à l’enterrement de ma mère, je n’ai pas reconnu ni dit mon regret d’avoir tué l’Arabe, mais même si vous trouvez cela ridicule, je veux crier ma vérité quant au mobile du prétendu meurtre, c’était à cause du soleil !

Scène 4 : Le procès en phénoménologie

Le lecteur : D’après le dossier versé aux débats, vous prétendez n’avoir qu’une conscience vide et, affirmez que pour vous, la pensée ou le sens n’existeraient pas au préalable, mais trouveraient leur forme dans les situations ou péripéties que vous traversez. Vous auriez une attitude primitive à l’instar d’Epiméthée le frère de Prométhée, qui vous conduirait à ne rien connaître à l’avance mais à tout comprendre après coup, bien trop tard ! Vous êtes un être imprévisible qui ne trouvez de sens que dans vos perceptions, vos situations, et plus dangereusement dans l’appel de votre corps pour  une pure jouissance de l’instant, hors de toute transcendance.

Meursault : J’ai parfois l’impression bizarre d’être regardé par moi-même dans un curieux mouvement d’éclatement de mon « moi », vous-même qui m’interrogez,  vous semblez vous cacher dans mon regard et voir à travers lui! Vous semblez caché dans ma face et parlez en moi ! De  grâce, jugez-moi en fonction des critères intérieurs à ma propre nature et non selon ceux extérieurs à ma personne, sinon je vous deviendrai étranger si vous me déniez le droit d’échapper aux règles de votre psychologie traditionnelle que vous dicte la société à laquelle  vous vous identifiez, et dont vous adoptez les réactions indignées. Je ne chercherai pas les mots ou les formules ad hoc auxquels je ne pense pas vraiment pour chercher l’apitoiement des jurés et sauver ma tête, mais n’attendez pas de moi que je collabore à ma propre exécution pour le bon fonctionnement de votre justice. Je ne tendrai pas le cou à la lame ni ne serai sans me débattre ni crier.

Le lecteur : Vous faites montre d’une insensibilité militante sous-tendue par une  technique phénoménologique aguerrie de spécialiste ! Comment les idées ont-elles pénétré votre sensibilité au point de déclencher cinq bruits de culasse qui ont fait un homme arabe, hébété, mourant sur le sable quand vos projectiles ont modelé son visage selon les grimaces de la mort ? Son sang dégagea une odeur forte, lourde, ce sang qui n’arrêtait pas de jaillir et traçait comme un parcours et un itinéraire pour que sa mère puisse le retrouver ; à moins que la mer ne fasse disparaître peu à peu la marque rouge et que l’orage  efface jusqu’à la dernière trace, après que la foudre qui aura éclaté violemment juste au-dessus du labyrinthe de ce parcours de sang dans des bruits saisissants et des lueurs les plus aveuglantes que l’on ait vues. Il n’aura pas été au bout du tunnel cet Arabe, lui qui aurait été peut-être parmi les meilleurs des hommes de sa communauté à conquérir l’indépendance. Votre sécheresse de cœur est totale ! Mais des métaphores pompeuses échappent de temps à autre à votre contrôle, qui colorent soudain vos déclarations que vous vouliez neutres et blanches !  Que faites-vous sinon de la poésie en parlant de « la campagne gorgée de soleil » et « du soir comme une trêve mélancolique », n’éprouvez-vous pas d’émotions et des sentiments consécutifs aux sensations naturelles ? A l’appel de votre corps, ces métaphores gagnent du terrain sournoisement, chaque fois que vous vous amollissez dans une jouissance sensuelle, ne serait-ce qu’un instant. Vous jouez un personnage d’où percent sous le masque ces métaphores qui traduisent votre visage de belle âme malheureuse, et vous feignez, sans aucun doute pour d’obscures raisons morales, d’être une pure conscience husserlienne et rien d’autre !  Votre conscience semble tournée de façon exclusive vers le dehors, comme un dispositif qui n’aurait pas de dedans, pas d’intérieur ; elle n’affirme son existence à chaque instant, sans durée, que dans la mesure et dans le mouvement même où elle se projette sans cesse hors d’elle-même.

Meursault : Prenez garde lecteur, si vous tentiez par mégarde de vous introduire dans ma conscience, vous en seriez aussitôt expulsé avec fracas, en plein soleil au milieu de la route et dans la poussière sèche du monde et dans son aveuglante lumière !

C’est là mon univers physico-métaphysique!  Etranger en mon pays lui-même, mon paysage natal qui était pour moi le lieu de la familiarité la plus grande, j’en ai conçu la métaphore même de l’étrangeté et de la stupéfaction; mes paroles s’agglutinent sans style pour vous dire ma détresse irrémédiable et, c’est dans le silence de mes litotes que vous trouverez ce que je ne peux pas dire, il vous appartiendra de donner voix à ces interstices. Je ne suis là pour personne et je m’absente même de moi tant je suis occupé à vous rendre ce monde sensible. Je me garde de projeter du sens et, sous le regard de ma conscience vide surgissent, pour rien, toutes les choses du monde alentour en des photos et des sons mat !

Le lecteur : Vous prétendez que l’Algérie c’est la Grèce, l’Algérie c’est l’Italie, mais  ces pays du soleil chantés par Goethe et où fleurit l’oranger de l’âme, tout imbibés d’humanisme kantien,  vous en changez soudain la teneur en inversant les signes. Ce pays méditerranéen n’est plus le climat idéal où s’épanouit la raison, n’est plus le ventre maternel, le berceau naturel de la modération, du bel équilibre, de l’éternelle sagesse, la beauté qui accorde l’homme avec la terre qu’il célèbre. Mais que deviennent Tipasa, Annaba et tant d’autres cités qui unissent l’éclaboussement du soleil d’été et la respiration mesurée de la mer heureuse dans les soirs dorés et poussiéreux ? Comme si vous vous étiez immobilisé à l’heure du diable entre midi et quatorze heures, votre berceau d’Afrique est devenu accablant, excessif, inhumain, chargé de menaces, la lumière, la sécheresse, le soleil, la chaleur, la communauté arabe muée en foule menaçante qui ne menace rien pourtant, sinon par sa présence et le mouvement du nombre qu’elle ne peut s’empêcher de prendre.

L’excuse de phénoménologie ne vient-elle pas trop à propos, n’êtes-vous pas en train de  tricher avec la vérité, vous qui affirmez ne jamais biaiser tout simplement parce que vous dites accepter les choses telles qu’elles sont ? Mais votre beau système se lézarde  à mesure que les choses se gâtent, tandis que vous vous révélez comme le contraire même d’une conscience vide ! Déjà, les métaphores anthropocentriques échappées de votre vigilance annonçaient ce dévoilement; votre conscience a bel et bien un intérieur, elle aussi, plein et transcendant à la mode kantienne, elle recèle en soi une raison pure qui la remplit depuis toujours car elle est antérieure à toute expérience vécue. Ce qui lui fallait à votre conscience, c’était se nourrir du monde extérieur, le dévorer jour après jour, le digérer, et à la fin devenir elle-même le monde, sans plus rien laisser en dehors d’elle-même ! C’est donc pour cela que vous voulez nous décrire les phénomènes jusqu’à leur épuisement de sens comme dans le dénombrement et la brillance des vis du cercueil de votre mère ! Vous ne voulez vivre que pour votre propre vérité,  cette vérité qui procède de votre analyse clinique du monde en nous rendant un extérieur dont vous vous excluez, vous et même votre ombre portée comme si vous n’étiez pas là dans un souci d’objectivité extrême. Evidemment vous prétendez  que dans votre présent vous êtes le seul à avoir raison pour être sans a priori et sans connaissance du sens qui sortira de votre expérience.

Meursault : Je ne sais plus trop, mais je prétends vouloir m’abstenir d’assurer la reproduction sociale des sentiments faits d’avance, des paroles convenues et des lois codifiées ; il me semblait devoir partir en guerre contre moi-même et opérer le mouvement inverse de l’appropriation digestive, vider au contraire et sans relâche mon âme en la chassant hors de moi-même ! Mais cette évacuation, ce rejet, alimentait ainsi chaque jour un peu plus le trop-plein du dehors, pendant qu’au sein de ma condition malheureuse se créait un grand espace vide ! Je dépensais une énergie folle à maintenir cet espace dont les parois menaçaient de rompre. Je ne maîtrisais plus ce flux vertigineux  d’un intérieur et d’un extérieur qui rétroagissaient.

Le lecteur : Mais ce genre de vide  ne serait-il pas qu’une parodie de ce que pourrait-être une véritable conscience husserlienne qui, elle, n’aurait pas de dedans, d’aucune sorte, et n’en aurait jamais eu ! Votre mouvement de projection hors de vous, serait à l’origine des phénomènes composant le monde alors que vous semblez lutter tragiquement contre vous-même et, j’ai le pressentiment du drame inéluctable ! Je suis alors en présence d’un faux étranger qui va se voir acculé à quelque expédient du désespoir, un cri, un attentat, une action criminelle absurde. Etrangement pour un étranger cela va se produire tout seul, et par dérision hors de votre contrôle, car c’est le soleil, la poussière sèche et l’aveuglante lumière qui vont commettre le crime par votre main tétanisée. Peut-être que votre colère ne fut qu’un phénomène naturel impossible à raisonner !

Cinq coups de feu éclatent comme une implosion que, moi lecteur j’attendais après avoir constaté le dangereux déséquilibre entre l’univers extérieur trop plein et votre conscience vidée ! Votre conscience n’était pas en fait dépourvue d’intériorité comme elle aurait voulu l’être, mais minée au contraire de l’intérieur par une cavité où elle fit le vide ; ceci ne pouvait conduire qu’à l’éclatement, en une seconde, l’âme à bout de forces a réabsorbé la totalité du monde rejeté, avec ses adjectifs, ses sentiments, ses passions, sa folie, et elle s’est retrouvée immédiatement réduite en miettes.

Meursault : Vous traduisez bien la qualité de ce moment de passage, aussitôt je me suis réveillé, ayant implosé, dans l’envers du monde où j’avais vécu jusqu’à présent ; moi, qui prétendais ne pouvoir exister qu’en me projetant vers le dehors, voici que j’étais maintenant , par une cruelle inversion du lieu et de l’espace, emmuré dans une cellule de prison, quelque chose de fermé et de cubique, rien à l’intérieur de ces quatre murs qui représente  désormais mon seul extérieur possible, ni meubles, ni gens, ni sable, ni mer, rien d’autre que moi ! Quelle étrange caricature du ventre maternel que ce trou sans soleil, antichambre de l’exécution car je vais être condamné à mort pour cause d’implosion.

Et de cette petite ouverture, en haut de la paroi verticale de ma cellule, je regardai les couleurs du ciel avec une intensité nouvelle et une émotion acceptée ; j’ai mangé des yeux  la moindre parcelle de ce ciel changeant, j’ai reconnu cette fois la douceur latine de l’autre côté de ma dérisoire fenêtre, le côté perdu à jamais, c’est Goethe qui me fit signe, « Ich kenne ein Land wo di Zitronen glühn......

Le lecteur : Mais où est votre morale dans ce rapport à la mort, car ne l’oublions pas vous avez commis un crime tout de même ! Vous avez déclaré à la barre et je vous cite, « Juger que la vie vaut ou ne vaut pas d’être vécue, la sienne ou celle des autres, serait la question fondamentale de la philosophie »  Ainsi votre mort ou celle de l’autre serait le seul point à partir duquel il y aurait lieu d’évaluer la vie, la vôtre dans le cas du suicide ou celle d’autrui dans le cas de meurtre ; le sens de notre existence serait de trouver une raison pour vivre, de mettre en œuvre la justice et de condamner le meurtre et la peine de mort quelle qu’en soit la justification. Vous dites lutter contre la mort ou le meurtre et vous l’éprouvez comme un besoin, une nécessité et une exigence morale ; au même titre que votre affirmation de l’absurde, le refus du meurtre est bien votre orientation ultime qu’il convient de ne pas dépasser ; ainsi, vous refusez  d’intégrer un sens supposé  qui trahirait à la fois votre absurde et risquerait de pouvoir justifier votre meurtre.

Meursault : Vous me jugez selon votre morale et vos critères, moi, je me suis rendu étranger au sens  en prenant conscience que tout était vide et sans raison, un absurde. Vous, vous pouvez sortir du doute cartésien par son dépassement, plus votre doute sera radical et plus la certitude qui s’ensuivra sera forte ; pour ce qui me concerne, l’absurde au contraire est un piège dont je ne peux pas sortir mais que je veux maintenir contre tout ce qui pourrait le trahir! Cet absurde m’a conduit au rejet de toute philosophie dans la mesure où une philosophie  n’est jamais qu’une proposition de légitimation, une manière de nous inviter à nous en sortir, à faire le saut ; et puis vous savez bien que si tous nous sommes justifiables, personne n’est juste ! Je tiens à ma vérité et à accepter qu’en tant qu’homme absurde je doive rester en-deçà de toute solution, car toute solution ne serait qu’une démission ! D’ailleurs j’ai toujours décliné l’offre de participer au café philo qu’animait Jacques Derrida (5)au snack Michelet (6) de la rue d’Isly à Alger, je refusais de prendre le risque d’en ressortir avec la conscience pleine et bonne pour être bourrée de légitimations qui m’auraient fait horreur ! Quoique j’aurais prisé les moments philosophiques ! Vous savez, je peux vous révéler le sens de mon moment philosophique, c’est le problème de mon présent, de mon existence et de mon histoire ; j’affirme ma contingence dans le cadre d’un non-sens métaphysique qui me permet d’étoffer ma situation, faite de liberté et de sens de l’action. Finalement, j’aurais pu fréquenter le café philo du snack Michelet de la rue d’Isly d’Alger, où j’aurais pu trouver une modalité de ma présence, penser contre moi-même, donner la pleine puissance de mon être et, y construire des formes dans lesquelles j’aurais pu me reconnaître et m’investir, investir le « moment philosophique » hors de tout courant et bien sûr hors de toute idéologie.

Le lecteur : Vous n’allez pas assez loin ou vous vous arrêtez trop tôt, certes vous refusez l’injustice mais refusez aussi de vous en servir pour tendre vers une justice absolue ; de même vous dénoncez l’absurde mais vous attachez à le maintenir face à tout ce qui pourrait le trahir. Vous êtes d’un conservatisme insupportable, car pourquoi ne refusez-vous pas de vous y tenir et ainsi mieux le dépasser par la recherche du sens et la prise de risque de la liberté ? Vous en êtes conduit à combattre la misère sociale en Algérie sans voir la revendication du droit à l’existence, à la souveraineté d’une partie importante de la population musulmane !

Meursault : Vous dites qu’il y a des tâches plus urgentes que de faire des constats sans solution dans une vie qui se contrefiche de savoir si elle a du sens ou non. Eh bien, je refuserai toujours l’injustice et brandirai ce refus en toutes circonstances, même dans un monde menacé, quoique je puisse faire une entorse à la justice si la vie de ma mère était menacée.

Le lecteur : Je perdrai mon temps, alors, à vous opposer un sens ou une justice même si j’étais assuré qu’ils dépasseraient votre refus, votre doute, votre révolte ou votre absurde ! Vous ne seriez donc qu’un nihiliste à la sauce Nietzsche !

Meursault : Vous dites que je ne vais pas assez loin ou m’arrête trop tôt, mais vous vous arrêtez bien avant moi au nom d’une urgence vitale qui risque de tout écraser. Le nihiliste c’est vous qui faites de l’urgence de la vie la base et la source de votre idéologie ; votre urgence même renvoie au risque de l’absurde et à l’exigence de la justice, là où vous me rejoignez. Si même j’avais perdu le sens de la vie, je n’ai pas perdu la question du sens de la vie et de l’expérience du sens de la vie qui ne disparaîtra jamais.

Le lecteur : Venons-en à votre responsabilité et culpabilité ! Je ne peux commenter une décision de justice mais m’interroge sur la valeur d’un procès auquel vous étiez étranger, un procès conduit par des hommes d’une société dont vous affirmez méconnaître les règles les plus essentielles. La vraie justice qui aurait dû vous être rendue ne procédait-elle pas d’un autre ordre depuis que vous vous dites être ouvert pour la première fois à la tendre indifférence du monde ? Mais vous avez compris trop tard que vous aviez compromis l’équilibre fragile de ce monde et du cosmos, vous l’avez rompu cet équilibre par votre geste dont la cause serait à rechercher dans le soleil et la lumière. Vous avez détruit l’équilibre du jour quand votre bras vint briser l’équilibre des choses et, que trop tardivement, vous souhaitiez  le voir peut-être enfin, redevenir comme avant. Vous estimez n’avoir pas fait un acte délibéré mais être la cause involontaire d’une destruction de l’équilibre du monde ; vous ne pensez pas être coupable à la façon chrétienne et humaniste, mais si vous vous sentez fautif c’est à la manière des Grecs de l’antiquité qui voyaient dans le crime non un pêché mais une souillure. La société, pour protéger ses codes et conventions,  vous a donc accusé à tort et dès lors lui ferez-vous l’affront  de vous révolter afin  de vous affirmer contre elle ? Mais dites ! Ne pas pleurer à l’enterrement de sa mère est criminel et vous êtes donc un parricide  doublé d’un délinquant homicide.

Vous persévérez  à refuser la justice des tribunaux, et à réclamer celle des équilibres du cosmos et à vous en remettre à l’équité des éléments ! Mais la mer et son horizon ne vous suffisaient-ils pas pour équilibrer votre condition d’homme en vous offrant leur immensité et infinitude ? Quelle motivation nous dissimulez-vous  qui vous aurez fait rompre cet équilibre en tuant un Arabe ? Moi lecteur, ai-je déjà déclaré, j’attendais la catastrophe par suite d’un dangereux déséquilibre entre l’univers extérieur trop plein et votre conscience vidée, qui n’était pas en fait dépourvue d’intériorité comme elle aurait voulu l’être, mais minée au contraire de l’intérieur par une cavité où elle fit le vide ; ceci ne pouvait conduire qu’à l’éclatement, en une seconde !

L’instance de justice qui pourrait trancher votre cas n’est pas de ce monde, nous devons nous en remettre à une déesse de la justice du monde cosmique qui vous intimera d’en rétablir l’ordre ! A votre jugement dans l’au-delà, il vous appartiendra d’admettre et d’intégrer, et pas selon une conscience vide, que vous avez été un participant conscient de la Création et vous devrez en justifier. Il vous incombera alors d’entendre la sentence de ce tribunal des forces cosmiques qui validera les équilibres ou les déséquilibres du monde opérés au cours de votre vie à la modeste place où vous vous trouviez.  Je ne saurai vous dire si vous serez en mesure de contester ce tribunal et de vous révolter contre sa sentence, peut-être qu’en cette contrée ne direz-vous plus qu’il vous faut bien vivre puisque......mais que vous serez amené à estimer que cela vaut la peine de vivre parce que.......?

(1) « Le procès » Franz Kafka ; (2) « Le Rouge et le Noir » Stendhal ; (3) « Crime et châtiment » Dostoïevski ; (4) « La nausée » Jean-Paul Sartre ; (5) A ceux qui voulaient oblitérer jusqu’à la trace de l’existence de membres de communautés, Derrida le philosophe né à Alger, passa pour le maître des traces de ceux qui étaient originaires d’Algérie ; (6) Allusion  au grand historien Michelet qui s’attacha à identifier les révoltes de tous les âges.

 

Gérard Chabane

 

 

 

 

-La promesse des 70 vierges

 

Incursion dans le conte des 1001 nuits pour éclairer la promesse de 70 vierges à l’intention d’un candidat au suicide, et   où il s’agit de l’intouchabilité de la mère, la jouissance des jouissances n‘intervenant seulement qu’au Paradis.

Traitant le thème de « Vie cadeau ou vie fardeau ?», nous avons évoqué les djihadistes kamikazé et pesé leur choix d’avoir parié sur la perte de leur vie pour la promesse de 70 vierges dans l‘au-delà. Nous en sommes restés à ce mépris de la vie, « La vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie », mais il nous fallait dépasser cela et évoquer le thème de l’intouchabilité développé dans le conte des « Mille et une nuits », 1001 nuits qui vont transformer un Roi furieux en Roi tempéré, les 1001 nuits sont un roman d’initiation du Roi à la sexualité, initiation à la sexualité infantile, car le sexe des femmes faisait peur aux hommes.

Cheminons donc dans ce conte, bien entendu en se référant à la traduction de René Khoavam et non les versions expurgées d’Antoine Galland ou autres !!

Il n’y a pas d’auteur d’origine dans ce conte, le sujet est dans un temps an-historique, et il n’y a pas de scène primitive, le sujet n’est pas engendré.

 Shéhérazade est une polymorphe culturelle, sa culture lui permet de faire face à la barbarie du Roi, sa culture contre l’agir et la mort. En fonction de nos projections, soit on peut vouloir y voir le réel selon notre désir en rêverie, ou hors de nos désirs pour en cristalliser le sens, car la suspension du désir est contraire au viol, il faut aussi suspendre le désir pour mieux saisir la réalité.

Surgissement de la parole sexuée, érotique, hyper sexualisée et cela au 9ème siècle, c’est le propos des pulsions et de leur dépassement à travers la femme pourtant cloîtrée et délaissée en ce temps-là, et qui vont malgré tout chambouler le Royaume et agir contre le Roi fou sacrifiant une vierge chaque jour !! C’est le mythe de la jeunesse, à la fin le Roi fou devient tempéré grâce au génie de la femme.

Il n’y a pas de rapport mère-enfant dans les 1001 nuits , la mère est intouchable, il ne peut y avoir de transgression avec le fils, et les femmes mariées sont adultères !! Seul un homme extraordinaire peut satisfaire la sexualité féminine… le masculin est émasculé, il apparaît faible avec beaucoup d’adultères, il faut 1001 nuits pour mettre un cercle autour de la pulsion meurtrière du Roi, c’est un carême pour maintenir les pulsions jusqu’à l’explosion de Pâques

 La jouissance et la malice des femmes  sont importantes, il faut se méfier d’elles et cela pose des problèmes aux hommes, les femmes sont pour l’homme le rêve d’un ailleurs féminin, mais cela fait peur, alors on préfère penser au Paradis musulman avec ses vierges.

La mère n’existe donc pas, elle est une femme-objet cédée avec l’héritage, elle est étrangère, objet intouchable, comme dans Lacan la mère est comme une chose qui n‘est pas langagiée, et s’approcher d’elle est incestueux, ce serait devenir étranger à son tour, passer de l’autre côté de la rivière. Nos enfants ne sont qu’enfants de nos fils, les enfants de nos filles ne sont rien, ni hommes ni personnalisés !!

 La femme- type est Sheherazade, vierge qui garde grâce à ses contes son statut de vierge, même si elle a fait l’amour avec le Roi. Dans les banlieues, le statut de la femme  est soit la vierge ou la putain, on fait la ségrégation entre les filles à agresser et les filles pures.

Le problème de la scène primitive dans le Coran il n’y en  a pas, et même dans la Bible la scène est tronquée, la Vierge est immaculée non souillée, atemporelle et asexuée , c’est encore utérin pas encore accouché. C’est un peu comme Sheherazade, elle conte mais reste pure et refuse l’intouchabilité de la mère. En banlieue « Nique ta mère !!» provoque une bagarre assurée pour l’évitement de la sexualité, la jouissance des jouissances n‘intervient seulement qu’au Paradis.

La virginité intouchable est du côté de la mère, l’inceste n’est pas possible, l’acte de dévirginisation rend intouchable et renvoie à la mère….. la question de la scène originaire, il n’y a pas de début et pas de fin, le rituel de défloration est de l’ordre d’une perte et fait construction d’une origine ; Comme dans la Bible quand Adam et Eve se trouvent sexués, et s’il n’y pas d’origine on la met dans l’air soi-même pour l’originer, et la traiter dans le lien social actuel… La jouissance est éternelle au Paradis mais éphémère sur terre

D’après l’œuvre de Sade, même violée la mère recousue demeure interdite, mais selon Lacan il n’y aurait pas transgression car s’il y a deux lois il y a deux interdictions, l’une dans le symbolique l’autre dans le réel. La mère violée, c’est donc qu’elle n’est pas interdite symboliquement, l’immunité symbolique et l’intouchabilité de la mère a été détruite…c’est plutôt qu’il faut la coudre dans le réel car elle n’est plus interdite symboliquement. Ou alors on est dans le déni pervers !!

Voilà ce que peut évoquer la promesse de 70 vierges faite aux kamikazes au vu d’une analyse symbolique, promesse qui fait ricaner le journaliste sur notre écran quotidien, et provoque notre ironie condescendante, mais que nous nous devons d’analyser au café philo si tant est que la question en soit soulevée.

 

Gérad Chabane janvier 2010