Champs croisés entre philosophie, politique et religions

Par Jean Brice

 

L’objectif de cet exposé est de donner un aperçu des interdépendances et des entrelacements entre les champs politique et religieux, tels que philosophes et penseurs de formations philosophiques les ont décrits.

Platon déjà, dans le Timée, relate le mythe de l’inversion du temps. À l’origine les dieux contrôlaient totalement le temps par l’action du dieu Kronos. Les humains naissant âgés de la terre, rajeunissaient au cours de l’existence pour finir par y retourner après le terme de leur naissance.

Puis est survenu un renversement (métabolê en grec), le monde a été abandonné des dieux. Le temps (chronos) a succédé au dieu Kronos, ce qui s’est traduit par l’inversion de l’ordre temporel qui est devenu celui que nous connaissons associé à l’abandon du monde par les dieux, les humains étaient alors livrés à leur propre destin.

Après cette évocation d’un mythe des origines nous allons faire référence à des analyses plus systématisées produites par plusieurs auteurs.

 

Spinoza : Traité théologico-politique

 

Le titre de cet ouvrage, rédigé vers 1665, correspond très explicitement à notre thématique. Spinoza y développe des réflexions innovantes à son époque et n’ayant rien perdu de leur acuité.

Un précurseur de l’exégèse historico-critique des textes bibliques

Spinoza a une bonne maîtrise de l’Hébreu, ce qui lui permet un examen approfondi des textes originaux.

Sa liberté et la rigueur de son esprit le prédisposait à renouveler l’étude de l’ancien testament.

Son point de départ est la révélation qu’il admet sans chercher à la contredire ou à l’expliciter. Les prophètes de l’ancien testament et les apôtres du nouveau usent de moyens distincts de ceux des philosophes pour mettre en avant quelques vérités essentielles relatives à la conduite de la vie.

Peu importe la nature de dieu, qu’il soit un feu comme chez Héraclite  ou un esprit, chacun peut adopter la représentation qui lui convient. Il est, à l’inverse, fondamental de croire que Dieu veille sur les hommes et leur ordonne de s’aimer les uns les autres.

L’étude des textes permet d’aboutir à la conclusion que le Pentateuque n’a pas été écrit par Moïse, pas plus que le livre de Josué n’est de Josué.

Il apparaît également que les prophètes ont pour mission de constituer une sorte de système de morale sociale et de rappeler le respect de la loi au peuple.

Il leur appartient de lever l’adhésion de la population et d’obtenir son obéissance à la loi et non pas d’établir un système de pensée cohérent et rationnel, qui serait inaccessible au commun, mais gardant par ailleurs sa pleine justification. Pas plus que la philosophie n’est soumise à théologie, la théologie n’est  soumise à la philosophie. Il s’agit de deux voies distinctes, conduisant l’une et l’autre au salut. Toutefois en cas de conflit entre l’écriture et la raison, Spinoza donne sa préférence à la raison, comme dans le cas de l’immaculée conception.

Les rapports du pouvoir politique et du pouvoir religieux

Spinoza énonce les opinions suivantes :

‟l’expression la plus haute de la piété s’exerce en vue de la paix et de la tranquillité de l’état”.

‟On ne trouve des marques de la justice divine que là où l’on trouve des hommes justes”.

‟Le règne singulier de Dieu ne s’établit que par les détenteurs du pouvoir politique”.

Spinoza établit donc une nette prééminence du Souverain sur l’autorité religieuse, y compris pour les choses sacrées. La priorité restant le maintien de la concorde civile.

Spinoza est, en outre, un ardant défenseur de la liberté d’opinion. Des fondements de l’état, il ressort que ‟c’est seulement au droit d’agir par son propre décret que l’on a renoncé, non au droit de raisonner et de juger”.

‟Vouloir tout régler par les lois, c’est initier les vices plutôt que de les corriger”.

‟Les hommes sont ainsi faits qu’ils ne supportent rien plus malaisément que de croire que les opinions qu’ils croient vraies tenues pour criminelles, et imputer à méfaits ce qui émeut leurs âmes à la piété envers Dieu et les hommes. Par là où il arrive qu’ils en viennent à détester les lois et de trouver très beau d’ourdir des séditions et tenter des entreprises violentes”.

Spinoza rejoint son contemporain John Locke dans un plaidoyer pour la tolérance religieuse et la liberté de conscience.

 

 

Régis Debray : Dieu, un itinéraire

 

Cet auteur ne cherche pas à mettre Dieu au début une énième fois, mais à comprendre comment le seul carnivore à pratiquer le jeûne volontaire a fabriqué son humanitude.

Pour ceci, il emploi une méthode, la ‟médiologie”. Il s’agit d’une étude des médias, non en tant que tels mais comme moyen de relation entre les domaines de nos ‟fonctions sociales supérieures” (arts, religion, politique…) et celui de nos procédés de mémorisation, nos organisations et nos modes de déplacement. La technique n’a pas moins inventé, l’homme que l’inverse et le créateur lui-même ne saurait se tenir à l’écart de ce jeu. Nous changeons de comportement chaque fois que nous changeons de milieu, social ou technique : Dieu a changé l’Esprit en changeant l’armature. Régis Debray ne rentre pas dans le débat concernant la valeur de la religion, soit pour la condamner  comme Nietzsche (haine des corps, conformisme social, misogynie…) ou pour la louer comme Hanna Arendt et Levinas qui voient dans le fils l’incarnation de l’universel éthique.

Dieu selon lui, contrairement aux théologiens, n’est  l’être nécessaire, non causé, simple, infini, immuable, unique mais il requiert à la fois du matériel et du personnel. Il a besoin d’organes et d’outils. Seule la réunion d’un organisme spirituel (famille, nation, église, secte…) et d’un appareil mnémotechnique (rouleaux, livres, effigies, figures…) et de nature à lui assurer un viatique (de vie : le chemin, la route). Il fait s’abstraire de l’illusion des origines pour s’attacher à l’étude de la provenance, comme le disait Foucault à l’Herkunft et non à l’Ursprung. Il n’y a point  la vérité de l’être mais l’extériorité de l’accident. Étudier les facteurs de performance de l’écriture plutôt que de gloser sans fin sur sa vérité.

Au commencement était le signe

Dieu descend du signe comme l’homme descend du singe. Les écritures sont des narrations à vocation performatives comme les légendes familiales, claniques et nationales. La manière dont cela est dit informe plus sur la situation mentale et historique du narrateur, que le contenu du récit lui-même. Dieu est un organisateur collectif hors concours et son nom tient lieu de carte d’identité nationale et aboutit à projeter une politique d’en bas sur le monde d’en haut, de transmuer des idéaux en évènements et la chronologie en théologie. Le monothéisme a été dans les faits un travail d’équipe plus proche des arts martiaux que de la philosophie. La parabole concrétise l’abstrait et personnalise le groupe.

Passage de la tradition orale à l’écrit

Dans l’oralité primordiale, il y a une adhésion complète au mythe et la vie est locale. Entre archétype intemporel et instant vécu, le devenir ne trouve pas sa place. L’écriture permet de détacher les amarres de la double sujétion de l’être à l’espace et au temps.

Le passage du mythos oral au logos écrit fait entrer la divinité dans une logique infernale de l’argumentation, du principe d’identité et de non contradiction.

L’écriture autorise la mutation de l’ontologie à la philosophie, du Dieu martelé et récité à l’objet d’étude et non plus à une affaire entendue. La ‟disputatio” scolastique devient possible.

Les quatre sens de l’écriture

La scolastique a élaboré la notion des quatre sens de l’écriture à partir des textes d’Origène (182-254) et de Jean Cassien (Vème siècle). Il s’agit des sens :

- Littéral

- Allégorique

- Tropologique : moral et concernant le présent.

- Anagogique : symbolique, tourné vers les fins dernières et vers l’avenir.

La lettre enseigne les faits, l’allégorie ce que tu dois croire, la morale (tropologie) ce que tu dois faire et l’anagogie ce que tu dois viser.

Exemple : Concernant Jérusalem :

- Sens littéral la cité des hébreux.

- Sens allégorique : l’Église du Christ.

- Sens tropologique : l’âme humaine.

- Sens anagogique : cité céleste, notre mère à tous.

Thomas d’Aquin (1225-1274) établit une distinction entre la lettre et l’esprit du texte, l’esprit regroupant les sens allégorique, moral et symbolique.

L’évolution graphique

L’évolution graphique porte une révolution épistémologique en modifiant les catégories du vrai et du faux, la théographie est porteuse d’une théologie avec ses disputes et ses guerres universitaires. Un Dieu couché par écrit est préventivement sur la défensive et potentiellement belliqueux. En outre, l’écriture permet de revisiter l’avant en fonction de l’après, sachant que le bon sens n’est jamais qu’un rapport de force sublimé en banalité consensuelle. Le milieu romain s’empare de l’enseignement de la sagesse de Jésus pour en faire une religion à instituer sur le modèle juridico-politique de la ‟civitas”.

Décrochée de son émetteur, la parole s’autonomise et s’absolutise, elle fait advenir ‟le concept qui ne change pas et qui reste éternellement égal à lui-même” (Hegel).

Croire c’est aussi penser et formuler sa foi dans un état de culture et de civilisation.

L’apport de la culture grecque recode en souplesse l’origine hébraïque avec l’utilisation de voyelles rendant la langue moins gutturale. Les mots christos, Ev-angellos, haireris  (hérésie), angellos (messager), ekklesia, Eu-charistia… en témoignent.

L’image

Contrairement au judaïsme, qui est au sens plein une religion du livre, le christianisme va, quant à lui, faire abondamment appel aux représentations imagées. ‟La Sainte Communion”  opère via films, séries, pubs, clips et marques… et les chrétiens ont également inventé le tag (graffitis du poisson ou monogramme du Christ retrouvés par les archéologues.

Gouverner c’est faire croire (Hobbes repris par Churchill) et l’image y contribue grandement. Elle contribue également à réduire l’influence de la figure paternelle et autoritaire. D’ailleurs, en grec, les mots ayant trait au voir et à l’icône sont du genre féminin (mimesis, eikôn…). Le support visuel interpelle plus facilement la moitié féminine de l’humanité, l’image c’est anima et l’écrit c’est animus (Jung). Féminité également dans une politique de beauté, à laquelle correspond un développement considérable de l’art chrétien. ‟Sous le capot des écritures, le christianisme a mis un tigre : la tendresse”. On assiste à l’acte de baptême du monde comme volonté de représentation. Le lien social va pouvoir être pensé comme quelque chose à décider et non à préserver. La parenté charnelle est remplacée par l’adhésion spirituelle. L’institution de la vie commune n’est plus affaire de tribu, cité, clan ou famille, mais de choix.

L’imprimerie et la Réforme

Puis survient un bouleversement dans l’économie du signe, l’invention de l’imprimerie. Les étudiants de Luther ont, à son insu, imprimé les 95 thèses qu’il avait élaborées à l’université de Wittenberg en vue d’un débat plutôt académique. De 1517 à 1520, 300 000 exemplaires de ses publications sont produits. ‟Sans l’imprimerie, Luther devient un prophète au chômage technique”.

Cette diffusion fait sauter le monopole ecclésial de l’imprimatur et de l’interprétation autorisée des écritures. Le fidèle peur avoir un accès direct aux écritures et développer son approche personnelle de la parole divine, éventuellement avec l’apport d’un guide pastoral. ‟Tout protestant fut pape une bible à la main”.

Il s’en suit une perte de prestige de la hiérarchie, un affaiblissement du principe de droit divin et un développement du principe d’égalité. Ceci aura des conséquences sur le cours ultérieur des évènements car ‟Qui repousse la réforme écope d’une révolution” (Voltaire).

Évolution contemporaine

Mais les techniques de reproduction détachent l’objet reproduit de la tradition (Benjamin)

Parallèlement le stockage des informations est dévolu de plus en plus largement aux machines, or archivage et anamnèse sont les deux ressorts des conduites de piété et celles-ci ne peuvent rester indemnes suite à cette transformation, d’autant plus que si le cerveau collectif est devenu surpuissant, nos têtes emmagasinent de plus en plus mal.

Dieu est également poussé dans ses retranchements par l’apparition de l’électricité. Le dieu suprême s’apparente à la racine signifiant ‟briller ” dans toutes les langues (‟Zeus” en grec, ‟dyamber” en sanscrit, ‟Jupiter” en latin) et le sur-éclairage moderne vient ternir son prestige tout en effaçant le mystère abrité par la pénombre.

De plus le développement de l’audiovisuel favorise le strass et les paillettes au détriment de l’écrit. L’émotionnel prime sur le discursif, l’instant sur le processus, l’individu sur le groupe, les parataxes (juxtapositions passives) sur les syntaxes (organisations construites) et les scandales sur les mystères.

Ce qui, au demeurant, ne rend pas justice à la réforme ; pourtant pionnière de l’évolution moderne.

L’évolution des croyances est dépendante du milieu culturel où elles se développent. Un monde en réseau est un monde où le commencement est partout et la fin nulle part ce qui sied aux grands cycles des religions orientales.

La non violence, les priorités du travail sur soi-même, l’ignorance de la faute, l’absence de corpus clos et arrêté, la mort individuelle comme recyclage ici-même et non dans l’au-delà sont des traits qui correspondent à la société contemporaine. Un absolu indifférencié, étranger au temps et invitant à la non-dualité convient à un monde multicentrique en quête de réintégration dans la chaîne du vivant et de retour à la nature.

À l’inverse, l’on constante qu’aux antipodes, les religions orientales ont tendance à s’occidentaliser du fait de la globalisation et du nivellement des différences culturelles. Au cours des siècles la transcendance s’est métamorphosée passant du Dieu des Armées d’Israël au Dieu d’amour et de l’intimité chrétien pour aboutir au principe cosmique impersonnel post moderne. Toutefois sa vitalité se maintient en dépit des vicissitudes historiques, ce qui amène à s’interroger sur les sources des cette pérennité exceptionnelle.

L’éternel de l’éternel

Certes les hommes symbolisent les choses et vénèrent des êtres fantastiques, le monde virtuel est leur plus ancienne conquête comme en témoignent l’art pariétal du paléolithique, mais cette explication reste insuffisante à rendre compte de l’ampleur du phénomène religieux :

- Le rituel rassure. Pour les juifs et les grecs la religion était plus à vivre au quotidien qu’une question de croyance.

- L’impossibilité de poser  les fondements sous peine d’une régression à l’infini. Même la science a besoin de postulats indémontrables.

- Le principe d’incomplétude des regroupements humains, ou comment trouver la référence pour faire d’un tas un tout. La force de l’absolu divin est d’être relationnel, il n’y a pas de divin en soi mais toujours pour quelqu’un. L’antienne de la bible peut se résumer ainsi, chaque fois que nous essayons de nous débrouiller sans l’Autre au dessus, c’est la catastrophe. Tout entre-soi présume un au dessus et la cristallisation d’un collectif suppose la mise en rapport des ses membres avec une donnée jamais fournie par l’expérience. Il ne peut y avoir de niveau inter sans niveau méta. L’immanence d’un système social n’est en mesure de déjouer les forces de mort et de division, que l’on appelait jadis diabolique, sans un point d’ancrage extérieur qui ne peut appartenir au système qu’elle fonde.

Il en ressort que l’illusion religieuse n’est pas de même nature qu’une erreur, en ceci qu’elle ne se définit pas par rapport à la réalité effective. L’erreur est réfutable, l’illusion ne l’est pas, de même que l’illusion d’optique ne disparaît pas du fait de son identification.

C’est l’hypothèse d’incomplétude qui fait de l’illusion subjective l’indispensable corrélat d’une cohésion collective.

 

Le revers de la médaille

Le mot religion a une double étymologie :

- Cicéron : relegere = recueillir, rassembler

- Lucrèce : religare = relier

Attention scrupuleuse d’où respect religieux vénération.

Cette deuxième notion implique au contraire une disjonction et elle relie au sacré qui est séparé, l’intact, l’indemne (allemand : heilig), du profane (latin pro fanum : devant le temple). L’activité sacrale vise à éviter le préjudice pour soi et les siens.

Corrélativement à l’invention de bien et du mal par les religions, ceci est la base d’un réflexe d’auto-immunité qui dit à l’autre ne me touche pas, ne me contamine pas !

Un puissant générateur de violence est ainsi formé, qui pourra alimenter l’intolérance et le fanatisme et aboutir aux persécutions, aux guerres de religions, à l’inquisition et autres fatwa.

 

 

 

Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde

 

Dans cet ouvrage, l’auteur s’attache à définir les cadres et les perspectives d’une histoire politique de la religion. Pour lui, l’originalité radicale de l’occident moderne tient à la réincorporation au cœur du lien et de l’activité des hommes de l’élément sacral qui les a depuis toujours modelés du dehors. Il s’agit d’une recomposition de l’univers humain-social  au rebours de sa logique religieuse d’origine. Le christianisme est considéré comme la religion de la sortie de la religion. Il pose une fonction religieuse comme subdivision de la fonction symbolique, organisant, à côté de la parole et de l’outil notre rapport à la réalité. Le détour par l’invisible constitue un pivot de l’action humaine. Ceci est envisagé dans une perspective historique, sans toutefois accorder à l’histoire une finalité déterminée.

 

 La religion première ou le règne du passé pur

 

À l’origine est la dépossession radicale, l’altérité pure du fondement. Pour les sociétés dites primitives, il existe une prévalence absolue d’un passé fondateur et d’une tradition souveraine. Les humains sont placés dans une situation de dépendance envers l’ensemble et de dette envers l’Autre.  Ils sont placés dans une inclusion cosmobiologique et une intégration charnelle aux cycles du ciel ainsi qu’à la permanence des éléments et des espèces. Le choix de cette opération instituante a pour effet de désamorcer les facteurs d’instabilité et de division, au profit de l’unité de groupe, de l’intangibilité de sa règle et de l’extériorité de son fondement. Le volet positif en est le développement de la règle de réciprocité. Cette priorité donnée  à l’antériorité s’explique aussi par le fait que lorsque nous naissons, nous sommes toujours confrontés à une structure sociale déjà constituée.

 

L’état transformateur social

 

Le développement de l’état permet une réduction pratique de l’altérité du fondement. Plus Dieu est pensé et révéré comme le tout autre, moins ce qui commande l’existence de ses créatures est perçu et agit par eux comme autre. L’avènement de l’état coupe l’histoire en deux et fait entrer des sociétés humaines dans une ère radicalement nouvelle, précisément celle de l’histoire. Avec l’état advient la perspective impériale de maîtrise conquérante du monde. Cela ne va pas sans bouleverser la représentation de la place des hommes dans ce monde.  À ce titre la guerre d’expansion doit être tenue comme une des plus grandes forces spirituelle et intellectuelle qui aient œuvré dans l’histoire. Ceci va être à la source de modifications impliquant la hiérarchie, la domination et la conquête.

 

- La hiérarchie : l’articulation des hommes entre eux est modifiée ainsi que celle des hommes et des dieux. Commencent alors l’âge du culte proprement dit, du sacrifice en bonne et due forme et l’adoration réglée.

- La domination : le pouvoir sort du cadre de la préservation symbolique de la cohésion générale et du maintien magique de la bonne marche des choses. Une tension coercitive s’instaure aboutissant à une remise en cause de l’immuable établi. L’ordre social est suspendu à l’efficience d’une emprise intentionnelle. Il s’en suit un processus de subjectivation.

- La conquête : une des prérogatives de l’état est de mener la guerre. La conquête rend concevable et praticable l’absorption illimitée de l’univers extérieur. Du fait de l’impératif d’expansion, la dimension et l’horizon de l’universel font leur apparition dans le champ de l’expérience humaine.

 La période axiale

Karl Jaspers a proposé le terme de période axiale, qui de 800 à 200 av. J.-C., de la Perse à la Chine, de l’Inde à la Grèce, en passant par la Palestine, a scindé l’histoire des religions en deux. Il s’agit d’une transmutation radicale du religieux sous le signe de la transcendance et du souci du vrai monde contre l’autre monde dont l’origine se trouve dans la métamorphose symbolique opérée à l’intérieur de l’ordre étatique. Celle-ci consiste à travers, Lao-Tseu, Zarathoustra, les prophètes d’Israël  et le Bouddha , à la mise en œuvre du principe d’individualité. La puissance de ces enseignements mobilise, pour une première fois, des individualités comprises comme une intériorité. Cela s’accompagne d’un affranchissement du mythe, d’une simplification des croyances et de l’avènement d’une pensée spéculative

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La dynamique de la transcendance

 

Le point crucial de ce changement réside dans la translation de la division religieuse à l’intérieur de l’individu et son installation au cœur de l’être universel. Le visible et l’invisible ne s’ajustent plus comme une seule et même réalité. L’on aboutit a une structure inédite, à base de dualité, où l’autre devient absolument autre à ce monde, en tant que personnification de l’infini. La période axiale correspond au développement d’une pensée de type philosophique de la Grèce à la Chine, en passant par l’Inde et le Moyen-Orient. Ce que nous appelons rationalité dérive, quant à sa naissance, d’un mode déterminé de subjectivation et d’un rapport à l’Autre qui la fait naître. En arrière fond, se pose une question fondamentale : « fidélité à la loi de la cité ou conformité à la loi divine ? »

Quelque chose échappe là définitivement au pouvoir : ce qui le soutient pourra être retourné contre lui. Il en découle une structure par essence instabilisable. On peut en déduire une loi de l’émancipation humaine par l’affirmation divine, plus les dieux sont grands, plus les hommes sont libres. De même l’on assiste à une modification de la dimension temporelle, préalablement focalisée sur le passé, elle s’oriente sur le présent. Cela aboutit à la possibilité d’une intelligibilité du monde indépendante de celle de Dieu.

 

Grandeur divine, liberté humaine

 

L’autonomie intellectuelle se conjugue avec une indépendance politique. C’est à travers l’accomplissement de l’infini divin que s’est joué l’accès des acteurs humains à la maîtrise de leur destin collectif. Chacun doit manifester à titre personnel sa fidélité à la loi, au lieu de le faire de manière collective. L’exigence chrétienne de conversion aboutit au développement d’un homme intérieur, absolument indépendant dans sa relation à Dieu. L’intériorité de départ devient individualité religieuse. Mutation du rapport à l’autre monde et révolution du rapport entre les créatures de ce monde : le croyant est seul devant un Dieu hors du monde et le citoyen est seul et libre devant l’incarnation de l’état.

 

Transformation de la nature

 

Il y a une inversion de la dette religieuse envers le créé qui se transforme en devoir de création. S’ouvrir à la réalité, telle quelle soit, c’est déjà entreprendre de la changer. Parallèlement l’art se développe, la domination technique nous initie à la puissance d’émotion du sensible pur. Sur le plan politique l’arraisonnement des choses va de pair avec l’asservissement des êtres. C’est la prise sur les personnes qui permet d’instauration de la ‟méga-machine” du despotisme.

La sphère terrestre, en acquérant une consistance autonome, devient ontologiquement complète par elle-même. D’où une inversion de la logique religieuse, se consacrer entièrement aux tâches de salut non pas en s’installant hors du monde mais au contraire en y cherchant la plénitude de son accomplissement propre, comme l’incarnation du Christ en a donné l’exemple. Ce phénomène se retrouve avec la Réforme, sa doctrine (notamment celle de Calvin) accordant une priorité à la grâce donnée par Dieu à ses créatures, cela libère celles-ci du souci de leur salut éternel dans un arrière monde et permet à leur énergie de se retourner vers les activités séculières, ‟hic et nunc ”. L’on passe de la soumission limitative à l’intangible à l’optimisation active de la sphère terrestre.

 

 Orthodoxie et hérésie

 

Il y a une spécificité du christianisme dans l’articulation de l’ici-bas et l’au-delà. À travers la révélation et son exigence de signification vivante apparaît la rupture par rapport à la tradition reçue et la simple observance, il en surgit le besoin d’une attestation intérieure. Le message de Dieu demande des interprètes qualifiés, l’intériorité de la foi et l’autorité du dogme vont de pair. Mais à la rigueur de l’orthodoxie correspond  l’ouverture de l’hérésie. À l’inverse dans l’Islam, la qualité  ‟haute fidélité ” accordée à la parole divine transmise directement à travers le Prophète, laisse moins de latitude à l’interprétation. Corrélativement, elle nécessite moins de conformité au dogme, mais en contre partie, elle est moins riche en possibilité de développement de doctrines diverses. Prérogatives du dogme et droits des consciences tendent à se renforcer de concert.

 

Incarnation et interprétation

 

La religion de l’Incarnation est fondamentalement une religion de l’interprétation. Pour les chrétiens l’Incarnation de Jésus est un évènement historiquement situé qui ne peut pas prendre le caractère d’une structure : tout au plus peut-on prétendre à s’élever jusqu’à l’image du Christ. Il s’agit d’un Dieu dont la plénitude propre se déploie à la mesure de l’élargissement de notre autonomie. On tient là la condition métaphysique de la dissolution du principe hiérarchique dont notre monde a été le théâtre. Il en résulte une logique non d’occupation de l’espace naturel mais de l’occupation de l’espace humain social. C’est une forme nouvelle de l’être au monde, qui constituera le cœur de l’individualisme économique des modernes.

 

 Perpétuité collective

 

C’est l’adéquation interne d’un corps politique doté de sa raison d’être en lui-même qui se met à légitimer l’action administrative du souverain. On assiste à l’apparition d’une sphère politique de l’autonomie terrestre et à la pleine légitimité chrétienne d’un pouvoir. En horizon, avec l’ascèse de l’accumulation capitaliste, survient la religion de l’état et le culte sacrificiel de la nation. Les corps collectifs acquièrent la consistance de personnes transcendantes. C’est l’installation de l’invisible au centre de l’ordre humain, réalisant un exemple remarquable de fiction réaliste ou de symbolisme agissant. Une autre vision des ordres de réalité prend forme permettant de transmuter le devenir en principe indestructible d’identité à soi. Il en résulte une faculté à accueillir l’histoire et à conjurer le devenir, la permanence s’atteste dans la répétition, elle s’éprouve maintenant au travers du mouvement. Les conditions de l’apparition de la religion du progrès sont en place.

La Réforme accentue encore la conscience de l’altérité divine et modifie des pans entiers de la pratique sociale par la prise en compte de la dynamique terrestre. Elle promeut des principes politiques et une éthique économique. Le changement consiste en une inversion générale des logiques de puissances. La Réforme va emprunter les voies de la correspondance du  pouvoir à la volonté de ses administrés. Le vrai ressort de la puissance relève du principe de croissance par la limitation qui prend sa source, contre l’apparence, dans la démocratie, la cacophonie de la multitude et de l’ouverture aux humbles et aux faibles.

 

La paix 

 

Un Dieu sans empire, voilà ce qui sépare le Dieu chrétien du Dieu terrible d’Israël. L’énergie libérée par la diminution des conflits peut se porter sur la conquête de la nature et le développement de l’individualisme économique. L’économie est ici entendue comme un régime général de rapport aux choses. Le capitalisme économique modifie l’appréhension de la réalité globale du monde. C’est la croissance qui  constitue une fin comme optimisation systématique du donné naturel. Le capitalisme inverse le rapport de priorité que les sociétés primitives accordaient au social sur la nature pour concéder une prépondérance à l’action sur les choses, ce qui n’empêche pas bien-sûr les hommes de s’entendre entre eux. Avec le retrait de Dieu, le monde de donné qu’il était, devient à constituer. Avec la désintrication du visible et de l’invisible, la nature, préalablement conçue  comme humaine, acquière un statut inhumain qui la réduit à la matérialité brute. Ceci la fait par contre apparaître comme intégralement humanisable et nous la livre à une appropriation sans limite.

 

 L’état démocratique

 

L’état démocratique est l’achèvement d’un processus de sortie de la religion qui aboutit à la dissipation de la référence à une extériorité sacrale d’un fondement qui serait situé en dehors de la communauté humaine. L’exercice de la souveraineté populaire correspond à une institutionnalisation du conflit par le moyen d’échanges, de transactions, d’arbitrages et d’arrangements. Ceci permet l’émergence d’une collectivité consciente d’elle-même et d’une culture de compromis entre les antagonistes qui se savent mutuellement inéliminables. Il en découle une société articulée par des divisions internes et sujette d’elle-même. La scission entre la société civile et l’état produit un renforcement mutuel de ses deux pôles. L’état perd progressivement ses fonctions autoritaires et coercitives au profit de sa forme bureaucratique.  Sa mission n’est plus de diriger mais de réguler et de maintenir ensemble les différentes instances de la société civile. Parallèlement, l’on assiste à une désaffection du plan de salut divin ainsi que des grandes idéologies qui en découleraient plus ou moins directement. En effet, il ne s’agit plus de faire correspondre, dans le futur, la société à un modèle idéal mais d’organiser au présent ses diverses composantes avec des exigences d’efficacité et un souci d’égalité. La priorité est accordée aux droits de l’homme et aux possibilités d’accomplissement et de développement personnel de l’individu.

Le futur eschatologique, c’est-à-dire l’apocalypse coïncidant avec l’émergence d’une humanité parfaite et suivant le plan d’une divinité ou d’une idéologie sécularisée, n’est plus d’actualité. Il en résulte une permanence accrue, celle de l’état bureaucratique avec ses rouages et ses modes d’organisation mais aussi une instabilité et une imprévisibilité liées à l’absence de projet structurant.

Cela ne correspond donc pas aux pleins pouvoirs de la claire conscience, à l’inverse de la prédiction de Hegel qui voyait la fin de l’histoire comme l’avènement de l’esprit ayant une  pleine connaissance de lui-même. La fin des dieux n’aboutit pas à la divinisation de l’humain mais au contraire à l’acceptation de son incomplétude  et de son incapacité à tout prévoir et à tout maîtriser. Si nos modes d’organisation sociale sont le fruit de nos interactions, ce n’est pas pour autant que nous disposons du pouvoir de les moduler à notre guise.

À rebours, l’absence de prise en compte des limites humaines par les totalitarismes (nazisme, stalinisme) est à l’origine des méfaits et exactions commis par ces religions séculières.

En effet les totalitarismes n’hésitent pas à abattre sans remords tous les obstacles s’opposant à la réalisation de leur objectif de société parfaite.

Pour les religions, l’existence d’un plan divin, même instrumentalisé par le clergé, restait malgré tout un garde fou envers les entreprises de contrôle les plus destructrices.

 

Les nouvelles formes du religieux

 

Si le déclin de la religion comme principe organisateur venu d’ailleurs est inéluctable, cela ne signifie pas pour autant la fin du sentiment religieux du fait de la nécessité intangible de la fonction symbolique. Il se retrouve dans différents modes d’expression.

 

L’expérience esthétique 

 

Il n’existe pas de rapport neutre au réel et nos facultés d’imagination aussi bien que notre capacité émotionnelle nous révèlent le monde sous un jour inconnu, qui ce permet l’irruption d’un ‟tout-autre”. Le vertige musical, la passion de l’intrigue romanesque, l’altitude du poème et l’absorption onirique de l’image nous arrachent du quotidien et nous rendent notre univers autre qu’à lui-même du fait de la possibilité de présence d’une absence, cette dernière étant seulement une donnée de notre imagination.

 

Le partage de réalité et l’indifférencié 

 

Cette distinction surgit pour l’esprit lorsque l’on considère l’unité ou la continuité indifférenciée du visible et de l’invisible. Cela consiste à relativiser les catégories philosophiques traditionnelles comme l’apparence et la vérité, le sensible et l’intelligible, l’immanence et la transcendance…  La remise en cause de ces dualismes est fondamentalement de type religieux sans pour autant nécessiter une adhésion à une foi ou à un dogme et reste compatible avec l’athéisme. Son expression peut se trouver dans les spiritualités orientales (bouddhisme et taoïsme) pour lesquelles le vide se trouve au centre de toute chose et l’être correspond à la convergence uniquement temporaire  de différents souffles.

Pour les sciences également tout phénomène sensible et mesurable est sous tendu par des principes intelligibles appartenant au domaine de l’invisible. Cette continuité de l’être apparaît encore plus marquée en physique quantique puisque l’expérience modifie l’objet observé et qu’il existe des possibilités de superposition d’états, comme l’illustre l’allégorie du Chat de Schrödinger où le chat est à la fois mort et vif.

 

Le problème du sujet

 

L’époque contemporaine est marquée par l’interrogation consistant à savoir qui nous sommes pour nous-mêmes. À l’époque où la société était organisée selon le principe d’une transcendance extérieure, chacun avait une place et un rôle parfaitement définis. L’immobilité des conditions constituait un puissant dispositif de neutralisation de la question de soi. Cette économie de la position subjective avait l’avantage de permettre la suppression des angoisses et des dilemmes qui en résultent.  

Pour les contemporains, la disparition d’un ordre immuable les condamne à osciller entre le besoin de justification de soi et la tentation de se dissoudre en tant que soi. La modernité nous contraint à nous assumer et à effectuer des choix responsables qui sont psychiquement épuisants. Nous ne pouvons plus échapper à l’inexpiable contradiction du désir du fait même d’être sujets.

La religion dans la démocratie

L’on assiste à une mutation des croyances qui se transforment en identités. Les religions ne visent plus l’hégémonie, elles revendiquent une spécificité dans l’espace social multiculturel. Cela coïncide avec l’extension de l’idée de liberté, comprise comme liberté pour chacun d’affirmer sa différence et de la voir reconnue par autrui. Il ne s’agit pas d’un refus de l’idéal d’universalité mais de permettre aux individus de faire un usage  public de leurs droits privés. La tradition vaut d’abord en tant qu’elle est mienne et qu’elle me constitue dans mon identité singulière.

À cette enseigne, une femme peut être militante féministe, fervente de l’égalité entre les êtres et en même temps soucieuse de son apparence féminine.

L’identité intervient dans la subjectivation et à ce titre la reconnaissance joue un rôle primordial dans la formation même de l’identité. Pour être achevée elle demande une consécration officielle.

 

La révolution du croire

 

Selon John Rawls, les religions sont devenues des ‟doctrines compréhensives raisonnables ”. Compréhensive est pris ici au sens de la compréhension, les religions ayant repris à leur compte une partie de la puissance explicative que la politique a perdu. En renonçant au principe d’assujettissement du visible à l’invisible les religions ont reconquis un pouvoir de conviction et l’on assiste à un renversement copernicien. Cette fonction de compréhension ne retourne pas aux églises mais elle passe aux individus. La morale devient le pouvoir de se rendre compte à soi-même des raisons en fonction desquelles orienter sa conduite. Le champ n’est plus celui de l’objectivité du vrai, mais celui de la nécessité objective de sens pour fonder une subjectivité.

Les religions en viennent à s’aligner sur les philosophies et les sagesses profanes en prenant pour finalité la vie bonne  en ce monde et en accordant une dimension supplémentaire d’autonomie. Leur objet est l’excellence et la suffisance des fins terrestres de l’homme par le biais de la référence à Dieu. Il s’en suit une convergence mais aussi une concurrence entre  éthiques profanes et  doctrines sacrées.

La conscience religieuse tend également à devenir critique d’elle-même. Elle assume que le ressort de la croyance a une origine humaine tout en considérant que cela constitue une raison, peut-être la meilleure, pour croire.

 

Conclusion

 

L’évolution décrite par Marcel Gauchet retrace le processus d’autonomisation de la sphère humaine. Il ne nous apparaît plus recevable de faire dépendre notre organisation collective d’une extériorité transcendante, d’une tutelle surplombante capable de distribuer des châtiments en cas de manquement  à la règle édictée par elle.  Nous entrons donc dans l’ère d’une religion de l’humanité, conçue par elle et en fonction de ses fins terrestres. Celle-ci ne doit pas se traduire par une idolâtrie de l’humain par lui-même et il faut se souvenir que ce qui est taxé d’inhumain n’a jamais été produit que par les hommes.

L’abandon de la croyance dans une autorité tutélaire siégeant dans un arrière monde ne signifie pas pour autant que nous sommes maîtres et possesseurs de toutes choses.

Plutôt qu’un abandon complet de la notion de transcendance, peut-être faut-il évoquer une transcendance dans l’immanence ? Les religions sont là aussi pour nous le rappeler.

En premier lieu, dans notre rapport à la nature. Nous ne pouvons pas la mettre en coupe réglées sans risquer d’obtenir des conséquences catastrophiques sur le fonctionnement de la biosphère. Il existe des équilibres et une diversité à préserver que nous ne pouvons pas bousculer impunément sans avoir à en subir les conséquences inéluctables.

D’autre part, nous avons la regrettable propension de nous fasciner et de nous obnubiler par nos propres formations symboliques, comme nous le montre les dérives fâcheuses dont les religions et les idéologies ont pu être l’objet.

De plus, le fait que nous soyons les seuls à l’origine de nos organisations, comme les technologies, l’économie ou l’état, ne signifie absolument  pas que nous en soyons les maîtres. Ces structures ont acquis leur propre dynamique et nous échappent à l’instar de mythe du golem. Il semble urgent d’arriver à en reprendre les commandes pour les remettre au service de l’humain, alors que pour l’instant, c’est plutôt l’inverse qui semble être le cas.

Pour finir, je voudrais évoquer un terme intimement lié à celui de la religion, c’est la spiritualité.

Alors que la religion concerne essentiellement le collectif, comme le montre son intrication avec  le champ politique, la spiritualité est du domaine de l’approfondissement personnel. Les deux domaines sont, bien sûr, interdépendants et il serait illusoire s’espérer un changement collectif sans une implication personnelle. Platon déjà, comparait la conduite de sa vie au gouvernement de la cité.

Selon Peter Sloterdijk, pour sortir de la crise, l’homme doit se grandir, pratiquer des exercices spirituels en vue d’un développement personnel pour inaugurer un nouveau cycle de comportements responsables. L’humain doit se forger un autre mode d’existence, se débarrasser des fatalités et des résignations réductrices, élaborer un bouclier de protection pour l’individu, l’humanité, la terre et l’environnement technique. Plus de rigueur et de labeur pour une invention abondante et jubilatoire : le gai savoir en somme.

 

 Bibliographie :

- Spinoza : Traité théologico-politique - GF Flammarion 1965

- Debray Régis : Dieu, un itinéraire - Odile Jacob 2001

- Dupuy Jean-Pierre : La marque du sacré - Flammarion 2010

- Gauchet Marcel : Le désenchantement du monde - Gallimard 1985 ; La religion dans la démocratie  - Gallimard 1998  

- Bobineau Olivier : Le religieux et le politique - Desclée de Brouwer 2010

- Sloterdijk Peter : Tu dois changer ta vie - Libella Maren Sell - Paris 2011

- Grand Dictionnaire de la Philosophie Larousse - CNRS Éditions 2003

- Wikipédia : Les quatre sens de l’écriture

 

Jean Brice Jost

 

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Apologie du café-philo

Par Daniel Ramirez (Le café des Phares, Paris)

 

Permettez-moi de commencer par un souvenir personnel. En juin 1996, Marc Sautet, initiateur des cafés philosophiques, confronté à une agitation violente, par cause de grosse maladresse de sa part, relayée par les medias sur un sujet tabou, ne voulant pas que cela tourne au règlement de comptes, me demandait d’animer à sa place. Il affirma que j’étais capable de calmer les esprits et surtout de réussir à faire de la philosophie dans ces conditions aussi peu sereines. C’est ce qui est arrivé, en effet. Je lui suis redevable de m’avoir fait confiance. Par la suite il me demanda de rester comme animateur habituel. Il n’aurait pas imaginé que cela donnerait 15 ans (!) d’animation régulière au sein du collectif qui se constitua peu à peu. Il n’avait pas non plus prévu que son histoire personnelle s’arrêterait moins de deux ans plus tard[.

C’est une assez longue période. Je m’étais promis de réfléchir à la continuation de cette aventure arrivé au cap de 15 ans. Rien n’est permanent ni assuré, surtout lorsqu’il faut se demander s’il est encore lieu de s’améliorer, d’innover, de cultiver un sens de l’autocritique et d’évaluer, dans le dialogue avec autrui, une activité à laquelle nous tenons particulièrement.

Ces quelques réflexions aideront j’espère à comprendre certaines choses, en tout cas à moi cela me sert de les partager.

Qu’est-ce donc qu’un café-philo ?

Souvent on le définit comme « un lieu de parole et de réflexion partagée », un « lieu de philosophie dans la cité » ; l’encyclopédie participative de référence nous donne cette définition : « une discussion philosophique ouverte à tous, organisée dans un café ou dans un autre lieu public ». Je n’ai rien à ajouter à ces définitions, que le mouvement s’est donné lui-même. Une chose que je corrigerais néanmoins : le café-philo n’est pas un lieu ; il a lieu. Le café-philo est un moment. Il a lieu quelque part, mais ce quelque part n’est pas le café-philo. C’est un moment éphémère où se constitue une « communauté de recherche » informelle, bien que programmée dans le calendrier et dans sa durée aussi bien que dans le lieu.

Ceci peut paraître une question de mots. Mais cela n’est pas le cas (généralement une question de mots est aussi une question de compréhension). Car aucun lieu n’est un café-philo : le bistrot qui nous accueille, la médiathèque qui l’organise, la MJC ou l’hôpital, l’association, le collège ou même la prison où il se tient, ne sont un café-philo que les deux heures où cela a lieu, une fois par semaine, quinzaine, mois ou encore moins fréquent que cela. C’est pourquoi le café-philo, moment de liberté de parole et d’ouverture d’esprit, est intimement, essentiellement lié à l’idée d’une totale indépendance par rapport à l'espace qui l’accueille.

Bien entendu, les responsables du lieu quel qu’il soit, ont entière liberté de ne pas vouloir un café-philo dans leurs parages ou d’imposer des horaires et autres contraintes matérielles, usage des locaux, consommation si c’est un commerce, etc. Mais du moment où ils acceptent un café-philo, ils acceptent de ce fait son autonomie radicale et même un esprit de farouche indépendance.

Cette dernière expression n’est pas exagérée, avec toutes les proximités que cela implique avec l’individualisme, bien que cela mérite nuance ; il y a eu aussi un certain esprit libertaire et contestataire dans cette mouvance spontanée et novatrice. Un certain amour de la démocratie aussi, qu’on peut trouver très proche des circonstances qui ont donné lieu à la naissance même de la démocratie, comme aimait à le rappeler Marc. Liberté de conscience et d’expression sont des conditions indispensables, aucune idéologie officielle ne serait compatible avec l’idée d’un café-philosophique.

Et cela n’a pas été vain, car cet esprit a permis de décourager des tentatives de récupération qui n’ont pas manqué de surgir ici ou là, de la part de partis politiques, ou même de sectes. Elles se sont avérées infructueuses, se heurtant à cet esprit d’indépendance farouche. Il est ainsi maintenant parfaitement établi qu’accuser les cafés-philo d’être la vitrine de ceci ou de cela est une contre-vérité monumentale. Même une certaine tendance à gauche, qui pourrait être détectée, n’est en rien une norme, des personnes de droite s’expriment régulièrement. Nous sommes, aux Phares, bien placés pour le savoir. Les tendances ne reflètent que celles que la société présente, avec peut-être une déformation normale : on risque de rencontrer un peu plus des gens de culture et de dialogue que dans une brasserie à la sortie des stades.

Que cherche-t-on dans un café-philo ? Les réponses sont très variées. Moi je donnerai la mienne. On cherche à penser. La position de l’admirable statue de Rodin, n’est pas la meilleure pour exercer l’activité philosophique, la pensée s’exerce plus dans l’échange langagier, dans la confrontation avec autrui, dans la dialectique. Surtout lorsqu'il ne s'agit pas de chercheurs professionnels, mais de simples citoyens, les possibilités de soumettre à l’examen des questions fondamentales ne sont pas légion. Partager des idées, écouter des arguments, questionner et se laisser surprendre par les énigmes de la vie et du monde contemporain, aiguiser sa pensée critique et approfondir sa lucidité, ce sont des biens de première nécessité.

C’est pourquoi le café-philo se doit d’être animé par une personne aux compétences multiples, mais qui saurait aussi s’astreindre à une éthique exigeante. Il n’est pas question d’utiliser le café-philo ni de se servir de la position d’animateur pour la diffusion de ses idées ou convictions, bien qu’elles ne peuvent pas être totalement exclues d’une discussion.

L’animateur est au service du café-philo. Il met à la disposition des gens ses compétences philosophiques, dialogiques, et relationnelles (écoute et respect), cognitives (il faut tout écouter et retenir un maximum de contenus), capacité de synthèse et vision d’un parcours de pensée. Son outil par excellence, pour moi, est le questionnement d’inspiration socratique.

Personnellement je définis le café-philo comme une improvisation philosophique orale et collective. Mais j’utilise ce mot emprunté au langage musical : l’improvisation est la pratique qui a le plus besoin d’une (ou des) méthode(s). Il s’agit des variations sur un thème (pour nous, c’est le sujet du débat). Tout jazzman sait que, plus sa maîtrise des modes, des rythmes, des figures de contrepoint et de l’art instrumental est grande, plus il sera créatif. C’est la question des contraintes et de la liberté de création. Les musiciens savent aussi que leurs qualités doivent être partageables, le meilleur est celui qui donne une place la plus grande aux qualités des autres, qui sait les mettre en valeur et tirer encore plus de leurs apports qu’ils ne l’avaient songé eux-mêmes, les titiller parfois avec des défis, mais non pas les critiquer, les brider, refaire leur éducation ou essayer de les réfuter. Ce serait l’échec assuré d’un concert.

L’animation d’un café-philo tient ainsi plus de l’art que de la science, de la vertu (disposition acquise vers les fins, d’après Aristote) que de la volonté. Et dans ce sens, elle se doit d’être exercée, pratiquée d’une façon soutenue et approfondie pour s’améliorer. C’est un savoir faire, plus qu’un savoir, qui se nourrit du savoir plus que du faire. Le tourisme, le papillonnage, (l’improvisation dans le mauvais sens), ne peuvent que banaliser ce moment unique.

Il est vrai qu’il existe l’idée que l’animateur ne doit être qu’un distributeur de parole. Le mot « modérateur » est plus adéquat à cette idée ; c’est un choix qui a sa place, sans doute dans des rencontres moins nombreuses. C’est, pour ainsi dire la version minimaliste. Une version maximaliste lui donnerait le rôle d’un chef d’orchestre. Mais comme la partition n’est pas écrite, cette version maximaliste n’est pas non plus la plus pertinente. En réalité ce que nous faisons au café des Phares se trouve quelque part entre les deux.

Cependant rien de plus éloigné des conditions nécessaires pour animer un café-philo que la passion du pouvoir, le désir de se montrer ou le besoin d’avoir une audience. A chacun de travailler avec soi-même pour dépasser ces tendances assez répandues, et de s’autoriser à animer, là où les gens acceptent qu’il joue ce rôle et prouvent qu’ils y tiennent parce qu’ils y reviennent. C’est pour cela que rien n’est plus contradictoire que d’être mis à cette place par une instance extérieure au café-philo lui-même, qu’elle soit politique, religieuse ou économique. Cela, heureusement, ne s’est jamais vu.

Les « publics », comme tout groupe, sont des entités éphémères et polymorphes mais actives et réactives. Beaucoup d’initiatives disparaissent faute de combattants. La régulation naturelle des ces actions informelles, bien qu’elle précarise l’ensemble, concoure à la légitimité du fonctionnement. Il n’y a pas de « public captif » comme dans les institutions éducatives, par exemple, ni de contrat autre que la reconnaissance tacite d’une communauté de recherche ponctuelle. Quelqu’un qui prend la responsabilité de sa régularité n’est légitime que grâce à son engagement, ses compétences et à l’acceptation de ceux qui y trouvent leur compte. Lorsque c’est fait en groupe c’est pareil. Un collectif d’animateurs, un groupe informel de participants, chacun prend part à un agir commun, qui ne dure que lorsqu’il y a le désir partagé de continuer.

Toute intervention d’un pouvoir quelconque autre que ceux-là et toute mise sous tutelle dénaturerait le café-philo dans son essence même.

L’innovation, l’invention et la créativité sont aussi des qualités de certains membres de tout groupe, mais ne se décrètent ni ne se commandent. Elles ne peuvent non plus, sans contradiction être prétexte à des emprises ni à des contraintes. Elles se prouvent dans la pratique, lorsque le reste est assuré (légitimité, reconnaissance, responsabilité) ; la culture actuelle regorge des slogans d’innovation, du renouveau et de la diversité du choix, souvent pour vendre du superflu ou de l’invendable.

Qu’est-ce que n’est pas un café-philo ? Une conférence, même rebaptisée « conférence-débat » n’est pas un café-philo. Des nombreuses activités « à invité », de mise en valeur des figures connues, écrivains, philosophes, chercheurs, en sorte qu’ils rencontrent un public, son utiles, louables, riches, mes elles ne sont pas un café-philo. Lorsqu’elles ont tendance à devenir envahissantes, et à récupérer le public des cafés-philo, elles deviennent moins louables. Les gens s’habituent facilement à aller écouter un expert, un savant… cela est bien, mais, malheureusement, très vite accompagné d’une attitude bien plus passive (même si être « réceptif » c’est déjà positif), voire infantilisée quand il s’agit d’une personne célèbre. J’ai l’habitude de dire qu’au café-philo, l’invité c’est vous, c’est nous.

Le café philosophique a acquis une spécificité assez grande et est devenu une réalité suffisamment connue mondialement, pour qu’il ne soit pas nécessaire de le mélanger avec ceci ou cela ou de lui injecter quelques vitamines de synthèse ou des hormones de marchandisation.

Bien sûr, les méthodes d’animation peuvent varier et évoluer (elles l’ont déjà fait) ; l’idée de départ pour un débat peut être un sujet décidé sur le coup ou annoncé, voté ou tiré au sort, cela n’est pas essentiel, elle peut être aussi un support hétérogène (un film, un texte, une image, une scène de théâtre, une danse ou autre) ; mais on se doit de respecter la dynamique groupale participative et la visée philosophique interrogative et rigoureuse.

Aucun divertissement ne peut suppléer à la profondeur des idées (qui ne sont jamais gagnées d’avance) ni à la construction collective de la pensée. Je souscris à la phrase assez pascalienne de Pasolini : « la culture est une résistance contre la distraction ». Beaucoup de choses voudraient nous distraire de l’essentiel dans l’actuelle société du spectacle, remplacer la création par la variété, et in fine, éviter la pensée. Des espaces de réflexion si rares méritent et demandent souci et protection contre des idéologies managériales, tentatives de récupération, marchandisation et instrumentalisation, qui sont toujours à l’œuvre et qui sans vigilance et résistance banaliseraient ce qui nous est le plus précieux et jusqu’à la philosophie elle-même.

Personne n’est le gardien du café-philo, mais seuls ses protagonistes et ses publics fidèles en ont assuré la survivance et le développement. Toute mise sous curatelle, administration, parrainage ou prise en charge extérieure, fusse en échange d’une subvention, irait à l’encontre de la nature même du café-philo. Si de telles tendances venaient à s’imposer, l’élan et le besoin vital qui ont inspiré son éclosion chercheraient alors tôt ou tard ailleurs leur accomplissement.

30 juin 2011

 

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 Proposition pour le Courrier des lecteurs des DNA

 

De Gérard C….., Strasbourg, à propos du Stammtisch de Noël

 

Je suis invité et on m’a invité à me mettre à table au Stammtisch, pour parler culture ou patrimoine, tout ce qui touche à l’identité régionale, à la «  Maison Kammerzell » et « Au Canon », et en cette saison d’hiver qui menace de nous affamer et où la misère nous tacle au jarret, c’était très réconfortant.

Je suis l’hôte « hergelaufene » venu chercher sa part de l’indigent culturel à la table du festin, et vous avez fait naître en moi la lumière quand elle manquait le plus au dehors.

 

J’étais à la recherche d’une ambiance, de bons mot, et  retrouvant à chaque fois quasiment les mêmes participants, ça y était, j’étais à la table des habitués où on refait le monde tout en se rencontrant .

C’est le temps d’aller vers l’autre qui est lui-même un ailleurs par rapport à soi, il faut passer les isthmes pour aller de l’autre côté de la rivière et boire à une autre source J’ai même réussi à pousser la chansonnette en solo en alsacien et gagné une Schmierwurscht « collector » !! A Noël tout y parle à l’âme en secret même les Schmierwurst

 

Strasbourg en ces instants fût mon village et je fus conduit au cœur de la tradition par un chœur de passeurs qui me firent toucher de près le mystère. Lors des interventions, le temps semble inépuisable il glisse, il va et vient, j’ai eu le sentiment de percevoir le mouvement de la vie de l’âme, notamment pendant l’oraison silencieuse des femmes murmurant en canon la prière de l’enfant sur les notes en suspension de Roland Eglès, « Ich bin klein und noch rein…. »

 

J’ai assisté à beaucoup de séances pour prendre toute ma place et m’imprégner au maximum, mais juste assez pour ne pas prendre la place d’un autre, qui serait demeuré le profane devant le temple, pendant que moi je me gavais de sacré.

 

Il me faut comprendre, ces mythes et ces légendes alsaciennes qui sont un monde révolu mais encore tellement présents dans nos consciences, Ces contes et ces « witze »sont étiologiques, ils parlent du comment et du pourquoi, ils expliquent les origines de L’Alsace et des alsaciens, ils restituent la vision d’une région à forte identité, d’un peuple serti entre Rhin et Vosges, où à Noël on use de la devinette pour créer le cosmos à partir du chaos menaçant, mais sur le mode poétique.

 

En Alsace plus qu’ailleurs avec le romantisme aidant, toutes les lois sont remises en cause les 24 et 25 décembre, c’est une période sainte mais aussi avec des nuits effrayantes, l’ordre habituel est chamboulé et l’ici-bas et l’au-delà sont perméables. On attend les bons esprits des ancêtres mais aussi les malveillants, et on les accueille avec de la bière de Noël et des bretzels, on invite tout le monde, même les « hergelaufene », car on veut amadouer tous les esprits de la nature avec de la bonne restauration pendant que le terre, elle, finit sa révolution.

 

La foule de Noël au Christkindelsmärik ce sont les esprits dans les rues sous le masque, sous le masque du diable même, et jouent des scènes à se faire peur.

 Mais il est des îlots de quiétude par la grâce des DNA de la société Kronenbourg , des deux restaurants d’accueil, et des passeurs de tradition. On vous tend la main et c’est l’Alsace festive à table, refuge identitaire où se nourrir, se réunir et se réjouir surtout pendant l’Avent même si ce n‘est pas l’exercice le plus spirituel,  mais l’alsacien et les autres s’y sentent bien.

La  salle de restaurant, ses convives d’un instant, ses conteurs, c’est un territoire qui nous transporte avec sa structure de rêve qui touche à notre part la plus étrange, notre continent noir qui noircit encore avec cette nuit trop conquérante.

 

Mesdames et Messieurs les conteurs, je vous écoute, j’engrange, je passerai  la nuit dessus, et j’en sortirai les secrets au matin comme un cadeau de Noël, et je me dirai, j’ai compris ! Vous m’aurez préparé une nuit structurée comme une cure analytique, une science de la thérapie, cela se passe toujours la nuit d’après, pour sortir un secret au matin, par de vraies associations libres sans trop de logique.

 

Au « Kammerzell » et au « Canon », je me suis senti dans un cadre matriciel, enseigné et dorloté, plongé dans un temps an-historique. Nous sommes là, une assemblée contingente fondée par une injonction miraculeuse de nos hôtes, et il n’y a pas de scène primitive, nous sommes des sujets de conte qui n’avons pas été engendrés. Tout est suspendu pour que nous puissions mieux tout saisir, finalement nous sommes revenus dans le monde utérin, notre mère commune c’est la Vierge qui n’a pas encore accouché c’est en devenir et ce sera Noël.

 

Le temps est bien suspendu, il n’y a pas de début et pas de fin, les conteurs s’ingénient à une construction de nos origines, mais c’est pour passer le temps, la construction de nos origines se fait ici dans le lien social actuel, dans la jouissance éphémère sur terre, avant que d’aller goûter la jouissance éternelle du Paradis…mais n’anticipons pas, là ce sera pour Pâques.

 Une riche idée que ce Stammtisch de Noël, vous nous avez propulsé dans

une expansion du désir qui cristallise le sens, chaque parole et note de musique contient un programme de sens et je le répète, même la Schmierwurst parle à l’âme. Nous étions à la fois dans le dévoilement par nos hôtes qui s’ouvraient généreusement de leurs traditions, et dans la solennité du mystère, mystère Chrétien et païen.

 

Encore merci pour nous avoir bénévolement ouvert la porte et accueillis avec gentillesse quand dehors il faisait froid.

 

Gilles Deleuze
Les conditions de la question : qu'est-ce que la philosophie ?

 

Peut-être ne peut-on poser la question qu’est-ce que la philosophie que tard, quand vient la vieillesse, et l’heure de parler concrètement. C’est une question qu’on pose quand on n’a plus rien à demander, mais ses conséquences peuvent être considérables.

Auparavant on la posait, on ne cessait pas de la poser, mais c’était trop artificiel, trop abstrait, on l’exposait, on la dominait plus qu’on n’était happé par elle. Il y a des cas où la vieillesse donne, non pas une éternelle jeunesse, mais au contraire une souveraine liberté, une nécessité pure où l’on jouit d’un moment de grâce entre la vie et la mort, et où toutes les pièces de la machine se combinent pour envoyer dans l’avenir un trait qui traverse les âges Turner, Monet, Matisse. Turner vieux a acquis ou conquis le droit de mener la peinture sur un chemin désert et sans retour, qui ne se distingue plus d’une dernière question. De même en philosophie, la Critique du jugement, de Kant, est une œuvre de vieillesse, une œuvre déchaînée derrière laquelle ne cesseront de courir ses descendants.Nous ne pouvons pas prétendre à un tel statut. Simplement, l’heure est venue pour nous de demander ce que c’est que la philosophie. Et nous n’avions pas cessé de le faire précédemment, et nous avions déjà la réponse, qui n’a pas varié la philosophie est l’art de former, d’inventer, de fabriquer des concepts. Mais il ne fallait pas seulement que la réponse recueille la question, il fallait aussi qu’elle détermine une heure, une occasion, des circonstances, des paysages et des personnages, des conditions et des inconnues de la question. Il fallait pouvoir la poser "entre amis", comme une confidence ou une confiance, ou bien face à l’ennemi, comme un défi, et tout à la fois atteindre à cette heure, entre chien et loup, où l’on se méfie même de l’ami.

C’est que les concepts ont besoin de personnages conceptuels qui contribuent à leur définition. "Ami" est un tel personnage, dont on dit même qu’il témoigne pour une origine grecque de la philosophie les autres civilisations avaient des Sages, mais les Grecs présentent ces "amis", qui ne sont pas simplement des sages plus modestes. Ce seraient les Grecs qui auraient entériné la mort du Sage, et l’auraient remplacé par les philosophes, les amis de la sagesse, ceux qui cherchent la sagesse, mais ne la possèdent pas formellement. Peu de penseurs pourtant se sont demandé ce que signifiait "ami", même et surtout chez les Grecs. Ami désignerait-il une certaine intimité compétente, une sorte de goût matériel ou une potentialité, comme celle du menuisier avec le bois le bon menuisier est en puissance de bois, il est l’ami du bois La question est importante puisque l’ami, tel qu’il apparaît dans la philosophie, ne désigne plus un personnage extrinsèque, un exemple ou une circonstance empirique, mais une présence intrinsèque à la pensée, une condition de possibilité de la pensée même, bref une catégorie vivante, un vécu transcendantal, un élément constituant de la pensée. Et en effet, dès la naissance de la philosophie, les Grecs font subir un coup de force à l’ami qui n’est plus en rapport avec un autre, mais avec une Entité, une Objectivité, une Essence. Ce qu’exprime bien la formule si souvent citée, qu’il faut traduire je suis l’ami de Pierre, de Paul, ou même du philosophe Platon, mais plus encore ami du Vrai, de la Sagesse ou du Concept. Le philosophe s’y connaît en concepts, et en manque de concepts, il sait lesquels sont inviables, arbitraires ou inconsistants, ne tiennent pas un instant, lesquels au contraire sont bien faits et témoignent d’une création, même inquiétante ou dangereuse.
Que veut dire ami, quand il devient personnage conceptuel, ou condition pour l’exercice de la pensée ou-bien amant, n’est-ce pas plutôt amant. Et l’ami ne va-t-il pas réintroduire, jusque dans la pensée, un rapport vital avec l’Autre qu’on avait cru exclure de la pensée pure Ou bien encore ne s’agit-il pas de quelqu’un d’autre que l’ami ou l’amant Car, si le philosophe est l’ami ou l’amant de la Sagesse, n’est-ce pas parce qu’il y prétend, s’y efforçant en puissance plutôt que la possédant en acte L’ami serait donc aussi le prétendant, et celui dont il se dirait l’ami, ce serait la Chose sur laquelle porterait la prétention, mais non pas le tiers, qui deviendrait au contraire un rival L’amitié comporterait autant de méfiance émulante à l’égard du rival que d’amoureuse tension vers l’objet du désir. Quand l’amitié se tournerait vers l’essence, les deux amis seraient comme le prétendant et le rival (mais qui les distinguerait). C’est par là que la philosophie grecque coïnciderait avec l’apport des " cités avoir promu entre elles et en chacune des rapports de rivalité, opposant des prétendants dans tous les domaines, en amour, dans les jeux, les tribunaux, les magistratures, la politique, et jusque dans la pensée qui ne trouverait pas seulement sa condition dans l’ami, mais dans le prétendant et dans le rival (la dialectique que Platon définissait par l’amphisbetesis). Un athlétisme généralisé. L’ami, l’amant, le prétendant, le rival sont des déterminations transcendantales qui ne perdent pas pour cela leur existence intense et animée, dans un même personnage ou dans plusieurs. Et quand, aujourd’hui, Maurice Blanchot, qui fait partie des rares penseurs à considérer le sens du mot " ami dans philosophie, reprend cette question intérieure des conditions de la pensée comme telle, n’est-ce pas de nouveaux personnages conceptuels encore qu’il introduit au sein du plus pur Pensé, des personnages peu grecs cette fois, venus d’ailleurs, qui entraînent avec eux de nouvelles relations vivantes promues à l’état de figures a priori une certaine fatigue, une certaine détresse entre amis qui convertit l’amitié même à la pensée du concept comme partage et patience infinis La liste des personnages conceptuels n’est jamais close, et par là joue un rôle important dans l’évolution ou les mutations de la philosophie leur diversité doit être comprise, sans être réduite à l’unité déjà complexe du philosophe.

Le philosophe est l’ami du concept, il est en puissance de concept. C’est dire que la philosophie n’est pas un simple art de former, d’inventer ou de fabriquer des concepts, car les concepts ne sont pas nécessairement des formes, des trouvailles ou des produits. La philosophie, plus rigoureusement, est la discipline qui consiste à créer des concepts. L’ami serait l’ami de ses propres créations Créer des concepts toujours nouveaux, c’est l’objet de la philosophie. C’est parce que le concept doit être créé, qu’il renvoie au philosophe comme à celui qui l’a en puissance, ou qui en a la puissance et la compétence. On ne peut pas objecter que la création se dit plutôt du sensible et des arts, tant l’art fait exister des entités spirituelles, et tant les concepts philosophiques sont aussi des " sensibilia. À dire vrai, les sciences, les arts, les philosophies sont également créateurs, bien qu’il revienne à la philosophie seule de créer des concepts au sens strict. Les concepts ne nous attendent pas tout faits, comme des corps célestes. Il n’y a pas de ciel pour les concepts. Ils doivent être inventés, fabriqués ou plutôt créés, et ne seraient rien sans la signature de ceux qui les créent. Nietzsche a déterminé la tâche de la philosophie quand il écrivit " Les philosophes ne doivent plus se contenter d’accepter les concepts qu’on leur donne, pour seulement les nettoyer et les faire reluire, mais il faut qu’ils commencent par les fabriquer, les créer, les poser et persuader les hommes d’y recourir. Jusqu’à présent, somme toute, chacun faisait confiance à ses concepts, comme à une dot miraculeuse venue de quelque monde également miraculeux, mais il faut remplacer la confiance par la méfiance, et c’est des concepts que le philosophe doit se méfier le plus, tant qu’il ne les a pas lui-même créés (Platon le savait bien, quoiqu’il ait enseigné le contraire…). Que vaudrait un philosophe dont on pourrait dire il n’a pas créé de concept Nous voyons au moins ce que la philosophie n’est pas elle n’est pas contemplation, ni réflexion, ni communication, même si elle a pu croire être tantôt l’une, tantôt l’autre, en raison de la capacité de toute discipline à engendrer ses propres illusions, et à se cacher derrière un brouillard qu’elle émet spécialement. Elle n’est pas contemplation, car les contemplations sont les choses elles-mêmes en tant que vues dans la création de leurs propres concepts. Elle n’est pas réflexion, parce que personne n’a besoin de philosophie pour réfléchir sur quoi que ce soit on croit donner beaucoup à la philosophie en en faisant l’art de la réflexion, mais on lui retire tout, car les mathématiciens comme tels n’ont jamais attendu les philosophes pour réfléchir sur les mathématiques, ni les artistes, sur la peinture ou la musique dire qu’ils deviennent alors philosophes est une mauvaise plaisanterie, tant leur réflexion appartient à leur création respective. Et la philosophie ne trouve aucun refuge ultime dans la communication, qui ne travaille en puissance que des opinions, pour créer du " consensus et non du concept.
La philosophie ne contemple pas, ne réfléchit pas, ne communique pas, bien qu’elle ait à créer des concepts de ces actions ou passions. La contemplation, la réflexion, la communication ne sont pas des disciplines, mais des machines à constituer des Universaux dans toutes les disciplines. Les Universaux de contemplation, puis de réflexion, sont comme les deux illusions que la philosophie a déjà parcourues dans son rêve de dominer les autres disciplines (idéalisme objectif et idéalisme subjectif), et la philosophie ne s’honore pas en se rabattant maintenant sur des universaux de la communication qui lui donneraient une maîtrise imaginaire des marchés et des médias (idéalisme intersubjectif). Toute création est singulière, et le concept comme création proprement philosophique est toujours une singularité. Le premier principe de la philosophie est que les Universaux n’expliquent rien, ils doivent être eux-mêmes expliqués. On peut considérer comme décisive cette définition de la philosophie, connaissance par purs concepts mais tombe le verdict nietzschéen vous ne connaîtrez rien par concepts, si vous ne les avez d’abord créés… Philosopher, c’est créer des concepts. Les grands philosophes sont donc très rares.

Se connaître soi-même — apprendre à penser — faire comme si rien n’allait de soi — s’étonner, " s’étonner que l’étant est…, ces déterminations de la philosophie et beaucoup d’autres forment des attitudes intéressantes, quoique lassantes à la longue, mais ne constituent pas une occupation bien définie, une véritable activité, même d’un point de vue pédagogique. Créer des concepts, au moins, c’est faire quelque chose. La question de l’usage ou de l’utilité de la philosophie, ou même de sa nocivité, doit en être changée.

Beaucoup de problèmes se pressent sous les yeux hallucinés d’un vieil homme qui verrait s’affronter toute sorte de concepts philosophiques et de personnages conceptuels. Et d’abord, ces concepts sont et restent signés, substance d’Aristote, cogito de Descartes, monade de Leibniz, condition de Kant, puissance de Schelling, durée de Bergson… Mais aussi, certains réclament un mot extraordinaire, parfois barbare ou choquant, qui doit les désigner, tandis que d’autres se contentent d’un mot courant très ordinaire qui se gonfle d’harmoniques si lointaines qu’elles risquent d’être imperceptibles à une oreille non philosophique. Certains sollicitent des archaïsmes, d’autres des néologismes, traversés d’exercices étymologiques presque fous l’étymologie comme athlétisme proprement philosophique. Il doit y avoir dans chaque cas une étrange nécessité de ces mots et de leur choix, comme élément de style. Le baptême du concept sollicite un goût proprement philosophique qui procède avec violence ou avec insinuation, et qui constitue dans la langue une langue de la philosophie, non seulement un vocabulaire, mais une syntaxe atteignant au sublime ou à une grande beauté. Or, quoique datés, signés et baptisés, les concepts ont leur manière de ne pas mourir, et pourtant sont soumis à des contraintes de renouvellement, de remplacement, de mutation qui donnent à la philosophie une histoire et aussi une géographie agitées, dont chaque moment, chaque lieu se conservent, mais dans le temps, et passent, mais en dehors du temps. Si les concepts ne cessent pas de changer, on demandera quelle unité demeure pour les philosophies. Est-ce la même chose pour les sciences, pour les arts, qui ne procèdent pas par concepts Et qu’en est-il de leur histoire respective Si la philosophie est cette création continuée de concepts, on demandera évidemment ce qu’est un concept comme Idée philosophique, mais aussi en quoi consistent les autres Idées créatrices qui ne sont pas des concepts qui reviennent aux sciences et aux arts, qui ont leur propre histoire et leur propre devenir, et leurs propres rapports variables entre elles et avec la philosophie. L’exclusivité de la création des concepts assure à la philosophie une fonction, mais ne lui donne aucune prééminence, aucun privilège, tant il y a d’autres façons de penser et de créer, d’autres modes d’idéation qui n’ont pas à passer par les concepts, à commencer par la pensée scientifique. Et l’on reviendra toujours à la question de savoir à quoi sert cette activité de créer des concepts, telle qu’elle se différencie de l’activité scientifique ou artistique pourquoi faut-il créer des concepts, et toujours de nouveaux concepts, sous quelle nécessité, à quel usage Pour quoi faire La réponse d’après laquelle la grandeur de la philosophie serait justement de ne servir à rien est une stupide coquetterie. En tout cas, nous n’avons jamais eu de problème concernant la mort de la métaphysique ou le dépassement de la philosophie ce sont d’inutiles, de pénibles radotages. On parle de la faillite des systèmes aujourd’hui, alors que c’est seulement le concept de système qui a changé. S’il y a lieu et temps de créer des concepts, l’opération qui y procède s’appellera toujours philosophie, ou ne s’en distinguerait même pas si on lui donnait un autre nom. La philosophie céderait volontiers la place à toute autre discipline qui remplirait mieux la fonction de créer des concepts, mais tant que la fonction subsiste, elle s’appelle encore philosophie, toujours philosophie.

Nous savons pourtant que l’ami ou l’amant comme prétendant ne va pas sans rivaux. Si la philosophie a une origine grecque autant qu’on veut bien le dire, c’est parce que la cité, à la différence des empires ou des États, invente l’Agôn comme règle d’une société des " amis, la communauté des hommes libres en tant que rivaux (citoyens). C’est la situation constante que décrit Platon si chaque citoyen prétend à quelque chose, il rencontre nécessairement des rivaux, si bien qu’il faut pouvoir juger du bien-fondé des prétentions. Le menuisier prétend au bois, mais se heurte au forestier, au bûcheron, au charpentier qui disent c’est moi, c’est moi l’ami du bois. S’il s’agit de prendre soin des hommes, il y a beaucoup de prétendants qui se présentent comme l’ami de l’homme, le paysan qui le nourrit, le tisserand qui l’habille, le médecin qui le soigne, le guerrier qui le protège. Et si, dans tous ces cas, la sélection se fait malgré tout dans un cercle quelque peu restreint, il n’en est plus de même en politique, où n’importe qui peut prétendre à n’importe quoi, dans la démocratie athénienne telle que la voit Platon. D’où la nécessité pour Platon d’une remise en ordre, où l’on crée les instances grâce auxquelles juger du bien-fondé des prétentions ce sont les Idées comme concepts philosophiques. Mais même là, ne va-t-on pas rencontrer toutes sortes de prétendants pour dire le vrai philosophe, c’est moi, c’est moi l’ami de la Sagesse ou du Bien-Fondé La rivalité culmine avec celle du philosophe et du sophiste, qui s’arrachent les dépouilles du vieux sage, mais comment distinguer le faux ami du vrai, et le concept du simulacre Le simulateur et l’ami c’est tout un théâtre platonicien qui fait proliférer les personnages conceptuels en les dotant des puissances du comique et du tragique.

Plus près de nous, la philosophie a croisé beaucoup de nouveaux rivaux. Ce furent d’abord les sciences de l’homme, et notamment la sociologie, qui voulaient la remplacer. Mais, comme la philosophie avait de plus en plus méconnu sa vocation de créer des concepts, pour se réfugier dans les universaux, on ne savait plus très bien de quoi il était question. S’agissait-il de renoncer à toute création de concept au profit d’une stricte science de l’homme, ou bien au contraire de transformer la nature des concepts en en faisant tantôt des représentations collectives, tantôt des conceptions du monde créées par les peuples, leurs forces vitales, historiques et spirituelles Puis ce fut le tour de l’épistémologie, de la linguistique, ou même de la psychanalyse, et de l’analyse logique. D’épreuve en épreuve, la philosophie affronterait des rivaux de plus en plus insolents, de plus en plus calamiteux, que Platon lui-même n’aurait pas imaginés dans ses moments les plus comiques. Enfin, le fond de la honte fut atteint quand l’informatique, la publicité, le marketing, le design s’emparèrent du mot concept lui-même, et dirent c’est notre affaire, c’est nous les créatifs, nous sommes les concepteurs C’est nous les amis du concept, nous le mettons dans nos ordinateurs. Information et créativité, concept et entreprise une abondante bibliographie déjà… Le mouvement général qui a remplacé la Critique par la promotion commerciale n’a pas manqué d’affecter la philosophie. Le simulacre, la simulation d’un paquet de nouilles est devenu le vrai concept, et le présentateur du produit, marchandise ou œuvre d’art, est devenu le philosophe, le personnage conceptuel ou l’artiste. Mais comment la philosophie, une vieille personne, s’alignerait-elle avec des jeunes cadres dans une course aux universaux de la communication pour déterminer une forme marchande du concept, Merz Plus la philosophie se heurte à des rivaux impudents et niais, plus elle les rencontre en son propre sein, plus elle se sent d’entrain pour remplir sa tâche, créer des concepts, qui sont des aérolithes plutôt que des marchandises. Elle a des fous rires qui emportent ses larmes. Ainsi donc, la question de la philosophie est le point singulier où le concept et la création se rapportent l’un à l’autre.

Les philosophes ne se sont pas suffisamment occupés de la nature du concept comme réalité philosophique. Ils ont préféré le considérer comme une connaissance ou une représentation données, qui s’expliquaient par des facultés capables de le former (abstraction, ou généralisation) ou d’en faire usage (jugement). Mais le concept n’est pas donné, il est créé, à créer il n’est pas formé, il se pose lui-même en lui-même, auto-position. Les deux s’impliquent, puisque ce qui est véritablement créé, du vivant à l’œuvre d’art, jouit par là même d’une auto-position de soi, ou d’un caractère autopoïétique à quoi on le reconnaît. D’autant plus le concept est créé, d’autant plus il se pose. Ce qui dépend d’une libre activité créatrice, c’est aussi ce qui se pose en soi-même, indépendamment et nécessairement le plus subjectif sera le plus objectif. Ce sont les post-kantiens qui ont porté le plus d’attention en ce sens au concept comme réalité philosophique, notamment Schelling et Hegel. Hegel a défini puissamment le concept par les Figures de sa création et les Moments de son auto-position les figures constituent le côté sous lequel le concept est créé par et dans la conscience, à travers la succession des esprits, tandis que les moments dressent l’autre côté suivant lequel le concept se pose lui-même et réunit les esprits dans l’absolu du Soi. Hegel montrait ainsi que le concept n’a rien à voir avec une idée générale ou abstraite qui ne dépendrait pas de la philosophie même. Mais c’était au prix d’une extension indéterminée de la philosophie qui ne laissait guère subsister le mouvement indépendant des sciences et des arts, parce qu’elle reconstituait des universaux avec ses propres moments et ne traitait plus qu’en figurants fantômes les personnages de sa propre création. Les post-kantiens tournaient autour d’une encyclopédie universelle du concept, qui renvoyait la création de celui-ci à une pure subjectivité, au lieu de se donner une tâche plus modeste, une pédagogie du concept, qui devrait analyser les conditions de création comme facteurs de moments restant singuliers. Si les trois âges du concept sont l’encyclopédie, la pédagogie et la formation professionnelle commerciale, seul le second peut nous empêcher de tomber des sommets du premier dans le désastre absolu du troisième, désastre absolu pour la pensée, quels qu’en soient, bien entendu, les bénéfices sociaux du point de vue du capitalisme universel.

 

Gilles Deleuze.

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Le bêtisier des épreuves de philo

 

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Clichés, lieux communs, citations trop attendues… Quelques phrases reviennent dans de trop nombreuses copies. Au-delà du fait que la philo enseigne à se montrer critique envers les idées reçues et le prêt-à-penser, certaines références sont souvent mal interprétées… Et parfois employées totalement à contresens.

« Ça dépend »
Ce lieu commun est de loin le plus répandu. Réponse la plus souvent apportée aux questions posées, « ça dépend » est aussi le meilleur moyen de ne pas réfléchir. Cette position relativiste pourrait toutefois avoir un sens authentiquement philosophique : celui du respect de la pluralité des valeurs ou pratiques. Mais tel qu’on le trouve en général, il se réduit à l’idée que « tout se vaut » et donc qu’il n’y a pas à se « prendre la tête » davantage. Au lieu d’être une invitation à saisir la richesse et la diversité du réel, il se change en mépris du réel autant que de la pensée.

« Chacun sa morale »
Ce poncif semble la conséquence du précédent, mais il est encore plus regrettable, car la morale est une des notions du programme. Elle est souvent étudiée à travers la référence à Kant, selon qui la morale, justement, vise l’universel. La morale est peut-être d’abord subjective, mais elle aspire à l’universalité. Autrement dit, lorsque je juge qu’une action est bonne, c’est certes moi, subjectivement, qui la juge bonne, alors qu’autrui pense peut-être le contraire, mais je pense en même temps que tout le monde devrait la juger bonne. C’est précisément cet élan vers l’universel qui signe l’action morale. Dire « chacun sa morale » revient donc à nier l’essence de la morale selon Kant. Le lieu commun devient alors un contresens. L’impératif moral kantien est en effet on ne peut plus clair : « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton comportement puisse être érigée en loi universelle. »

« Guernica », de Picasso, et le « message de l’artiste »
On trouve la référence à « Guernica de Picasso » dans une copie sur l’art sur deux, ce qui est déjà une raison suffisante pour choisir un autre exemple. Ce tableau est de plus toujours cité en illustration de l’art engagé ou, pire, de l’art au service d’un « message », ici pacifiste, « contre » la guerre d’Espagne. Or, une œuvre d’art, même engagée, est toujours beaucoup plus riche et complexe que la simple expression d’un « message ». Un SMS est un message… Un journaliste dans un article peut à la rigueur chercher à faire passer un message… Mais une œuvre d’art, c’est autre chose. Et c’est probablement parce qu’il ne sait pas vraiment ce qu’il « veut dire » que l’artiste devient artiste. Enfin, « Guernica de Picasso » est le plus souvent réduit à une dénonciation mièvre de la violence de la guerre, là même où l’émotion du spectateur vient probablement, paradoxalement, du plaisir qu’il prend à la représentation de la violence… Bref, évitez Guernica.

« La liberté, c’est faire ce qu’on veut »
Évidemment, cette idée peut être défendue, mais il est assez regrettable de la voir présentée comme une idée force ou comme le bouquet final d’une réflexion personnelle alors que toute une partie du programme revient à une critique en règle de ce lieu commun. Les références à Spinoza (les -hommes sont ignorants des causes -réelles de leurs actions), à Nietzsche (le « je » qui veux est une illusion, c’est simplement, en moi, le désir le plus fort qui décide), à Freud (« ça » veut en moi plus que « je » ne veux) ou encore à Durkheim (ma classe sociale veut en moi plus que « je » ne veux) devraient suffire à prendre une distance avec cette conception rapide de la liberté.

« La liberté des uns s’arrête où commence celle des autres »
Tous les sujets sur la société ou encore le droit (pour ne citer que ceux-là) donnent lieu à des développements multiples tournant autour de cette même idée : « je peux faire ce que je veux (c’est ma « liberté« ), mais sans gêner autrui (car nous devons vivre ensemble) ». Ce lieu commun engendre une approche très réductrice de la liberté et conduit à rater la belle idée que nous pouvons être libres ensemble. Lorsque, dans un État de droit, je dispose des mêmes droits et devoirs que mes concitoyens, je ne jouis pas d’une liberté qui « s’arrête où commence celle d’autrui », mais d’une liberté partagée, commune, politique donc. Et je suis même d’autant plus libre que les autres le sont aussi.

« Il faut être tolérant »
La tolérance apparaît trop souvent comme l’horizon politique ultime, le remède à tous les maux de la société. Pourtant, tolérer quelqu’un, c’est seulement le supporter. Ce n’est pas aller à la rencontre de sa différence, mais la « tolérer » simplement - tant qu’elle ne nous dérange pas trop. La tolérance est donc passive et ressemble à de l’indifférence, quand le respect, lui, est actif et implique une démarche authentique d’ouverture à autrui. En employant souvent tolérance pour respect, les élèves expriment donc soit un contresens… soit la vérité de leur individualisme et de leur indifférence à autrui, là même où ils croient affirmer le contraire.

« L’épicurisme est une philosophie de la jouissance à tout crin »
L’épicurien est souvent présenté dans les copies comme un bon vivant, un être qui apprécie la bonne viande et le vin rouge, voire les clubs libertins et les sexualités extrêmes. Le contresens est ici radical ! Épicure nous proposait certes de profiter de la vie, mais au travers d’une éthique de la modération, d’une véritable discipline des désirs. Il voulait nous apprendre à réorienter nos désirs sur ce qui est naturel et nécessaire, l’eau par exemple, pour nous délivrer de la souffrance qui s’attache aux désirs excessifs.

« Platon et l’amour platonique »
Les élèves nomment souvent platonique cet amour « idéal », éthéré, dans lequel deux êtres s’aiment sans se toucher, sans se livrer aux plaisirs de la chair, dans une pure communion d’esprits. Il s’agit d’un contresens majeur : si pour Platon le désir charnel vise bien une « idée », celle du Beau ou même celle du Vrai, les hommes n’accèdent à ce stade « idéal » qu’en en passant d’abord par les plaisirs du corps. Autrement dit, je désire bien un corps. Dans le meilleur des cas, ce désir va ensuite m’apparaître comme désir du Vrai. Mais il faut d’abord coucher !

« Nietzsche, penseur de la volonté de puissance et précurseur du nazisme »
Pauvre Nietzsche ! Lui qui haïssait plus que tout le nationalisme, le peuple et surtout la plupart des Allemands ! Son expression « la volonté de puissance » ne signifie pas, comme on le lit trop souvent, la volonté d’écraser les autres par sa puissance, ou le désir de puissance impérialiste allemande. Il faut plutôt entendre « volonté de puissance » comme « puissance de la volonté » individuelle. Il invite chacun, en tant qu’individu, dans une optique non politique donc, à savoir vouloir sa vie, lui « dire oui », en commençant d’ailleurs par l’instant qu’il est en train de vivre.

« Œil pour œil, dent pour dent, ou l’apologie de la vengeance »
Cet extrait de l’Ancien Testament, dit « loi du talion », est parfois présenté comme une justification de la vengeance. Or, il s’agit du contraire. La vengeance est exponentielle et illimitée. Il m’a crevé un œil, je vais lui en crever deux, et ensuite son frère va crever les yeux de tous mes frères… Pour sortir du cercle infernal de la vengeance exponentielle, la loi du talion propose justement de ne crever « qu’un » œil à celui qui m’en a crevé un, et de ne casser « qu’une » dent à celui qui m’en a cassé une. En introduisant ainsi un principe de proportionnalité, de justesse, dans la logique de la vengeance, la loi du talion marque en fait le commencement du droit, et la sortie d’une pure logique de la vengeance. Cette recherche de la justesse, de l’ajustement, est le début de la justice.

« Je pense donc je suis »
Cette citation de Descartes est souvent présentée, de façon très maladroite, comme l’aveu d’un philosophe obsédé par la pensée et non par la vie, par les idées pures au détriment des impressions ou passions. Contresens quasi total : le « donc je suis » met justement l’accent sur les conséquences existentielles de la pensée, sur le fait que cette pensée, loin de nous couper de la vie, est elle-même une expérience vitale.

« L’inconscient, un autre au fond de moi »
On trouve fréquemment dans les copies une représentation de l’inconscient comme une sorte d’étranger enfoui au fond du sujet, qui ressemble parfois à un petit personnage, un alien imprévisible ne pensant qu’à jouer des tours à l’individu conscient. Ce n’est pas du tout ce que voulait dire Freud ! Notre inconscient n’est pas un autre en nous, mais une dimension de nous-mêmes dont nous n’avons pas conscience - nous pouvons d’ailleurs en prendre conscience à l’occasion d’une psychanalyse. La frontière entre le conscient et l’inconscient est donc mobile. Dire de l’inconscient qu’il est un autre en soi est encore une façon de le refuser, d’en nier la vérité en ce qu’elle nous concerne effectivement - nous, et pas un autre !

« Le droit positif »
Il ne s’agit pas du bon droit par -opposition au droit négatif, ni du droit juste par opposition au droit injuste ! Le « droit positif » désigne simplement l’ensemble des lois effectivement en vigueur, et la positivité du droit son effectivité, sa réalité. On l’oppose classiquement au « droit naturel », qui renvoie davantage aux grands principes du droit, au droit tel qu’il devrait être si l’on partage une certaine idée de la nature, de la raison ou de la liberté humaines…Le droit positif, par opposition au droit naturel, est donc caractérisé par sa relativité et son imperfection.

« Rien de grand dans l’Histoire ne s’est jamais fait sans passion »
Le plus souvent, cette citation de Hegel est interprétée comme un éloge romantique de la grande passion, celle des amoureux, des génies ou des grands hommes qui investissent toute leur énergie sur un objet unique et sublime. Or, le sens du mot « passions » dans la citation de Hegel est tout autre. Rien de grand dans l’Histoire ne s’est jamais fait sans petites passions mesquines, comme l’arrivisme ou l’esprit revanchard, voilà ce que veut dire Hegel, qui s’appuie notamment sur l’exemple de Napoléon. Par une « ruse de la raison » historique, ces passions mesquines sont instrumentalisées par l’Histoire au service de son but supérieur. Ainsi, l’Histoire se sert de l’arrivisme de Napoléon pour avancer vers son noble but. Le grand se sert du petit. Il est vrai que Hegel valorise les passions, là où de nombreux philosophes rationalistes les disqualifient, mais les passions dont il parle revêtent d’abord un caractère négatif, « petit ».

« L’enfer, c’est les autres »
Cette phrase, tirée de Huis clos, de Sartre, ne signifie pas, comme on le lit souvent dans les copies, que les autres soient méchants, insupportables ou dangereux… Ce qui est « infernal », c’est qu’on ne puisse pas se passer d’eux pour savoir qui on est. Dans ce huis clos, il n’y a pas de miroir : chacun ne peut donc se voir que dans le regard des autres. S’ils me voient comme un salaud ou un lâche, c’est que je le suis vraiment. « L’enfer, c’est les autres », qui par leur regard font de moi ce que je suis… Mais les autres, c’est aussi le paradis, quand je vois dans leurs yeux qu’ils reconnaissent ma valeur. Dans un monde sans Dieu, c’est devant les autres que nous serons jugés.

 

Par Charles Pépin

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Perles du bac philo, piquées sur le site du journal « Le Parisien »

 

1-Perles du bac philo 2018

 

Sujet 1 en L : La culture nous rend-elle plus humain ?

"Ce n’est pas la culture qui nous rend humain, c’est l’humain qui nous rend culture."

"La culture permet de remplir le cerveau humain avec des jolies choses. C’est indispensable car sans la culture, nous nous battrons tout le temps comme des chiens enragés."

 

Sujet 1 en S : Le désir est-il la marque de notre imperfection ?

"Moi par exemple, je désire le même mariage que la princesse Meghan Markle, mais je sais que cela ne sera pas facile à obtenir."

"La vie c’est comme un sachet qui flotte, il faut se laisse diriger par le vent et arrêter de toujours vouloir tout contrôler."

 

Sujet 2 en ES : Peut-on être insensible à l’art ?

"La mort de Johnny nous a bien montré que même le président de la république n’est pas insensible à l’art."

"Ce que l’on appelle traditionnellement « art », ce sont les reportages qui passent sur Arte ou France 5."

 

2-Perles du Bac philo 2017

 

"La calomnie se répand comme une traînée de poulpes"

"Par exemple, avant on pensait que la Terre était ronde. Maintenant, on sait qu'elle est plate."

"L'homme doit être rationnel dans sa tête" -  la réaction du prof : "Et moi qui voulait être rationnelle dans mes pieds..."

"Il faut sortir de l'obscurcisme."

"La culture permet à l'homme de sortir de l'animalerie." ...

"De toutes les pièces de Molières Les pierres précieuses ridicules est la plus connue"

 

Perles du Bac philo 2016

 

"Le mouvement "nuit debout" est incompréhensible. Ces gens désirent quoi exactement ? Personne ne sait et cela n'est qu'un exemple parmi tant d'autres que nos désirs sont flous."

"Il serait facile d'admettre que le désir est illimité lorsqu'une fille regarde un film avec l'acteur Ryan Gosling. Je vais expliquer ce phénomène dans le prochain paragraphe."

"Si les lois sont bonnes, il faut y obéir. Si les lois ne sont pas bonnes, il ne faut pas y obéir."

Spécial EURO2016 : "Est-ce qu'un joueur de foot qui gagne 20 millions par an pour courir en short et taper dans un ballon est considéré comme un travailleur ? Est-il heureux pendant que le chômage explose ?"

"Je pense qu'il est assez évident que moins nous travaillons, plus nous sommes heureux. Il suffit de demander aux élèves qui ont passé tout le mois de juin à réviser le bac, au lieu de regarder les matchs de l'EURO 2016"

"Faut-il réellement s'attarder sur des sujets philosophiques sans importance, alors que les chinois sont entrain de cloner des animaux ?"

 

Perles du Bac philo 2015

 

"D’après Cicéron le hasard existe, ce qui signifie que quoique j’écrive, ma note dépendra en partie du hasard. Est-il alors encore nécessaire que je continue à écrire ?"

"Un homme heureux et libre, si je prends mon exemple actuel, ça serait d’avoir fini les épreuves du bac."

"Dans le passé, Jon Snow (personnage de Game of Thrones) a montré un important sens du devoir, et pourtant il est tué à la fin de la saison 5. On observe là un manque de respect TOTAL envers cet être vivant."

"Je regarde Game of Thrones depuis maintenant 5 saisons, et pourtant je ne sais toujours pas s’il s’agit d’une œuvre d’art puisque pour moi tout cela n’a aucun sens."

"Si on prend l’exemple du prochain Star Wars qui va sortir au cinéma, on sait tous qu’il s’agit d’une suite commerciale et qu’il ne faudra chercher aucun autre sens dans cette « œuvre d’art » que le plaisir de faire de l’argent."

 

Perles du Bac philo 2014

 

Les sujets sur le bonheur ont inspiré les lycéens mais aussi les grèves SNCF...

« "Il en faut peu pour être heureux", comme le chantaient les 7 nains de Blanche-Neige.»

« Vivre heureux c'est parfois simple : un bon canapé, une bière, un match. Bref, rien à faire. »

« Pour se connaître, il font se faire s'enfoncer profondément en soi et s'interroger sur ce qu'on veut.»

« Se connaître soi-même nécessite une bonne connaissance de soi.»

« Choisir c'est comme avoir une épée de Da Moclès sur sa tête.»

« Pour être heureux, on doit parfois tout donner : par exemple ici, pour avoir le bonheur de passer 4 heures ici, je n'ai pas hésiter à affronter les grèves de la SNCF. Comme référence, je pourrais citer la CGT ou le patron de la SNCF, mais dans une copie de philosophie ça ferait un peu tâche. Alors passons cet intermède léger.»

« Pourtant, pour être heureux, certains font des actes très méchants : violer, tuer, massacrer, torturer, découper, écorcher... Mais il n'est pas nécessaire toujours d'en arriver là. »

L'autre sujet de la série L était « Les œuvres éduquent-elles notre perception ? ».

« Je dois reconnaître que la pornographie en tant qu’œuvre concrète a radicalement changée ma perception des choses.»

 

Perles du Bac philo 2013

 

« S'il n'y avait pas de lois, les gens seraient libres de conduire en état de sobriété.»

« Moralité et politique ne font pas toujours bon ménage ( ex : DSK ).»

« Le langage corporel devient un outil de survie quand il s'agit de la reproduction de l'espèce.»

 

Et puis, il y a aussi les culottés

 

« Parfois, il est vrai que l'on se sert du langage comme un outil pour arriver à ses fins : ici, j'essaie désespérément d'utiliser le langage pour vous prouver que je mérite une bonne note.»

« Je devrai ici citer une référence mais je n'en ai que deux pour tout le devoir, alors je la garde pour plus loin.»

« Le travail n'est pas toujours révélateur d'un potentiel : par exemple, certains élèves de ma classe n'ont rien fait pendant l'année et ils auront quand même leur bac.»

 

Merci à Brigitte pour le lien

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