Comment se fabrique l'hégémonie mâle

 

Intervention de Nicole Roelens le mardi 26 avril 2016 au Café politique.

 

Geneviève m'a présentée en évoquant mon expérience professionnelle et, en effet, mon travail actuel d'élaboration de nouvelles connaissances en sciences humaines est très ancré dans mes expériences de travail mais aussi de vie. Durant ma vie professionnelle, mes interventions dans les organisations consistaient souvent à soutenir la production de leurs savoirs par les salariés, en favorisant l'explicitation interactive de leur expérience. J'ai pratiqué la recherche expérientielle. Mon travail d'écriture sur la situation des femmes dans le monde part aussi de mon expérience et de celle d'autres femmes, mais il m'a fallu beaucoup temps pour commencer à élaborer cette sphère sociale intime de mon expérience où se jouent les rapports sociaux de sexes. Plus l'expérience est inscrite profondément en nous, plus elle est difficile à élaborer. J'ai avancé par cercles concentriques vers ces problématiques qui m'habitent depuis très longtemps et sont entrées généalogiquement dans ma vie. La question de la libération des femmes a surgi explicitement dans ma vie en 1970 et s'est concrétisée par la création d'un groupe de femmes à Mulhouse dans la lancée du MLF. Par contre, je n'ai trouvé le temps et la puissance de travail nécessaires pour élaborer ma connaissance incarnée de la condition des femmes qu'aux abords de la retraite. J'ai pu le faire grâce aussi à la distance que donne l'avancée du temps et grâce à la place de grand-mère qui me permet de regarder certains faits de la vie différemment.

 

Cette écriture vient aussi de l'expérience des obstacles à la libération des femmes que les femmes ont rencontrés depuis les années 70. Entre la façon dont nous envisagions, à l'époque, l'émancipation, le processus de libération, les luttes contre l'oppression machiste et les obstacles réels que nous avons effectivement rencontrés au fur-et-à mesure des décennies, il y a un grand décalage. Progressivement nous avons éprouvé que le système dont nous voulions sortir était plus vaste et plus complexe que celui que nous nous représentions. Certes, il y a eu des effets institutionnels de la lutte des femmes, des lois moins machistes, des progrès dans l'accès au travail, mais l'effort de libération des femmes a aussi provoqué des montées surprenantes de violence. Le système que je caractérise comme colonial réagit fortement aux tentatives d'émancipation des femmes. Le monde actuel est plus violent à l'encontre des femmes qui sont plus massivement agressées, vendues et massacrées. Globalement, malgré certains progrès et un certain dépassement du patriarcat, la situation des femmes en 2016 montre que ce que je nomme la colonisation de l'humanité femelle n'a pas été éradiquée, loin s'en faut. C'est bien le constat des obstacles réels qui m'a fait utiliser ce terme de colonisation. Elle fait appel à la notion d'expansion d'espace vital des uns aux dépens de l'espace vital des autres. 1

Ce phénomène d'expansion de l'espace vital et de perte de d'espace de vie, de perte d'espace pour exister se retrouve dans la colonisation de l'humanité femelle. Les mécanismes de base de l'expansionnisme des mâles consistent à s'approprier les territoires de vie des femmes et de leurs possibilités d'exister.

J'ai analysé, surtout dans le Tome 3, les 4 opérations de base de toute colonisation que sont l'annexion, le pillage, l'humiliation et l'assujettissement, telles qu'elles se concrétisent dans tous les registres de co-existence de l'humanité femelle et de l'humanité mâle. Pourquoi parler d'humanité femelle et d'humanité mâle ? Parce que les opérations de colonisation commencent par une emprise charnelle, sur le corps sexué des femmes, leur corps fécond et leur corps jouissif. C'est la femellité des femmes qui est la cible de l'entreprise coloniale. Il me fallait traduire ce constat fondamental car il est absent des études de genre qui se consacrent à l'étude des représentations sociales et de la construction des rôles sociaux, en négligeant à mes yeux, la réalité plus charnelle de la colonisation qui s'exerce d'abord sur le corps jouissif et sur le corps fécond.

C'est à l'écoute du malaise des travailleurs sociaux d'un quartier où avaient eu lieu plusieurs infanticides que j'ai été saisie par l'évidence de la colonisation du corps des femmes. Et malgré les avancées légales, l'emprise coloniale sur le corps des femmes perdure et parfois se modernise à travers les biotechnologies intrusives comme la PMA et la GPA. Mon travail écriture a commencé par sortir du silence la femellité c'est-à-dire l'expérience du fait d'être sexuée femelle. Il y a chez les humains, comme chez presque tous les êtres vivants une double sexuation, c'est-à-dire une sexuation mâle et une sexuation femelle. Le fait d'être sexué mâle n'entame en rien la dignité des hommes alors que le fait d'être sexuée femelle est honteux. La construction de l'hégémonie des mâles se fonde sur cette première exclusion de la sexuation femelle hors de ce qui est digne et pensable. La sexuation mâle a pu s'affirmer comme hégémonique parce que la sexuation femelle a été exclue de l'horizon de l'humain et du pensable. Des corps féminins sont surexposés un peu partout aux regards évaluateurs, mais le corps sexué des femmes tel qu'elles l'éprouvent au quotidien et plus fortement dans le plaisir et dans l'enfantement, est très peu représenté. Son sexe fait scandale. Vous vous souvenez du tableau de Courbet qui a fait un scandale parce qu'il dévoilait un sexe de femme alors qu'on peut voir des sexes masculins en pagaille dans les monuments publics, cela m'avait frappée en Italie. L'Origine du Monde de Courbet continue à faire scandale alors que dans la production envahissante d'images de la pornographie, le corps sexué femelle est très commercialisé, très banalisé, mais il est aussi traité comme sous-humain, il se fait « baiser » à tout casser par des bites énormes. Il perd toute sa dignité de corps humain.

Ce paradoxe montre qu'en étant évacué du champ de l'humain le corps sexué femelle est spolié de sa dignité humaine.

 

Le fait de sous-humaniser la sexuation femelle est un processus profondément colonial. Comme la colonisation a traité les populations dont la peau est noire comme sous-humaines. Il peut vous sembler que dans la vie sociale les femmes sont traitées presque aussi bien que les hommes, mais dès qu'il s'agit de leur existence sexuée, de son incarnation charnelle, alors elles sont perçues et se sentent perçues comme sous-humaines.

L'éviction de la sexuation femelle hors du champ de l'humain donne au sexe mâle une position automatiquement hégémonique. Par ce déni d'humanité de l'autre sexe, le mâle devient le seul représentant de l'humanité sexuée. Les femmes, quant à elles, sont soit sexuées, soit humaines. Il leur est implicitement interdit d'être à la fois humaines et sexuées femelles. Elles ont le choix entre la sous-humanisation ou la castration. Elles sont prisonnières d'un dilemme foncièrement sexiste : soit elles préservent leur dignité, soit elles préservent leur sexualité.

Il leur est structurellement difficile de trouver une unité entre leur dignité et leur puissance jouissive. Leur sexualité ne peut échapper à l'infamie qu'en étant au service d'un mâle propriétaire. Là, évidemment, tout va bien ! Du moment qu'elles savent qu'elles sont vouées à le faire jouir, il n'y a plus de problème. Par contre, si elles veulent explorer leur propre puissance jouissive, elles sont l'objet d'une oppression insidieuse ou violente, car leur autonomisation érotique va à l'encontre de leur colonisation.

Cette hégémonie sexuelle des mâles entraîne beaucoup de malheur et de catastrophes humaines car la position hégémonique est relationnellement fausse, elle ne permet pas une véritable rencontre amoureuse. Le rapport érotique des mâles à des d'objets sexuels femelles imaginairement passifs et sous-humains dégrade leur propre désir en convoitise. La convoitise s'adresse non pas à un être singulier mais à un objet qu'un autre mâle pourrait vouloir prendre. Elle masque l'interdépendance ontologique et la vulnérabilité des êtres désirants qui sont chacun tributaire du désir de l'autre et chacun est source du désir pour autrui. Dans la force attractive du désir, il n'y a pas cette rupture sujet/objet, avec d'un côté le sujet du désir, de l'autre l'objet du désir, l'un étant assigné au rôle de sujet et l'autre à celui d'objet. Nous sommes tous tributaires du désir d'autrui et nous sommes tous sources de désir pour autrui. Un véritable rapport amoureux dépasse cette dichotomie sujet/objet installée par le colonialisme sexiste et qui a des conséquences même au niveau épistémique, au niveau de la pensée philosophique et de la connaissance.

La première lutte des femmes est cette lutte contre la réification et la sous-humanisation de leur sexualité. Il faut se méfier d'une tentation de désincarnation où l'on conquiert une apparence de dignité en perdant sa sexuation et en renonçant à sa sexualité. Mon approche incarnée de l'existence me donne une position critique par rapport à une idéologie selon laquelle les femmes pour se promouvoir, doivent devenir des guerrières dans le jeu de la concurrence pratiqué par les hommes, en abandonnant leur puissance jouissive et leur fécondité.

La puissance de vie de la femellité est le lieu d'une connaissance incarnée du réel de la vie. C'est une grande richesse. Dans le Tome 1 : La femellité, j'ai montré que l'expérience femelle de la vie est une expérience spécifique des soubassements de la vie prosaïque des humains qui fondent notre existence. J'ai détaillé ces trois soubassements à savoir la sexuation, l'interdépendance des humains et la translation générationnelle de l'existence. Chaque génération en engendre une autre et évidemment laisse la place à cette autre. Le temps qu'apparaissent trois ou quatre générations et nous atteignons notre durée maximale de vie. Le réel de notre existence c'est celui des êtres vivants et mortels engendrés et éventuellement engendrants. Nous sommes des êtres vivants dont la vocation est de vivre, mais aussi des êtres mortels dont la vocation est de mourir. Des êtres interdépendants de mille façons les uns des autres, tous engendrés et tous passés ( jusqu'à présent ) par le corps d'une femme et, nous sommes tous questionnés par notre possibilité d' engendrer à notre tour. Voilà le noyau de notre condition commune.

Dans la colonisation de l'humanité femelle il y a un désir d'ignorance de ce réel de la condition humaine. C'est même une passion d'ignorance qui affecte l'existence des femmes et conteste leur droit d'exister parce qu'en donnant naissance, elles rappellent que le processus unitaire de la vie et de la mort nous travaille et qu'il se met en marche dans le passage des nouveaux vivants à travers les vivants qui vont remplacer. Ce soubassement réel de l'existence commune est ce qui est le plus difficile à nous tous humains de vivre et de regarder en face. La dimension tragique de l'existence est la manière dont nous éprouvons ce réel. C'est difficile pour tout humain de savoir qu'il apparaît et qu'il disparaît, qu'il est le résultat d'une copulation, qu'il est passé par le sexe de sa mère que d'autres humains engendrés viendront prendre sa place, que sa vie dépend des autres et que son devenir dépend grandement de ce qu'ils ressentent à son égard. La destructivité humaine est une réaction du psychisme qui se révolte face à ce réel prosaïque de la condition humaine. Cette réaction de révolte destructive est vécue à un moment ou un autre de leur existence par tous les humains. Elle fait partie de leur trajectoire et en même temps elle alimente leur violence. Le déni du réel de la condition humaine est la face cognitive de la destructivité. Il s'organise en système dans la colonisation de l'humanité femelle. L'instauration d'un ordre sexiste est un moyen très efficace pour maintenir le déni du réel de la vie prosaïque des humains. Pour l'effacer du champ de la pensée, il faut logiquement scotomiser la sexuation femelle, la sous-humaniser pour la simple raison qu'en participant charnellement à la translation des existences, qu'en étant traversées corporellement par les nouveaux humains, les femmes actualisent la question de la vie et de la mort. Elles la vivent et il est de la plus haute importance qu'elles puissent la penser.

Les hommes, en laissant aux femmes la charge de la nouvelle génération, préservent leurs illusions et se construisent un présent qui se veut un peu éternel. Quand les femmes enfantent, l'imaginaire collectif leur ordonne de quitter la génération actuelle des adultes et de disparaître dans le non-lieu qui précède la vie. Elles sont expulsées du présent grâce à des méthodes de réclusion. Cela permet aux hommes de rester dans un présent abrité du questionnement sur la vie et la mort. Cette disjonction défensive des temporalités qui attribue aux femmes la temporalité intergénérationnelle et aux hommes la temporalité sociale et le présent, est néfaste pour l'humanité car l'organisation du monde revient ainsi à la seule humanité mâle qui la conçoit dans une vision présentéiste en occultant ses responsabilités intergénérationnelles.

 

Il y a ainsi un divorce entre d'une part le temps géré dans l'activité économique, la vie professionnelle et l'espace public, où règnent en maître l'obsession de l'immédiat avec une accélération de plus en plus forte du temps vécu, et d'autre part, le temps de l'existence humaine, de la transmission de la vie où les rapports de générations sont centraux. La main-mise des mâles sur l'organisation du monde ne prend pas en compte l'intérêt des générations futures. Elle empêche de penser le bien commun dans la durée.

Actuellement, nous arrivons au maximum de divorce entre la gestion du temps économique et la gestion du temps humain. Ce divorce profond est très négatif particulièrement au niveau écologique. Nous créons des désastres écologiques qui pénalisent énormément les générations qui arrivent. Ils sont le fruit du déni du réel de l'existence par lequel que les mâles protègent leur illusion de toute-puissance.

Il est important que l'humanité femelle assume sa connaissance incarnée du réel prosaïque de la vie des humains pour la remettre dans le débat public et pour l'insuffler dans l'organisation sociale. Cela pourrait interrompre le cycle de reproduction perpétuelle du rapport hégémonie-asservissement avec lequel on se bat quand on essaie d'instaurer des modalités d'organisation plus démocratiques. Les relations de coopération entre des êtres libres n'existent que sous forme d'îlots de rapports plus égalitaires entre les humains, mais ces rapports de coopération sont constamment menacés par la fabrication automatisée de l'hégémonie.

L'asservissement n'est pas uniquement une soumission, c'est une réelle privation des capacités de décider par soi-même. C'est un rapport d'exploitation et de violence. Il est plus structurel que le rapport domination-soumission qui est d'ordre psychologique. J'aborde cette question politique fondamentale sous l'angle de la fabrication de l'hégémonie des mâles qui permet de comprendre comment ce rapport se réinstalle constamment même quand l'objectif affirmé est de le dépasser comme en ex-URSS, où le régime se proclamait égalitaire par définition. Le rapport hégémonie asservissement n'a pas cessé de se reproduire et de se renforcer jusqu'à l'échec complet de cette tentative d'instauration du communisme. 5

Ce rapport hégémonie-asservissement étant souterrainement le schème organisateur des rapports sociaux des sexes, on ne s'en débarrassera pas politiquement aussi longtemps qu'il empoisonnera la co-existence quotidienne des sexes. La fabrication de l'hégémonie de l'humanité mâle fait partie de l'habitus au sens de Bourdieu, c'est-à-dire qu'elle a lieu sans qu'on ait besoin d'y penser. Dans les rapports érotiques par exemple, il est ordinaire de frustrer les femmes de leur jouissance parce que leur sexualité est dévolue au service de la sexualité des mâles, L'asservissement charnel ne passe pas par l'intention consciente.

 

Dans la fabrication de l'hégémonie, il y a une deuxième étape essentielle, c'est la transformation de la prérogative vitale des femmes qui est de porter des enfants et d'enfanter en servitude maternelle. C'est une inversion scandaleuse de la prérogative vitale qui exige que l'existence sociale et symbolique de la mère soit sacrifiée. Ce sacrifice n'est pas une condition effective pour que les enfants puissent devenir humains à part entière, c'est simplement une stratégie pour que les femmes adultes disparaissent de l'espace public. Elle les met à l'écart et les considère comme les servantes de la nouvelle génération. L'enfantement est un travail considérable mais il n'exige nullement de devenir la « boniche » de la famille ou d'être enfermée, ni de porter tout le poids de la nouvelle génération.

 

La colonisation charnelle et la colonisation de l'enfantement sont les prémisses de la généralisation de l'asservissement qui falsifie touts les rapports réels d'interdépendance entre les humains en rapports d'exploitation et de violence. Les relations d'interdépendance sont transformées en relations unilatérales d'exploitation et de violence. Cela se joue au niveau existentiel, aussi bien qu'aux niveaux socio-économique, cognitif, et spirituel. Je vous conseille de vous reporter aux tableaux de bord des opérations de colonisation p 51 du Tome 5. L'utilisation de la violence est nécessaire à cette falsification et à la construction de l'ordre sexiste. Le recours à la violence est gradué. Il commence au sein des familles par le dénigrement, l'infantilisation, il se poursuit par le harcèlement sexuel, la réclusion des mères, l'utilisation quotidienne des femmes comme boucs émissaires, le viol et les exécutions collectives de femmes dans les affrontements entre communautés. S. Ricci, une des auteures africaines qui ont analysé le génocide rwandais, montre bien que c'est d'abord le corps fécond des femmes qui est agressé dans ces situations jusqu'à ouvrir le ventre des femmes et détruire ce qu'elles pourraient engendrer.

L'utilisation des violences n'est pas un désordre, c'est la condition de la construction de l'ordre sexiste. Il ne s'agit pas d'un incident. L'asservissement ne peut pas avoir lieu sans qu'il y ait exercice de violences soit symboliques, soit physiques. Les agressions ont pour but de terroriser les victimes et d'annihiler leur résistance. 6

En plus de l'utilisation de la violence, la fabrication de l'hégémonie de l'humanité mâle demande une migration des lieux d'exercice du pouvoir. Ils changent au fur et à mesure que la lutte des femmes met en cause certains pouvoirs. Le système colonial sexiste est assez adaptable pour compenser les efforts d'émancipation. Le pouvoir institutionnel des patriarches qui s'exerçait dans la famille, dans l'église, dans l'Etat n'a pas disparu, mais il a été ébranlé et au fur et à mesure qu'il s'affaiblissait, et il a été compensé par un renforcement de l'emprise idéologique des mâles via l'industrie de l'information et de la culture et surtout par un renforcement de l'emprise sur les infrastructures par le biais des technologies.

Le pouvoir technologique et organisationnel a augmenté exponentiellement. L'humanité mâle détient un énorme pouvoir sur les infrastructures, sur la production des marchandises, sur tout ce qui façonne technologiquement le monde et la vie quotidienne. J'ai développé longuement cette question dans le Tome 4.

 

La dernière facette de la fabrication de l'hégémonie que je voudrais aborder ici c'est l'investissement sexiste de la destructivité humaine dans une gestion inhumaine et en grande partie inconsciente de la violence collective.

La destructivité, nous l'avons vu, est une production incontournable des humains. Je fais une distinction entre cette destructivité qui est une réponse aux difficultés du vivre et la violence qui est une externalisation de la destructivité. Les difficultés du vivre tiennent à ce que l'interdépendance ontologique des humains est conflictuelle. Elle éveille beaucoup de désirs communiels mais aussi d'insatisfactions, de frustrations, de déceptions. Les humains sont inquiets de la précarité de leur vie et de son risque d'insignifiance. Quand des individus ne peuvent pas signifier leurs angoisses métaphysiques, quand ils ne peuvent rien en faire, ils s'insurgent contre leur destin en produisant de la destructivité. Cette production de destructivité est quasi inévitable dans la trajectoire existentielle des humains. Je ne pense pas qu'on puisse l'éradiquer. Ce que l'on peut changer c'est sa transformation en violence qui résulte de son externalisation et de sa canalisation vers certains objets. Ce qu'on peut changer c'est le mécanisme de focalisation qui transforme cette destructivité en violence meurtrière. C'est assez normal de vouloir se débarrasser de sa destructivité parce qu'elle intoxique notre vie intérieure et pèse sur nos relations. La violence a l'avantage de l'externaliser d'en faire quelque chose à l'extérieur de soi. Les sociétés humaines sont confrontées à la nécessité de gérer la destructivité qu'elles produisent. Selon leur univers symbolique, elles en absorbent plus ou moins, elles en reconvertissent dans des activités agressives valorisées, dans le travail.

Certaines sociétés aident davantage à transformer la destructivité en ferveur, par un travail de spiritualisation, mais il y a toujours des surplus qui sont incinérés dans les grandes crises collectives de violence. La société contemporaine produit des surplus considérables de destructivité, parce que la capacité d'absorption au niveau collectif s'est beaucoup affaiblie. La sécularisation l'a privée des contenants symboliques traditionnels de la destructivité et elle se trouve face à un risque d'explosion ou d'implosion du corps social auquel elle cherche à échapper par la recherche permanente de boucs émissaires.

Je considère qu'il est indispensable d'intégrer dans la démarche collective de décolonisation de l'humanité femelle des pistes pour une gestion moins inconsciente et moins inhumaine de la destructivité.

Synthèse des débats du café politique du mardi 26 avril 2016 après l'intervention de Nicole Roelens.

 

Après la présentation du Tome 5 publié par Nicole Roelens, intitulé : Comment se fabrique l'hégémonie de l'humanité mâle ?, le débat s'ouvre.

 

1) Débat autour du ressenti de « guerre totale » des sexes.

-    Un participant : L'impression générale après votre exposé est celle d'une guerre totale des sexes, que la société n'est pas destinée à vivre en harmonie. Les termes employés par Nicole Roelens sont des termes guerriers plutôt que des termes qui font référence à des valeurs humanistes.

-    Nicole Roelens : les termes hégémonie et asservissement que j'utilise, que j'analyse et que je pointe dans différents domaines, illustrent le fait que les humains sont ontologiquement interdépendants et qu'ils sont en état de guerre. Je pense qu'il y a une guerre larvée contre les femmes. Cette guerre n'est pas toujours larvée, à certains endroits, c'est même une guerre ouverte. Ce n'est cependant pas moi qui la souhaite ni la provoque en quoi que ce soit. Je tente de trouver des pistes non illusoires pour sortir du rapport hégémonie-asservissement. Il est vrai que si les femmes acceptent d'être asservies, cela rend la situation plus calme. Si elles refusent cet asservissement et commencent à se révolter (ce qui est en train de se passer actuellement), la situation de l'hégémonie-asservissement devient plus mouvementée. La colonisation est une guerre qui peut se passer dans le plus grand calme politique, mais il y a une destruction des êtres humains dans leur dimension humaine qui est très meurtrière. Je suis pleine d'espérance et de volonté de paix. J'aime les hommes et j'aime les femmes. Je pense que la relation amoureuse est quelque chose de profondément heureux à vivre. Les relations de coopération au niveau de la connaissance, de la spiritualité, au niveau de l'activité humaine, toutes les relations de coopération sont un vrai délice à vivre, mais je constate que ce rapport hégémonie-asservissement ne cesse de se reproduire et que si nous souhaitons agir, il est nécessaire d'aller le voir de près jusqu'à l'asservissement le plus incarné.

-    Un participant : Pour aller dans ce sens, remarquons que dans les universités américaines les études féminines rentrent dans le cadre des Subaltern Studies c'est-à-dire des études des subalternes. Qui dit subalterne dit supérieur, dit hiérarchie sociale. Il existe d'autres hiérarchies sociales comme elle des castes.

-    Mais une des hiérarchies sociales les plus marquantes semble être celle qui oppose le masculin et le féminin. Cette hiérarchie n'implique pas absolument qu'il y ait une violence organisée. Dans certaines sociétés hiérarchisées, il existe un ordre social en place qui détermine des supérieurs et des inférieurs sans impliquer obligatoirement qu'il y ait un déploiement de violence.

-    Dans l'Antiquité les esclaves étaient réduits à une situation d'infériorisation très marquée sans pour autant qu'ils se révoltent de manière répétée. En Inde, les Intouchables sont dans une situation hiérarchique inférieure sans que les forces de l'ordre maintiennent en permanence cette structure hiérarchique en place du fait de la structure de la société. S'il y a un conditionnement social, un habitus, les sujets humains se plient aux normes sociales. Il existe plusieurs formes de domination. On peut mettre en opposition une domination individuelle entre individus en fonction de la force de caractère de chacun et une domination sociale, les deux n'étant pas toujours liés. Avant l'époque de la libération de la femme en Europe, une femme pouvait très bien exercer une domination dans son foyer, donner des ordres à son mari, pendant que subsistait la domination sociale : pour prendre un emploi et ouvrir un compte en banque la femme avait besoin de l'autorisation de son mari même si par ailleurs elle dominait son époux dans le cadre domestique. Il existe une vraie complexité des formes de domination.

-    Une participante : Nicole Roelens met en cause un système contextuel qui reste encore profondément hégémonique malgré les droits des femmes acquis par la lutte depuis les années 1960. Nous vivons encore une situation d'exploitation hégémonique dans une structure qui a été anthropologiquement patriarcale et qui l'est restée encore globalement. Ma question est celle-ci : que reste-t-il quand il n'y a plus l'assurance d'une structure patriarcale bien établie ? En effet le système patriarcal se transforme et il va encore évoluer. Il y a des tensions presque telluriques avec la question du système prostitutionnel, de l'importance de l'Internet. Que reste-t-il quand il n'est plus possible de se raccrocher à un semblant de domination et à ce qu'on pense être obligé de vivre pour exister ? C'est souvent à ce moment-là qu'a lieu le recours à la violence. Cette violence peut être structurée idéologiquement, comme ce semble être le cas pour les femmes de Cologne récemment, dans les agressions et les viols des femmes en 1992, près de chez nous en Europe, à Sarajevo. Il y a eu des résurgences de violence dans des pays qui ne sont pas africains et qui n'ont jamais été colonisés. Cette violence advient parce que comme le dit Nicole Roelens, il y a un accord pour la parité homme-femme, l'accès au travail des femmes, mais quand le système vacille et qu'il faut soi-même se remettre en question dans une situation de guerre, l'arme de destruction massive reste le corps des femmes.

2) Tenter de rechercher ce qui est à l'origine de l'hégémonie mâle sur les femelles : un autre regard.

-    Une participante : Je suis en accord avec votre descriptif de la vie des femmes en particulier quand vous parlez en terme d'expériences. Je me demande comment sortir de cet asservissement et en posant cette question je me trouve en désaccord avec vous. En posant la question de comment en sortir, il convient de se demander d'où vient cette hégémonie mâle. Je ne suis pas en accord avec ce qui me semble être un aspect essentialiste de votre propos. C'est comme s'il y avait une essence de la femme et que l'être humain serait défini par essence par ce que les psychanalystes appelleraient la pulsion de mort (destructivité pour vous). Est-ce cette destructivité qui génère l'asservissement des femmes ? Je ne le pense pas. Je préfère une analyse historique et matérielle pour expliquer l'asservissement des femmes. L'humanité est très ancienne. Il y a des débats anthropologiques pour savoir s'il y avait une égalité entre les hommes et les femmes au début de l'humanité, comment finalement la domination masculine s'est mise en place, suivant quels processus. Il me semble que la domination masculine ne s'est pas imposée tout-à-coup parce qu'elle était dans le désir des hommes. Ce sont des conditions matérielles qui ont fait qu'à un moment donné avec l'instauration de la propriété privée, il est devenu nécessaire de transmettre le patrimoine aux enfants, ce patrimoine s'est transmis par le père. C'est ainsi qu'une société de type patriarcal s'est mise en place. Cette société a ensuite évolué dans des rapports d'exploitation variés. Je ne sais si aujourd'hui l'hégémonie est masculine. Certes le patriarcat existe toujours dans le sens de la définition suivante : c'est une organisation sociale et juridique fondée sur la détention de l'autorité par les hommes. Les mots organisation sociale sont importants dans cette définition. Actuellement, l'hégémonie est détenue par une minorité de personnes sur une majorité de personnes. Dans cette minorité, il est vrai il y a surtout des hommes, j'en conviens. Mais pour moi l'oppression des femmes n'est qu'une oppression qui s'inclut dans un système d'oppression plus global.

-    Nicole Roelens : j'inclus complètement la dimension marxiste dans mon analyse, en particulier le lien entre la propriété et le patriarcat. Il faut regarder la vie sociale et les rapports humains à différents niveaux que j'évoque dans mon travail. Le capitalisme dans son état hyperconcentré fait que de nombreux hommes sont destitués et n'ont plus le sentiment d'avoir une autorité quelconque.

-    De ce point de vue, le patriarcat au niveau familial a été ébranlé. On appelle encore patriarcat le pouvoir des hommes dans la société, mais pour ma part je l'appelle hégémonie. Dans certains quartiers aujourd'hui ce ne sont plus les pères qui dirigent, mais leurs fils. Comment nommer ce nouveau pouvoir ? Cependant le pouvoir des hommes reste toujours présent, et dans le capitalisme il y a une concentration des pouvoirs de plus en plus forte. J'ai rencontré au niveau des entreprises des disqualifications massives de travailleurs. Une partie du patriarcat s'est effondré avec certaines institutions. Je pense que nous sommes dans un système de colonisation. Même quand il y a des acquis en faveur des femmes, qu'il y a des divorces en masse, qu'aux Etats-unis la majorité des femmes vivent seules et les femmes noires encore davantage que les femmes blanches et que les cellules patriarcales au sens ancien du terme sont de moins en moins nombreuses, pour autant le pouvoir des hommes n'a pas faibli. Il est passé beaucoup plus au niveau infra-structurel qu'au niveau institutionnel, c'est-à-dire que quand on se bat contre le lobby nucléaire ou d'autres lobbies, on voit qu'il y a des pouvoirs très forts qui n'ont plus rien à voir avec le pouvoir du pater familias tel qu'on l'a connu il y a quelques décennies.

-    Un participant : j'ai l'impression globale qu'on cherche à expliquer l'humanité par le seul biais de l'hégémonie masculine comme les marxistes expliquent le monde par l'économie. Vous dites que la chaîne de fabrication de l'hégémonie mâle part de l'éviction sexuée. Est-ce que c'est vraiment si universel ? Est-ce que c'est vraiment l'origine de tout sur terre ? Je crois me souvenir que les anthropologues, par exemple ici, à l'université de Strasbourg, disent d'une façon consensuelle que dans la société antique, en Grèce et à Rome, la dichotomie masculin-féminin n'avait pas la même valeur prégnante que vous semblez le dire, parce que la dichotomie se posait entre la liberté de l'être humain et l'esclavage. Cette dichotomie, homme libre, esclave dominait de beaucoup la dichotomie homme femme. Pour sortir aujourd'hui du système de colonisation que vous décrivez il est bon de savoir comment nous en sommes arrivés là. Nous sommes tous pour l'interdépendance heureuse et pourtant pourquoi ce n'est pas elle qui domine le monde ?

-    Nicole Roelens : la question de la sexuation et celle du féminin et du masculin, ce n'est pas la même chose. Dans le Tome 5 j'ai clarifié ces questions. Vous dites qu'il y avait des hommes libres et des esclaves dans les sociétés antiques, mais y avait-il des femmes libres ?

-    Un participant : de riches patriciennes avaient de nombreux esclaves à leur service.

-    Nicole Roelens : les femmes qui ont des esclaves ne sont pas libres pour autant. Dans l'espace public, l'espace de discussion démocratique, les femmes sont absentes.

3)  La question du consentement des femmes à leur asservissement.

-   Un participant : en partant du Discours de la servitude volontaire de La Boëtie, nous constatons que beaucoup de femmes sont encore consentantes à leur asservissement. En Afrique, continent que j'ai visité près d'une quinzaine de fois, j'ai constaté que le machisme était prédominant. Les hommes, eux-mêmes dominés dominent à leur tour leurs femmes. Les hommes semblent avoir peur des femmes parce qu'indirectement les femmes se défendent par la ruse et les hommes ne comprennent pas toujours comment elles sapent leur domination. En respectant la liberté des femmes, les hommes ont tout à y gagner parce que celles-ci donneront bien davantage d'elles-mêmes.

 

-    Nicole Roelens : il convient de préciser ce que vous appelez le consentement des femmes. Il y a des choses qui s'inscrivent très profondément. Lors d'un colloque sur les femmes africaines, un sociologue disait qu'en Afrique, les hommes et les femmes sont très séparés et finalement ce sont les femmes qui maltraitent leurs filles pour en faire des esclaves. Mais il faut voir au profit de qui et ce que ces femmes risquent si elles ne transmettent pas la servitude. Pour sortir de cette contradiction les femmes doivent faire un travail à la fois intime et collectif par rapport à la question de la décolonisation. Un travail individuel ne suffit pas pour sortir de la colonisation. Un mouvement planétaire de décolonisation est nécessaire et je l'appelle de mes voeux. Il existe beaucoup de mouvements comme celui de la Marche mondiale des femmes auquel j'adhère, La Ligue internationale des femmes pour la paix et bien d'autres... Mon travail est destiné à outiller le mouvement collectif des femmes, trouver des processus de décolonisation collective qui demandent une décolonisation intime qui ne peut se faire que dans un mouvement solidaire des femmes.

 

4)  La question de la destructivité.

-    Un participant : j'ai ressenti le clivage homme-femme dans vote propos dans le sens qu'on a l'impression que ce sont surtout les hommes qui sont destructeurs. Vous avez fait un lien entre l'hégémonie et la question de la négation du transgénérationnel. Quand un enfant naît il n'y a pas de doute sur la mère, mais nous ne savons pas qui est son père. Est-ce que vous voyez un lien entre la destructivité des hommes et leur besoin de coloniser la femme avec le fait qu'ils peuvent douter de leur paternité ?

-    Nicole Roelens : avant tout je précise que la destructivité est une réaction qui n'est pas spécifiquement masculine ou féminine. La destructivité peut se retourner contre soi-même dans le sens d'une auto-destruction. Il y a des difficultés à vivre qui, quand elles ne peuvent pas se symboliser, se parler, s'échanger, se dépasser de différentes manières, produisent de la destructivité chez les hommes et chez les femmes. C'est l'externalisation de cette destructivité et sa focalisation sur des gens qui posent souci. ( Voir la vague des bûchers pour brûler les sorcières historiquement : a lieu un phénomène de focalisation de la destructivité dans une violence contre ces femmes considérées comme malfaisantes ). Les femmes servent souvent de boucs émissaires d'usage courant dans les familles. Quand l'homme rentre du travail et est énervé il passe son énervement sur sa femme. Les humains doivent assumer et travailler cette destructivité, la transformer en permanence pour qu'elle n'intoxique pas leur psychisme et les relations sociales. Je fais des propositions concernant la régulation de cette gestion de la destructivité humaine parce que je ne crois pas qu'on éradique l'agressivité spontanément. Par ailleurs, le pouvoir des femmes de mettre au monde pose sans doute un problème dans le rapport de sexe. C'est le lieu de la puissance femelle qui est constamment colonisé et l'incertitude de la paternité participe de cette question.

-    Une participante : Cette question sera peut-être réglée un jour ! Au lieu de faire des enfants à partir de relations sexuelles, je pense qu'on pourrait dans l'avenir imaginer que les hommes congèlent leur sperme, qu'on le garde. Les hommes subiraient alors une opération qui annulerait l'éjaculation et toutes les femmes vivraient sereinement sans problème de maternité non désirée. La peur de la maternité me semble une des difficultés des rapports homme-femme. La contraception elle-même est porteuse de difficultés et de danger : association pilule tabac, stérilet qui peut faire mal. Si cette question était réglée, il me semble que les femmes ne craindraient plus les hommes. Ainsi en cas de désir d'enfant faire appel au sperme congelé du père éviterait toute angoisse concernant la paternité de l'enfant!

 

5) L'évolution de l'hégémonie des mâles sur les femelles. Témoignages des jeunes du café.

-   Un jeune homme ne ressent pas un clivage marqué actuellement entre les hommes et les femmes. Il précise cependant qu'il ne connaît pas encore le monde du travail et qu'il parle ici de ses relations interindividuelles.

-    Une jeune femme dit qu'elle pense être à ce point dans ce clivage qu'elle ne le voit plus. En analysant sa vie, elle pense que ce clivage est présent même si elle ressent comme trop radicale la thèse de Nicole Roelens.

-    Une jeune enseignante en lycée professionnel presque exclusivement féminin constate que tous les comportements et les habitus dans les milieux populaires s'aggravent. Il lui semble qu'il y a un véritable recul sans que les jeunes femmes s'en aperçoivent. Il y a là un côté tragique. Cela s'apparente à des formes fortes d'aliénation. Il y a une question qui subsiste aujourd'hui pour les jeunes femmes : la conciliation entre une vie de mère, une vie professionnelle et un engagement politique. Ce n'est pas forcément dû au refus de l'homme de partager les tâches, mais c'est souvent une question d'impossibilité liée aux contraintes professionnelles de l'homme. Il y aurait une lutte sociale et économique à mener même si l'abolition du salariat ne supprimera pas la domination masculine. La lutte économique peut par contre sembler être une condition impérative parce qu'en l'absence de conditions matérielles favorables au développement d'un meilleur équilibre de vie, l'hégémonie se perpétuera d'autant plus.

 

6) La question d'un salaire pour la femme au foyer, une solution à cette domination des mâles ?

-    Une participante : la question se pose de soit avoir des enfants que vous élevez vous-mêmes, que vous puissiez leur transmettre vos croyances ou-bien d'être des mères pondeuses qui donnent leurs enfants à élever à des personnes tierces quelquefois peu responsables sans que vous le sachiez. L'éducation de vos enfants nécessite qu'on leur consacre du temps, qu'on leur donne des outils qui leur donnent confiance. Sinon vous entrez dans le système établi par les hommes eux-mêmes qui implique aujourd'hui le travail des femmes et la contraception. Du temps de Giscard d'Estaing une proposition a été faite de donner un salaire aux femmes pour l'éducation des enfants. Cela n'a malheureusement pas pu se réaliser.

-    Nicole Roelens : la maternité sacrificielle est une forme d'asservissement. Mais par contre, mon tome 2 qui s'appelle : L'enfantement des humains relate précisément l'énorme travail invisible que font les femmes pour amener des humains de la nouvelle génération à être des humains complets. Je ne sous-estime pas du tout l'importance de ce travail d'enfantement des humains. Je pense comme vous qu'il est très important d'aimer ses enfants et qu'il y a des choses magnifiques dans la relation à l'enfant. Pour moi cela a été aussi important que la profession dans ma vie. Mais, dans le système de colonisation il y a une forme de réclusion des femmes autour de la maternité contre laquelle nous pouvons lutter. Par ailleurs dans le système capitaliste, ceux qui s'occupent de l'argent comme les traders sont très bien payés alors que les femmes aide-soignantes qui s'occupent des personnes âgées et des enfants sont sous-payées.

- Tout le travail effectué par les femmes pour mener des adultes de la naissance jusqu'à l'âge adulte est un travail énorme de mise au monde qui travaille profondément l'être des femme aussi et il n'est pas du tout négligeable. C'est même essentiel et sous-évalué socialement. Cependant cette question du temps nécessaire pour que des nouveaux humains arrivent à l'âge adulte, doit être questionnée socialement parce qu'actuellement ce travail est un travail invisible. Je n'irais pas comme vous à cloisonner la femme. Ce que j'ai appris à l'université et à mon travail sert aussi à mes enfants. Il reste que la question de la charge éducative (qui porte quoi ? ) est vraiment à interroger.

 

En conclusion, il est proposé d'aller sur le site zéro macho, ce qui contrarie un participant qui se demande de quel droit les femmes s'approprient les enfants des pères... Le débat reste en suspens. Une participante dit que les femmes se doivent de prendre leur destin en mains et de de ne pas se laisser absorber totalement par leur rôle de mère et par leur profession. Nicole Roelens proposera bientôt son tome 6 dans lequel elle évoquera les processus de décolonisation des femmes.

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Café politico-théologique du 29 septembre 2016.

Exposé de Frédéric Ruscher

 

L’autonomie du politique par rapport au religieux

 

Quand on aborde la question du rapport entre religion et politique, l'interrogation comporte en général deux questions qui sont liées :

1.  Qu'en est-il de la position politique du chrétien ? En tant que citoyen, il est forcément engagé dans la question des choix à faire. En quoi son appartenance à une religion doit-elle orienter son engagement ?

2.  Deuxième question : qu'en est-il des Eglises ? En quel sens doivent-elles s'engager ? Et le doivent-elles ?

Les réponses peuvent donner lieu à des variantes. Certains diront que les Eglises doivent se constituer en forces politiques, soit directement, soit indirectement à travers des partis prenant le nom de chrétiens, d'autres diront que les Eglises doivent prendre position sur des questions particulières, questions considérées comme étant des conséquences de la religion. On peut penser à la bioéthique par exemple. D'autres diront que les Eglises doivent prendre position sur des questions de principe.

Pour éclairer cette question, il me semblait qu'il fallait examiner prioritairement et d'abord la question de la fonction du politique. Et c'était là l'objet central de mon intervention au Colloque de l'Union Protestante Libérale.

Comme dans mon intervention devant un public majoritairement protestant, je tenterai d'expliquer ici pourquoi c'est cette démarche qui me paraît appropriée sinon nécessaire. La question du rapport entre religion et politique est généralement posée dans les termes suivants : je suis chrétien ou je suis musulman ou j'appartiens à tel parti, je suis fidèle de tel mouvement et je me demande quelles conséquences ma foi, mes croyances, doivent avoir sur mes choix politiques. Accessoirement, parfois, fondamentalement, quelle position ma communauté doit-elle adopter en tant que corps constitué ?

Cette question paraît si naturelle qu'on n'en fait pas l'examen critique et que les interrogations se concentrent en général sur l'examen des options politiques possibles. Or, telle quelle, cette question présuppose que la religion a une place dans la politique, ce qui reste à vérifier et à problématiser, et de plus, et c'est le point crucial de nos jours, nous sommes aujourd'hui dans une situation de pluralisme religieux et idéologique. Dans une telle situation de fait de pluralisme, que se passe-t-il si chacun vient dans le débat politique, se présente dans le débat politique, en fondant ses choix, ses prises de position sur ses croyances religieuses en s'affichant et disant : je choisis cela, je demande cela parce que ma religion l'exige, le requiert. 1

Le débat politique devient alors le lieu de confrontations de valeurs liées à des croyances.

Depuis le sociologue Max Weber, on appelle cela la guerre des dieux, ce qui signifie au fond le conflit de valeurs concurrentes. Et, si à tort ou à raison, ces valeurs sont estimées exclusives les unes des autres, chacun défendra les siennes en craignant que si d'autres valeurs devaient l'emporter, d'autres valeurs fondées sur ou liées à d'autres croyances, les institutions auxquelles il tient, auxquelles il est attaché, seraient remises en cause et on connaît bien la peur de l'autre qui se nourrit de ce phénomène-là. Devant ce constat, bien entendu schématique, la question se pose de la façon de répondre aujourd'hui au problème du rapport entre religion et politique.

 

Il me semble qu'il faut proposer un détour et inverser l'ordre du questionnement. Avant de demander : que dois-je faire en tant que croyant, que doivent faire en politique les chrétiens, etc.. il me semble qu'il faut commencer par examiner ce qu'est la politique, quelle est sa fonction. Au fond, il faut commencer par examiner ce que raisonnablement chacun attend du politique. Et, c'est à partir de cela seulement, qu'on devra interroger le christianisme et les autres religions sur l'apport qu'elles peuvent éventuellement apporter à la réalisation du projet politique.

Dans le premier point de cette étude (voir le livre Religion et pouvoir politique paru en 2015 sous l'égide de l'UPL), je parlais de la question de savoir dans quelles conditions on n'aurait pas besoin de politique (méthode familière aux auteurs du XVIIIème siècle ). Cette réflexion sur l'essence du politique conduit à définir la politique comme l'entreprise par laquelle des êtres libres cherchent à se donner une organisation, des lois, qui permettent à chacun d'entre eux d'être libre en accord avec la liberté de tous. Cette réflexion et cette définition de l'essence du politique engage deux volets.

Premier volet : cela suppose qu'on examine la notion de liberté et qu'on délimite le champ du politique.

Deuxième volet : cela exige qu'on examine les conditions économiques et sociales qui permettront l'exercice de la liberté.

 

Pour le premier volet :

On retiendra que la politique a un but propre, la paix civile c'est-à-dire tout simplement le vivre ensemble des libertés. Cela exige des règles dont les limites seront fixées par le but qu'elles visent, c'est-à-dire permettre la paix civile. Fondamentalement ces règles auront un but bien délimité : la liberté de chacun en accord avec celle de tous et ces règles ne pourront reposer que sur ce principe-là. Cela veut dire qu'elles ne sauraient être l'expression des valeurs de tel ou tel groupe, de telle ou telle religion, en un mot, il faudra que l'Etat soit laïc. 2

Entendue en ce sens, la laïcité est un principe ad quem. Ce n'est pas un principe a quo. En d'autres termes, la laïcité est un principe auquel on arrive par la réflexion si on veut la liberté de chacun en accord avec la liberté de tous. La laïcité n'est pas une valeur, elle n'est pas une valeur dont on partirait comme d'un absolu, elle n'est pas une valeur qui s'opposerait à d'autres valeurs, qu'elles soient culturelles ou religieuses.

Elle n'est pas une arme contre les religions, elle est la condition de la liberté : les lois qui s'imposent à tous ont comme fonction de permettre à chacun de vivre librement avec ses valeurs sans que cela porte atteinte à la même liberté chez les autres.

Cette analyse signifie aussi que la liberté dont il est question en politique est une une liberté bien précise et délimitée : c'est la liberté civile. Ce n'est pas la liberté au sens moral du terme, c'est-à-dire être libre de ses passions. Ce n'est pas non plus la liberté religieuse, c'est-à-dire être libre du péché. Ces deux dernières libertés sont des fins qu'on peut viser, mais elles ne sont pas le but spécifique du politique.

La politique vise un but : la paix civile et la liberté civile. Le second volet :

C'est sur ce second volet que nous verrons qu'il y a une contribution particulière que peuvent apporter les croyants. Le second volet de la réflexion politique et de l'entreprise politique exige qu'on réfléchisse à et qu'on réalise les conditions économiques et sociales de l'exercice de la liberté. L'entreprise politique qui vise à établir et à garantir la liberté a nécessairement un volet social et économique. Si la liberté ne doit pas rester abstraite, il faut en effet, garantir à tous les citoyens les moyens de l'exercer. Il faut veiller par conséquent à ce que la dimension économique ne la détruise pas. Il faut veiller à ce que les inégalités naturelles ou celles qui résultent des différentes fonctions n'empêchent pas la liberté. En un mot, il faut fixer des règles économiques et sociales. Or, et c'est là que nous arrivons au point nodal, ces règles-là ne peuvent pas se déduire purement et simplement de principes. On est là dans le domaine du jugement ou de ce qu'on appelle la prudence. Les décisions ne peuvent venir que d'un débat toujours renouvelé sur ce qui vaut le mieux à un moment donné dans des conditions particulières. Et, c'est là que nous voyons quelle peut être la contribution possible voire nécessaire des chrétiens ou d'autres croyants à ce débat nécessaire à la politique.

Le débat est nécessaire à la vie politique pour établir les règles économiques et sociales ( il ne porte pas sur la liberté même, qui est l'exigence fondatrice, qui est et reste le principe fondateur de toute l'entreprise politique ).

Ce débat requiert certaines vertus de la part des citoyens législateurs. Certains parlent d'habitus. La démocratie est fondée sur des principes mais son exercice requiert des habitudes solides, des vertus à acquérir. On le sait bien, Tocqueville avait déjà attiré l'attention sur le danger qu'il y a dans les démocraties à ce qu'il y ait un repli individualiste sur soi.

Le débat politique nécessaire exige des citoyens prêts à s'engager dans des réflexions communes et impartiales. Ce débat requiert que les citoyens soient attachés à la liberté et à la tolérance. Il requiert des citoyens ayant l'habitude de débattre en respectant les autres, d'écouter et d'utiliser des arguments factuels, en évitant la langue de bois, les attaques personnelles, les arguments ad hominem. En un mot, le débat requiert des citoyens qui ont l'habitude de dépasser leur point de vue pour s'efforcer de voir les choses d'un point de vue partageable par tous. Et, la conclusion rapide à laquelle j'arrivais : les Eglises et les autres groupements religieux joueraient un rôle essentiel si en leur sein, - je dis bien en leur sein, et non par des proclamations publiques et l'affichage de « valeurs » prétendument proprement chrétiennes - elles cultivaient ces vertus qui pourraient ensuite s'exercer sur le terrain politique.

Pour faire bref, et vous verrez que dans l'Union Protestante Libérale on n'est pas sectaire, je rejoins la position de Jacques Maritain, le thomiste.

Jacques Maritain proposait que l'engagement des chrétiens se fasse en chrétien et non pas en tant que chrétien. En d'autres termes, le chrétien qui s'engage, s'engage en exerçant au profit du débat les vertus qu'il a reçues dans sa communauté. Mais il ne s'engage pas en affichant sa croyance et en disant que cette croyance est le fondement de ses positions et le fondement de ses exigences. C'est cette fameuse distinction que nous trouvons dans L'humanisme intégral, un texte de 1936 de Jacques Maritain ; cette distinction entre agir en chrétien et agir en tant que chrétien pourrait préciser le statut et le mode d'engagement, en évitant la guerre des dieux, et cela parce qu'on respecte ainsi la spécificité et les limites propres au champ politique.

 

Il reste à dire un mot sur le titre de ma contribution d'alors : l'autonomie du politique, un défi pour les religions.

La thèse développée revient à dire que la politique a un but propre : la paix civile et un niveau propre la liberté civile. Elle présuppose que les hommes soient capables de résoudre les questions soulevées par le vivre ensemble. Ce qui est appelé défi, c'est tout simplement une question posée aux religions et qui peut être posée aussi aux hommes politiques (concernant leurs « valeurs »). La question qui s'adresse à la religion est la suivante : est-ce qu'il y a dans votre religion, dans votre théologie notamment, la possibilité de donner une place spécifique à la sphère du politique ? Votre théologie permet-elle de voir, de concevoir une entreprise visant simplement à garantir la paix civile et la liberté civile, abstraction faite d'autres dimensions de la liberté ( la liberté morale ou la liberté au sens religieux c'est-à-dire la libération par rapport au péché ) ? 4

Votre religion permet-elle, admet-elle que la politique puisse se développer de façon autonome sans faire intervenir des finalités, des fins, qui sont d'un autre ordre que le but qui est celui de la politique ?

 

Je peux exprimer cela aussi en termes de Julien Freund qui fut mon professeur et auquel je me réfère. La question serait la suivante : êtes-vous prêts à intégrer la distinction entre but et fin ? En d'autres termes, êtes-vous prêtes, les religions, à valoriser l'action visant à réaliser ce but qui peut paraître modeste, modeste au regard des fins dernières : la liberté civile. Et, en termes scolastiques, parce que décidément, voyez qu'on n'est pas sectaire à l'Union Protestante Libérale : êtes-vous prêts à penser en termes de subsidiarité ? Êtes-vous prêts à poser qu'il y a des problèmes de niveaux différents et qu'il faut régler ces problèmes, chacun à son niveau spécifique ? Il y a des problèmes politiques, des problèmes moraux, des problèmes religieux. Êtes-vous prêts à accorder de l'autonomie à l'interrogation et à l'action politique proprement dites ?

Je disais au début que mon intervention pouvait également s'adresser aux hommes politiques. En effet, on peut également demander aux hommes politiques : êtes-vous prêts à parler en termes d'objectifs permettant de réaliser le but spécifique du politique sans jouer sur les affichages de valeurs, valeurs dont les contenus sont ou vagues ou trop larges c'est-à-dire vont au-delà du but spécifique du politique ?

Après l'exposé de Frédéric Ruscher, le débat s'ouvre :

1) Réflexion sur l'idéal du politique de F. Ruscher et la question des valeurs en politique.

-  Un intervenant a du mal à se situer par rapport à l'idéal du politique proposé par Frédéric Ruscher qui consiste à dire « qu'il y a politique, si pour un groupe il y a possibilité de se donner une organisation assurant l'exercice conjugué des libertés ». Le rôle du politique est de garantir la liberté civile. Pour l'intervenant, il faut tenir compte de la part sociologique inhérente aux rapports humains complexes dont le politique fait partie. Il ne perçoit pas l'évolution du politique (dans la définition de Frédéric) en lien avec ce qu'on peut appeler l'ordre social. Par ailleurs, le mot religion ne lui paraît pas clarifié. Quand on est anthropologue ou spécialiste des religions, les avis diffèrent sur le sens même du mot religion. Est-ce que le mot religion rejoint la problématique de la croyance et des valeurs que l'on veut partager sans être forcément dans la logique d'une communauté confessionnelle ? Il faut tenir compte du fait que les questions de l'ordre social et du partage de valeurs communes pour vivre ensemble ont évolué dans le temps.

 

-   F. R : Il est vrai que le terme de religion fait problème. Et j'ai personnellement tendance à donner raison à Dubuisson, (cf. par ex. dans son travail L'Occident et la religion ). Selon ce sociologue, sous le chapeau du terme « religion » on regroupe un grand nombre de choses très disparates. Quand j'enseignais au Lycée des Pontonniers, j'avais fait venir Monsieur Dubuisson dans le cadre de l'enseignement du fait religieux pour bien cadrer la question. Le fond de mon propos était de dire que dans le domaine de la politique il faut se méfier de la notion de valeur. Nous ne savons pas vraiment ce que sont les valeurs. Certains défendent des valeurs au nom de la religion. D'autres, au nom d'une certaine idée, d'un « idéal » qu'ils ont. Je suis frappé par ce phénomène extraordinaire : le terme de valeur est omniprésent dans tous les débats et curieusement, depuis les années 1950, il n'y a eu aucune publication universitaire de fond sur le concept de valeur. Et, les publications qu'il y a eu montrent les fluctuations qu'il y a eu sur cette notion de valeur. Je pense au doyen Mehl, autrefois doyen de la faculté de théologie protestante. Dans une première publication sur les valeurs, dans un petit opuscule qui s'appelait Le Problème de la morale et le christianisme, il présentait les valeurs comme venant de la Révélation divine, de l'interpellation par le Christ ( position barthienne ).

-   Ensuite, dans sa thèse de doctorat, De l'autorité des valeurs, publiée une dizaine d'années après, dans les années 1950 il reprenait mutatis mutandis la thèse de Max Scheler : les valeurs sont une espèce d'entités idéales que nous découvrons dans le cours de l'action, ce qui pose le problème difficile d'une substantialité sans objectivité des valeurs. Puis, dans les cours que j'ai suivis, il était revenu à nouveau sur le fait que le seul vrai fondement des valeurs serait la Révélation divine.

-   Un autre intervenant évoque la question des valeurs : je dirais que la puissance publique est fondée sur des principes généraux du droit. Le droit doit ainsi assumer la neutralité de l'espace public. Il ne s'agit pas de s'immiscer dans les croyances individuelles, mais la neutralité de l'espace public doit être garanti. L'Etat ne devrait pas renoncer à ses fonctions régaliennes comme on le voit en ce moment. La dérive communautariste à laquelle nous assistons présente bien des dangers. Elle mène à la dissolution de la société. Il convient de lutter contre cela par l'intégration si les populations viennent de l'étranger. Si cela s'avère insuffisant il faut arriver à l'assimilation qui ne signifie pas l'uniformisation, mais que tout le monde respecte un certain nombre de principes. On peut, à titre privé, défendre un certain nombre de valeurs, mais qui ramènent à l'individu.

- Sur le plan politique c'est assez étonnant de voir l'OTAN contracter des alliances avec des monarchies théocratiques médiévales. Nous faisons la guerre à des Etats laïcs, certes dictatoriaux, mais qui garantissaient la liberté religieuse. En Irak, en Libye, et même en Syrie, il y avait la liberté religieuse. A Strasbourg, il y a des chrétiens kurdes qui défendent Bachar-el-Assad malgré tous ses crimes.

-   Un intervenant revient sur la question de la neutralité du politique qui se traduirait par la laïcité. Si nous examinons la Constitution française, elle est pleine de principes qui ne sont pas des principes de neutralité mais des principes de valeurs. Par exemple, la Constitution française dit que la France doit être un Etat social, qui viendra au secours de ceux qui en ont besoin. Il s'agit bien là d'une valeur. L'Etat français veut promouvoir l'égalité entre l'homme et la femme, c'est une valeur qui n'est pas neutre. L'Etat français refuse la bigamie, c'est une valeur. L'Etat français condamne dans le Code pénal toutes sortes de comportements parce qu'ils sont contraires à ce qu'il considère être une bonne vie en société. Il est ainsi faux de dire que nous sommes dans un univers de neutralité politique. L'Etat français promeut la culture française, c'est une valeur. L'Etat français défend la langue française, c'est une valeur. L'Etat français est au service de la société française qui a un certain nombre de caractéristiques culturelles, sociales, morales. Un Etat neutre serait un Etat qui dirait : je me moque de tous les principes moraux, je me moque de tous les problèmes sociaux, je me moque de toutes les considérations culturelles. Aucun Etat ne semble correspondre à cette conception de la neutralité.

-    Quelques marginaux américains appelés Libertariens disent que l'Etat ne doit s'occuper de rien. Il faut simplement laisser la liberté à chacun. C'est une vision totalement contraire à notre tradition.

-    Soyons lucides : nous avons un système juridique et social empli de valeurs que les institutions de notre pays cherchent à défendre.

-      F. R. répond en disant son désaccord. La problématique sociale n'est pas une question de valeurs. C'est un corollaire nécessaire du principe de liberté ( c'est le deuxième volet de la question politique, présenté dans l'exposé initial ) : si on veut que la liberté ne reste pas abstraite, il faut nécessairement des conséquences sociales et économiques. Et, c'est essentiel, dans ces considérations sociales et économiques, il faut toujours revenir aux principes : en quel sens est-ce nécessaire pour la liberté ? Ensuite, c'est une question de jugement, d'appréciation, à un moment donné, de sagesse, en d'autres termes, de voir quelles sont les mesures qui sont les bonnes. On dit souvent qu'il y a un libéralisme qui se moquerait du social. Nous avons une fausse idée du libéralisme (théorie selon laquelle c'est le principe de liberté qui doit être la base de toute constitution et des lois ), par exemple, d'Adam Smith, avec sa célèbre main invisible. Récemment, en France, on lui a rendu justice en publiant un recueil de textes dont il est l'auteur et dont le titre est Vive l'Etat ! parce qu'il n'y a pas de défenseur plus vigoureux que lui de l'intervention de l'Etat dans le domaine social et économique ; et on en a fait à tort le théoricien du libéralisme sauvage...

-    Le rapport homme-femme est une question de liberté également. Qui dit liberté des individus dit par cela même : la même liberté pour les femmes et les hommes. C'est bien une conséquence du principe de liberté. Je répondrais comme le fait parfois Elizabeth Badinter : les gens qui introduisent la notion de valeurs c'est pour défendre « leur bout de gras » ! Ils ont a pour but de défendre leurs valeurs particulières. Qu'il y ait dans la Constitution française des choses qui ne respectent pas le principe fondamental, il se peut. mais mon exposé vise également à interpeler les politiques : êtes-vous sûrs que les législations mises en place ont toutes pour principe fondateur unique et essentiel, qui peut mettre tout le monde d'accord, le principe de liberté ?

-    De toute façon il faut bien distinguer entre origine et fondement. Il se peut que des lois, des droits, notamment la Déclaration des droits de l'homme, aient des origines dans telle culture, par ex. le christianisme ; mais cela ne veut pas dire que cette culture, par ex. le christianisme en soit le fondement ! Les mathématiques sont peut-être nées en Egypte et en Grèce, mais ces cultures n'en sont pas le fondement ! Le principe de liberté a pu ne s'imposer que tardivement, dans telle culture, il n'en est pas moins universel, et n'a pas son fondement dans la culture qui en est le lieu origine.

-    En ce qui concerne l'islam en particulier, dans un Etat qui prône la liberté les religions doivent accepter qu'il y a un domaine dans lequel elles n'ont pas à s'immiscer.

-    Un intervenant fait remarquer que quand nous parlons des religions nous évoquons essentiellement les monothéismes qui se réfèrent par définition à un Dieu, à une personne qui s'exprime. Si le catholicisme s'oppose aujourd'hui à l'avortement c'est qu'il estime que Dieu dans sa personne s'oppose à cela. L'islam connaît les problèmes que nous évoquons et que le christianisme a vécu pendant des siècles. Les Evangelistes sont sur cette même adhésion à un Dieu en personne.

 

2) L'évolution historique des rapports du religieux et du politique.

- Du point de vue historique il semble que ce soit la religion qui soit la première. La politique comme Frédéric Ruscher la définit est une invention ultérieure, c'est le miracle grec. Auparavant, il s'agissait du principe d'autorité très lié en fait à la religion. Il s'agissait souvent en effet de structures de droit divin. Nous voyons même qu'à l'époque de la Grèce, mais aussi chez les Romains, la religion était aussi une religion civique. Il semble donc y avoir dès l'origine un lien entre la religion et la politique parce qu'à l'origine la religion n'est pas une affaire privée mais c'est une religion d'un groupe et c'est essentiellement un phénomène qui vise à maintenir une cohésion et à développer une solidarité. La religion est donc première et, en ce sens, nous pouvons rejoindre Marcel Gauchet quand il dit que le christianisme est la religion de la sortie de la religion. Le christianisme a aussi contribué par les Evangiles à introduire cette notion de liberté qui n'est pas forcément présente dans les autres religions. Le christianisme aurait contribué à instiller ce que sont les valeurs du politique généralement résumées dans les mots de liberté, égalité, fraternité.

-   Le religieux est un défi pour le politique. Depuis le tournant constantinien, c'est la puissance politique qui définit la religion. Ce n'est que depuis peu qu'une relative liberté religieuse existe. Rappelons que pendant la Révolution française, lors de l'Assemblée Constituante de 1790, Portalis, le grand juriste qui fut un des artisans du Concordat, a dit aux membres de cette Assemblée, au moment de l'élaboration de ce qui sera la Constitution Civile du Clergé : nous sommes une Assemblée Constituante, nous avons le pouvoir de changer la religion, mais nous ne le ferons pas. Donc, il semble qu'une longue tradition occidentale a été quand même la recherche de l'autonomie de la religion par rapport au politique. Cela semble acquis même si depuis quelques décennies l'arrivée en Occident d'une religion nouvelle bouscule l'idée de l'autonomie de la religion par rapport au politique.

-    Sur la question des rapports du religieux et du politique, notons que le projet politique de Jésus était un projet politico-religieux. Le christianisme issu de tout cela a tenté de différencier le pouvoir et la religion. Il y a eu à partir du statut de la religion dans la société juive et du statut de la religion dans la société romaine entre autres, une évolution plus ou moins constante jusqu'à, en ce qui nous concerne, la Révolution française. Il faut prendre en compte cette évolution. On a cité Constantin, on peut citer aussi l'Edit de Nantes. Nous n'avons pas évoqué dans nos travaux le règne de Charlemagne, qui est un moment charnière.

-    L'évolution a été tantôt dans un sens tantôt dans un autre : une fois c'était le pouvoir de la Papauté de Rome qui semblait prendre le dessus sur l'Empereur, une autre fois c'était l'Empereur qui tentait d'asseoir son pouvoir. L'état des rapports du religieux et du politique n'a pas toujours été évident, loin de là. Si nous bénéficions aujourd'hui d'une plus grande clarté en ce domaine, c'est en vertu de la Révolution, de la Constitution française et puis, de la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat. Mais tout n'est pas résolu pour autant.

 

3) La question spécifique de l'islam et du politique.

-   Il est important de constater que dans une partie du monde l'autonomie du politique n'a pas cours contrairement aux pays occidentaux laïques. L'islamisation se répand dans de nombreux pays avec pour objectif de soumettre le politique au religieux.

-    L'islam radical est un vrai problème en France. La liberté de chacun dans sa religion devrait s'arrêter où commence celle des autres. Cela paraît simpliste.

-    En lisant le Coran on s'aperçoit que ce n'est pas en politique que la religion est prioritaire, mais c'est la relation entre l'homme et Dieu. Et cela a été malheureusement oublié.

-    La grande majorité des musulmans de France n'est pas islamiste et pratique paisiblement ses rites dans le cadre légal de la République même si certains participants du café considèrent le poids de l'islamisme comme très important et regrettent qu'après les attentats les musulmans de France n'aient pas davantage manifesté dans les rues avec le drapeau français en se revendiquant de la République laïque comme les populations chinoises de France récemment pour s'opposer aux violences dont elles ont été les victimes.

-    Attention de ne pas confondre islam et islamisme qui est une radicalisation politique de l'islam.

-    F. R : Je ne crois pas qu'il y ait un problème spécifique concernant l'islam. Les autres religions aussi défendent largement un certain nombre de valeurs, par exemple, dans le domaine de la bioéthique, qui sont des valeurs propres liées à leurs croyances et qui n'auraient pas nécessairement à intervenir sur le terrain du politique si on considère que le politique doit permettre à chacun d'être libre en accordant la même liberté à tous.

-    Des questions concrètes comme celle du voile à l'école mettent à l'épreuve la définition du politique définie par Frédéric.

-      F. R : Voici mon jugement personnel qui n'engage que moi. Sur la question du voile à l'école par exemple : lors d'une réunion qui rassemblait des professeurs d'enseignement religieux et des professeurs de philosophie, j'ai été très mal perçu en disant que personnellement je ne serais pas gêné si une jeune file se présentait voilée à mes cours à condition qu'elle suive mes cours comme tout le monde et qu'elle ne demande pas de traitement exceptionnel dans quelque domaine que ce soit à l'intérieur de l'école que ce soit au point de vue de l'emploi du temps, que ce soit au point de vue de la cantine etc. Le problème de l'école reste, c'est vrai, très particulier. Il y a une autre attitude possible que je conçois bien qui consiste à dire : chaque enfant a le droit dans son existence d'obtenir une instruction qui soit indépendante de sa famille. Au fond, la législation qui doit garantir la liberté de tous doit aussi permettre aux enfants d'avoir un espace de liberté et de ne pas être simplement la chose de leurs parents. C'est un peu la réflexion qui est à la base de la législation sur l'avortement où le législateur dans sa sagesse a dit : jusqu'à trois mois c'est la liberté de la mère qui prime. Après trois mois ce sera le respect de l'enfant qui primera.

-    L'argument est alors que l'école devrait être un lieu où l'on pénètre sans afficher ses différences et l'école devrait par conséquent être un lieu où l'on doit éviter tout risque d'affrontement des valeurs différentes, et on en conclut qu'il faut interdire le voile... Je ne pense pas que ce soit l'argument définitif, c'est pour cela que je ne le rejoindrai pas. En effet, je me dis que si l'école fait ce qu'elle doit vraiment faire, c'est-à-dire instruire, transmettre des savoirs, elle est à ce moment-là en soi une école de la liberté parce que les savoirs sont objectifs.

-    La raison profonde est dans l'universalité des savoirs ; et il est donc important de bien saisir la différence objective entre croyances et savoirs, et d'agir en conséquence. Un savoir est un énoncé qui est accompagné de l'indication des voies réitérables qui y conduisent et qui est accompagné des limites de validité. Une croyance est un énoncé qui peut être vrai, qu'on peut respecter, mais qui justement ne peut être accompagné de l'indication de voies réitérables qui y conduisent et de l'indication de ses limites.

-   Si l'école, dans tous ses enseignements, fait toujours clairement la distinction entre ce qui est de l'ordre du savoir et ce qui n'est pas de l'ordre du savoir, ce sera, en soi déjà, une excellente éducation à la liberté. Kant le disait déjà : l'éducation doit reposer sur deux piliers : la discipline et l'instruction. La discipline pour empêcher l'enfant d'être un sauvageon. Et le savoir ne consiste pas pour le maître à dominer ses élèves, mais le maître doit se mettre au service du savoir. Toute personne peut accompagner la voie du savoir. Toute personne peut suivre la voie du savoir, et ainsi être libre à l'égard de la domination venant des autres hommes, et ce faisant apprendre la liberté.

-   Un théorème n'est ni protestant ni catholique, une loi de la physique n'est ni juive ni musulmane, simplement il faut toujours indiquer comment ce savoir est acquis et les limites dans lesquelles il est acceptable. Les lois de la physique sont valables sur notre terre, mais peut-être pas dans une autre galaxie. Il faut bien le dire.

 

3) Les « chevauchements » du politique, du moral et du religieux.

-    Dire que ces domaines sont séparés résout la question des rapports entre eux. Mais ces trois domaines semblent toujours interconnectés et se chevauchent. Malraux disait qu'on ne peut faire de politique sans morale. La morale et la religion ont par ailleurs besoin de la politique. Il est facile de dire du point de vue du protestantisme que la religion et la politique visent la liberté, mais quand nous nous plaçons du point de vue du Vatican, l'optique est très différente.

-    F.R : Dans le texte qui est à la base de ces débats, je m'adressais à un cercle de personnes appartenant à une communauté religieuse des protestants proches de l'Union Libérale Protestante. C'était dans ce cadre que la question de l'indépendance du religieux par rapport au politique est posée ainsi : les gens qui appartiennent à une religion doivent accepter l'autonomie du politique. Je suis tout-à-fait conscient du problème que pendant longtemps certains groupes religieux ont eu à lutter pour obtenir leur indépendance par rapport au politique et il ne faut pas ignorer le souci fréquent de certains politiques de tenter d'instrumentaliser le religieux. C'est encore très fréquemment le cas. Mais tel n'était pas l'objet de mon propos qui s'adressait à des gens qui ont tendance à dire : voilà, je suis protestant et il faut que le protestantisme s'affiche dans la vie publique et le protestantisme doit amener des modifications, faire des interventions sur le terrain politique.

-    F.R : Il y a bien sûr des chevauchements entre morale, politique et religion. Mais nous pouvons aussi nous dire que la politique a des exigences et des contraintes spécifiques, et en fait minimales si on se place aux points de vue moral et religieux. Le chrétien, le moraliste peut s'ajouter des exigences mais qui lui viennent de sa conscience. Par exemple, la politique ne me contraint pas à être fidèle à ma femme, c'est la morale qui l'exige de moi. Le chrétien pourra surajouter l'exigence religieuse aux exigences morales. L'exigence de tendre la joue droite quand on te tape sur la joue gauche ou l'inverse ne saurait être une exigence politique ! Si on inscrivait cela dans la loi, ce serait une catastrophe pour les plus faibles. Cela ne peut être qu'une exigence religieuse. A la rigueur une exigence morale, et encore on peut s'interroger sur l'efficacité d'un choix moral de ce genre si nous envisageons la morale en termes de recherche d'un équilibre possible, d'une cohabitation possible ou plus profondément comme ce qui est fondé sur la promotion de la dignité des êtres raisonnables.

Il existe certainement des chevauchements, mais peut-être s'agit-il de faire un effort pour penser clairement les limites du politique, penser clairement l'essence de la morale. La différence est nette : la politique inclut nécessairement des contraintes. La morale vue au sens noble du terme n'inclut nulle contrainte : c'est le domaine de l'obligation, de ce qu'un homme libre s'ordonne librement à lui-même ( c'est cela le devoir). La religion présente des exigences qui viennent de la transcendance.

 

F.R : L'interrogation que je pose aux gens qui appartiennent à une religion est la suivante : au fond que considérez-vous comme essentiel dans votre religion ? Est-ce que vous considérez comme essentielle une dimension politique ou une dimension purement spirituelle ou est-ce que vous considérez comme essentiel d'annoncer un message, par exemple, qu'on est libéré du poids du péché originel, le pardon des péchés etc.

C'est une question qui est vraiment cruciale quand elle est posée aux religions. Il semblerait que beaucoup de représentants de religion soient quelque peu démunis lorsqu'on les interroge sur l'essence de leur religion.

 

Conclusion : des pistes réflexives...

-  L'état des lieux par un intervenant : le monde est déboussolé depuis les derniers conflits mondiaux. Il en résulte des replis identitaires. Les solutions proposées par différentes idéologies ou religions sont loin d'être appropriées pour la plupart d'entre elles. Les nouveaux moyens de communication peuvent eux-mêmes présenter des dangers s'ils sont entre les mains de personnes non aptes à les recevoir de manière critique. Les auteurs d'attentat sont généralement islamistes, ce sont des barbares mais aussi « des gens en recherche d'un idéal »... Une des solutions serait de dialoguer avec ces personnes à la recherche de reconnaissance. A titre d'exemple, demain je vais participer à la cérémonie de pose de la première pierre d'une mosquée à Strasbourg alors que je suis pas musulman.

-   Ernst Winstein précise que le livre Religion et pouvoir politique dont il est co-auteur avec Frédéric se termine sur le mythe des valeurs universelles. Le constat est que probablement il n'y pas de valeurs universelles. Les valeurs affichées résultent de consensus humains, de tout un ensemble de développements opérés dans des contextes précis. Les valeurs de la République sont largement issues du christianisme. Elles ont été définies en fonction des contextes dans lesquels la République a évolué.

- Aujourd'hui nous sommes confrontés à d'autres approches de valeurs et je pense à cette perspective : nous avons un système républicain que le peuple s'est donné et que tous les citoyens sont censés respecter et cette même institution républicaine se doit de ne pas négliger au moins un certain dialogue avec les communautés religieuses; C'est difficile à mener, mais aussi incontournable. Je propose une approche critique des textes fondateurs quels qu'ils soient. Le christianisme a oeuvré plus rapidement que l'islam dans le sens de l'approche critique des textes. Nous avons des facultés de théologie, des chercheurs, qui ont utilisé les méthodes critiques applicables à l'étude de tous les textes anciens. Ils permettent de relativiser les contenus qu'on ne peut plus considérer aujourd'hui comme étant des dogmes immuables. Cette liberté d'approche des textes fondateurs est nécessaire dans le contexte actuel. L'Islam a à faire ce chemin qu'un dialogue interreligieux peut favoriser. Une approche critique est en lien avec une définition de la religion qui m'est chère : elle répond à la question du sens de l'existence et de l'évolution de l'humanité. Il faut remettre cette question-là au centre.

 

F. R. Le mot de la fin est un mot d'inquiétude quand je vois le nombre de publications aux Etats-Unis sur la manière de définir ce qui est juste, alors que je constate que malheureusement il n'y a rien de tel en France. Aux USA, il y a de grands auteurs comme Nussbaum, comme Rawls, il y a aussi Amartya Sen en Inde, qui tous tentent de donner une définition concrète de la notion de justice.

Dans le débat politique français, la justice est une valeur dont on ne connaît pas le contenu. Or quand on veut parler de la justice il faut se demander concrètement ce qu'est l'égalité, quelles zones d'inégalité nous admettons et les justifier, il faut entrer dans le concret et le concret ne peut se résoudre que par ce que j'appelais la prudence précédemment.

Je reste fermement attaché à l'idée que toute Constitution, toute législation de base, notamment pour les règles sociétales, doit reposer sur l'unique principe de liberté, au sens simple de liberté civile. Toute intervention prétendant se faire au nom de telle ou telle valeur risque de créer ce que Max Weber appelait la guerre des dieux à laquelle malheureusement nous assistons et qui nourrit les peurs à l'égard de l'étranger. Beaucoup craignent que si d'autres valeurs l'emportaient notre système deviendrait désuet.

Suite du débat par internet. Texte d'un participant.

 

Le débat d'hier soir était très riche et très intéressant, mais je suis resté quelque peu sur ma faim quant à la problématique de l'autonomie.

La question se pose différemment si on se place au niveau de la personne ou au niveau de l'institution.

 

- Au niveau de ma personne par exemple, il n'y a pas d'autonomie entre le politique et le religieux : je suis un chrétien modéré, pas modérément chrétien, et je fais en sorte que mes engagements dans la cité soient conformes aux impératifs de ma foi : ce qui n'implique pas que je me range servilement aux positions de mon Eglise ; ainsi, j'étais contre la « manif pour tous » et, demain si c'était le cas, je ne descendrais pas dans la rue pour exiger l'abrogation de la loi sur l'IVG car ma conscience passe avant les enseignements de l'Eglise : « Si ta conscience te dit de ne pas croire en Dieu, tu dois écouter ta conscience » a dit Thomas d'Aquin et si sa propre Eglise l'avait écouté, cela aurait évité bien des bûchers !

-    Au niveau de l'institution, les choses sont différentes : l'Etat doit être laïc et n'agir qu'en fonction de l'intérêt général, mais, à partir du moment où il doit garantir dans la société l'égalité entre hommes et femmes, je me demande s'il ne serait pas fondé à traîner devant les tribunaux l'Eglise catholique qui opère une discrimination pour l'accès à la prêtrise ;

-    Une institution religieuse n'a pas à se mêler de politique, mais n'étant pas hors-sol, son intervention peut se légitimer si elle estime que « le vivre ensemble » de ses adeptes n'est pas bien assuré.

-    J'arrête là, mais il y aurait beaucoup de choses à dire ...

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Café politique du 17 novembre 2016.

 

Quel bilan pour la présidence Obama ?

 

 

La présidence Obama  -  Texte de Jean-Luc.

 

Introduction.

La présidence Obama aura illustré que le leadership américain, leadership revendiqué et assumé depuis 1945 et, plus encore depuis 1991, a de plus en plus de mal à imposer ce qui devait être un « nouvel ordre mondial », selon l'expression de G. Bush. C'est au nom de l'idéologie « néoconservatrice » que l'aspiration au leadership des Etats-Unis a été développée. Pour l'un de ses idéologues, Norman Podhoretz, le credo s'énonce ainsi : « L'essence de notre pensée affirme que l'Amérique incarne une puissance de Bien dans le monde et qu'elle n'est pas responsable de l'anti-américanisme, cette haine irrationnelle que notre pays inspire à l'étranger. Nous défendons les Etats-Unis contre les critiques émises à gauche et nous soutenons un rôle actif de notre puissance sur les affaires du monde, afin de répandre la liberté et la démocratie partout où cela est possible ».

 

L'histoire récente des Etats-Unis, dans laquelle s'insère la présidence d'Obama, repose sur la mise en œuvre de ces principes. Ses conséquences n'ont pas été des plus heureuses parce qu'elles n'ont pas fait émerger un monde apaisé. Elles ont débouché sur la guerre du Golfe de 1990-1991, lorsque le régime irakien de Saddam Hussein, s'étant senti manipulé par les Etats-Unis dans sa guerre contre l'Iran (1980-1988), voulut se dédommager en annexant le Koweït. Il fallut donc libérer le Koweït. Ensuite, ce furent les interventions militaires étasuniennes, sous couvert de l'OTAN, mais non de l'ONU, dans les conflits ethniques de la Yougoslavie, en 1998-1999. Le but étant essentiellement de saper l'influence russe dans cette région sous prétexte d'y installer la démocratie. Le grand stratège de la guerre froide, Georges Kenan, déclarait en 1987 : « Si l’URSS venait à être engloutie dans les profondeurs des océans, le complexe militaro-industriel américain resterait en place, inchangé, jusqu'à ce qu'un autre adversaire puisse être inventé » (« les Enjeux internationaux », France Culture, émission du 04.11). Survint ensuite l'attaque du 11 septembre 2001, qui permit la justification d'une considérable augmentation des dépenses militaires dans le dessein de « combattre la terreur », en réalité pour reconfigurer l'ensemble du monde musulman, opération appelée par G. Bush en 2003, « Greater Middle East Initiative ». Les grands gagnants de cette politique ne furent pas la « liberté et la démocratie », constamment invoquées, mais le Pentagone qui se voit actuellement doté d'un budget dépassant 630 milliards de dollars par an. La terreur, elle, se porte mieux que jamais.

Aucun conflit avec les Etats-Unis n'est réglé.

Le sénateur Barak Obama, élu président des Etats-Unis en 2008, avait promis durant sa campagne de mettre un terme aux ingérences militaires étasuniennes dans le monde. Ainsi, en octobre 2009, il reçut le prix Nobel de la paix, pour son engagement à créer un « nouveau climat » dans les relations internationales et à promouvoir le désarmement nucléaire. En effet, il ambitionnait alors de « mettre fin à l'état d'esprit qui nous a entraîné dans la guerre ». La « bobosphère » s'émut de l'élection de ce président atypique, parce que non-blanc, lui-même s'éblouissant d'être le premier président noir des Etats-Unis. Mais, encore jamais, une posture n'a fait une stature. De fait, l'héritage politique que laisse le 44ème président des Etats-Unis ne reflète nullement les espoirs que son élection et ses promesses de changement avaient fait naître. Au cours de ses deux mandats consécutifs, en effet, il n'a réglé aucun conflit. Actuellement, les Etats-Unis sont en guerre avec sept pays directement ou indirectement par frappes à l'aide de drones, en Afghanistan, Irak, Libye, Pakistan, Syrie, Somalie et Yémen.

 

I BILAN POSITIF :

 

- La loi d'assurance santé.

Le principal acquis en politique intérieure est la loi d'assurance santé, adoptée par le Congrès en 2010. Cette loi étendit la couverture d'assurance santé à près de 20 millions d'Etasuniens qui étaient exclus de la prise en charge des frais de santé assurés par les employeurs. L'Obamacare était la copie conforme d'un programme semblable mis en avant par le gouverneur républicain Mitt Romney dans l'Etat du Massachusetts en 2006, en collaboration avec des compagnies d'assurance privées. L'objectif initial était d'adopter un programme public et universel d'accès aux soins de santé, selon le modèle du programme de Sécurité Sociale appelé « Medicare », lequel avait été adopté en 1965, mais uniquement pour les personnes de plus de 65 ans. Cependant, l'opposition systématique des membres du Congrès rendit cette option impraticable. On estime qu'un peu plus de 30 millions d'Etasuniens restent privés de l'accès à une assurance maladie complète.

De nombreux médecins demandent une couverture universelle, mais dans la campagne de 2016, seul le sénateur démocrate Bernie Sanders a proposé un tel système.

 

- Bilan de la politique étrangère.

En politique étrangère, le président Obama a parfois su tenir tête aux pressions guerrières ; on peut lui reconnaître quel qu’effort pour se distancer de son prédécesseur, George W. Bush, en résistant aux pressions qui s'exerçaient sur lui pour accroître l'implication étasunienne dans un certain nombre de conflits armés.

 

« Ainsi, en 2003, à la suite de l'attaque chimique de la Ghouta en Syrie, il refusa d'intervenir militairement, alors que la ligne rouge à ne pas franchir avait été clairement définie par lui-même : ne pas utiliser d'armes chimiques. Il semblerait que la responsabilité du gouvernement d'Assad dans ce massacre n'a pu être prouvée, d'autant plus qu'on a su par la suite que Daech avait utilisé de telles armes. Se remémorant probablement les conséquences dramatiques de l'échec des interventions en Irak et en Libye, Obama résista aux pressions de sa Secrétaire d'Etat, Hillary Clinton (cf. affaire dite des mails), se refusa à ordonner une opération de bombardements et préféra donner suite à la proposition russe de placer la totalité des armes chimiques syriennes sous contrôle international. Certes, cette décision contraria les plus bellicistes, dont les Français Hollande et Fabius, mais elle est à mettre en parallèle avec l'acceptation par Poutine, signifiée à Fillon, selon les dires de ce dernier, pour, en 2011, mettre à l'écart du pouvoir le président syrien Assad et lui accorder l'asile en Russie. Encore eût-il fallu que la France, ancienne puissance mandataire de la Syrie, comprît l'importance de l'enjeu et proposât une solution de transition. Ce qu'elle ne fit pas. Pour Poutine l'affaire était close.

 

• L'accord de 2015 avec l'Iran a été une victoire pour les diplomates.

Le président Obama subit des pressions de la part des néoconservateurs pour une intervention militaire en Iran. Même si le gouvernement iranien affirmait que son programme militaire visait à produire de l'énergie et était essentiellement pacifique, de nombreuses pressions s'exercèrent sur le président pour que les Etats-Unis attaquent l'Iran de manière « préventive » afin de détruire ses installations nucléaires. A son crédit, il résista aux pressions l'incitant à se lancer dans une guerre d'agression semblable à celle que George W. Bush avait lancé contre l'Irak en 2003. Il privilégia la diplomatie et, le 14 juillet 2015, un consortium de six pays ( Allemagne, Chine, Etats-Unis, France, Royaume-Uni et Russie ) conclurent un accord avec l'Iran, lequel accord éliminait toute possibilité pour ce pays de développer des armes nucléaires dans un avenir prévisible. A noter toutefois que le gouvernement israélien garde ouverte l'option militaire unilatérale contre l'Iran. 3

• La fin du boycott de Cuba.

Le président Obama a aussi le mérite d'avoir accepté la médiation du chef de l'Eglise catholique afin de mettre un terme aux hostilités latentes depuis plus de cinquante ans entre le gouvernement étasunien et celui de Cuba. Les deux présidents annoncèrent le 17 décembre 2014 qu'ils entendaient normaliser les relations diplomatiques entre leurs deux pays. Quelques mois plus tard, soit le 11 avril 2015, le président Obama et le président cubain Castro se rencontrèrent pour finaliser la nouvelle réalité, et « tourner la page et développer de nouveaux rapports entre nos deux pays », selon les termes employés par Obama.

Depuis lors, les deux gouvernements ont rouvert leurs ambassades dans leur pays respectif et ont normalisé leurs relations.

 

II BILAN DISCUTABLE.

-           Le sauvetage du système financier.

On ne saurait dire si le sauvetage du système financier opéré en 2009 est à mettre à l'actif ou au passif de cette présidence. Le premier audit complet de la FED (l’équivalent de la BCE européenne ) a été effectué en 2011. Cet audit a été confié à un organisme indépendant, le Government Accountability Office, créé suite à un amendement déposé par le sénateur Bernie Sanders lors de la réforme de Wall Street adoptée l'année précédente. Sanders déclara alors : « Suite à cet audit, nous savons désormais que la Réserve fédérale a fourni plus de 16000 milliards de dollars en aide financière totale à certaines des plus grandes institutions financières et sociétés aux Etats-Unis et partout dans le monde. C'est un cas flagrant de « socialisme appliqué pour les riches et robustes et de débrouillez-vous-chacun-pour-soi pour tous les autres ». L'enquête établit que la FED avait unilatéralement fourni des milliers de milliards de dollars en aide financière aux banques et sociétés étrangères, sans en référer à quiconque : « Aucune agence du gouvernement des Etats-Unis ne devrait être autorisée à renflouer une banque ou une société étrangère sans l'approbation directe du Congrès et du président », a encore déclaré Sanders, illustrant la totale absence de contrôle de la FED de la part des autorités étatiques.

 

-           Les écarts de richesse au sein de la population.

D'une manière générale, les écarts de richesse au sein de la population se sont aggravés. L'oligarchie, le 1% le plus fortuné, a vu sa richesse s'accroître alors que ce sont ses spéculations, à l'aide d'instruments financiers transformant la Bourse en casino, qui ont été à l'origine de la crise de 2008. Au total, les 1% d'Américains les plus riches sont aujourd'hui à la tête d'un patrimoine 225 fois plus élevé que le patrimoine médian ( le montant pour lequel la moitié des Américains ont plus et l'autre moitié ont moins ). 4

Les données statistiques de 2005 sur la pauvreté indiquent que 50 millions d'Etasuniens vivent maintenant sous le seuil de pauvreté et que 80% de la population totale des Etats-Unis vit près du seuil de pauvreté ou sous ce seuil. Le seuil de pauvreté correspond aux Etats-Unis à moins de 18,552 dollars pour une famille de trois personnes et moins de 23,834 dollars pour une famille de quatre personnes. Par ailleurs, le gouvernement Obama n'a pas fait preuve de beaucoup de zèle pour empêcher de riches Etasuniens, des grandes sociétés et des méga-banques d'utiliser les paradis fiscaux. Le Panama n'a été soumis à la transparence fiscale que pour mieux assurer l'opacité fiscale de l'Etat de Delaware ( un million d'entreprises immatriculées pour 900 000 habitants ! ).

 

- La question des accords commerciaux est bien discutable.

Doit-on mettre à l'actif ou au passif de cette présidence l'élaboration des deux « accords commerciaux » internationaux, dits TTIP pour Transatlantic Trade and Investment Partnership et TTP pour Trans-Pacific Partnership ? De tels traités commerciaux sont négociés en secret, loin des regards, parce que l'un de leurs objectifs est d'accorder aux entreprises et aux grandes banques une protection juridique et une certaine immunité contre des poursuites émanant de gouvernements nationaux démocratiquement élus. Ces accords n'ont pas seulement une visée économique; Ils sont aussi géopolitiques et géostratégiques. Ils font partie de la tentative de construire un ordre économique et financier mondial au-dessus des Etats nationaux. Ils ont pour ambition de soustraire les élites qui contrôlent les grandes entreprises et les grandes banques -l'establishment du 1% - aux lois des gouvernements nationaux en leur permettant de régler leurs différends avec les Etats par le recours des juridictions d'arbitrage. On comprend maintenant ce que veut dire l'article 11 du Traité de Lisbonne qui « recommande d'entretenir un dialogue ouvert, transparent et régulier avec les associations représentatives et la société civile ». Entendons par là les lobbies divers et variés dont le « politiquement correct » en est un chien de garde efficace, son rôle étant de combler le « déficit démocratique » supposément lié aux institutions étatiques dont il convient de réduire le rôle ! Hillary Clinton qualifie le partenariat USA-UE de « plus grand objectif stratégique de notre alliance transatlantique », en projetant une « OTAN économique » s'intégrant à l'OTAN politique et militaire. Le projet est clair : former un bloc politique, économique et militaire USA-UE, naturellement sous commandement étasunien, qui s'oppose d'une part à l'aire eurasiatique en expansion, basée sur la coopération entre la Chine et la Russie (regroupée sous la bannière de l'OCS-Organisation de Coopération de Shangal- ), et d'autre part aux BRICS ( acronyme pour Brésil-Russie-Inde-Chine-Afrique du Sud ).

Comme les négociations sur le TTIP ont du mal à avancer à cause de divergences d'intérêt et d'une vaste opposition en Europe, l'obstacle est pour le moment contourné avec le Comprehensive Economic and trade Agreement ( CETA ) entre le Canada et l'UE : un TTIP camouflé du fait que le Canada fait partie de la zone ALENA ( accord de libre-échange entre USA, Canada et Mexique ).

En fait, cela donne un éclairage nouveau concernant les raisons pour lesquelles les Etats-Unis ont soutenu dès le premier jour ce qui, selon Moscou, est un coup d'Etat en Ukraine et selon les Occidentaux une avancée démocratique, bien que le gouvernement antérieurement en place fût élu.

La réalité est que la grande ambition de la Chine sous la direction de Xi Jinping est non seulement de reconstituer la « route de la soie » qui avait vu le jour au IIème siècle avant J.C., mais d'en créer une autre parallèle, qui permettrait de raccourcir considérablement le temps de transport ( deux jours au lieu de cinq semaines ) entre la Chine et l'Europe. L'une de ces routes ( en fait des lignes de train à grande vitesse ) devait passer par la Syrie et la Turquie et l'autre par le Khazakstan et la Russie, le terminus devant être Berlin. Ces routes ayant par ailleurs l'avantage d'être plus sûres que le transport maritime. On sait que l'ambition de la Chine est de supplanter le dollar comme monnaie servant aux échanges internationaux ; lors d'une visite en Allemagne en 2013, Xi avait laissé entendre à ses interlocuteurs que pour l'Allemagne la croissance se situerait à l'Est, non dans une Europe en pleine déliquescence et que le sauvetage de l'euro serait mieux assuré par la Chine que par les Etats-Unis.

La réponse américaine fut immédiate, ce furent les événements d'Ukraine attisés par la CIA, une diabolisation de la Russie et de toute la partie russophone de l'Ukraine et enfin, la manipulation du cours des matières premières pour ruiner la Russie. Dès la fin 2014, le Kremlin considéra l'Ukraine, ( qui devait intégrer l'OCS ) comme perdue, et face à cette nouvelle humiliation ( on se souviendra de la promesse faite à Bush père à Gorbatchev que jamais l'OTAN ne cherchera à s'étendre ... ), Poutine intégra la Crimée (ukrainienne depuis 1954 ) à la Russie. On pourra se demander pourquoi l'Occident n'a pas cherché à organiser un référendum en Crimée sous contrôle international, plutôt que de laisser se dérouler le référendum organisé par la seule Russie. Mais il est vrai que la diplomate américaine Victoria Nuland venait d'indiquer que les Etats-Unis avaient financé le putsch, ou l'avancée démocratique, selon le point de vue, à hauteur de cinq milliards de dollars, et que concernant l'Europe c'était « Fuck the EU », ce qui avait le mérite de la clarté !

 

II va sans dire que la tentative de coup d'Etat en Turquie s'inscrit également dans cette perspective de sabotage, tentative que la Russie put éventer, du moins selon ses dires, et sauver la mise à Erdogan. Dès lors s'explique pourquoi toute solution négociée avec la Syrie a été délibérément écartée ( on se souviendra de Fabius faisant l'apologie du groupe terroriste al Nosra ) ...

On pourra toujours dire que ce sont des thèses conspirationnistes destinées à détruire la belle entente USA-Europe. On s'étonnera quand même de l'absence de réaction des autorités européennes lors de la condamnation de la BNP à une amende de 10 milliards de dollars par un tribunal américain et de 14 milliards pour la Deutsche Bank. Goldman Sachs a pu effectuer un camouflage en règle des comptes de la Grèce, sans encourir de sanctions de la part des Européens. Au contraire, Goldman Sachs montrera sa gratitude au servile Barroso en lui offrant un poste. On pourra aussi se demander pourquoi l'OTAN installe des missiles à tête nucléaire en Roumanie et en Pologne ainsi qu'une unité de 4000 hommes en Lituanie, alors que, semble-t-il, l'urgence serait de combattre le terrorisme islamiste. Enfin, que dire de l'invocation du respect du droit international par les Etats-Unis, eux qui s'en étaient bien moqués en 2003 (attaque contre l’Irak) et en 2011 (attaque contre la Libye ) ?

 

III       BILAN NEGATIF

 

On est clairement dans le négatif, lorsqu'on considère que le président Obama semble s'être accommodé de l'extrémisme wahhabite répandu par l'Arabie saoudite et d'autres pays islamiques. Certes, il ne s'est pas opposé à l'élimination des Frères musulmans en Egypte, mais n'a en rien cherché à combattre, voire même à limiter l'idéologie wahhabite promue par les monarchies sunnites. Au lieu de dénoncer ce fléau, Obama s'en est accommodé, refusant même de divulguer les passages d'un rapport qui compromettent l'Arabie saoudite dans les attentats du 11 septembre 2001. Ainsi, malgré de nombreuses demandes, il a refusé d'informer le peuple américain sur l'étendue de l'appui que l'Arabie saoudite a apporté aux terroristes de 2001. Les familles des victimes et nombre d'autres personnes ont insisté pour qu'il dévoile le contenu de 28 pages classées secrètes selon un rapport spécial du Congrès étasunien sur ces attentats rédigé en 2002, et montrant le possible soutien que des individus du gouvernement saoudien auraient fourni aux terroristes. Cédant à la pression, M. Obama a dit au début de cette année que la décision de rendre publique l'information serait « imminente ».

Cependant, il s'est ravisé au retour d'un voyage en Arabie saoudite. Il est même allé jusqu'à opposer son veto à un projet de loi qui aurait permis aux familles des victimes des attentats d'entamer des poursuites judiciaires contre le royaume d'Arabie saoudite. 7

Il s'est cependant bien gardé de formuler la moindre critique contre la sauvage agression saoudite au Yémen, au contraire, cette opération est soutenue logistiquement par les Etats-Unis ! Finalement, en septembre dernier, l'obstacle a été levé par le Congrès, une majorité des deux tiers des membres pour contourner le veto présidentiel s'étant constituée. Simultanément, l'Organisation des pays exportateurs de pétrole ( OPEP ) conclut au même moment un accord historique avec la Russie pour réduire le niveau de la production de pétrole et favoriser ainsi une remontée des cours. Voyant que le président américain n'osait sur aucun de ces dossiers affronter les saoudiens, Pékin ouvrit des négociations directes avec l'Arabie saoudite pour commercer directement et effectuer les règlements avec les monnaies de ces pays, le yuan et le rial, sans passer par le dollar, comme cela se fait déjà entre la Chine et la Russie. Annoncée par la presse chinoise en septembre dernier, cette information a été totalement occultée par les médias occidentaux ! Il est vrai que si l'OPEP se « dédollarise », l'ordre monétaire du monde en sera bouleversé.

 

Autre élément négatif du bilan, Obama a clairement contribué à la course à l'armement nucléaire.

Dans un discours prononcé à Prague, en avril 2009, il avait pris l'engagement de travailler en faveur d'un monde sans armes nucléaires, propos qu'il a répétés à Hiroshima le 27 mai dernier. Ses paroles n'ont été suivies d'aucun geste concret en ce sens. Au contraire, il s'est contenté de poursuivre le programme déjà établi de modernisation nucléaire, lequel consiste à développer une nouvelle génération d'armes nucléaires, programme mis en avant sous l'administration précédente de George W. Bush. Obama a poursuivi le développement d'une nouvelle gamme d'armes nucléaires, afin de rendre leur utilisation plus acceptable (étant plus petites, plus précises, moins mortelles). En d'autres termes, il a préparé les Etats-Unis à se lancer dans de « petites guerres nucléaires », comme si cela était possible sans déboucher sur une guerre nucléaire totale. C'est là un sinistre héritage que Barack Obama laisse derrière lui.

Selon le New York Times, le gouvernement étasunien a testé au Nevada, en 2015, une nouvelle bombe nucléaire, ce qui ne fut pas démenti. Au final, le coût du programme de modernisation nucléaire est évalué à 1000 milliards de dollars sur 10 ans, dont la moitié pour la modernisation des 180 têtes nucléaires stockées en Europe ( merci à Sarkozy-Hollande d'avoir fait de la France une cible en réintégrant une OTAN de plus en plus belliciste ).

Tout prix Nobel de la paix qu'il est, le 44ème président des Etats-Unis, dès sa nomination, s'était empressé de nommer dans son gouvernement de nombreux « néoconservateurs » à des postes de responsabilité. Les observateurs furent surpris par les nominations que le président annonça, au tout début de son premier mandat. 8

Ainsi, un personnage néoconservateur notoire, Richard Perle, exprima sa satisfaction en ces termes : « Je suis très heureux. Il n'y aura pas autant de changement qu'on nous avait laissés croire ».

Il confia notamment l'important poste de Secrétaire d'Etat à Hillary Clinton. Le Weekly Standard, porte-étendard néoconservateur applaudit cette dernière nomination, en qualifiant Madame Clinton de « Reine de la guerre » ( « Warrior Queen » ) ! Cette femme remarquable a en effet soutenu toutes les interventions militaires entreprises par les Etats-Unis à l'étranger au cours des vingt dernières années. Fut également nommé au Secrétariat de la défense Ashton Carter, un belliciste notoire, qui n'a pas hésité à torpiller cet automne l'accord Lavrov-Kerry sur un cessez-le-feu en Syrie et dont l'ambition était d'entraîner l'OTAN dans une guerre contre la Russie. Malgré ses promesses, le président Obama n'a pas fait progresser d'un iota la solution du vieux conflit israélo-palestinien. En 2008, lorsqu'il était candidat, il s'était engagé à poursuivre activement un accord de paix entre Israël et les Palestiniens. Il avait, disait-il, une stratégie à deux volets : restaurer l'image ternie des Etats-Unis dans le monde musulman et persuader le gouvernement israélien de stopper l'expansion illégale des colonies sur les terres palestiniennes. Sur ces deux questions, il a lamentablement échoué. Comme cela a été le cas avec d'autres promesses, on découvrit vite que des gestes concrets ne suivraient pas les discours. Il évita de mettre sur pied un groupe de travail spécial pour mettre en oeuvre la politique qu'il prétendait vouloir mettre en avant. Et, surtout, il n'osa pas retirer à Israël la protection des veto étasuniens à l'ONU, ces derniers servant de couvertures au gouvernement israélien pour faire ce qu'il veut en territoire palestinien. Selon certains observateurs, après l'affaire de la Ghouta, les néoconservateurs auraient craint un rapprochement Etats-Unis-Russie qui aurait eu pour conséquence d'imposer à Israël la création de l'Etat palestinien. Il fallait tout faire pour écarter la Russie, pour ce faire, l'affaire ukrainienne est arrivée au bon moment.

 

CONCLUSION

Pour conclure, on peut certes soutenir que l'administration Obama, dans l'ensemble, a été « moins mauvaise » que l'administration Bush-Cheney précédente, tant au niveau intérieur qu'international. En réalité, compte tenu que le candidat présidentiel élu Barack Obama est arrivé à la Maison Blanche sans aucune expérience politique digne de ce nom et apparemment, sans avoir en mains un plan précis pour mettre en oeuvre ses nobles promesses, il a dû s'en remettre aux mêmes conseillers néoconservateurs, interventionnistes et bellicistes, qui avaient déjà conseillé le président précédent. Il en a été réduit à réagir plutôt qu'à agir, à suivre plutôt qu'à diriger. 9

C'est la raison pour laquelle les politiques du président Obama, tout particulièrement en politique étrangère, à quelques exceptions près, n'ont pas divergé sensiblement des politiques aventureuses du gouvernement Bush-Cheney. De fait, les deux gouvernements d'inspiration néoconservatrice de Bush et d'Obama portent la responsabilité d'avoir créé un désordre durable dans le monde.

 

Est-ce surprenant ? La politique suivie par le démocrate se calquant sur celle initiée par Bush le républicain, est celle de la stratégie du chaos (voir les analyses de N. Klein à ce sujet ) ou si l'on veut, la reprise de la vieille devise de l'Antiquité romaine : diviser pour régner. Il s'agit de fractionner les Etats existants là où ils existent encore ( Proche et Moyen-Orient à l'exception notable d'Israël et des pétro-monarchies sunnites, de la Chine et de la Russie ) et, là où c'est déjà fait, de dissoudre les sociétés dans une « open-society » ouverte à tous les vents par des traités trans-continentaux, mais que l'oligarchie pourra contrôler en la manipulant par des états d'urgence et états d'exception rendus possibles par le climat anxiogène issu des guerres, du terrorisme et des migrations que celles-ci engendrent. Rien, en réalité, n'est le fruit du hasard, en 2005, le Pentagone avait défini son action de la manière suivante : promouvoir des « opérations planifiées pour influencer à travers des informations déterminées les émotions et motivations et donc le comportement de l'opinion publique, d'organisations et de gouvernements étrangers, afin d'induire ou renforcer des attitudes favorables aux objectifs préfixés ». 

 

 

Synthèse du café politique du 17 novembre 2016. Quel bilan pour la présidence Obama ?

 

Après un exposé très complet du bilan de la présidence Obama, la discussion s'ouvre, mais n'abordera pas tous les aspects évoqués par Jean-Luc, dont certains mériteraient un débat.

 

1)         Le président Obama et ses pouvoirs réels.

-           La Constitution américaine est loin de donner autant de pouvoir au président des Etats-Unis que n'en donne la Constitution française au président français. On peut considérer le président américain comme un « fonctionnaire en chef » surtout si le Congrès lui est opposé. Sous Obama le Congrès à majorité républicaine a obligé le président à une cohabitation difficile. Le Congrès représente la seule souveraineté qui vaille, celle du peuple américain.

-           On peut cependant rétorquer à cela la nature présidentialiste du système américain; le président a des pouvoirs qui lui appartiennent en propre ( disposer du droit de veto, être chef des armées ). Dans le système français, soit la Chambre est du côté du président et tous les pouvoirs se décalent vers le président et c'est le président qui décide de tout, ou alors si c'est un régime de cohabitation, ce que les juristes appellent « présidence soliveau », le président n'est qu'un « président potiche ». Aux Etats-Unis, par contre, il y a fondamentalement une division des pouvoirs très marquée. En régime de cohabitation le président américain a donc davantage de pouvoirs que n'aurait son homologue français : l'administration est sous ses ordres, il conserve le droit de veto... Mais il est vrai qu'en situation de cohabitation les pouvoirs du président sont moindres. Cela explique les difficultés qu'Obama a rencontrées pour mettre en oeuvre l'Obamacare. Pendant les deux premières années de son mandat le Congrès lui était favorable, puis tout le reste de ses mandats ce n'était plus le cas. Par ailleurs le Sénat doit valider les accords internationaux.

 

2)         La politique étrangère d'Obama : la question des pays arabes.

-           Il est difficile de reprocher à Obama de n'avoir pas pu lutter efficacement contre Daech. C'est aux peuples concernés de réagir. La présence des Etats-Unis dans ces pays est liée en partie au devoir historique à l'égard d'Israël, et par ailleurs à la position de l'Iran, ennemi juré d'Israël.

-           On pourrait dire que quel que soit le président américain la politique extérieure n'est pas fondamentalement différente.

-           Les peuples arabes ont tenté par les révolutions de 2011 de changer les choses au Moyen-Orient, mais il ne faut pas négliger l'importance de l'impérialisme américain et des pays européens, dont la France. Jean-Luc nous a rappelé que quand Saddam Hussein a commencé à vouloir échapper à l'influence des Etats-Unis, les conséquences ont été importantes. En fait, les Etats-Unis s'intéressent prioritairement au pétrole et tiennent moins compte d'Israël et de l'Iran. La position stratégique des énergies dans cette zone est encore très importante dans le monde et les Etats-Unis, comme première puissance mondiale, cherchent à contrôler cette partie du monde. Le soutien des sunnites et des chiites de la part des Etats-Unis dépend donc des intérêts que les Etats-Unis ont dans cette zone. Cette politique a aujourd'hui des effets dévastateurs par la misère qu'elle a générée et qui a été à l'origine en partie de la constitution de Daech. L'issue de ces problèmes viendra en effet des peuples arabes eux-mêmes mais aussi de nous-mêmes. Il faudrait que les peuples occidentaux fassent pression sur leurs gouvernants pour qu'ils cessent de faire la guerre dans ces contrées.

-           Le fait qu'Obama n'a pas refusé le complexe nucléaire se comprend dans ce contexte de rapports de force en faveur des Etats-Unis depuis 1945, eux qui détiennent le pouvoir militaire et contrôlent le cours des matières premières dans le monde.

-           Le problème que nous rencontrons avec Daech est le manque de coordination entre ses opposants.

-           Mais on pourrait rétorquer que Daech a été au départ soutenu par les Etats-Unis (voir les mails de Clinton ). Daech a bénéficié en 2014 d'armement et de financement : 500 000 dollars. Il était question de soulager Israël dans l'espoir que Daech attaque la Syrie. La Syrie intéresse d'autant plus les Etats-Unis qu'il semblerait qu'il y ait de larges réserves de gaz et de pétrole dans les eaux territoriales syriennes. Pour l'Arabie saoudite, il n'est pas question que la Syrie vienne les concurrencer. Il est bien question de partages de marchés comme les territoires de deal dans les rues de Marseille !

 

3) Obama et les questions géostratégiques.

-           On pourrait parler ici de l'ouvrage d'Alexandre Adler, Le déclin américain, qui décrit une politique intérieure qui « sauve les meubles », en aidant les systèmes bancaires et financiers, et en laissant la pauvreté s'accroître. A l'extérieur, les Etats-Unis semblent subir la mondialisation alors qu'ils devraient être les gendarmes du monde. Pour sauver son « pré carré » Obama s'est entouré de néoconservateurs. L'absence d'intervention en Syrie est peut-être liée à une difficulté de trouver les moyens d'intervention ou à une absence de volonté d'intervenir. C'est le déclin de l'Empire américain.

-           Trump lui-même entrevoit la division du monde entre une zone FMI et une zone OCS dirigée par Pékin et accessoirement par la Russie.

-           Le rapport des Etats-Unis avec la Russie est intéressant à analyser : les Etats qui se sont tournés vers la Russie comme l'Irak, la Syrie et la Libye ont été les adversaires désignés des Etats-Unis. Les néoconservateurs avaient comme projet d'entraîner l'OTAN dans une guerre contre la Russie (voir Victoria Nuland ) : les Etats-Unis ont basé leur système de recherche militaire sur les bombardiers et l'armement classique et les Russes ont tout misé sur des missiles balistiques indestructibles et qui deviendront opérationnels à partir de 2018. Le Pentagone est inquiet d'une perte éventuelle de suprématie militaire au bénéfice des Russes. La Chine a soutenu le rouble à la suite de l'effondrement du cours du pétrole et a mis dans la balance l'intérêt qu'elle porte aux missiles russes.

-           Il n'est pas sûr qu'il y ait une recomposition du monde bipolaire en ce moment. Cela peut être discuté : l'hyperpuissance américaine est encore bien présente et les Etats-Unis ont tout-à-fait les moyens de mener leurs guerres. Ce qui les empêcherait de mener cette politique ce n'est pas son financement, mais ce serait les problèmes de désaveu de leur opinion publique qui ne les suivrait plus dans cette direction à cause de l'explosion des inégalités.

-           La Chine et les pays de l'Asie du sud-est ne semblent pas capables aujourd'hui de concurrencer la puissance américaine en particulier dans le domaine des technologies de pointe. La conjugaison de la puissance militaire, de la puissance économique et de la puissance politique des Etats-Unis en font toujours une hyperpuissance.

-           L'affaire Snowden exprime à sa manière le comportement d'une hyperpuissance intéressée à contrôler même ses Alliés et à préserver son influence dans le monde. De nombreux pays ont interdit d'asile Snowden et n'ont pas dénoncé les pratiques américaines. N'oublions pas les pratiques d'espionnage de la Russie !

-           En ce qui concerne les traités commerciaux, Obama n'a pas eu de grande facilité à les faire aboutir. Est-ce pour autant un signe de diminution de la puissance américaine ?

3) La politique sociale d'Obama.

-           Le problème social est très important aux Etats-Unis.

-           L'explosion des inégalités aux Etats-Unis comme en Europe depuis la crise de 2008 a pour effet l'appauvrissement progressif de la classe ouvrière qui vote massivement pour Hillary Clinton ou qui s'abstient. Cette classe ouvrière américaine est noire, latino-américaine, et essentiellement féminine. Une petite partie des ouvriers très qualifiés et toute la classe moyenne (employés etc.. ) ont voté pour Trump. Ce sont eux qui ont perdu le plus par l'effet de la crise.

-           L'électorat de Trump est un électorat blanc et peu diplômé. Cela fait consensus en terme de sociologie électorale. Cet électorat comprend des ouvriers du Middle West notamment autour de Chicago où il y avait une forte concentration industrielle. (Voir Détroit, ville complètement désertifiée avec des maisons abandonnées, sujettes à des incendies. Il y a des communes qui n'ont plus de moyens pour payer leurs pompiers.

-           Cet électorat a été peu sensible au fait que près de 70% des propos de Trump sont erronés (la source est une Brigade de vérifications des faits ). Par exemple, Trump propose de lancer des travaux publics sans que l'Etat les finance, de favoriser les pauvres sans augmenter les impôts. Une partie de la population américaine se sent humiliée et dégradée (globalement le « mâle blanc » avec des revenus variables qui se sent menacé dans sa suprématie ). Avec le vote Trump c'est finalement cette frange de la population qui pense pouvoir retrouver sa dignité. Il y a aussi la crainte de l'immigration qui rendrait minoritaires les populations blanches installées et jusqu'à présent dominantes.

-           Le fait de parler du « mâle blanc » peut être contesté. Il y a beaucoup de femmes qui ont voté Trump ! Le caractère racial n'est peut-être pas aussi prédominant. Ce qui a fait son succès électoral est que les salaires baissent et qu'une petite oligarchie arrive à s'extraire des lois nationales en créant une élite mondialisée qui profite à plein du système quelle que soit sa race ! Trump est donc le porte-parole des laissés-pour-compte.

 

Conclusion émanant d'un participant :

Restons cependant sur l'impression positive de la présidence Obama qui a ouvert la possibilité dans l'histoire américaine de l'élection d'un président noir malgré le passé esclavagiste de ce pays.

Après l'effondrement du bloc de l'Est, les Etats-Unis ont été les grands vainqueurs. Ils ont été nommés alors hyperpuissance américaine. Aujourd'hui le rôle des Etats-Unis a tendance à stagner. Le monde est devenu multipolaire avec des pays émergents comme la Chine et l'Inde. Cela s'est produit, bien évidemment, indépendamment d'Obama. Mais Obama, dans ce contexte a eu l'intelligence de comprendre que les Etats-Unis ne peuvent plus faire des guerres en nombre. Il s'est retiré d’Afghanistan et d'Irak (décision cependant prise par Bush avant lui ). Obama s'est aussi engagé en signant le Traité sur les dérèglements climatiques qui sont une menace pour tous.

Obama a rétabli les relations diplomatiques avec Cuba et avec l'Iran alors que l'Iran était l'ennemi absolu d'Israël. Il a par ailleurs, malgré l'opposition du Congrès, réussi à se désengager tant soit peu des conflits militaires même s'il reste une certaine présence militaire américaine dans bien des pays.

Obama a par ailleurs tenté de fermer Guantanamo et de légiférer sur les armes à la suite de la tuerie du Connecticut, même s'il n'y est pas parvenu.

Il est vrai que l'élaboration de solutions viables reste bien compliquée. La financiarisation continue d'entretenir d'immenses frustrations dans la population.

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Café politique du jeudi 12 janvier 2017

La mondialisation en question.

 

 

La question de la démondialisation.par Jean Luc Graff

 

« Je définirais la mondialisation comme la liberté pour mon groupe d'investir où il veut, le temps qu'il veut, pour produire ce qu'il veut, en s'approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possibles en matière de droit du travail et de conventions sociales ».

(P.Barnevick, ancien président de la multinationale ABB).

En février 2016, la Commission européenne a ouvert une enquête contre les sociétés Intermarché et Leclerc pour avoir pris des "mesures discriminatoires envers des pays tiers"; leur tort avait été en effet de garantir un prix minimum aux producteurs de viande de porc français.

Cette déclaration et cet exemple montrent que ce qui avait été considéré comme l'horizon indépassable de notre temps, la "mondialisation heureuse", dans sa version néo-libérale, n'est que pur fantasme. Times are changing, et il semble bien que l'élection de D. Trump à la présidence des USA le 09.11.2016 soit l'amorce d'un changement de paradigme, celui qui était advenu quelques 27 années plus tôt, le 09.11.1989, date de la chute du mur de Berlin, risquant d'avoir un goût de plus en plus faisandé. La libre circulation des marchandises, des services, des personnes et des capitaux assurant une concurrence libre et parfaite devait alors acter la "Fin de l'Histoire". Celle-ci est revenue avec la violence d'un boomerang dont on avait à tort pensé l'avoir définitivement jeté dans les orties.

 

La mondialisation, ou globalisation, a résulté de la systématisation de théories économiques dites "libérales", théorisant qu'il revient non au politique mais à l'économie, comprise comme libre confrontation des intérêts de chacun, de réguler les rapports entre les individus. L'aboutissement de cette théorie n'étant plus la limitation des pouvoirs de l'Etat (théorie libérale classique), mais leur utilisation au service de l'économie de marché (néo-libéralisme). Comment tant de naïveté, à savoir la croyance en la possibilité d'un système parfait, a-t-elle pu advenir, alors que le "socialisme scientifique" dans sa version soviétique, qui reposait sur une illusion similaire, venait de sombrer?

En 1975, une jeune dirigeante du parti conservateur anglais, Margaret Thatcher, brandit lors d'un congrès, un ouvrage. Il s'agissait de la "Route de la Servitude", qu'un économiste, Friedrich Hayek, avait fait paraître au lendemain de la 2e Guerre Mondiale pour s'opposer au keynésianisme alors en vogue. Dans cet écrit, il affirmait que ce qui mène au totalitarisme est la politique fondée sur l'interventionnisme au nom de la justice sociale. La société ne s'articule pas autour des classes sociales ni l'économie autour de l'offre ou de la demande, mais reposerait sur la rationalité des comportements individuels, qui s'harmonisent nécessairement dans un supposé « ordre spontané » du marché qu'il suffit donc de laisser advenir.

Dans cette conception, l'État joue un rôle non de redistribution ou d'investisseur mais de producteur de services (sécurité, infrastructures, système juridique, statistiques) lesquels sont inadéquatement assurés par le marché. Celui-ci en plus garantit la liberté par la dispersion des pouvoirs. « C'est la soumission de l'homme aux forces impersonnelles du marché qui, dans le passé, a rendu possible le développement d'une civilisation qui sans cela n'aurait pu se développer ; c'est par cette soumission quotidienne que nous contribuons à construire quelque chose qui est plus grand que nous ne pouvons le comprendre ». "In that we believe", s'écria-t-elle sous les applaudissements, citant cette phrase qui ne veut strictement rien dire. En 1960 dans "la Constitution de la liberté", Hayek précisa son programme: « déréglementer, privatiser, réduire et simplifier les programmes de sécurité sociale, diminuer la protection contre le chômage, supprimer les programmes de subvention au logement et les contrôles des loyers, abolir les programmes de contrôle des prix et de la production dans l'agriculture, réduire le pouvoir syndical ».

 

C'est ce qui allait devenir la nouvelle réalité. La 1ere chose que l'on libéralisa dès les années 1970, fut la circulation des capitaux; et ce suite à l'abandon du système de parités stables entre les monnaies. Peu de temps après, les économistes que l'on nomma monétaristes connurent leur heure de gloire à l'époque Thatcher-Reagan. Ils considérèrent le monde comme appelé à devenir un grand marché unique, la mondialisation (le terme apparut à cette époque) n'étant que la conséquence d'un "épanouissement naturel" du marché au sein duquel la monnaie devait être considérée comme un bien comme un autre et qui, comme tel, pouvait faire l'objet de spéculations. La seule prérogative que l'on voulut reconnaître à l'Etat était d'en limiter la diffusion pour empêcher l'inflation. La fin de l'URSS les conforta dans leurs certitudes et l'on théorisa sur une supposée "Fin de l'Histoire" qui serait imminente. L'économie allait enfin venir à bout des nations et de leur propension à se référer à des considérations irrationnelles. Cerise sur le gâteau, on assista à une formidable révolution technologique facilitant encore davantage la libre circulation des capitaux. De fait, celle-ci ne pouvait qu'assurer une intégration économique de plus en plus poussée, et la conséquence immédiate fut que les entreprises qui le purent s'implantèrent là où les contraintes (droit du travail et de l'environnement) étaient les plus faibles. De sorte qu'actuellement, les 500 plus grandes firmes mondiales contrôlent plus de 70% du commerce mondial. Mais en un quart de siècle, la France allait perdre 1,4 million d'emplois industriels.

En 1994, est née l'Organisation mondiale du commerce (OMC), qui a eu pour mission d'éliminer tous les obstacles à la concurrence à travers des accords que l'on voulut contraignants. L'OMC a considéré qu'il y avait 2 sortes d'obstacles: les droits de douane, appelées "barrières tarifaires" et les réglementations nationales, appelées "barrières non-tarifaires" dont il fallait assurer la "dérégulation". Les USA jugèrent en 2009 qu'il fallait radicaliser ce processus et ils décidèrent de lancer le TTIP et le TAFTA. Il se serait agi de rendre compatible les normes sanitaires, sociales et environnementales entre les différents pays avant de les réduire au minimum; d'accorder aux investisseurs étrangers les mêmes droits qu'aux investisseurs nationaux; d'imposer aux pouvoirs publics le recours à une justice privée en cas de conflit avec une entreprise privée; de faire disparaître les services publics en les rendant concurrentiels et enfin d'assurer la caractère irréversible de ces transformations. Finalement ces accords ne seront vraisemblablement pas signés ni même renégociés, le nouveau président US Trump semblant décidé à les jeter par-dessus bord. On a dépeint Trump sous les traits du diable, notamment parce qu'il veut revenir à un certain protectionnisme, ce que ne peuvent admettre les forcenés de l'idéologie de l'"open society". Mais la hausse récente de la Bourse US montre bien que l'idéologie néo-libérale n'est que cela : une idéologie, et non une nécessité économique. La Bourse a très vite compris que des mesures protectionnistes n'entraveraient en rien la formation du profit; le protectionnisme n'étant pas l'autarcie sous les traits desquels les néo-libéraux veulent le caricaturer.

De brillants esprits (Attali-Minc-Barroso-Juncker et quelques autres) avaient présenté la mondialisation comme heureuse, comme s'il était de la nature d'une théorie économique de provoquer des émotions! Pourtant très peu d'Etats vivaient auparavant en autarcie, les échanges commerciaux s'étant toujours pratiqués. En réalité, la mondialisation new-look a d'abord et surtout été celle des opérations financières, les décideurs agissant de sorte que le capitalisme financier prît le pas sur le capitalisme industriel à qui il a été requis de s'adapter à cette nouvelle donne. La dérégulation a permis la création de nombreux actifs financiers (produits dérivés) totalement déconnectés de l'activité économique réelle mais assurant néanmoins la mainmise des marchés financiers purement spéculatifs sur l'économie réelle. La valorisation boursière de ces actifs financiers a été bien plus rapide que celle des investissements productifs, les gérants des fonds (notamment les hedge funds, les fonds spéculatifs) ayant obtenu mais uniquement par la création de "bulles" spéculatives dues à des prédictions auto-réalisatrices, une rentabilité de ces placements supérieure à celle que la production des biens et services pouvait offrir. On parla alors, vers la fin des années 1990, de turbo-capitalisme et "d'exubérance irrationnelle des marchés". Le paradoxe est que les entreprises cotées en Bourse dépendaient de ces mêmes marchés pour l'établissement de leur propre valeur boursière, elles auraient donc été bien en peine de lutter contre l'économie-casino dont elles étaient, malgré elles, le vecteur.

Ce qui devait arriver arriva et, en 2007, surgit une crise qui faillit emporter tout le système. Le volume quotidien des transactions sur les marchés boursiers mondiaux avait atteint alors 3 200 milliards de $. Mais seulement 2 % de cette somme avait un rapport avec l'économie réelle. Heureusement, les Etats n'étant pas encore totalement démunis, ils purent sauver le système cad sauvèrent ceux auprès de qui ils s'étaient eux-mêmes endettés en reprenant à leur compte leurs dettes !

Pourtant, était-on à l'âge de pierre auparavant ? Du temps de l'économie keynésienne, les Etats se finançaient essentiellement par l'impôt et en cas de déficit, la Banque Centrale de chaque pays le couvrait par de la création monétaire. Si celle-ci était trop importante, il en résultait de l'inflation, laquelle diminuait la valeur des capitaux. Pour se prémunir de ce danger, les opérateurs financiers avaient exigé et finalement obtenu que des banques centrales "indépendantes" prissent le contrôle de la monnaie et les assurassent que désormais le risque d'inflation serait écarté. C'est ainsi que la FED, mais surtout la BCE, calqué sur le modèle allemand de la Bundesbank, eurent pour mission d'enrayer toute tentation inflationniste. Quant aux Etats, qui décidément n'arrivaient pas à boucler leurs fins de mois, il ne leur restait plus qu'à emprunter, moyennant cette fois le paiement d'intérêts, auprès des banques privées. On expliqua au bon peuple que c'était un progrès puisque cela allait réduire la propension des Etats à s'adonner à des dépenses immodérées et que de toutes manières, il fallait privilégier la construction de l'Europe, en réalité privilégier un confort spéculatif masqué par le prétexte européen, eut-il fallu préciser. Et de fait, le système aurait pu fonctionner sans anicroche si les banques s'étaient contentées de financer l'activité économique des entreprises et des Etats. Mais, ivres de la puissance que venaient de leur donner sans contrepartie les Etats, elles se livrèrent à des activités spéculatives d'une ampleur telle qu'en 2007-2008, elles faillirent toutes s'écrouler. Comme les Etats, du fait des traités signés, dépendaient d'elles pour leur financement, elles durent les renflouer et c'est ainsi que s'opéra en toute légalité le plus grand casse de l'histoire de l'humanité. Une dette privée s'élevant à plusieurs centaines de milliards de $ et d'€ (celle des banques) devenant une dette publique (celle des Etats). Certes, on sauva les monnaies, dont le bancal €, mais à quel prix! Le système fut définitivement grippé aussi bien aux USA, en GB, au Japon qu'en Europe et les banques centrales durent imaginer une politique dite de "quantitative easing", cad de création monétaire, comme auparavant lorsqu'existaient les banques centrales nationales! Concrètement, il s'agit pour elles d'acheter de la dette publique par de la création monétaire (jusqu'à 80 milliards de $/ mois pour les USA en 2008-2009), afin de soulager les Etats. Mais rien n'a été mis en place pour "réguler" ou "moraliser le capitalisme", selon la logorrhée dans laquelle se complaisaient les politiciens. De fait, Obama et consorts avaient surtout pour préoccupation que le marché mondial absorbe chaque mois les 80 milliards de billets de Monopoly sans que cela ne constipe la machine. L'ajustement ne pouvant se faire par l'inflation, il se fit par une pression constante et accrue sur les salaires rendue possible par un accroissement considérable du chômage. La BCE, en violation de tous ses engagements, allait suivre la même voie que celle

de la FED.

On le constate: les grands perdants de la mondialisation ont été les salariés et les Etats. Au début du processus, la doctrine monétariste affirmait: l'Etat n'est pas la solution, il est le problème car sa démagogique politique sociale crée de l'inflation. C'est au nom de cette doctrine que les structures étatiques ont dans les faits été mises au service des marchés financiers; la mondialisation est donc bien le fruit amer d'une décision politique et non le fruit savoureux d'un supposé "épanouissement naturel". Les folliculaires de toute obédience, mais au service des mêmes intérêts (voir le Monde Diplomatique de décembre 2016, à qui appartiennent les medias?) parlèrent de crises financières alors qu'en réalité, il y a eu des choix politiques qui ont eu des conséquences financières...autres que celle attendue par les dogmatistes !

Les Etats européens, suite à leur aveuglement, sont maintenant pieds et poings liés aux marchés financiers. Du fait de leur endettement, ils ne peuvent plus rien faire contre eux. On s'étonnera quand même du caractère totalement surréaliste de la dite "construction" européenne, dont le résultat a été de mettre les Etats sous la dépendance de ces marchés. Il ne s'agit pas de verser dans le complotisme, mais lorsque Giscard d'Estaing, considéré comme l'un des pères de l'Europe, arriva au pouvoir, il n'y avait pas de dette publique. Celle-ci est actuellement supérieure à 2 150 milliards d'€, ce qui assure aux marchés financiers pour paiement du seul intérêt de la dette le transfert de la totalité de ce qui est recouvré au titre de l'impôt sur le revenu. De plus, comme un Etat ne peut pas, comme une méga-entreprise, se disperser de façon transnationale, il a perdu ses prérogatives les unes après les autres, la souveraineté budgétaire notamment qui a été transférée à la Commission européenne qui a un pouvoir de contrôle. Et cela s'est ajouté à la perte de la souveraineté militaire transférée à l'Otan, la perte de la souveraineté territoriale du fait des accords de Schengen, la perte de la souveraineté monétaire et la lente érosion de la souveraineté législative, le tout au nom de la "construction européenne".

On le voit, la mondialisation est bien, comme l'a indiqué A. Montebourg, un extrémisme. Elle repose sur un dogmatisme fondé sur la privatisation complète de l'économie et la dérégulation bancaire supposées engendrer une concurrence libre et non faussée, donc parfaite. Son fruit devait être la croissance, car il était affirmé que le commerce stimule la croissance, en réalité on ne récolta que l'austérité, car ce qui fut stimulé est la compétitivité cad la pression à la baisse sur les salaires. Pourtant n'importe qui peut comprendre que c'est la croissance qui stimule le commerce et non pas l'inverse. De plus, la baisse des prix résultant d'importations en provenance de pays disposant d'une main-d’œuvre à bon marché ne doit pas faire illusion. Il ne peut engendrer qu'un chômage croissant au fur et à mesure que le volume de ces importations augmente.

Il était par ailleurs affirmé que la liberté de commerce profiterait à tous, le consommateur pouvant choisir le produit de son choix produit au meilleur coût, ce qui favoriserait la convergence des économies et donc la réduction des inégalités. Il n'en a naturellement rien été, les opérations financières étant toujours opérées là où la rentabilité est supposée la plus forte. En réalité on a constaté ces 30 dernières années, que ce sont les pays qui se sont mis à l'abri par des mesures protectionnistes qui ont connu la croissance la plus forte (pays asiatiques essentiellement). En Europe, la Norvège qui a eu l'extrême sagesse de se tenir à l'écart du système délirant de Bruxelles a connu ces 15 dernières années, un taux de croissance annuel d'environ 5 %, alors même qu'il ne s'agit pas d'une économie émergente.

L'Europe de Bruxelles, qui a imposé aux économies du continent les dogmes de la mondialisation, a récolté la déstabilisation monétaire par un endettement massif, la marginalisation (elle ne compte pas dans les affaires du monde) et, il faut bien l'admettre, la paupérisation pour un nombre croissant de personnes, due entre autres au dumping social qu'engendrent les délocalisations. Paupérisation dont les effets sont encore à venir, car pour l'instant on l'a masquée par l'endettement.

Au niveau mondial, la "surclasse globale" qui représente 10% de la population, contrôle 85% des richesses; 1/5e de l'humanité produit et consomme 4/5e des richesses mondiales, alors que la moitié de la population mondiale vit avec moins de 2.- € par jour. L'anarchie démographique qui continue de régner dans les pays les plus pauvres n'arrangeant rien. Il y a 50 ans, le PIB par habitant des 20 pays les plus riches était de 17 fois supérieur à celui des pays les plus pauvres, il l'est actuellement de 38 fois, et ce, alors même qu'un frange croissante de la population des pays riches sombre dans la pauvreté et que les riches des pays pauvres s'enrichissent. Dans l'intervalle, le revenu mondial a augmenté de 2,5% par an.

 

Toutefois, un mouvement de méfiance commence à apparaître. En toute logique, on aurait pu penser que cela viendrait de la gauche. Mais la gauche, surtout après la chute du mur de Berlin, voulut faire oublier qu'elle avait été marxiste et s'empressa de revêtir les oripeaux de la modernité. Elle accompagna le mouvement de mondialisation et ce notamment par une lecture biaisée de ce que sont les droits de l'homme. En 1789 avaient été proclamés en France les droits de l'homme ET du citoyen. Or qui dit citoyen dit souveraineté fondée sur la distinction entre le citoyen et le non-citoyen et donc entre les droits fondamentaux accordés à tous les humains et les droits particuliers et non généralisables à tous qu'offre la citoyenneté. Hantée par l'idée de non-discrimination, dernier avatar de son obsession égalitariste, la gauche crut bon d'adopter sans même l'adapter le credo des néo-libéraux. L'économiste Hervé Juvin décrit la nouvelle mouture des droits de l'homme: "perçus comme un droit illimité de l'individu à se départir de tout collectif, à briser tout lien, à nier toute appartenance, à se dégager de tout rapport durable et pérenne avec ses semblables". Les libertaires de 1968 rêvaient de jouir sans entrave, sans entrave veut dire sans lien et sans attache qui seraient un obstacle, il s'agit donc d'une jouissance solitaire. Les libertaires en ont rêvé, les néo-libéraux l'ont conçu et l'ont pratiqué dans un entre soi d'où il fallait chasser le peuple vu comme un beauf nécessairement inadapté, juste bon à se vautrer dans un panier de déplorables, comme on l'a entendu lors d'une récente campagne électorale. Il fallut contourner la démocratie et les libéraux-libertaires ont convergé dans le culte des droits de l'homme. La morale était sauve car qui de sensé pourrait être hostile aux droits de l'homme ? Mais naturellement on ne parla plus du citoyen, ce qui ramènerait à l'idée déclarée maintenant nauséabonde de nation, on ne parla plus de civilisation, mais de valeurs, rien de plus en réalité que l'illustration d'un nombrilisme puéril. Car une politique se fonde sur des principes et on ne peut s'attribuer soi-même les valeurs qui peuvent en découler. Celles-ci ne peuvent être reconnues comme telles que par un observateur extérieur et indépendant.

 

La gauche, toute à son néo-rousseauisme, admirant le bon sauvage dont il fallait accepter qu'il soit la figure néo-christique du rédempteur, fut un allié de fait des néo-libéraux. Ceux-ci purent masquer leur avidité sous le paravent d'une bien-pensance élaborée par les auto-proclamés progressistes. Devant la candeur de ces derniers, ils n'eurent aucun mal à dissocier le droit des affaires, décrit comme flexible car ouvert au monde, du droit du travail, décrit comme rigide, car il fallait imposer à ce dernier l'adaptation qu'exige la compétitivité, devenu le mantra des sociétés "ouvertes". Soyez sans dieu ni maître et vous apprendrez à jouir de tout ce que nous mettons sur le marché, affirmèrent-ils. Ebaubie de voir ses rêveries stériles trouver une application concrète, la gauche abandonna la question sociale pour se lancer dans des questions sociétales, ce qui enchanta les néo-libéraux, toujours prêts à liquider tout ce qui peut servir de repère à une société et par là entraver le marché. Comme il s'agissait tout de même pour elle de faire croire qu'elle cherchait à moraliser ou de réguler a minima l'économie, sans passer par un cadre national qu'elle entendait tout comme les néo-libéraux dépasser, elle singea la mondialisation économique en prônant la libre circulation des populations, laquelle serait à même de créer un métissage propre à dissoudre les identités et à créer l'homme nouveau, le trans-genre, trans-sexuel, trans-racial. Celui-ci deviendrait le prototype du désaliéné pour des libertaires subitement convertis à l'anti-racisme obsessionnel, celui-ci prenant la relève de la lutte des classes devenue obsolète. Cet homme nouveau resterait plus modestement pour les néo-libéraux un consumériste qui ne se sentira à son aise que dans les galeries marchandes. En réalité, la prétention du néo-libéralisme à tout soumettre à l'activité économique conduit à des fractures nouvelles abusivement appelées "replis identitaires". Nul ne peut vivre sans un certain particularisme qui le définit; comme l'écrit le politologue Zaki Laïdi, les" gens cherchent désespérément à se construire une intériorité qu'ils ont du mal à saisir, puisque tout devient pour eux extériorité". Le politique se devait donc de disparaître; ainsi un des théoriciens de la mondialisation, le sociologue Jean Baechler, affirme qu'il convient d'abolir toute forme de souveraineté politique, car "toute restriction imposée par la souveraineté politique à la liberté d'accès aux marchés mondiaux est une atteinte à la liberté individuelle", de sorte que la "notion de souveraineté est extérieure à la démocratie" ! Finalement, qu'a été le péché originel des auto-proclamés progressistes? C'était de confondre le mondial et l'universel. Le 1er ne se préoccupe que d'économie, le 2e, issu des Lumières, considère qu'il y a des valeurs dans lesquelles tout humain peut se reconnaître et grâce auxquelles il serait possible d'atteindre ce que Kant avait appelé "l'unification générale de l'humanité".

 

Mais soyons clair, la mondialisation n'est qu'un impérialisme qui avance masqué. Derrière le folklore droitdel'hommiste et supposément anti-raciste apparaît ce qu'on a pu nommer la macdonaldisation de la société. On peut parler de néo-colonialisme car l'axiome de base néo­libéral justifiant la création d'un monde unipolaire s'énonce ainsi: ce qui n'a pas de signification économique est vide de sens et n'a donc pas de raison d'être. Et donc partout sur la planète, écrit encore Juvin: "le droit de l'investisseur capable de rentabiliser n'importe quel actif est jugé supérieur à celui des peuples autochtones à demeurer sur leur sol selon leurs mœurs, lois et règles". Quel est l'instrument qu'utilise l'Etat dit de droit? Le droit, bien sûr; ainsi, par exemple, la Cour suprême de l'Equateur a confirmé en 2013 un jugement condamnant une société US, Chevron, à payer 9,5 milliards de $ pour dépolluer le site qu'il avait souillé dans ce pays. La société contesta le jugement devant un tribunal US, qui donna raison à Chevron, au motif que le juge équatorien était "un amateur, mal à l'aise au civil" ! Sûr de son bon droit, la société en question attaqua par la suite, devant un tribunal arbitral, le gouvernement équatorien pour manque à gagner du fait de la création d'un parc naturel dans la zone auparavant polluée et que le gouvernement de l'Equateur avait dû finalement nettoyer. En France, seul le député Jacques Myard réclame en vain l'application de la Convention d'établissement franco-américaine du 25 novembre 1959 supposée empêcher l'extraterritorialité de la législation américaine (une entreprise non US traitant en $ relève du droit US même si elle n'opère pas sur le territoire des US). Et lorsque le droit ne suffit pas, l'interventionnisme militaire rapace se déchaîne sous les couleurs d'un idéalisme moralisateur, comme on le voit au Moyen-Orient depuis 1/4 de siècle.

 

Répétons-le encore une fois, la mondialisation est le résultat de décisions politiques, elle n'est pas venue par hasard, ou générée par sa propre nécessité quoique ses thuriféraires affirment le contraire. Il s'agit d'éliminer tous les obstacles qui empêcheraient chaque individu de ne se considérer que sous l'angle d'agent économique. Bien évidemment, le néo-libéralisme a trouvé une traduction politique; il s'agit du néo-conservatisme US qui pour imposer la démocratie et le marché, plus le marché que la démocratie d'ailleurs, croit et cherche à faire partager le mythe de l'exceptionnalisme US. Pour assurer l'extension du marché à l'ensemble de la planète, le recours à la guerre a vite semblé une évidence. Le terrorisme, alimenté selon le site oumma.com, par les monarchies sunnites "amies" de l'Occident (voir l'interview de Richard Labévière, pour son ouvrage: Terrorisme, face cachée de la mondialisation), a justifié la croissance du budget du Pentagone qui atteint maintenant 630 milliards de $ par an. Ce fut encore une fois la fumeuse idéologie des droits de l'homme qui servit à expliquer les crises et à justifier les guerres devenues ininterrompues, hochet qui fut également brandi pour appâter la gauche européenne et à sa suite, tous les partis dits "de gouvernement". Entendons par là, tous ceux qui acceptent cette "vacuité substantielle" qu'est l'Europe de Bruxelles inféodée à Washington et donc à l'Otan, bras armé de la mondialisation.

Or il faut bien comprendre qu'à un projet politique, et la mondialisation est bien un projet politique, ne peut être combattue que par une volonté politique. Ce qui est politique ne saurait se concevoir dans un monde unipolaire, soumis à une seule idéologie, celle de l'économisme, où tout doit être soluble dans la concurrence. La question essentielle est donc de définir ou de redéfinir au sein de quel ordre de souveraineté ce qui est de nature politique, et donc possiblement conflictuel, peut s'exercer. Jean Baudrillard écrit : "Il ne s'agit pas d'un choc de civilisation, mais d'un affrontement entre une culture universelle indifférenciée et tout ce qui, dans quelque domaine que ce soit, garde quelque chose d'une altérité irréductible".

 

Du désenchantement né de la mondialisation, naîtra nécessairement quelque chose de neuf. Certes, pas un président "normal" qui voulait ré-enchanter le rêve français en gardant tous les paradigmes nés de la mondialisation. Son quinquennat aura été marqué par le terrorisme, fruit amer de l'ensauvagement d'un monde dont la désacralisation ne conduit qu'au fanatisme religieux, par la déculturation qui découle de la marchandisation de tout ce qui régit l'existence humaine, et par la montée des tensions communautaristes qui résulte de l'abandon de tout modèle de civilisation qui ferait référence.

 

Café politique du jeudi 12 janvier 2017

La mondialisation en question.

 

Après un exposé complet de Jean-Luc où il donne son éclairage de la mondialisation, le débat s'ouvre.

 

1) Différentes approches de la mondialisation.

-   500 entreprises concentrent 55% du PNB mondial et 68 familles gagnent autant d'argent que les deux milliards d'habitants les plus pauvres de la planète.

-   Les inégalités sont croissantes.

-   Les pays les plus développés ont créé un chômage de masse.

-   La finance et ses produits dérivés sont très peu régulés. La spéculation est reine.

-   Les produits dérivés sont comme un énorme casino.

-   La Chine possède beaucoup de bons de la dette américaine et elle est donc en mesure de ruiner les Etats-Unis d'un jour à l'autre.

-   La Grèce est un des pays les plus touchés par la mondialisation. Ce sont les créanciers de la Grèce qui dirigent l'économie grecque en ce moment. C'est l'Eurogroupe qui fait la politique grecque sans être responsable devant aucune instance. Nous pouvons craindre en France un état similaire de domination de l'Europe et à travers elle de la mondialisation.

-   Il existe deux contre-feux à la mondialisation : celui de l'immigration massive et celui du terrorisme. En supprimant les Etats nations on en revient à 1900 où les échanges éteint déjà très mondialisés (voir la France et ses colonies avec le commerce de matières premières comme le cacao, le caoutchouc etc. ), mais il est difficile de sortir des cadres sans avoir en retour les contre-feux.

-   La mondialisation ne semble pas être née d'une décision politique mais plutôt des multinationales qui ont délocalisé pour aller vers des pays à coût réduit. Ces mêmes multinationales ont exploité les richesses des pays en voie de développement en les appauvrissant. Il est alors difficile de s'étonner qu'existe ce mouvement migratoire en direction de nos contrées puisque que c'est nous-mêmes, pays développés, qui en sommes à l'origine. Par ailleurs, l'Etat est lui-même victime : il a dû emprunter et il est victime des agences de notation. La règle du jeu est élaborée par les fonds d'investissement souverains, d'Etat ou privés. C'est eux qui gèrent les disponibilités financières. La Chine est un pays ultra­excédentaire, l'Allemagne également. Cet argent est placé. Les agences de notation sont l'émanation des fonds d'investissement donc ce sont eux qui disent aux pays qu'il faut les dégrader, remonter les taux, etc.

-    Un autre intervenant se demande si la mondialisation évoquée jusqu'ici n'est pas une question de croyance par rapport à une rationalité dans la logique dénoncée ici. Cependant certaines personnes pensent que la mondialisation va de soi aujourd'hui. Cela se discute en particulier quand on analyse la fonction des Etats. En évoquant l'OMC cela aurait été intéressant de parler des altermondialistes et de la contestation qui a émergé à la suite de l'OMC et qui a mis notamment en lumière une contestation culturelle. Il existe une contestation de la mondialisation qui perturbe la vie des gens dans le monde au travers de leur vie quotidienne et de leur culture. C'est un aspect à ne pas omettre quand on évoque la mondialisation. Le mot mondialisation peut être vu de différentes manières dans sa définition selon qu'elle est positive ou négative ( voir le concept de globalisation et la réflexion épistémologique qui s'y attache ).

-    A propos de croyance, nous restons dans l'idée que quand le riche s'enrichit le pauvre finit par en bénéficier...

-    La mondialisation est quand même basée sur l'idéologie néo-libérale qui a été présentée comme étant scientifique. Or c'est plutôt pseudo-scientifique ! L'économie n'est pas une science dure. C'est plutôt une mystique, une métaphysique, c'est une référence à la main invisible d'Adam Smith qui n'est jamais qu'une hypostase de Dieu ! Cette idéologie s'est pourtant imposée à la totalité de la planète d'où le terme de mondialisation. Même Adam Smith considérait qu'il fallait des régulations or les régulations sont faites au niveau national et non international. Le système est donc totalement non-régulé puisqu'il n'y a pas d'organisme ni d'Etat mondial et que cela laisse une liberté totale au « renard dans le poulailler » ! Les multinationales peuvent ainsi agir sans restriction puisqu'il n'y a pas d'organisme mondial de nature à les réguler. Le dumping social a donc le champ libre ainsi que le dumping fiscal ce qui aboutit à l'appauvrissement des classes moyennes et des classes défavorisées et à une accentuation des inégalités.

-    La mondialisation touche tous les aspects de la vie des humains mais en même temps elle n'efface pas la diversité des cultures. Cependant elle devrait nous permettre d'élaborer une nouvelle culture en particulier en nous proposant de prendre nos distances à l'égard de l'obsolescence programmée et à réfléchir à un bon usage des nouvelles technologies.

-    Patrick Artus évoque dans un récent article de l'hebdomadaire Le 1 (numéro 136 ) que le numérique se mondialise de plus en plus au profit de quelques monopoles américains et chinois en excluant l'Europe de ce nouveau pouvoir. Ainsi si on assiste à une démondialisation progressive de la fabrication et de la commercialisation des biens, on assiste à la mondialisation renforcée du numérique.

-    La mondialisation, avant d'être une volonté politique, est avant tout un processus quasi-naturel de concentration des capitaux, de constitution de grands groupes, etc. La notion de marché mondial dans lequel on puisse échanger des biens n'est pas gênant puisqu'on ne trouve pas de tout partout. Le problème n'est pas dans les échanges, mais dans ces 500 firmes qui dirigent réellement le monde. C'est donc bien la question de l'appropriation privée des moyens de production ! Il s'agit de ne pas retourner en arrière, mais d'accompagner le mouvement de la mondialisation en « cassant » tout ce qui peut être qualifié de parasite : les 500 firmes en sont un exemple.

-    Il semble donc bien nécessaire de revenir à une puissance publique forte !

-    Il convient aussi de se demander quelle est la responsabilité de la France au travers de ses orientations propres de gestion du pays ( voir les politiques différentes entre Schrôder et la France dans le même temps ). La France a accepté des budgets en déséquilibre que De Gaulle n'auraient jamais tolérés.

-    Pour la finance internationale, c'est un jeu à somme nulle comme l'argent des courses perdu par l'un et qui va dans la poche de l'autre. Contrairement à l'économie réelle qui est une économie productrice de richesses.

 

2) La question des Droits de l'Homme.

-    Un intervenant est gêné par les passages concernant le droit de l'hommisme dans l'exposé de Jean-Luc. Il précise sa pensée en disant qu’il faut distinguer clairement plusieurs usages des Droits de l'Homme. Il y a l'usage pervers des Droits de l'Homme fait par les Etats-Unis qui exportent soi-disant « à coup de bombes » la forme démocratique comme en Irak ou ailleurs. Cet usage est à distinguer du rôle de bouclier que les Droits de l'Homme jouent contre le pire déjà arrivé et à venir. En qualifiant de droit de l'hommisme les Droits de l'Homme on a tôt fait d'accepter pour lutter contre le terrorisme de nouveaux Guantanamo et la torture « douce ». N'oublions pas que cette expression a été créée par Jean-Marie Le Pen lui-même. Il convient absolument de préserver les Droits de l'Homme tels qu’ils sont précisés dans la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme et dans la Convention européenne des Droits de l'Homme.

-    Jean-Luc répond que Chevènement fait bien la distinction entre les Droits de l'Homme et du Citoyen. En effet, en 1789, il est question des Droits de l'Homme ET du Citoyen. Cela signifie qu'il y a des droits généralisables à l'ensemble de l'humanité comme le refus de l'esclavage et les atteintes à la personne, mais il y a aussi des droits spécifiques qui reposent sur la citoyenneté.

-   Un citoyen français doit avoir davantage de droits qu'un étranger qui vient s'installer en France sinon la notion de nation perd de sa signification. Dire qu'il ne faut pas protéger le marché intérieur cela équivaut à accepter que le chômage en France augmente. D'après Maurice Allais, prix Nobel d'économie, le libre-échange ne peut fonctionner qu'entre des pays qui ont les mêmes conditions sociales et environnementales sinon se crée un chômage de masse. Si nous importons des produits à bas coût il faudrait instaurer une TVA sociale ce que Sarkozy avait projeté mais n'a pas mis en œuvre.

-   Remarquons que le pays qui parle beaucoup des Droits de l'Homme, les Etats-Unis, n'a jamais signé la Déclaration Universelle et que en tant que première puissance mondiale, ils ont tendance à imposer leur culture comme universelle au nom de ces fameux Droits de l'Homme !

 

3) Les solutions aux excès de la mondialisation.

-  La nationalisation des banques pourrait être une solution dans la mesure où la situation actuelle est bien pire que celle de 2007. Les produits dérivés représentent maintenant 600 000 milliards de dollars. Si le système vacille ou s'effondre les Etats ne seront plus en mesure de répondre à la crise. En Europe, la seule Deutsche Bank totalise 54 000 milliards de dollars de produits dérivés qui ne reposent sur rien. On est loin du capitalisme décrit par Marx : il n'est pas question de créer de la plus-value sur le « dos des travailleurs ». C'est vraiment de la pure spéculation créée avec de l'argent fictif issu par les banques comme la BCE et la FED. Au départ il s'agissait de désendetter les Etats, mais actuellement les banques non régulées continuent à spéculer. Les Etats n'ont pas à être les otages des banques : la monnaie est un bien public. En Chine les banques sont sous le contrôle de l'Etat cela n'empêche pas le développement des affaires.

-   Taxer les importations.

-  Attention de ne pas vouloir revenir à un état antérieur à la structuration des Etats nations

comme cela en prend le chemin : Trump qui rapatrie son industrie et les autres pays vont sans doute suivre la même tendance ( voir le programme de Le Pen et d'une bonne partie de la droite française ). Ce projet est complètement réactionnaire. S'il existe une solution pour lutter contre la mondialisation ultra-libérale, ce ne sera pas au nom du repli national. Marx, dans Le Manifeste du parti communiste, dit que quand la bourgeoisie prend le pouvoir, c'est un événement révolutionnaire ; il n'est pas alors question pour lui de revenir au féodalisme.

-   Sapir propose pour la France la relance des services publics, la croissance verte avec une mise en sommeil des directives européennes et le passage d'une logique de la monnaie unique à la monnaie commune en faisant une Europe réduite.

Piketty propose la suppression des dettes comme cela a été le cas pour l'Allemagne après la deuxième guerre mondiale. Mais faut-il attendre une nouvelle guerre mondiale pour considérer la question de la dette des Etats ?

-    Information sur le film : Qu'est-ce qu'on attend ? Pour une solution écologique.

-    L'union européenne vient de reconnaître l'existence du dumping social même s'il n'est pas encore question de légiférer à ce propos.

 

Conclusion de Jean-Luc

Nous ne semblons pas aller vers une Etat mondial. J'assume complètement ma position réactionnaire de retour à l'Etat nation pour modérer la cupidité de certains. Il y a un mouvement de fond appelé le national-capitalisme, le mouvement Trump. C'est le retour aux droits de douane, c'est la relance keynésienne.

Le débat se relance alors vivement : les autres aussi vont faire la même chose et c'est la guerre inévitable !

Jean-Luc répond que la guerre a été créée par le monde unipolaire. Il prône le protectionnisme et non l'autarcie qui a été à l'origine de la seconde guerre mondiale. Cela n'empêche pas les échanges, mais ils se feront sur des bases saines.

On le voit, la question des réponses à la mondialisation reste ouverte et sujette à bien des interrogations.

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Café politique du 16 février 2017

 

Peut-on gouverner les flux financiers ?

 

Introduction par Ernest Winstein

La question du contrôle des flux financiers internationaux à l'aune du projet de Taxe Tobin

 

Par les temps qui courent, le doute s'est installé dans les esprits quant à savoir si le pouvoir politique est capable de contrôler les flux financiers internationaux.

La question de savoir si les pouvoirs politiques ont la volonté de les contrôler est encore une autre question.

Mais certains éludent cette deuxième question en répondant à la première en disant que le fonctionnement économique est soumis à des impératifs imparables et notamment le postulat selon lequel l'économie libérale, c.-à-d. libérée de toute entrave de type directif, induirait naturellement un équilibre des marchés et, donc, un fonctionnement quasi idéal de l'économie mondiale. Je ne suis pas économiste, même si j'ai pu suivre des cours sur l'économie allemande et autrichienne. Je m'appuie donc sur quelques publications qui étudient le projet dit de la Taxe Tobin. Mais je vous propose aussi de faire le lien de cette question avec celle des refuges financiers illégaux.

 

Voici d'abord quelques remarques tirées d'un article du Spiegel du 5 avril 2016 qui ciblent bien ce problème.  Puis un parcours sur la définition, l'historique et l'actualité de la taxe Tobin.

 

Lutter contre les paradis fiscaux.

Ma thèse consiste à dire que l'existence de paradis fiscaux est rendu possible par un choix politique international de ne pas contrôler les mouvements de capitaux.

Le commentaire du Spiegel est d’Alexander Neubacher sous le titre « Geldanlage. Panama Papers : Endlich Hàrte zeigen » = « Placements d'argent. Titres de type Panama : manifester enfin plus de détermination ».

 

Le « Spiegel » qualifie les placements frauduleux de criminels. La preuve en est donnée par la constatation qu'un citoyen ayant gagné honnêtement son argent n'a aucune raison d'aller le placer dans le lointain Panama à travers une boîte aux lettres . Les frais sont élevés, la gestion n'est pas claire. Idem pour les créateurs d'entreprises. : il revient moins cher de créer une société constituée à RL d'après le droit allemand ou anglais que de la créer à Panama.

Les paradis offshore s'adressent à des personnes qui n'ont pas gagné leur argent de de manière honnête : « Steuerbetrùger und Geldwàscher » (fraudeurs d'impôts et blanchisseurs d'argent), dictateurs corrompus, marchands de drogue, et de canons, mafiosi et terroristes. « Seuls des décisions radicales donnent des résultats ». Les moyens d'intervention évoqués sont : interdiction des transferts d'argent, rupture des liens commerciaux, contrainte, sous menace de sanctions, de fermeture de filiales des banques internationales. Les USA face à la Suisse ont montré que cela fonctionne.

 

Le projet Tobin

a) Origine:

Ce projet remonte à 1972, lorsque l'économiste James Tobin proposa, lors d'une conférence à l'université de Princeton, de taxer les transactions de change. Pourquoi cette intention? La raison est manifeste et clairement exprimée : permettre aux gouvernements de retrouver leur autonomie en matière de politique macroéconomique. Sur le plan technique il s'agissait de limiter la volatilité du taux de change.

Le monde était alors en proie à des remous monétaires. Mais l'idée ne fut plus guère débattue.

Elle a refait surface en 1992 et 1993 lors des crises monétaires européennes, et fin 1994 avec l'effondrement du peso mexicain;

En 1994, lors du sommet social de Copenhague, le président François Mitterrand en relança l'idée ; A Halifax en 1995, la taxe fut à nouveau évoquée - « dans les coulisses du G 7 ». Commentaire d'Ibrahim Warde dont je vais citer les propos plus longuement : « A chaque fois, le projet fut rapidement enterré, et la taxe semblait condamnée à se voir systématiquement qualifiée d'« idéaliste » et « irréaliste ».

La question est cependant de savoir s'il suffit d'écarter le projet avec des qualificatifs subjectifs, ou si le projet peut faire évoluer une économie mondiale, qui connaît des soubresauts. Ignatio Ramonet en 1997 dans Le Monde diplomatique, constate que « le typhon » qui s'est abattu sur les bourses d'Asie constitue une « menace pour le reste du monde ». « La mondialisation du capital financier est en train de mettre les peuples en état d'insécurité généralisée. Elle contourne et rabaisse les nations et leurs Etats en tant que lieux pertinents de l'exercice de la démocratie et garants du bien commun. »

Et il poursuit : « La mondialisation financière a d'ailleurs créé son propre Etat. Un Etat supranational, disposant de ses appareils, de ses réseaux d'influence et de ses moyens d'action propres. Il s'agit de la constellation Fonds monétaire international (FMI), Banque mondiale, Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE) et Organisation mondiale du commerce (OMC). Ces quatre institutions parlent d'une seule voix - répercutée par la quasi- totalité des grands médias - pour exalter les « vertus du marché ».

 

La mondialisation sur la base d'une économie totalement libérale est alors considérée comme le seul système possible pour donner un avenir au monde.

(Note : les choses ont considérablement changées, à l'intérieur même de ce système - on pourra y revenir).

Si la tendance officielle est la mise à l'écart de l'idée de taxe Tobin, des travaux se font dans certains milieux d'analystes économiques et qui aboutissent à des constations mettant en cause les réticences de l'orthodoxie économique.

 

b) devenir en surface ou en sourdine ?

En octobre 1995, un groupe d'experts entreprit la première grande étude de la « taxe Tobin », à la lumière de l'état des connaissances en matière de mouvements de capitaux et des expériences de certains pays dans le domaine du contrôle des flux financiers. Certains des meilleurs spécialistes de l'économie et de la finance internationale — parmi lesquels les professeurs Peter Kenen, de l'université de Princeton, Jeffrey Frankel et Barry Eichengreen, de l'université de Berkeley — analysèrent l'impact d'une telle taxe sur les flux financiers et les politiques monétaires, en particulier sa capacité à stabiliser les flux financiers, à permettre une plus grande autonomie en matière de politique économique, et à créer des revenus importants. Une collection d'articles fut publiée en juillet 1996 par les Presses universitaires d’Oxford. Surprise : sauf pour de rares sceptiques, la taxe Tobin apparaît comme pleine de promesses. Malgré quelques réserves émises ici et là, la plupart des experts concluent qu'elle vaut d'être sérieusement envisagée, ou à tout le moins qu'elle mérite d'être étudiée plus à fond. Loin d'être « irréaliste », elle a, depuis, reçu le support de personnalités aussi diverses que MM. Jacques Delors (président de la Commission européenne de 1985 à 1994), Boutros Boutros-Ghali (secrétaire général des Nations unies de 1992 à 1996) ou Barber Conable (président de la Banque mondiale de 1986 à 1991). Pourtant, une conspiration du silence entoure le projet. La profession économique n'y prête guère attention. Des fonctionnaires qui y ont contribué sont priés de n'en point parler. Depuis la publication de l'ouvrage, aucun organe de la presse anglo-saxonne — y compris la presse d'affaires — n'en a dit un mot.

Il faut dire que M. Tobin n'est pas un économiste à la mode. Contre vents et marées, il s'affirme keynésien, appelant de ses vœux, en pleine révolution conservatrice, une intervention active de l'Etat dans l'économie. Alors que les adeptes de la « nouvelle macroéconomie classique » veulent accélérer la mondialisation financière et assécher les revenus de gouvernements dispendieux, il cherche à restaurer l'autonomie des Etats. Ses préoccupations, en particulier ses travaux sur les rapports entre secteur financier et secteur réel de l'économie — pour lesquels il a obtenu le prix Nobel d'économie en 1981 —, apparaissent désuètes à une époque où il est de bon ton de s'extasier devant « l'efficience du marché ». Lorsqu'il dénonce les affres de la spéculation et propose de « jeter un peu de sable » dans les rouages bien huilés de la finance internationale, les gardiens du temple de « l'économiquement correct » sont horrifiés.

Pourtant, certains chiffres sont éloquents. Selon la Banque des règlements internationaux, les transactions de change ont atteint le niveau de 1 300 milliards de dollars par jour en 1995 (contre 18 milliards au début des années 70). A titre de comparaison, le montant annuel du commerce international de biens et services n'est que de 4 300 milliards. De plus, 80 % des allers et retours de transactions de change ont une durée de sept jours ou moins ; dans la plupart des cas, ces allers et retours ont lieu au cours d'une seule journée. Et sur la place de Londres (la plus importante du monde en matière de change), plus des quatre cinquièmes des transactions ne sont pas directement liées à des opérations de commerce ou d'investissement. »

 

Les mouvements spéculatifs s'accélèrent

Les orthodoxes de l'économie une réglementation des mouvements risque de déstabiliser le marché. Or, comme le montre Tobin c'est précisément la spéculation induite par la libre circulation qui risque de mener à l'anarchie.

Ex : Un « coup de poker », en 1992, permit à M. George Soros de gagner 1 milliard de dollars en un jour en spéculant contre la livre sterling. Les spéculateurs peuvent s'enrichir tout en déstabilisant les marchés .

Pour M. James Tobin, les spéculateurs exercent un effet autonome et largement déstabilisateur sur le marché. Il cite volontiers un opérateur sur le marché des changes déclarant : « Mon long terme à moi, c'est les dix prochaines minutes. »

Un aspect essentiel de la taxe : elle ne cherche pas à réduire les échanges internationaux, mais à pénaliser les flux spéculatifs à court terme.

Warde : « En effet, au taux de 0,2 %, un aller-retour quotidien sur le marché des changes finirait par coûter 48 % par an ; le même taux n'aurait pourtant qu'un impact négligeable sur le commerce réel ou sur les investissements à long terme.t

Quant à l'argument selon lequel toute entrave à la libre circulation des capitaux serait facteur de distorsion et d'affaiblissement des économies nationales, l'expérience montre qu'il n'en est rien. Ainsi, le Chili, qui a instauré une série de mesures pour décourager les flux à court terme, a connu une plus grande stabilité monétaire et plus d'investissements à long terme que ceux des pays d'Amérique latine qui ont choisi d'éliminer toutes les barrières à la circulation des capitaux et se sont retrouvés à la merci de capitaux certes abondants, mais capricieux. Le Mexique, par exemple, en passant sans avertissement du statut de meilleur élève des marchés à celui de cancre, a subi de plein fouet le contrecoup de la violence des flux monétaires. Malgré toutes les promesses de prospérité, la majorité de la population a vu son niveau de vie s'effondrer. Comme l'écrit M. James Tobin, « l'exemple du Mexique, qui souffre aujourd'hui de sanctions cruelles pour des crimes fiscaux et monétaires qu'il n'a pas commis, devrait suffire à discréditer l'idée que les marchés sont omniscients ».En somme, en réduisant les fluctuations des taux et en permettant

aux gouvernements une plus grande autonomie de gestion, la taxe Tobin aurait un effet stabilisateur sur le marché monétaire. »

 

Quelles peuvent être les modalités pratiques d'application de la taxe Tobin? Quel taux établir ? Quelles transactions imposer ? Comment administrer la taxe ? Comment en répartir les revenus ? Quelles exemptions prévoir ? Comment empêcher la fraude et l'évasion fiscale ?

 

Ibrahim Warde : Le taux d'imposition doit être suffisamment élevé pour que la taxe produise les effets escomptés, mais suffisamment bas pour éviter de semer la panique et décourager ceux qui chercheraient les moyens de la contourner. Le taux suggéré serait de l'ordre de 0,25% ou 0,15 % (voire de 0,05 %), et serait imposé tant sur les transactions simples que sur les produits dérivés — transactions à terme, swaps, options — liés à des opérations de change. Au taux de 0,25 %, près de 290 milliards de dollars seraient dégagés ; au taux de 0,1 %, la taxe permettrait de générer 166 milliards de dollars en un an ; même un taux aussi bas que 0,05 % dégagerait quelque 100 milliards de dollars. Les chiffres sont bien entendu entourés d'incertitude, car par définition le montant global des opérations de change, devrait baisser. Reste à savoir dans quelles proportions. Serait-il nécessaire de créer un nouvel organisme chargé d'administrer la taxe ? M. Tobin suggère que les gouvernements, travaillant en étroite collaboration avec le Fonds monétaire international, en seraient les principaux gestionnaires. Pour ce qui est des revenus, les pays industrialisés, dont on estime qu'ils recevraient 86 % du total, en reverseraient une partie aux organisations internationales qui s'en serviraient pour le financement d'opérations de maintien de la paix, la lutte contre la pauvreté et contre la dégradation de l'environnement, ou d'autres « biens publics ». Les pays en voie de développement, eux, pourraient conserver l'ensemble des revenus de la taxe pour leur usage propre.

 

Quant à l'objection selon laquelle les transactions de change seraient détournées au profit de paradis fiscaux — « les îles Caïmans remplaceraient Londres » —, elle ne résiste pas à l'analyse. On l'a vu au sujet de la lutte contre le blanchiment de l'argent de la drogue ou dans le domaine des délits d'initiés : les pays membres de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ont toujours eu les moyens de contraindre les paradis fiscaux à modifier leurs législations. Par ailleurs, le transfert de fonds au niveau international étant très centralisé, et étroitement contrôlé par les banques centrales, des marchés organisés tels le LIFFE (London International Financial Futures [and Options] Exchange) et une poignée d'instituts de règlement tels Fedwire ou Clearing House Information Payment System (Chips), une coopération entre ces organismes réduirait le rôle des « paradis fiscaux Tobin » à la portion congrue. Enfin, d'autres systèmes d'encouragement et de dissuasion sont possibles, en particulier une réforme de la charte du Fonds monétaire international qui interdirait aux récalcitrants l'accès aux prêts multinationaux. »

 

La mise en œuvre de la taxe Tobin n'est donc en rien irréaliste. Le principal obstacle est d'ordre politique, « car l'idée va à l'encontre de tous les grands principes néolibéraux — réduction des impôts, poursuite de la libéralisation financière, retrait des pouvoirs publics — qui font l'objet d'un vaste consensus et sont ardemment défendus par les gouvernements, les grandes institutions financières privées et l' establishment de la profession économique. Tous ont intérêt à souligner l'absence de solution de rechange et l'impossibilité d'une autre politique en matière de flux financiers. On comprend mieux ainsi les efforts déployés pour enterrer la taxe, ou à tout le moins pour en faire une présentation tendancieuse.

« Paradoxalement, ce ne sont pas les objectifs initiaux de la taxe — autonomie macroéconomique des gouvernements, stabilisation monétaire — qui pourraient susciter un regain d'intérêt, mais sa capacité à créer des revenus à l'heure où tous les gouvernements ont du mal à réduire leurs déficits budgétaires, et où les organisations internationales font face à un dangereux assèchement de leurs ressources. Même à un taux aussi faible que 0,05 %, les revenus seraient substantiels : 26,6 milliards de dollars de rentrées supplémentaires annuelles pour le Royaume-Uni, 14 milliards pour les Etats-Unis, et 3,3 milliards de dollars (17 milliards de francs) pour la France. Tant que la crise fiscale des pays les plus riches se poursuivra, le cadavre de la taxe Tobin continuera de bouger. » (Ibrahim Warde).

 

c) Aujourd'hui : pieds et poings liés ?

En Europe, Les économies ont renoncé à consolider leurs racines nationales ou à se renforcer mutuellement : « aucune véritable firme européenne n'est apparue depuis soixante ans, qui ait le marché intérieur continental pour marché principal. Plutôt que de chercher à se consolider avec d'autres acteurs européens, les ex «champions nationaux" ont préféré le grand large dans le contexte de la mondialisation libérale des quarante dernières années : ils se sont déployés dans un premier temps en priorité vers l'Amérique puis, plus récemment, vers l'Asie «(Guillaume Duval, dans Alternatives économiques, 2 février 2017.

 

Résultat : l'essentiel de la croissance des grandes firmes européennes, ainsi que de leurs profits provient aujourd'hui de l'extérieur de l'Europe. Elles sont donc « opposées à toute forme de pro-tection du marché européen, de peur de mesures de rétorsion sur les marchés qui représentent pour elles l'avenir. »

L'autre dynamique qui empêche l'Union européenne de se doter d'une politique commerciale plus active pour protéger son marché intérieur, tient au jeu des Etats nationaux. La zone euro accuse à l'égard de la Chine un déficit commercial de l'ordre de 100 milliards d'euros par an depuis dix ans. Ce déficit s'est même aggravé en 2015. Que peut faire l'Union européenne ? lorsque d'une part, les multinationales européennes, au vu de leurs intérêts sur le marché chinois, font pression sur Bruxelles pour éviter toute mesure un peu ferme à l'égard de la Chine; et d'autre part, que les dirigeants des Etats nationaux européens veulent pouvoir continuer à traiter chacun pour son compte avec les dirigeants chinois, « afin d'essayer de leur vendre qui des centrales nucléaires, qui des trains à grande vitesse, qui des usines automobiles pour remplir l'escarcelle de ses "champions nationaux » ».

 

Où en est-on aujourd'hui? Est-ce la fin des illusions? », comme s'interroge « Alternatives économiques »  qui évoque :

-              « la naïveté européenne dans ses rapports avec les Etats-Unis et avec les multinationales américaines de l'Internet » qui a été révélée par l'affaire NSA-Snowden, illustrant les conséquences qui peuvent conduire jusqu'à la menace des libertés individuelles

-              la montée des votes protestataires qui finit par « amener les dirigeants européens à résister davantage à la pression des multinationales, comme on vient (enfin) de le voir en matière fiscale dans l'affaire Apple ».

-              « Enfin,... l'Europe ne pourra pas conserver une politique active en matière de lutte contre le changement climatique si elle n'est pas prête à protéger ses frontières contre les importations en provenance de pays qui s'exonèrent de ces contraintes ».

 

En conclusion :

Le contrôle des flux financiers est possible. Il nous appartient de le dire, précisément face aux tentations de repli économique qui s'expriment avec une étonnante énergie.

 

J'estime que le succès de lignes populistes et le rejet de la classe politique traditionnelle, théoriquement porteuse de valeurs démocratiques, c.-à-d. de la volonté du peuple, est lié à cette question de la volonté et de la capacité des représentants politiques à gérer l'économie. Ou plutôt de l'incapacité supposée, mais consentie.

Parler de repli identitaire, à propos des réactions « nationales-centrées » de populations de plus ne plus nombreuses, est une façon de masquer la réalité des choses. Si l'emballement de ces populations ne résulte pas forcément d'analyses claires, il exprime un peu confusément le refus de trafics non contrôlés, de gestions obscures, parfois délétères.

Au fond, ces « replis » arrangent bien les auteurs d'opérations financières non contrôlés.

Si nous avons conscience de la possibilité de réels contrôles, nous ne laisserons pas l'Europe partir en vrille, sous des prétextes fallacieux.

Il faut rappeler que les pays d'Europe ont besoin de se doter de véritables instances démocratiques. Qu'elles le peuvent, si elles le décident. Par quelle voie, sinon par l'élaboration d'une constitution fédérale, c.-à-d. l'élaboration d'un système permettant à toutes les composantes de s'exprimer et de décider à la majorité.

 

A la majorité démocratique de décider. Et de gérer l'économie de manière telle qu'elle ne soit pas le domaine réservé de ceux qui ont les moyens financiers pour imposer leur système de gestion. Cela ne contrarie pas l'esprit d'initiative et de créativité. Bien au contraire. E.W.

 

Note : La taxe Tobin en France (Obs, oct 2015) : Mise en application dans une version minimaliste sous Nicolas Sarkozy, la taxe de type Tobin consistait à prélever 0,1% uniquement sur les opérations d'achat et de vente des actions des 100 plus grosses entreprises cotées à la bourse de Paris. Ce taux a été doublé sous François Hollande, mais sans être étendu à d'autres types de transactions.

 

 

La taxe “Tobin”: bonne ou fausse piste..?

Apport de Jean Jung

 

James Tobin, Prix Nobel d’Economie, ne croyait pas qu’il allait ouvrir une boite de Pandore en 1972 en proposant une taxe sur les transactions financières.  Vingt-neuf ans après, il devait s’en repentir : « J’apprécie l’intérêt qu’on porte à mon idée, mais beaucoup de ces éloges ne viennent pas d’où il faut. Je suis économiste et, comme la plupart des économistes, je défends le libre-échange. De plus, je soutiens le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce (OMC), et tout ce à quoi ces mouvements s’en prennent. On détourne mon nom. »

Qu’à cela ne tienne, le concept est (re)devenu l’une des idées en vogue dans le cadre des objectifs tous azimuts de la Présidence française du G 20. Il est en effet très tentant  et se vend facilement sur le plan politique et social. A la lecture des déclarations des un(e)s et des autres, cependant, on semble être en pleine confusion. De qui s’agit-il ? D’un impôt sur les transactions financières.

A titre d’exemple, si un opérateur vend 100,000 euros contre des dollars, une taxe de 100 euros sera levée. Cela semble simple à faire et cela parait tentant. Quel serait le but d’une telle taxe ? L’idée de base de James Tobin était de diminuer la spéculation.  On peut comprendre que le renchérissement des transactions réduise les volumes.

Or, à la lecture des objectifs déclarés, on constate un amalgame de motivations. Les ONG veulent lever cette taxe pour financer les pays pauvres. Les politiques semblent le souhaiter comme un impôt sur les banques. Madame Lagarde veut freiner « les ardeurs des spéculateurs » sur le marché des changes.  Le Parlement européen souhaite un peu des deux. A l’intérieur de l’Europe, les idées ne sont pas claires. Inutile de dire que les institutions financières se rebiffent.

Qui la paierait ? Contrairement aux volontés constantes de punir les financiers, ce ne sont pas eux qui paieront cet impôt, a moins de décider de ne pas le passer à leurs clients, ce qui parait peu vraisemblable. Ce seront donc les entreprises, les consommateurs et les investisseurs qui devront s’acquitter de cette taxe. Peut-il être efficace ? Dominique Strauss Kahn a d’ores et déjà déclaré que « les transactions financières étant très difficiles à mesurer, une telle taxe serait très facile à contourner« . En effet, dans le monde des cyber-communications, la localisation même des transactions est difficile à déterminer. Qui plus est, une telle taxe ferait le bonheur sans mélange des paradis fiscaux qui ne l’appliqueront certainement pas. Dans ce contexte, seul Joseph Stiglitz, un autre Prix Nobel américain –très contesté ici- qui semble décidément avoir une influence néfaste sur l’Elysée, défend ce que la plupart de ses collègues considèrent comme inefficace, dans le meilleur des cas, ou néfaste pour la croissance économique et le commerce international, dans le pire des cas.

Il semble peu probable que les Etats-Unis, la Grande Bretagne et les pays émergents (particulièrement la Chine et l’Inde) emboiteront le pas à cette initiative. Ce n’est en effet pas par la voie de la taxation sur les transactions que nous arriverons à résoudre les problèmes financiers des Etats. Nous n’échapperons pas à la restructuration de la dette, la cession d’actifs, l’augmentation des impôts et les mesures d’austérité. C’est dans l’équilibre entre ces actions que se trouvera une solution « équilibrée ».

 

Synthèse du Café politique du 16 février 2007

Peut-on gouverner les flux financiers ?

 

 

Le débat s'ouvre après un exposé très documenté d'Ernst sur la question de la Taxe Tobin, une des propositions pour gouverner les flux financiers.

Les opinions sont très divisées entre une absence de volonté politique pour tenter une régulation des flux financiers et un sentiment d'urgence que la société manifeste face à cette impuissance.

 

 

1) L'absence de volonté politique face à la toute-puissance de la finance.

 

L'Europe et la finance.

Juncker et Macron sont en train de mettre en place l'Union des marchés financiers et d'officialiser pour l'échéance 2019 la titrisation en Europe alors que cette même titrisation a été une des causes de la crise de 2008. En effet, ces produits à risque ont été à l'origine des crises dans lesquelles les banques n'assument pas les risques mais les font supporter aux épargnants. Il est question de s'aligner sur le système américain en Europe. Ce serait en quelque sorte comme un « vol légal » des épargnants.

Stiglitz nous dit qu'en cas de volonté de contrôle en Europe sur les flux financiers on constaterait que le pays qui serait le principal opposant à cette initiative serait l'Allemagne. Ce changement générerait d'importants transferts financiers or l'Allemagne a des excédents commerciaux considérables par rapport à bien des pays européens qui ont des déficits commerciaux. Stiglitz propose que l'Allemagne sorte de l'euro parce qu'elle est trop puissante. Sa monnaie serait réévaluée de 20% ce qui ne serait pas dramatique pour ce pays.

En contradiction avec cet argument remarquons que Hollande en 2012 s'est opposé à Merkel quand elle a évoqué une avancée possible vers une Europe fédérale en disant que ce n'était pas d'actualité.

-           Par ailleurs, Hollande avait fait sa campagne de 2012 sur le fait qu'il ne signerait pas le Pacte de stabilité de Sarkozy mais dès son arrivée au pouvoir il s'est empressé de le signer dans son intégralité.

Les paradis fiscaux et leur rôle.

-           Il est intéressant de constater qu'il n'y a jamais eu d'attentat ou d'état d'urgence dans les paradis fiscaux qui servent à l'oligarchie financière. Il y a peut-être une alliance de fait entre les néo­conservateurs américains et les wahhabites du Moyen-Orient dans le but de déposséder les Etats de leur souveraineté. Remarquons que Trump dans sa politique d'exclusion des Etats arabes ne touche pas à l'un des plus contestés, l'Arabie Saoudite...

L'absence de contrôle sur les banques.

Dans l'affaire Kerviel le contrôle sur l'activité interne de la banque « échappait » semble-t-il à ses propres dirigeants. Les opérations de titrisation de la Société générale s'élèvent à 20 000 milliards de dollars. La Deutsche Bank en émet pour 60 000 milliards d'euros aujourd'hui. Ces opérations se font sans aucun contrôle.

Les banques manquent souvent de fonds propres pour octroyer des prêts qui ont tendance à se faire à partir d'organismes non contrôlés.

Les chefs d'Etat élus se trouvent pris dans la « nasse » de la financiarisation bien implantée avant eux. On peut répondre qu'ils se font élire en connaissance de cause !

 

La financiarisation a pour conséquence le creusement des inégalités.

-           Observons l'élection de Trump en partie liée au désarroi des classes moyennes qui s'appauvrissent dans le cadre d'une économie stagnante parce que peu stimulée par l'investissement.

 

2) Les réformes possibles contre la finance.

Faire une Europe qui fonctionnerait comme un Etat souverain face à la finance.

Séparer les activités bancaires des activités spéculatives (mesures qui avaient été prises après la crise de 1929 et qui ont été abandonnées ensuite ).

Responsabiliser les agences de notation.

Lutter contre les paradis fiscaux.

Réformes pour restaurer la stabilisation financière proposées par Dominique Plihon dans son ouvrage Le nouveau capitalisme :

• En ce qui concerne les opérations bancaires : renforcer le contrôle prudentiel des banques et contrôler les opérations hors bilan, renforcer la protection des emprunteurs.

^ En ce qui concerne les opérations boursières : taxer les transactions boursières, étendre le contrôle aux investisseurs et réformer les rémunérations des dirigeants et des traders (bonus et stock-options ).

• En ce qui concerne le marché des changes : établir la taxe Tobin, contrôler les mouvements de capitaux, harmoniser et stabiliser les taux de change et réformer le système monétaire international.

-              Une des questions autour de la taxe Tobin réside dans son prélèvement. Est-ce que ce serait de la responsabilité de l'Etat ? (voir l'exemple d'exercice de la souveraineté du Chili dans le domaine financier évoqué dans l'exposé d'Ernst ). Il faudrait davantage s'appuyer sur l'exemple d'Etats, qui restés souverains comme le Chili, tentent de modérer la finance spéculative.

 

3) Les actions de dénonciation contre les abus liés à la finance.

 

-              Appel contre la corruption du 19 octobre 2014 à l'initiative de Mediapart : « Nous citoyens, journalistes, avocats, policiers, criminologues, sociologues, économistes, anthropologues et philosophes constatons une généralisation de la corruption qui met l'Etat de droit en péril et installe une insupportable fatigue démocratique. Cette menace sur notre République se nourrit certes de la banalité des conflits d'intérêt et des petits arrangements avec la morale civique mais aussi de la faiblesse croissante des moyens de lutte contre ce dangereux fléau pour la démocratie.

-              Alors que le chaos politique n'est plus une hypothèse invraisemblable dans la France d'aujourd'hui, les signataires de cette alerte forts de leur expérience diverse appellent les citoyens de notre pays à une mobilisation civique pour faire sauter les verrous institutionnels, culturels, politiques et judiciaires qui empêchent l'efficacité et autorisent le pire. Il est urgent de s'opposer réellement à la corruption.

Des solutions existent : indépendance du parquet, criminalisation de la corruption, suppression de la Cour de Justice de la République, recrutement massif de magistrats, de policiers, de douaniers et d'agents du fisc, suppression du « verrou de Bercy » dans la lutte contre la fraude fiscale, réforme du système de déclassification du « secret défense », réforme de l'Article 40 du Code de procédure pénale pour une meilleure protection des lanceurs d'alerte dans la fonction publique, confiscation préventive des biens mal acquis et leur attribution au bien commun, ( associations, musées ou municipalités ), vote d'une nouvelle loi bancaire instituant une séparation véritable entre les dépôts des épargnants et les fonds spéculatifs.

Les signataires de cette alerte citoyenne s'engagent à développer, avec toutes celles et tous ceux qui les rejoindront, leurs expertise et dénonciation communes de la corruption. Ils continueront de porter publiquement la double exigence de vérité sur les affaires et de vertu régénératrice de la République ».

Notons qu'Eva Joly est très présente dans l'affaire Luxleaks (accords fiscaux très avantageux conclus avec le fisc luxembourgeois par des cabinets d'audit pour le compte de clients internationaux dont Apple, Amazon, Ikea et Deutsche Bank ). Elle sait que Juncker est l'artisan d'une forme de légalisation des paradis fiscaux.

A Strasbourg, Chantal Cutajar, maître de conférences à l'Université de Strasbourg, agit dans ce sens. Au cours de la soirée organisée par Mediapart à Paris pour lutter contre la corruption elle a dénoncé les liens entre les paradis fiscaux et une corruption criminelle qui est le fait aussi bien des particuliers que des multinationales. Le secret et l'opacité sont les points communs entre la fraude fiscale, le blanchiment de l'argent sale et toutes les formes de corruption. L'opacité aggravée des nouveaux modèles de la fraude fiscale est renforcée par tous les secrets bancaires, de défense, professionnels et autres devoirs de réserve. Ces secrets sont opposés à ceux et celles qui tentent de démonter les montages complexes de la fraude financière.

Les pétromonarchies passent aussi par les paradis fiscaux. Erdogan recycle ainsi le pétrole de Daech.

 

En conclusion, pourquoi ne pas commencer à utiliser le levier de notre consommation en votant avec nos choix, en boycottant certains produits. Cela serait un premier pas citoyen en attendant que les Etats prennent la mesure des méfaits de la financiarisation.

Citons l'expérience de transparence que la Suède commence à initier en obligeant à faire tous les achats par le biais des cartes bancaires et ainsi de supprimer la monnaie. C'est un bon moyen de lutte contre la corruption et contre le travail au noir et il permet de réguler les flux financiers. Cette lutte contre

 la corruption fait partie d'une culture nationale en Suède. Cependant la carte bancaire est aussi un moyen de contrôler la consommation du citoyen et d'enrichir les banques qui prélèvent un pourcentage sur chaque achat.

Il reste à la fin de ce débat un sentiment d'impuissance face au volume important des flux financiers et au peu de volonté politique affichée de nos gouvernants pour les réguler. La question de s'appuyer sur des Etats souverains capables d'agir se pose comme celle d'une Europe qui lutterait de manière plus transparente contre les méfaits de la financiarisation.

Retour aux textes du café politique

 

Quelle est la réalité du pouvoir d'un chef d'Etat en Europe ?

Café politique du mardi 14 mars 2017.

 

Introduction par Jean Luc Graff

 

 

Deux agences Moody's et Standards & Poor's viennent de déclarer que la conversion en francs nouveaux de la dette française actuellement libellée en euros serait considérée comme un défaut de paiement. Le Financial Times (10 février 2017) qui rapporte l'information reconnaît, après avoir consulté des avocats internationaux, que juridiquement cette position qui est celle d'un pays souverain serait inattaquable, mais laisse entendre que les marchés pourraient faire l'impasse, par le biais d'une hausse brutale des taux d'intérêt, de tout ou partie du remboursement annuel de la dette de la France (50 milliards d'€ par an), si cela devait permettre de ruiner définitivement un pays qui aurait eu l'audace de prendre une décision contraire à leur stratégie. "Il y a deux manières de conquérir et asservir une nation. L'une par l'épée. L'autre par la dette. » John ADAMS (2nd président des USA)

 

Pourtant lors de sa session du 9-06-2011, le Parlement européen avait mandaté la Commission européenne pour réaliser une étude de faisabilité concernant la création d'un agence européenne de notation chargée d'évaluer les risques financiers liés à chaque Etat de la zone €, lesquels risques pris en compte pour déterminer les taux d'intérêt auxquels les marchés prêtent aux Etats. Mais les agences ont été, sont et resteront toutes US bien qu'aucune d'entre elles n'ait vu venir la crise dite des subprimes de 2008 ni ne soit capable de dire le coût pour chaque Etat du maintien dans la zone €. Non seulement cette étude n'a jamais vu le jour, mais pour que des idées aussi saugrenues ne viennent plus perturber l'équilibre mental des parlementaires, Goldmann-Sachs, l'organisateur du pillage de la Grèce, nomma l'ancien président de la Commission européenne, Manuel Barroso, conseiller aux affaires européennes de cet établissement. Il va sans dire qu'il saura guider l'agenda des parlementaires.

 

D'ailleurs, après la crise de 2008, l'ingenierie financière s'est employée à développer de nouvelles entités financières dont l'objet était d'échapper au droit bancaire qui avait commencé à se faire plus rigoureux (1). Trois ans plus tard, le gouvernement US avait voulu placer ces institutions sous contrôle; le Congrès s'y opposa et dans la foulée la Commission européenne adopta sans sourciller cette position. Et pour cause: l'une de ces institutions, Blackrock and Cie commercialise 611 fonds d'investissement spécialisés en valeurs européennes, 279 en valeurs US, 1528 en valeurs concernant le secteur Asie-Pacifique. 95 % d'entre eux sont domiciliés au Luxembourg et dépendent donc du droit fiscal luxembourgeois, le reste est domicilié en Irlande. Dès lors, on comprend mieux le zèle déployé par l'ancien 1er ministre luxembourgeois devenu président de la Commission pour créer l'Union des Marchés de Capitaux qui sera effective en 2018. Un ancien et très mignon ministre français, promu depuis au rang de "gendre idéal" par la propagande véhiculée par la presse "mainstream", l'assista dans cette louable entreprise. Celle-ci entre d'ailleurs dans la logique de la directive du 01 11 2007 sur les marchés d'instruments financiers, directive officialisant la pratique dite du "dark pool". De quoi s'agit-il ? Un dark pool a pour objectif de traiter des volumes d'ordres de bourse importants (transactions sur blocs), hors marchés officiels (grandes bourses réglementées ou systèmes multilatéraux de négociation), et sans afficher le prix des transactions avant leur finalisation. Il permet ainsi aux acteurs (acheteurs ou vendeurs de titres) de rester anonymes. Certains esprits non-conformistes affirment sur des sites "complotistes" que les pétro-monarchies sunnites ont utilisé ces structures très discrètes pour financer l'autoproclamé "Etat islamique". Peut-être qu'un jour, on en saura plus. En tous cas, l'élan "mystique" du candidat Macron illustre bien la réalité de la nouvelle trinité de la France, jadis fille aînée de l'Eglise. Le père Hollande a été mis au rencart par le fils Macron, impatient de servir le Saint-Esprit, la fameuse main invisible d'A. Smith, qui semble toutefois avoir perdu la main face aux pernicieuses entreprises du Malin, à savoir la dérégulation.

 

Certes, lorsque le poisson est vraiment trop gros, l'Union européenne ne peut décemment rester sans réagir. Ainsi Apple a-t-il été condamné à verser 13 milliards d'€ au titre d'un rappel concernant l'impôt sur les sociétés. C'est alors le gouvernement irlandais qui porta plainte contre les autorités européennes pour entrave à son modèle de développement contre lequel, toutefois, Bruxelles n'avait rien trouvé à redire ! Affaire à suivre. L'irritation du gouvernement irlandais est cependant compréhensible. L'affaire dite du Luxleaks avait révélé qu'entre 2002 et 2010, le groupe d'audit américain Price Waterhouse Coopers avait obtenu de l'administration fiscale luxembourgeoise un taux d'imposition inférieur à 1% des bénéfices pour 548 entreprises dont 343 multinationales, parmi lesquelles Apple. Les 2 lanceurs d'alerte, qui ont dû être à l'origine de désagréables troubles gastriques pour M. Juncker, ont été poursuivi pour "complicité de violation du secret des affaires". Ceci illustre à merveille la perversité des margoulins, argousins et autres aigrefins qui sévissent à Bruxelles. Car en effet, le 07.11.2014, dans un entretien au Monde, le ministre des Finances luxembourgeois déclara: "le maintien d'une certaine compétitivité loyale entre les Etats, dans le domaine fiscal, est indispensable". Suite à cet article, un député luxembourgeois posa la question suivante:" Un traitement inégal ne constitue-t-il pas une aide de l'Etat au sens de l'article 108 du traité de l'Union européenne?" En effet, que veut dire la "concurrence libre et parfaite" s'il existe des considérables disparités fiscales entre les Etats membres? On attend aujourd'hui encore la réponse de M. Moscovici, commissaire européen aux affaires économiques et à la fiscalité.

 

L'Europe dérégulée est également le terrain de chasse favori des "private equity founds". Ces fonds achètent des entreprises moyennes non cotées en Bourse mais rentables et en assurent la délocalisation. Le "Handelsblatt" du 23.11.2016 a ainsi chiffré à 5 900, le nombre d'entreprises qui en Allemagne, avait fait l'objet d'un tel pillage. Il faut bien que les apprentis prédateurs se fassent les dents sur les plus faibles avant de devenir de véritables carnassiers. Plus géniale encore est la technique de prédation utilisée sous le vocable de LBO (Leverage Buy Out). Le prédateur s'endette pour acheter une entreprise et oblige ensuite celle-ci à rembourser elle-même les échéances des prêts consentis. Pour éviter la faillite, elle ne peut que s'exécuter ! L'un des principaux conseillers de Macron, Bernard Mourad, est un expert de cette stratégie. Il a notamment réussi à faire acheter à son patron, Patrick Drahi, une société cotée à 9,1 milliard de $ (Suddenlink) en lui permettant de ne débourser qu'1,2 milliards de $ (l'Express-l'Expansion du 21.12.2015). Dans Liberation, édition du 06.10.2016, ce brave pourtant déclare: " Au-delà de l'amitié qui nous lie depuis plus de 10 ans, j'ai décidé de m'engager pleinement auprès d'Emmanuel Macron car la situation du pays exige, à mes yeux, une mobilisation de toutes les forces vives de la société civile, trop longtemps éloignées de la vie publique par un système partisan archaïque, enfermé dans des clivages désormais dépassés, des postures tacticiennes et artificielles qui ne visent le plus souvent qu'à l'auto-préservation de positions statutaires plutôt qu'à la construction d'un projet politique ambitieux pour les générations futures. [...] D'où une profonde défiance de nos concitoyens vis-à-vis d'une classe politique enfermée dans l'entre-soi, incapable d'auto-critique et de renouvellement". Ah....on comprend enfin ce que signifient les "valeurs de l'Europe", chères à M. Juncker.

Ce baratin insipide se comprend toutefois mieux lorsqu'on le compare au communiqué de clôture de la dernière conférence annuelle sur la sécurité de Munich: «Le monde fait face à un moment non libéral. Dans l'ensemble de l'Occident et au-delà, les forces intolérantes gagnent du terrain. De l'intérieur, les sociétés occidentales sont troublées par l'émergence de mouvements populistes qui s'opposent aux éléments critiques du statu quo libéral-démocratique (sic). Du dehors, les sociétés occidentales sont contestées par des régimes non libéraux qui essaient de mettre en doute la démocratie libérale et d'affaiblir l'ordre international. Et les Etats occidentaux eux-mêmes semblent peu disposés et incapables de surmonter efficacement les plus grandes crises de sécurité... »

 

On a compris. S'il y a du désordre, c'est la faute de tous les adversaires du statu quo libéral-démocratique. Pourtant se contenter de désigner un bouc émissaire n'a jamais été une preuve de lucidité. En réalité, un ordre économique n'est jamais là par hasard. Il a toujours pour fonction de défendre une idéologie. Laquelle idéologie n'est qu'un paravent destiné à camoufler les intérêts qu'il s'agit de servir. Quels sont ces intérêts ? Ceux de l'oligarchie financière qui veut dominer la vie des affaires au niveau mondial. Quel est le contenu du fondement idéologique mis en avant et qui sont les "idiots utiles" qui les servent? Le fondement idéologique est l'idéologie néo-conservatrice US dont l'article de foi s'énonce ainsi: l'exceptionnalisme US doit assurer aux USA un rôle dirigeant au niveau mondial et ce, aussi bien au niveau économique qu'au niveau politique. Mais un groupe économique, aussi puissant soit-il, au cynisme aussi flamboyant qu'il renvoie les mafieux de jadis au statut d'enfants de choeur, a besoin d'auxiliaires. L'oligarchie a désigné les riches pétro-monarchies sunnites pour remplir ce rôle. Il s'agit en réalité d'Etats artificiels, tous créés au 20e siècle, qui sont aux mains de monarques obscurantistes et réactionnaires (on remarquera la différence de traitement médiatique entre les monarques sunnites d'une part et le clergé chiite après 1979 d'autre part). Evidemment lorsque ces chiens de garde ne seront plus d'aucune utilité, il sera aisé de s'en débarrasser au nom de la sécurité d'un autre pays artificiel, Israël. Pour l'heure, le pacte du Quincy, reste théoriquement valable jusqu'en 2065. Il assure aux monarchies du Golfe la protection militaire US contre le nationalisme arabe, soutenu jadis par l'URSS et maintenant par la Russie, ce qui était et reste commode pour le promouvoir au rang d'ennemi à abattre. La contrepartie de ce deal est monétaire et assure au $ le priilège d'être la seule devise autorisée pour effectuer les transactions concernant le pétrole (on remarquera la forte hausse du prix du pétrole en 1973 suite à la fin de la convertibilité à taux fixe du $ en or: le marché mondial a ainsi pu être inondé de $ et noyer ainsi l'inflation naissante, mais ne dit-on pas qu'il est inutile pour les USA de contrôler les puits de pétrole, il suffit de contrôler le cours du pétrole). Fort opportunément la guerre du Kippour a permis de camoufler tout ceci derrière un verbiage géopolitique. En 1979, les chiites iraniens tentèrent de créer une hyper-inflation dans l'économie $ en quadruplant le cours du pétrole, mais c'était quand même le combat de pot de terre contre le pot de fer. Ils n'y parvinrent pas, toutefois les USA purent méditer sur le fait d'avoir abandonné le Shah au profit de religieux chiites supposément aussi manipulables que les sunnites avait relevé d'une grande naïveté de leur part.

 

Qui est cette oligarchie dont nous avons fait mention ? Comme l'avait déjà redouté le président Eisenhower en 1961, c'est avant tout le complexe militaro-industriel US associé aux financiers de Wall-Street. Le 1er, qui dispose d'un budget de 630 milliards de $ par an a besoin de guerres (depuis 30 ans essentiellement la reconfiguration du Moyen-Orient), le second a besoin de dérégulation pour donner à la spéculation toute latitude pour s'épanouir, les 2 ont trouvé commode de s'associer aux pétro-monarchies d'une part pour récupérer leur rente pétrolière sous formes de ventes d'armes et d'autre part accroître cette rente par leur main-mise sur leurs vassaux européens qui durent s'approvisionner auprès de ces Etats, en pétrole dans un 1er temps, en capitaux pour financer leur dette dans un second. Aux benêts européens, on fit miroiter une croissance indéfinie grâce à la mondialisation dite heureuse et même l'émergence d'un nouvel âge d'or pour l'Occident grâce aux vertus d'une immigration présentée comme une chance pour les économies provisoirement chancelantes du Vieux-Continent. Certes les résultats tardent encore à venir, mais aux 25 millions de chômeurs européens, il suffira de leur rappeler le message de l'Eglise: la souffrance est rédemptrice. Alors, St-Macron, priez pour nous: qu'enfin la trinité Pétrole-Armes-Dollar nous mène vers la voie du Salut et du plein-emploi. Amen.

 

Mais le diable surgit toujours là où on l'attend pas, et "horresco referens", en 2016, un candidat hors système fut élu à la présidence des USA, au sein même de l'empire du capitalisme d'abord fordiste et puis post-fordiste. Comment était-ce possible? Un gueux, un bouseux, qui durant toute sa vie n'avait rien fait d'autre que plonger ses mains dans le cambouis du capitalisme entrepreneurial et qui ne connaissait donc rien aux subtilités magiques du capitalisme financier, qui non seulement n'avait même pas eu l'élégance de renier son milieu d'origine mais qui de surcroit en avait gardé la somptueuse grossièreté, avait pris la place promise à sa rivale si politiquement correcte. Pour l'oligarchie, c'en était trop. La mal avait triomphé du bien. Relayée par les politiciens et les medias européens, une hystérique campagne de dénigrement du nouveau président commença avant même son investiture. Il vient de commettre l'ahurissante erreur de sacrifier son conseiller à la Défense, Michael Flynn, et il apparaît maintenant sur la défensive. L'oligarchie en a immédiatement profité pour remettre en avant son obsession anti-russe et poursuivre la remilitarisation de toute l'Europe de l'Est. Ce jeu est dangereux car Trump, bien plus lucide que ne le décrit la bien-pensance, a déclaré récemment que « pour l'Allemagne, l'UE est un moyen pour accéder à ses propres fins ». Ce qui veut dire que pour Mme Merkel et M. Schaùble, il s'agit avant tout de renforcer le "Modell Deutschland" au détriment des économies des autres pays de la zone €. Une domination économique sur l'Europe sera-t-elle le prélude à une nouvelle domination politique et un nouveau "Drang nach Osten". Attisés par la démence des néo­conservateurs US qui ne jurent que par la guerre, les braises des démons allemands qui ont ensanglanté le 20e siècle vont-elles se raviver ?

 

En tout état de cause, au sein de l'Europe, l'Allemagne commence à jouer sa partititon en solo; les analystes financiers ont remarqué que les banques allemandes ne recyclaient plus les colossaux excédents commerciaux allemands dans la zone €, mais à l'extérieur de celle-ci (2). Il est vrai que les Germains se sont toujours méfiés du laisser faire anglo-saxon et ont accordé la préférence à leur concept domestique d'ordo-libéralisme. De quoi s'agit-il ? La politique monétaire est sous la responsabilité d'une banque centrale indépendante du pouvoir politique, son but est la stabilité monétaire et une faible inflation; elle reste toutefois sous le contrôle de la "communauté socio-économique" (les partenaires sociaux). Quant à la politique budgétaire qui ne doit PAS être déficitaire, elle appartient au gouvernement. On imagine la perplexité des autorités allemandes quand elles ont appris qu'en 2016, les banques centrales (FED et BCE) avaient opéré de la création monétaire pour 16 500 milliards de $(3). Les autorités chinoises n'ont pas tort de considérer qu'à terme, un rapprochement entre la Chine et l'Allemagne est inéluctable d'où l'insistance pour les Chinois à créer les 2 "routes de la soie" et l'obsession des néo-conservateurs à créer des guerres (Moyen-Orient, Ukraine) dont la finalité est d'empêcher cette réalisation.

 

Mais revenons à notre douce France ! La France, disait-on jadis, est toujours en retard d'une guerre. Cela n'a pas changé. Le navrant chaos politique qui s'y étale doit s'analyser comme une tentative encore maladroite de sortie des stériles utopies nées des années post 68, où l'Etat, expression de la souveraineté populaire, et la nation, expression de l'identité partagée d'un peuple, étaient considérés comme des rémanences du fascisme. Naturellement, le capitalisme honni était également vu comme une forme d'oppression. Les milieux dits progressistes autant US qu'européens adoptèrent la "french theory" dit de la déconstruction (Foucault- Derrida- Deleuze, pour les plus connus) qui devait servir la cause de la désaliénation, mais "à l'insu de leur plein gré", ils servirent en réalité la soupe à ceux qui allaient réellement être les gagnants de la nouvelle donne. Les gogos déconstruisirent, les bobos s'enrichirent et les prolots virent leurs rangs s'amincir sous l'effet du chômage de masse né des délocalisations. De manière sournoise, profitant de l'affaiblissement de l'autorité des Etats, le capitalisme put se mondialiser et métaporphoser en financiarisation, se pervertir en une économie-casino, où le capital ne servait plus à générer du profit et donc à assurer l'investissement, mais se finançait lui-même en piratant l'économie réelle. La déconstruction se transforma en un nihilisme qui se prétendit mondial et duquel la plèbe allait être exclue. Le post-marxisme, encore très présent dans les années 1970, allait être recyclé dans le gloubi-boulga libéral-libertaire, par le truchement notamment d'une vision pervertie des droits de l'homme. Droits désormais vus comme ceux de l'individu consummériste et névrotiquement fêtard opposé à la dignité de la personne humaine ayant gardé le sens de la responsabilité vis-à-vis de sa famille, de l'engagement vis-à-vis de sa communauté et de la fierté vis-à-vis de son pays. Cette idéologie droitdel'hommiste avait fini par atteindre une dimension grotesque avec la candidature Clinton, où elle s'était dissoute dans les obsessions des LGBT et dans la lutte contre un supposé suprémacisme blanc accusé de "raciser" tout questionnement d'ordre politique ou social. Le sexe et la race: Sade et Gobineau promus en rédempteurs de l'Occident et donc de l'Humanité ! Et silence dans les rangs: ceux qui murmurent sont des populistes donc des idiots attachés à la glèbe de leurs ancêtres en sabots. En 1968, c'était finalement le vieux soviétophile Jacques Duclos qui avait vu juste. Ceux qu'il décrivait comme des "amorphistes révolutionnaires" ne pouvaient que "faire le jeu de la réaction". N'a-t-on pas vu récemment la Slovaquie, membre de l'UE, inventer le travail à 2,2 € de l'heure (4). Bruxelles ne trouve rien à y redire puisque cela ne remet pas en cause le dogme sacralisé en mysticisme de "la concurrence libre et parfaite". La "main invisible" chère à A.Smith a vraiment définitivement perdu la main ! A défaut de croissance mondiale qui effacera les dettes cumulées, c'est le Lumpenproletariat mondial qui paiera la note.

 

"On ne détruit que ce qu'on remplace", avait un jour dit Danton. Mais par quoi a-t-on remplacé le monde d'avant 1968? Il faut bien admettre qu'il n'en est résulté qu'une casinocratie, dont la bureaucratie de Bruxelles est un des chiens de garde. Les dirigeants "nationaux" qui ont fait acte d'allégeance battent année après année des records de servilité atlantiste, d'arrogance néo­coloniale par le soutien sans faille aux pétro-monarchies et aux guerres impérialistes contre les régimes laïcs arabes, hors d'oeuvre avant la guerre contre la Russie, et enfin, de veule soumission à la politique sioniste. Telle est devenue la réalité du pouvoir d'un dirigeant politique en Europe.

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http://www.attac-koeln.de/fileadmin/user_upload/Gruppen/ koeln/Texte/USA-EuropaTrump.pdfhttp://www.attac-koeln.de/ fileadmin/user_upload/Gruppen/koeln/Texte/USA-EuropaTrump.pdf Traduction sur: lesakerfrancophone.fr (article de Waener Rùgemeier)

L'économie en questions, sur France culture, émission du 25.02

Le Monde diplomatique de janvier 2017: Les remèdes toxiques à la crise financière.

http://www.nedeljnik.rs/nedeljnik/portalnews/reporter-nedeljnika-na-tajnom-zadatku-tri-meseca-u-slovackoj-fabrici-u-kojoj-se-gradani-srbije-tretiraju-kao-robovi

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Quelle est la réalité du pouvoir d'un chef d'Etat en Europe ? Café politique du mardi 14 mars 2017.

Le débat

Jean-Luc fait une introduction au débat axée principalement sur ce qui fait obstacle à l'exercice réel du pouvoir d'un chef d'Etat dans le cadre des institutions européennes. Le débat va dépasser cette question, mais débute par les difficultés majeures de l'exercice de ce pouvoir.

 

1) Les blocages à l'exercice du pouvoir des chefs d'Etat dans le cadre européen.

-           L'impact de la mondialisation.

Depuis environ 1990, la mondialisation a eu pour effet que les Etats européens se sont désengagés vis-à-vis de leurs économies nationales. « Ainsi en France le gouvernement a perdu plusieurs instruments qui lui avaient permis d'ambitieuses politiques économiques : le contrôle de la Banque centrale, l'encadrement du crédit, le rôle du Trésor public, l'action sur la monnaie nationale, le contrôle des prix, l'existence de grandes entreprises publiques associées à des monopoles d'exploitation ».1 Dans ce contexte néo-libéral la gauche n'a plus pu s'appuyer sur le modèle keynésien, la droite ne peut plus mettre en avant l'image d'un Etat actif et souverain. L'image n'est plus celle d'un Président orchestrant une politique économique protégeant ses citoyens. L'exemple de la Grèce dont de nombreux habitants ont vu leurs revenus chuter malgré un gouvernement « résistant », semble préfigurer ce qui pourrait arriver à tout Etat qui refuserait la mondialisation. N'oublions pas qu'il y a peu, la France empruntait à taux zéro à la Banque de France et que maintenant c'est la BCE qui prête aux banques qui elles-mêmes prêtent aux Etats à des taux fixés par les agences de notations américaines. La France dépense ainsi 50 milliards de capitaux par an dans ce processus.

Ainsi, la mondialisation met au premier plan de la politique un besoin « de souveraineté nationale » , un appel à la force des Etats et pour certains un retour aux frontières et à l'identité nationale. La mondialisation a pour effet de changer la perception que l'opinion publique se fait de la construction européenne. L'Union européenne apparaît comme un relais de la mondialisation ( dumping social ... ) et non pas comme un bouclier ni même un amortisseur de chocs.

 

-           Les difficultés du couple franco-allemand au sein de l'Europe.

Au sein du Conseil européen qui regroupe les 28 chefs d'Etat et de gouvernement les décisions doivent être prises à l'unanimité ce qui limite le pouvoir de chaque chef d'Etat. Ainsi, François Hollande a du abandonner les promesses faites durant sa campagne concernant la renégociation du Pacte budgétaire européen. 1

 

In Cahiers Français, N°397, mars-avril 2017, La Vème République et ses évolutions, page 74.

Il souhaitait une nouvelle orientation pour l'Europe dans le sens de la croissance contrairement aux finalités du Pacte axées sur le fait de contenir l'endettement des Etats en instaurant une règle limitant à 5% du PIB le déficit structurel ( long terme ), restreignant ainsi les politiques de relance. L'Allemagne s'est opposée à toute renégociation du Pacte.

Par ailleurs, beaucoup d'intervenants soulignent le déséquilibre au sein du couple franco-allemand. L'Allemagne présente un bilan économique très positif, même si les retombées sociales de cette prospérité ne sont pas si évidentes. En effet les infrastructures ne sont pas toujours entretenues, il y a des trappes de pauvreté, des salaires très abaissés.

Remarquons que l'économie allemande s'est intégralement reconstruite après la seconde guerre et a ainsi renouvelé complètement son parc de machines comme le Japon d'ailleurs, contrairement à la France qui a vécu en partie sur l'héritage industriel d'avant 1940 ( par exemple, Renault à Billancourt ).

Nous pouvons nous faire illusion sur la position de la France en Europe, mais la réalité est assez cruelle. De nombreuse études montrent la régression de la France dans de nombreux domaines. L'Allemagne, perdante militairement en 1945, a su, en partie grâce à son Hinterland industriel, se hisser aux sommets de la réussite économique et commerciale. La France est très endettée et pour l'instant les prêteurs lui prêtent des capitaux à des taux très bas, du même ordre que ceux qui sont alloués à l'Allemagne, mais cela durera-t-il ?

 

-           Il y a un réel risque de démantèlement de l'Europe sous la pression des Américains, des Chinois et d'autres...

 

2) Quelques exemples de la difficulté de l'exercice du pouvoir de Hollande dans le cadre européen.

-           Dans le cas de la Grèce, Hollande a tenté de tout faire pour que la Grèce reste en Europe, malgré son endettement à 175% du PIB en 2015. Hollande se place en médiateur entre le Premier ministre grec Tsipras, partisan de la fin de l'austérité et les créanciers du pays et l'Allemagne qui conditionnent l'aide financière à de profondes réformes de structures. Finalement un accord est trouvé en juillet 2015 qui reprend plusieurs positions allemandes : réformes structurelles sur la TVA et les retraites par exemple. Hollande a ainsi réussi à « adoucir » les exigences de l'Allemagne .

-           La question migratoire est un des sujets de tension entre chefs d'Etat. L'Allemagne ouvre ses frontières aux réfugiés en août 2015 mais la France laisse l'Allemagne seule face aux flux de réfugiés en en acceptant guère plus de 30000 sur son territoire.

Pour qu'un chef d'Etat européen puisse vraiment peser dans les orientations générales de l'Europe il devrait avoir derrière lui un fort appui social ce qui est loin d'être le cas généralement.

Une grande partie des lois européennes s'appliquent sans réelle modification par les parlements nationaux. Il s'agit d'un simple transfert le plus souvent quand il ne s'agit pas de directives directement applicables.

 

3) Quelles solutions face à ces difficultés importantes ?

A.        Les non-solutions.

Le souverainisme proposé en France par l'extrême-droite, Debout la France, Asselineau ... Son danger est le retour à la guerre comme en 1914.

la germanophobie

-           le repli sur son pré carré

-           l'établissement de frontières étanches.

 

B.        Propositions de solutions.

-           Dans le domaine de la culture :

Cultiver une meilleure connaissance de nos voisins européens en tenant compte par exemple du poids de leur passé : la Hongrie a perdu les deux tiers de son territoire et la Pologne a un passé martyr

lutter contre l'image brouillée et très faussée de l'Europe

insister sur l'éducation dans le domaine de l'égalité homme-femme. En passant par la question de l'emploi, à travail égal, salaire égal, une politique d'incitation a été élaborée dans le cadre européen : si un Président d'un Etat ratifie telle incitation il disposera de fonds et son image internationale en sera modifiée sur le plan démocratique. Si un Etat ratifie en pleine souveraineté c'est sur la base de valeurs qui sont les siennes mais impulsées par le dispositif européen.

Dans le domaine politique : proposer une Europe à deux vitesses

Agir économiquement :

•          supprimer en partie la dette grecque

^ faire une politique keynésienne de reprise par la relance économique comme celle que propose l'économiste Jacques Généreux, proche de Mélenchon. Ce serait augmenter les salaires et les retraites par exemple pour aller dans le sens contraire de l'économie de l'offre qui a démontré son échec.

•          ne pas placer l'Allemagne sur un piédestal. Si son économie est aussi performante c'est que les autres pays moins riches financent l'économie allemande elle-même.

Se pose la question d'un budget fédéral qui pourrait sauver l'euro. Généreux propose un plan A : renégocier avec l'Allemagne et si échec, le plan B serait la sortie de l'euro avec un « franc insoumis » . L'objection est que la conversion en franc nouveau de la dette français pourrait être considérée par les agences de notation comme un défaut de paiement. Un pays souverain pourrait acter cela. Ce serait juridiquement inattaquable, mais les marchés pourraient ruiner la France dans ce cas de figure. Une riposte est possible à ce chantage : la France reste la sixième puissance économique et aurait donc un certain poids dans cette position. Elle pourrait envisager une autre politique en s'alliant à d'autres ( voir en mai 68 l'étendue internationale du mouvement ). Cette nouvelle politique pourrait s'appuyer sur l'assentiment des populations ( jeunes, salariés, retraités ) : une force politique nouvelle s'opposerait ainsi à la finance.

Il serait intéressant d'étudier la philosophie économique du Potlach à l'ère financière ( système de dons / contre-dons dans le cadre d'échanges non marchands ). Ce serait inventer quelque chose qui ne passe pas par l'obligation de détruire. Par ailleurs compte tenu que seulement 20% du travail est reconnu, il subsiste la richesse culturelle, symbolique, le bénévolat, le travail invisible des femmes qui ont toujours travaillé. Les sociétés fonctionnent au-delà des modèles économiques. Elles l'ont fait et le feront sans doute à l'avenir.

 

 

En conclusion, le pouvoir d'un Président est quand même celui du peuple qu'il représente.

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La réponse de Jean Luc au débat

 

Des questions aussi vastes ne peuvent qu'être schématiquement traitées en un temps aussi court que celui du café-politique. Toutefois, décréter que le souverainisme est une non-solution n'est pas pertinent. Il est évident que la mondialisation des échanges économiques est un fait acquis, mais le souverainisme ne pose pas l'autarcie comme solution de rechange. Il refuse l'Atlantisme qui n'est que le cheval de Troie d'un monde unipolaire dirigé par les USA et au profit d'eux seuls. Le risque de guerre vient plutôt d'un dumping social, monétaire et écologique sans fin auquel une mondialisation non régulée par des Etats souverains ne peut qu'aboutir. Concernant la question monétaire, la politique de création monétaire suivie par la BCE, à la suite de la FED, a entraîné une perte de valorisation de 30% de l'€ par rapport au $. Où est la stabilité monétaire promise? Qui rappellera les promesses délirantes de Jospin, assurant que la zone € sera le moteur de la prospérité mondiale? La prospérité en Europe, on la trouve au Danemark ou en Norvège !

L'Europe a largement fait la preuve de son inutilité politique, voire de sa nocivité. On aura la charité de ne pas rappeler l'épisode de l'ilot du Persil, ilot espagnol "envahi" en 2002 par 10 militaires marocains. Il a fallu l'intervention diplomatique US pour régler le conflit. Où était l'Europe? Aucune solution n'a été trouvée pour Chypre, la guerre en Yougoslavie a été menée par l'Otan, le conflit ukrainien avait trouvé un début de solution avec l'intervention de Merkel et Hollande, mais par la suite, aussi bien Porochenko que Poutine ont compris qu'ils avaient des pantins en face d'eux et se sont bien gardés d'appliquer la solution négociée à 4. Que dire des aventures militaires françaises en Afrique noire, en Libye voire en Syrie décidées unilatéralement par Paris avec les résultats que l'on sait ? Bruxelles se tait comme il continue de se taire devant les provocations d'Erdogan?

On peut toujours se donner bonne conscience en s'insurgeant contre le "populisme", celui-ci est pourtant exclusivement alimenté par l'aveuglement volontaire des "Européïstes".

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Une participation de Jean Jung

 

De l'Antiquité grecque à l'UE des Vingt-Huit, dix épisodes pour réviser les grandes étapes de l'histoire européenne et célébrer les 60 ans du traité de Rome. Premier volet : l'histoire commence par un mythe grec fondateur, celui de l'union entre Zeus et la jeune princesse Europe.

Étape essentielle de la construction européenne, le traité de Rome a été signé il y a soixante ans, le 25 mars 1957. Dans le cadre d'une programmation spéciale consacrée à cet anniversaire, cette série documentaire en dix épisodes retrace les grandes étapes qui ont forgé l'Europe que nous connaissons aujourd'hui. L'histoire commence par un mythe grec fondateur, celui de l'union entre Zeus et la jeune princesse Europe. La culture méditerranéenne et la civilisation occidentale trouvent en effet leurs racines dans l'Antiquité grecque, puis romaine. Les peuples "barbares" du nord du continent ont également transmis une part de leur héritage.

Lorsque l'Union européenne a été conçue, l'idée était d'avoir une union économique européenne où le commerce et le libre-échange seraient aussi souples que le modèle américain, avec le maintien de la souveraineté nationale pour chaque État membre.

Le projet de créer une monnaie unique date des années 1970. D'abord il y eut une tentative de monnaie commune, l'ECU. Un flop. Puis, le 1er janvier 1999 est créé l'Euro avec une parité taillée pour les Allemands : 1 euro = 2 deutsche mark, et les autres... débrouillez-vous (1 € = 6,55957 FF lors du changement en 2002).

L'idée s'est imposée progressivement pour stabiliser les monnaies européennes et favoriser la croissance économique, mais surtout pour rivaliser avec le dollar américain. Depuis 1944, le système monétaire mondial repose sur le dollar. Toutes les monnaies sont définies en dollars et ce dernier est défini en or. Mais quelque chose de grave s'est produit. Les élites européennes qui tiennent les manettes, plutôt que de faire confiance aux consommateurs et aux travailleurs, ont voulu imposer leurs propres décisions. Ils ont créé un système collectiviste entre les États, ils ont décidé ce que les consommateurs doivent consommer, comment les travailleurs doivent travailler, et à quelles lois ils doivent obéir.

Ils ont construit la plus grande bureaucratie au monde qui passe le clair de son temps à écrire des encyclopédies sur la façon de faire chauffer du thé, la taille des concombres, la conformité du Camembert ou l'étiquetage des tomates israéliennes produites en Judée et Samarie (ils ont une production de 150.000 mots par sujet). Les technocrates de Bruxelles sont les fonctionnaires les mieux payés en Europe, leur retraite est dorée. Ils vont jusqu'à s'offrir des augmentations de salaire, donc payées par les États membres, tout en leur demandant de réduire leurs dépenses. Traduit en français, cela veut dire : serrez un peu plus la ceinture de vos concitoyens, en levant plus d'impôts et en leur offrant moins de services en retour, car nous voulons plus d'argent.

Les députés européens ont un revenu de + 7.057 euros net par mois, soit 95.482 euros par an. Des commissaires européens sont mieux payés que les chefs de gouvernement, et ils nous donnent des leçons. Ils prônent l'austérité et demandent un effort des populations. Leur modèle économique : les serfs et les seigneurs. Cette obsession conduit les peuples à songer à leur indépendance. Les peuples ne veulent plus être soumis au diktat politique, économique, financier, et culturel de la Douma européenne. Mais ce qui a décidé les Britanniques, c'est le mépris dont ils sont l'objet. Vos élites défilent en ce moment pour cracher ce mépris sans comprendre que c'est précisément ce qui a poussé les Anglais vers la sortie. L'être humain, collectivement, peut endosser une certaine dose de dédain et d'arrogance, mais jusqu'à un certain point. Ce point dépassé, il a quitté l'UE, et l'arrogance exposée sur toutes les télés européennes est déjà ressentie comme une nouvelle humiliation. Nouveaux Brexit garantis. La croissance économique est au ralenti, le chômage des jeunes est supérieur à 25 %, un trop grand nombre de jeunes diplômés partent pour Londres, les États-Unis, le Canada, l'Australie, Israël.

L'Union européenne est une victoire du socialisme d'État, inspiré du modèle stalinien, fasciste, colonialiste, et comme toutes les utopies socialistes, il va dans le mur. A cela s'ajoute bien entendu l'immigration qui a pris les formes d'une invasion islamique.

Même si l'immigration qu'elle a subi n'est pas passée par l'Europe, les millions de musulmans Indiens et Pakistanais sont descendus de l'avion à Londres et ne sont pas arrivés par Calais, le peuple de Grande-Bretagne a choisi le Brexit pour se libérer de cet asservissement.

Le peuple britannique ne veut plus être complice et victime des décisions et directives de l'Union européenne. Ceux qui pensaient que le projet européen défendait un idéal d'humanité ont été bernés.

L'onde de choc va être terrible, l'effet domino est inévitable. Plusieurs peuples des pays membres de l'UE — sauf ceux qui sont arrosés de milliards d'euros chaque année — pensent suivre l'exemple de la Grande-Bretagne. Ils ont compris que pour financer l'immigration de masse et continuer de mener une politique d'austérité, l'Europe va leur imposer des réformes visant à réduire leurs retraites, réduire le droit et la couverture maladie, augmenter le temps de travail, alourdir la fiscalité, augmenter les dépenses publiques et donc créer plus de chômage.

Quelle est la réalité du pouvoir d'un chef d'Etat en Europe ?

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TRAVAIL et SANTE MENTALE: Quels risques aujourd'hui ?

Café politique de Strasbourg 7 avril 2017

 

Présenté par le Docteur Alain WENDLING - Psychiatre

Consultation de psychopathologie du travail

Pôle de Psychiatrie et de Santé Mentale Groupe Hospitalier Mulhouse-Sud Alsace

  • *          *          *          *

 

La CS de psychopathologie du travail représente un lieu de SOINS PSYCHIATRIQUES au sein du réseau de soins et de prévention de la Psychiatrie Publique

-Réponse à une demande croissante dans le champ des RPS

-Échos médiatiques souvent focalisés sur les suicides ou le burn-out

-Cet exposé a pour but de proposer, à partir d'une pratique clinique, un regard réflexif sur ce sujet bien plus vaste et plus complexe que cette focalisation médiatique, et qui touche aux fondements-mêmes de notre société.

 

1.         A travers un cas clinique, nous allons voir ensemble

■          Comment comprendre dans cet exemple ce qui a conduit à l'orientation vers la consultation de Psychiatrie

■          Ce qui fait la particularité de notre approche clinique dans ce type de consultation, en référence aux principaux modèles théoriques

 

2.         Santé mentale:

■          Le « poids des mots » ...?

■          Et le « choc des maux » ...!

 

3.         Quels « risques » aujourd'hui ?

■          Travail, Travailler... : une longue histoire...

■          RPS: de quels risques parle-t-on?

■          Et le sens dans tout cela?

 

1.-Cas clinique fictif pédagogique:

 

Mme H., 45 ans, assistante de direction.

Toute ressemblance avec un personnage réel ...n'est peut-être pas fortuite...!

L'analyse clinique faite lors du Café Politique le 7 avril 2017 au Café Michel n'est pas présentée ici sur le site.

 

- 4 modèles cités comme bases possibles pour l'approche clinique

a)        Modèle structuraliste (psychogenèse) décompensation <--> vulnérabilité individuelle - causalité du côté du terrain psychologique (travail=contingent)

b)        Modèle sociogénétique (sociogenèse)  - causalité du côté du travail et de ses contraintes

c)         Stress au travail - facteurs de décompensation—échec des stratégies d'adaptation —apprentissages —réadaptation au travail

d)        Psychodynamique du travail - —théorie psychanalytique / ergonomie de langue française— réappropriation-réinvestissement par la personne de sa dynamique psychique vis-à-vis du travail, et prenant en compte les interactions avec la sphère privée

 

2. SANTE MENTALE

 

■Le « poids des mots »...?

Définition (historique) de la santé selon la Constitution de l'OMS: «La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité».

 

• Principaux faits (site OMS)

 

- La santé mentale est plus que l'absence de troubles mentaux.

 

- La santé mentale fait partie intégrante de la santé: il n'y a pas de santé sans santé mentale.

 

Pour l'OMS la santé mentale a comme déterminants

-des facteurs sociaux

-des facteurs psychologiques

-des facteurs biologiques multiples.

 

Parmi tous ces facteurs :

- les pressions socio-économiques persistantes sont des facteurs de risque reconnus pour la santé mentale des individus et des communautés.

- Les problèmes de santé mentale sont également associés à

-           un changement social rapide

-           des conditions de travail éprouvantes

-           une discrimination à l'égard des femmes.

- Le « choc des maux »...!

- Troubles de l'humeur

•          Dépression

•          Troubles anxio-dépressifs à le + fréquent selon certaines études

•          Accès maniaques

- Psychoses liées au travail à décompensations psychotiques :rare

- Pathologies post-traumatiques et violences au travail S Pathologies du harcèlement (sexuel/moral) S Pathologies de surcharge

•          Atteintes somatiques (TMS, Karôshi)

•          Épuisement professionnel / burn-out

- Hyperactivité et dopage au travail S Troubles du jugement et de la pensée S Suicides et tentatives de suicide S Psychopathologie du chômage

 

3. QUELS RISQUES AUJOURD'HUI ?

 

Travail, Travailler...:   une longue histoire...

*          Adapter l'homme au travail

*          Adapter le travail à l'homme   ->ergonomie  <-->écart irréductible entre

- travail prescrit par l'organisation (tâche)

- Activité effectivement réalisée

❖ «CLINIQUE DU TRAVAIL»

A partir de la confrontation entre

-           l'ERGONOMIE de LANGUE FRANÇAISE

-           et la PSYCHANALYSE

==> la clinique du travail va prendre en compte

- la mobilisation subjective du sujet dans son travail

à intelligence au singulier<-à travail vivant de l'individu

- et la dimension collective du rapport subjectif au travail

à intelligence au plurieK- à coopération/collectif de W

 

Définition du travail pour le clinicien: <-->travail vivant à part « subjective » et « vivante » = initiatives =ingéniosité =inventivité mobilisées par ceux qui travaillent

 

TRAVAIL REEL ---> travailler

Comme toute production «subjective» cette mobilisation dans le travail se caractérise par

-son invisibilité

-sa forme permanente et dynamique

==> place du travail dans le fonctionnement psychique

==> expérience du travail = épreuve psychique majeure

 

Pas de neutralité du travail / santé mentale

 

RPS: de quels risques parle-t-on?

V         DARES

RPS= risques pour la santé, mentale mais aussi physique, créés au moins en partie par le travail à travers des mécanismes sociaux et psychiques * ce qui constitue un RPS n'est pas sa manifestation mais son origine !

V         INRS

RPS regroupent le stress, les violences externes (insultes, incivilités, agressions...) et les violences internes (harcèlement moral ou sexuel, conflits exacerbés...).

Ils se traduisent par un mal-être, un sentiment d'épuisement professionnel (burn-out) ou une souffrance mentale et/ou physique.

 

Chiffres clés : En France

(Source enquête Conditions de travail 2013)

•          47 % des actifs occupés déclarent devoir (toujours, souvent) se dépêcher

•          31 % déclarent devoir cacher leurs émotions, faire semblant d'être de bonne humeur ( toujours, souvent)

•          27 % disent ne pas pouvoir régler par eux-mêmes les incidents

•          36 % signalent avoir subi au moins un comportement hostile dans le cadre de leur travail au cours des 12 derniers mois

•          33 % disent ne pas éprouver la fierté du travail bien fait toujours, souvent)

•          24 % craignent de perdre leur emploi

 

6 dimensions d'analyse (« Collège d'experts ») :

1.         Exigences du travail (intensité du W, temps de W)

2.         Exigences émotionnelles

3.         Autonomie et marges de manœuvre

4.         Rapports sociaux et relations de travail

5.         Conflits de valeurs

6.         Insécurité socio-économique

 

Et le sens dans tout cela ?

 

- ambiguïté de la notion de risque / temps + causalité

La notion de risque évoque un possible non advenu et dont la réalisation est indéterminée.

- prévention <-à maîtrise du déterminisme causal risque <-à imprévisible /indétermination

■          statistique/probabilités <-àintervalle «de confiance »!

■          La temporalité réelle ne se laisse jamais réduire à un algorithme.

■          Paradoxe : alors que le risque doit se penser dans l'avant-coup, il ne peut se définir et s'analyser que dans l'après-coup de l'accident survenu.

 

■          ALORS

-           calcul de pertes programmées et considérées comme négligeables?

-           Illusion de maîtrise toute-puissante d'une réalité mesurable?

 

❖        penser les « RPS » comme des phénomènes humains relevant d'approches multiples et complémentaires -> complexité / mesure

❖        prise en compte des dimensions imaginaires, inconscientes, subjectives et groupales

-> historicité + procédures

❖        déni de la dimension structurelle de l'organisation et des effets du travail sur la santé

❖        interrogations envers les instances de pouvoir et envers les enjeux économiques et politiques

 

ALORS : RPS = des Raisons de ne Pas Savoir?

(E.DIET)

 

• EN CONCLUSION:

- La santé mentale au travail est devenue un sujet majeur de préoccupation sociale.

- Il n'y pas une approche unique pour répondre sur le plan psychiatrique à la souffrance psycho-sociale et à ses décompensations pathologiques.

- Les pathologies rencontrées dans le champ de la psychopathologie du travail sont semblables dans leurs symptômes à celles que l'on rencontre en psychiatrie générale.

- Avec l'approche psychodynamique, il est possible de mettre en évidence le rôle majeur du travail dans le déclenchement de certaines pathologies. Cela ne signifie pas pour autant que travail est la cause exclusive de ces pathologies.

 

Difficulté principale pour le clinicien dans l'approche des causes de la décompensation :

A distinguer

-           ce qui revient au travail

-           de ce qui revient à l'économie psychique individuelle et à la sphère privée.

Pour le clinicien, dans l'approche psychodynamique,

-           le diagnostic clinique

-           la prise en charge thérapeutique

s'inscrivent, au même titre que les interventions préventives ou curatives de l'ergonomie pour la transformation de l'organisation du travail, dans une « démarche compréhensive », i.e. démarche consistant à (tenter de) remonter jusqu'au sens que la situation a pour ceux-là mêmes qui travaillent (DEJOURS), en s'appuyant sur la capacité de penser de chaque personne comme un individu en lien avec un collectif.

 

La volonté de comprendre peut l'emporter sur la causalité du destin.(DEJOURS)

 

 

Café politique du 7 Avril 2017

 

Les risques de la santé mentale au travail.

 

Synthèse des questions posées à la suite de l'exposé sur les risques de la santé mentale au travail.

 

  1. Quel impact des conditions de travail sur la santé mentale ?

 

-        Un intervenant : La définition de la santé mentale par l'OMS est très englobante et il est possible de dire que la tendance est de tout médicaliser en ce moment. Le travail a évidemment un impact sur la santé mentale et l'équilibre des individus. Il y a un rapport dialectique entre le réel c'est-à-dire les conditions de travail et la santé mentale, mais actuellement on a tendance à étendre le champ du médical à l'économie psychique du sujet et non pas aux conditions de travail. Les conditions de travail : exploitation, harcèlement, discrimination ne me semblent pas en rapport avec un problème médical. Il convient donc de déterminer ce qui est lié à une organisation du travail qui serait inadaptée, injuste et qu'il faut modifier en évoquant par exemple le rôle des syndicats. La réflexion pour moi serait de se demander comment modifier les conditions de travail afin qu'elles soient les moins délétères possibles. Cela est d'autant plus vrai que nous vivons actuellement une modification de la nature du travail avec une diminution de l'importance de la hiérarchie qui se traduit souvent par une augmentation de la responsabilisation du salarié avec toute l'angoisse que cela peut générer, et que, d'autre part les plates-formes internet individualisent de plus en plus les personnes face au travail.

 

Alain : Actuellement l'accent est mis sur les maladies liées au travail et nous sommes déjà dans les conséquences les plus nocives. Par exemple, certains candidats à la présidentielle pensent légiférer sur le burn-out. Or, il semble très complexe d'après les professionnels et les chercheurs d'en définir des critères précis de diagnostic.

 

  1. Y a-t-il une historicité de la souffrance au travail ?

 

-        Un intervenant

Il y aurait eu intérêt à distinguer les différentes époques du travail comme le serf au Moyen-Âge, le mineur de charbon au XIXème siècle (voir Zola, Germinal ) ou l'ouvrier dans le système fordiste. Il y avait sûrement des souffrances au travail mais probablement différentes de celles d'aujourd'hui liées au néolibéralisme. Par exemple, les suicides au travail, comme ceux des cadres de France Telecom, ne semblent pas avoir existé il y a cinquante ans sous cette forme. Autrefois, peut-être, la pénibilité du travail était davantage physique que psychique.

 

-        Alain : On admet que le phénomène des suicides au travail est un phénomène assez récent depuis les années 1970, avec des épisodes plus ou moins épidémiques.

-        Dejours nous dit qu'un seul cas de suicide, voire une seule tentative de suicide, c'est déjà de trop. En fait tout acte suicidaire au travail a, c'est une lecture possible, une signification par rapport au milieu de travail et rend compte de la maladie de l'organisation. Le déni porte souvent sur la mise en cause de l'organisation.

Le suicide, fin 2015, du Professeur Meignien, professeur de cardiologie à l'Hôpital Georges Pompidou sur son lieu de travail, est une bonne illustration du déni de l'Assistance Publique de Paris. Une association pour lutter contre la maltraitance des personnels à l'hôpital public a été créée à la suite de cet événement. Par ailleurs, un agriculteur se suicide tous les deux jours en France. Cela existait déjà avant les années 1970. Le milieu agricole est un exemple antérieur aux années 1970 où il est difficile de faire la part entre suicide sur le lieu de travail et suicide au domicile.

Pour les suicides en lien avec le travail, peut-être n'avons-nous pas suffisamment de données anciennes par rapport aux données actuelles.

Pour moi, clinicien, il devient nécessaire de faire écho aux situations de souffrance au travail par un autre modèle de compréhension qui tient compte de la problématique du travail. Si on élude cette problématique, il est difficile de soigner les personnes et de leur permettre de se replacer dans leur construction identitaire.

 

  1. Les hiérarchiques peuvent-ils vivre la souffrance au travail comme les salariés de base ?

 

-        Un intervenant :

Est-ce que la décompensation au travail du chef est la même que celle de l'ouvrier ? Est-il plus grave de commander et de ne pas être obéi, est-ce que cela affecte plus la santé au travail que d'obéir à certains ordres ?

 

-        Alain : Pour moi, c'est le même mécanisme. Par contre, il faut noter qu'à chaque étage hiérarchique le nombre de personnes diminue et l'isolement peut jouer davantage. Par exemple, je peux citer le cas d'une cadre supérieure présente au Comité de direction d'un grand groupe hospitalier et qui a assisté à des scènes innommables de mise en péril d'une autre cadre supérieure dans un processus qu'on peut qualifier de l'extérieur de harcèlement. Cette cadre mise en cause sur ses choix stratégiques et qui a été laminée, a bien résisté, a fait une rupture conventionnelle, s'est retirée de l'organisation et a pu trouver facilement un autre emploi. La personne en souffrance a davantage été l'autre cadre supérieure qui avait assisté à la scène vécue comme une « mise à mort », et c'est cette personne témoin qui souffre de dépression actuellement et de grande difficulté par rapport à son emploi.

 

4          Le thème d'aujourd'hui me semble plutôt centré sur le rapport qu'introduit le contrat de travail davantage que sur la définition du travail comme activité.

 

-        Alain : la dimension de sujétion définie dans le contrat de travail n'est peut-être pas suffisamment analysée. J'ai tenté de dire que dans l'approche clinique de la psychodynamique, même à l'intérieur d'un cadre contraint, il y a une dimension de liberté. Les gens peuvent évoluer en acceptant ce cadre dès lors qu'ils sont reconnus dans leur humanité. On entend beaucoup aujourd'hui qu'on déshumanise le travail. Dans la dimension de la reconnaissance, il y a une reconnaissance contractuelle qui se résume à quelques paramètres de la fiche de poste et à la rémunération. Ce qui est le plus souvent occulté c'est que tout humain est aussi en attente d'une forme de reconnaissance symbolique c'est-à-dire qu'on le reconnaisse comme un sujet, comme une personne. A partir du moment où il a le sentiment que sa contribution individuelle au travail n'est plus reconnue, la personne commence à aller mal.

 

5          Le travail a tendance à disparaître progressivement avec les évolutions technologiques. Quelles en sont les conséquences ?

 

-        Alain : je suis en désaccord avec la question de la disparition progressive du travail. Il n'est pas prouvé que « la mort du travail » soit aussi réelle que ce que prétendent certains auteurs. Par ailleurs, il ne faut pas oublier l'énorme part de travail non contractualisé ( voir le travail domestique des femmes ou associatif par exemple ).

 

 

6          Comment le salarié en souffrance est-il pris en charge dans l'entreprise ?

 

-        Alain : dans mon travail de psychiatre je ne suis pas en relation avec les entreprises. Je peux avoir des contacts avec le médecin du travail qui a une vision transversale de l'entreprise. Il existe aussi des ergonomes et des psychologues du travail qui analysent les risques psychosociaux qui existent dans l'entreprise. Le médecin du travail nous adresse des patients quand leur situation est très difficile. Il a un devoir d'alerte réglementaire pour les situations dangereuses. Dans les services de santé au travail il existe maintenant des équipes pluridisciplinaires qui analysent les risques, font des rapports à l'employeur. En cas de difficulté majeure les contrôleurs et inspecteurs du travail interviennent, mais quelquefois sans résultat.

 

7          Pourquoi les grands patrons n'ont-ils pas compris qu'un salarié heureux est plus productif ?

 

Alain : la démarche de fond en psychodynamique du travail est de tabler sur l'intelligence de la personne quelle que soit sa catégorie. La personne est la seule à bien connaître de quoi il s'agit dans son travail et c'est de là qu'elle part.

La reconnaissance nécessaire semble être très transversale dans tous les milieux de travail. Souvenons-nous de l'exemple historique relaté par Elton Mayo de l'intervention d'une équipe de sociologie du travail dans une entreprise qui a produit un effet d'amélioration de la productivité interprété comme seul effet de cette seule l'intervention sans autre action ( effet Hawthorne ).

 

8          Y a-t-il une volonté délibérée de la part de certaines entreprises de créer de la souffrance au travail pour certaines personnes ?

 

Un intervenant évoque que les personnes maltraitées par les organisations le sont quelquefois parce qu'elles sont compétentes, qu'elles coûtent cher à l'entreprise. Par ailleurs il existe une complicité des collègues de travail qui n'essaient pas de soutenir la personne mise en danger qui s'isole de plus en plus. La hiérarchie est souvent en complice de ces collègues.

 

Alain : en mettant l'accent sur le processus d'isolement, il a été possible de cerner les effets délétères des nouveaux types de management et des évaluations individuelles mises en place depuis vingt, trente ans. Côté clinique, il n'y a pas de doute sur le rôle majeur que jouent ces outils de management et d'évaluation, et en particulier leurs effets déstructurant sur les relations au travail. Dejours donnait l'exemple historique du bâtiment où il se demandait comment il est explicable qu'autrefois des salariés montaient sur des échafaudages sans équipements de sécurité et que les accidents n'étaient pas plus fréquents. En fait, ils avaient des stratégies collectives et des règles de métier qui faisaient que globalement cela se passait moins mal que ce qu'on aurait pu craindre.

 

9          Quel est le montant des indemnisations pour les personnes en incapacité de travail ?

 

Alain : pour une personne qui ne peut plus travailler dans son entreprise, cela peut finir par un licenciement pour inaptitude médicale ou par une rupture conventionnelle.

Si la personne entre dans les critères d'une maladie physique liée au travail (il y a des tableaux de maladies professionnelles ), elle sera indemnisée.

Il n'y a pas de tableau pour indemniser les maladies psychiques liées au travail. Il y a actuellement des commissions régionales de reconnaissance des maladies professionnelles où c'est le salarié qui doit apporter la preuve du lien avec le travail. Cela existe dans d'autres pays européens. Des experts, au vu du dossier, se prononcent pour dire s'il y a ou non une relation significative de cause à effet du travail sur la santé pour reconnaître la maladie comme professionnelle et donner lieu à une indemnisation. A ce propos un cas de burn out a été récemment reconnu comme maladie professionnelle. Son indemnisation est à la hauteur de 25% d'IPP ce qui correspond à une rente faible mais a pour le salarié l'intérêt majeur de la reconnaissance symbolique du lien avec le travail, ce qui devrait l'aider à se reconstruire.

 

10 Deux interventions.

 

Un intervenant souligne certaines situations historiques liées à l'esclavage et à la colonisation ( voir le texte en annexe sur le site ).

Un intervenant fait observer que la flexibilité du marché du travail crée des conditions plus difficiles.

 

Un témoignage :

Comme militant d'extrême gauche j'ai subi une exclusion de douze ans de l'Education nationale. J'ai fait preuve de résilience. Je me suis toujours battu. Comment fait-on pour résister ? Mes deux derniers proviseurs étaient des chefs d'établissement qui installaient le néolibéralisme dans leurs établissements. Avec quelques syndicalistes nous avons résisté.

 

Café politique du 7 Avril 2017

 

Les risques de la santé mentale au travail.

 

Changement dans l'environnement du travail, modification du réel :

 

Le travailleur est pris majoritairement sous l 'angle de celui qui est dans un lien de subordination (à un patron en direct, ou des sujétions européennes comme les agriculteurs...), sachant aussi que le travail n'est pas sa propre fin et que les travailleurs doivent pouvoir donner un sens à leur histoire. Tout cela conditionne le traitement fait au travailleur, mais une issue à la souffrance et donc à la santé mentale au travail a été trouvée dans le sens du progrès. Trois exemples :

 

1-        L'environnement où travaillaient les esclaves aux Antilles et à la Réunion.

 

L'objectif affiché pour le gouverneur de l'île, représentant le Roi, est de réaliser le maximum de profit en partage avec le colon en instituant l'esclavage au prix de la déshumanisation des Noirs. Mais des ordonnances royales de 1833 ont tenté d'atténuer la souffrance au travail des esclaves dont le taux de suicide et de folie ne cessait d'augmenter. Et cela jusqu'à l'abolition de l'esclavage en 1848.

 

Le changement d'environnement pathogène a donc pour origine une réglementation d'État.

 

2-        L'environnement où travaillaient les colonisés en Algérie.

 

Les conditions de travail infligées aux colonisés par les colons démontrent une
action de déshumanisation et d'aliénation systématique: le colonisé ne travaille
jamais assez, il est fainéant, incapable d'organiser son travail et ne répond qu'à la
peur du gendarme cela crée une névrose.

 

Frantz Fanon, d'origine martiniquaise, eût à connaître à l'hôpital de Blida des cas de névrose, folie, tendances suicidaires des colonisés ; les résultats qu'il obtenait étaient annulés quand son malade était replongé dans l'environnement de travail qui l'avait aliéné ! Il aurait fallu trouver une nouvelle affectation et des conditions moins coloniales pour le malade intéressé !

 

Le changement d'environnement pathogène procéda de la décolonisation (du moins matériellement et pas toujours dans les têtes).

 

 

3- L'environnement du travail actuel

 

La pression financière des représentants des actionnaires, l'informatisation des tâches et leur numérisation envisagée conduisent à optimiser la production au détriment des travailleurs et employés. Davantage que la finalité du travail au service de l'actionnariat, c'est la quantité de travail qui importe fût-ce pour démontrer l'insuffisance chronique des intéressés, leur incapacité à surmonter l'écart entre ce qu'il y a à faire et leur possibilité de faire ! En compétition il n'y a de places sur les podiums que pour les supermans.

 

Le changement d'environnement pathogène devrait résulter d'un rapport de force favorable des travailleurs face aux actionnaires. Ce nouveau deal devrait être entériné par les organisations internationales (OMT) et les États adhérents.

 

Une approche en trois exemples simplistes pour démontrer que l'environnement, le réel, ne procède pas d'une fatalité mais d'un choix idéologique dicté en partie par la réalité ; en période difficile et sous couvert de la mondialisation, la flexibilité est reportée sur le dos du travailleur afin de préserver le taux de rentabilité du capital.

 

Le marché du travail n'étant plus fluide, celui qui détient un travail s'y accroche jusqu'à ses dernières forces et jusqu'à y laisser sa santé, son estime de soi, sa dignité, voire sa vie. On remarque cependant qu'au sein de l'Éducation nationale des démissions sont enregistrées, montrant qu'on préfère sa vie au maintien dans son poste au risque de sa vie.

 

On demande à l'enseignement de réparer la casse sociale et les insuffisances de la société, et on demande au médecin de réparer la casse des entreprises qui lui refilent les bras cassés, les insuffisants qui sont rejetés par leur système, parfois et souvent injustement. Un malthusianisme effroyable qui mue la santé mentale en maladie mentale!

 

Gérard Chabane

 

Réponse du Docteur Alain Wendling au texte de Gérard Chabane.

 

L'objet de mon exposé est de proposer un questionnement sur le sens de l'expression « Risques Psycho-sociaux », jusqu'à sa dimension politique et au-delà de son contenu factuel descriptif des conditions de travail.

Cette réflexion est issue de ma pratique clinique en me référant principalement ( mais pas exclusivement ) à la psychodynamique du travail, développée par le Pr. Christophe DEJOURS et ses équipes, où l'approche clinique est centrée sur la question du « travail vivant », autrement dit du rapport subjectif au travail.

Dans cette approche, l'engagement dans le travail implique la personne sur le mode de la souffrance face au réel qui résiste, à travers un vécu toujours à la fois psychique et corporel.

 

A mon avis, ce modèle ne s'applique pas en tant que tel à l'esclavage, au sens historique du terme, où ce n'est pas tant le rapport de l'homme (« libre ») à son travail qui est au centre, mais bien la condition même d'homme qui est niée dans sa globalité.

 

La question de la « servitude volontaire », et plus particulièrement les rapports de subordination et de sujétion au travail contractualisé ( statut privé ou public ), me semble, par contre, être en résonance aussi bien avec les questions que soulèvent les RPS qu'avec la question de l'aliénation.

 

A propos de la question du colonialisme, voici les références d'un article récent : Legrand P., L'avenir de la psychiatrie ne peut-il être que politique ? Le paradigme de Frantz Fanon. In L'information psychiatrique, 2017 ; 93 (3) : 199-203 doi 10.1684 / ipe . 2017.1610. Correspondance : pierre.legrand@ch-lerouvray.fr

 

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Café politique du 7 Avril 2017

 

Les risques de la santé mentale au travail.

 

Effets du travail sur la santé mentale des cadres...

 

Pas moins de 37 % des femmes et 24 % des hommes affirment souffrir de mal-être au travail. Tels sont les résultats de la première enquête d’envergure menée en France sur la santé mentale au travail. Réalisée par des médecins du travail sous l’égide de l’InVS, l’Institut national de veille sanitaire, elle invalide un certain discours patronal. Non, les troubles psychosociaux ne sont pas à rechercher dans la vie privée ! Et leur explosion résulte bien d’un certain type de management que subissent tout particulièrement les cadres travaillant dans les secteurs de l’informatique, des études et du conseil.

Le travail c’est la santé ? Pas toujours… L’enquête Samotrace réalisée auprès de quelque 6.000 salariés par des médecins du travail sous l’égide de l’Institut national de veille sanitaire (InVS) ne laisse guère de place au doute. Il y a bien un lien de causalité directe entre le mal-être et certains facteurs de risque professionnel. A ce titre, l’enquête Samotrace confirme les intuitions du docteur Bernard Salengro, précurseur en ce domaine, et fondateur en 2000 de l’Observatoire du stress..

 

Le management en accusation.

 

Les résultats confirment ce que les cadres constatent depuis longtemps sur le terrain : la souffrance psychologique dépend du type de management en vigueur dans l’entreprise. Comme l’écrit Dominique Huez, médecin du travail et coresponsable de l’enquête « l’anxio-dépression qui pèse sur le corps et sur les rapports sociaux a un vrai lien avec les déterminants essentiels de l’organisation du travail et est une des conséquences du management ». Plus question donc de considérer, comme on l’entend encore trop souvent, que les salariés qui craquent sont avant tout victimes de soucis privés ou d’une fragilité personnelle. Les troubles psychosociaux sont bien une pathologie professionnelle et ils doivent être reconnus et combattus comme tels.

 

Les cadres particulièrement exposés.

 

L’enquête a permis de mieux comprendre quels sont les principaux facteurs de risque. Or, si toutes les branches professionnelles sont concernées, il s’avère que les métiers de l’informatique, des études et du conseil sont particulièrement exposés.

• le manque de reconnaissance est l’un des principaux facteurs de risque. Comme le rapporte le magazine Santé & Travail, « les femmes exposées à un déséquilibre entre efforts et récompenses déclarent trois fois plus souvent un mal-être que celles qui n’y sont pas confrontées. Pour les hommes, c’est 2,3 fois plus… ». Nul ne doute que de nombreux consultants reconnaîtront leur propre situation. Considérés comme responsables et autonomes, ils ne sont pas félicités pour leurs succès, ceux-ci étant considérés comme quelque chose de normal. En revanche, ils sont systématiquement sanctionnés en cas d’échec, combien même ils n’en seraient pas responsables.

• le surinvestissement dans le travail qui caractérise les consultants lors de leurs missions, joue également un grand rôle. « Les salariés soumis à une forte demande psychologique sont une fois et demie plus souvent en état de mal-être que les autres », relève encore Santé & Travail.

 

Jean Jung

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Café politique du 18 mai 2017

Simone Weil

Note sur la suppression générale des partis politiques

Ecrits de Londres 1940. - Première publication en 1950. (Vous trouverez le texte intégral ICI)

 

Je me propose de vous résumer les axes les plus importants de la Note sur la suppression générale des partis politiques publiée pour la première fois dans la revue La table ronde, n° 26, en février 1950. Le texte a été écrit en 1940.

Pour donner le ton de ce texte, dès la deuxième page, Simone Weil nous dit : « Le mal des partis politiques saute aux yeux, ne sont-ils pas même du mal à l'état pur ou presque ? ». Cette affirmation nous pousse à nous demander : jusqu'où les partis sont-ils démocratiques ? Les partis, même, sont-ils démocratiques ?

Tout dépend de ce que l'on entend par démocratie. Voici des extraits de cette Note classés selon des titres ajoutés par mes soins.

 

La volonté générale.

La démocratie, le pouvoir du plus grand nombre, ne sont pas des biens. Ce sont des moyens en vue du bien, estimés efficaces à tort ou à raison. (...) Notre idéal républicain procède entièrement de la notion de volonté générale due à Rousseau. Mais le sens de la notion a été perdue presque tout de suite, parce qu'elle est complexe et demande un degré d'attention élevé. (.) Si, sur un problème général, chacun réfléchit tout seul et exprime une opinion, et si ensuite les opinions sont comparées entre elles, probablement elles coïncideront par la partie juste et raisonnable de chacune et différeront par les injustices et les erreurs. (.) Rousseau pensait seulement que le plus souvent un vouloir commun à tout un peuple est en fait conforme à la justice, par la neutralisation mutuelle et la compensation des passions particulières. (.)

 

La passion collective.

Le véritable esprit de 1789 consiste à penser, non pas qu'une chose est juste parce que le peuple la veut, mais qu'à certaines conditions le vouloir du peuple a plus de chances qu'aucun autre vouloir d'être conforme à la justice. (...) Il est tout-à-fait évident que le raisonnement de Rousseau tombe dès qu'il y a passion collective. Rousseau le savait bien. La passion collective est une impulsion de crime et de mensonge infiniment plus puissante qu'aucune passion individuelle.

Nous n'avons jamais connu la démocratie.

La seconde condition est que le peuple ait à exprimer son vouloir à l'égard des problèmes de la vie publique, et non pas seulement à faire un choix de personnes. (...) Le seul énoncé de ces deux conditions montre que nous n'avons jamais rien connu qui ressemble même de loin à la démocratie. Dans ce que nous nommons de ce nom, jamais le peuple n'a l'occasion ni le moyen d'exprimer un avis sur aucun problème de la vie publique (...)

L'usage même du mot démocratie et de république oblige à examiner avec une attention extrême les deux problèmes que voici : Comment donner en fait aux hommes qui composent le peuple de France la possibilité d'exprimer parfois un jugement sur les grands problèmes de la vie publique ? Comment empêcher, au moment où le peuple est interrogé, qu'il circule à travers lui aucune vision de passion collective ? (.)

 

Tout parti est totalitaire :

Il est évident, après examen attentif, que toute solution impliquerait d'abord la suppression des partis politiques. (...) Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective. Un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres. La première fin, et, en dernière analyse, l'unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite. Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire en germe et en aspiration. S'il ne l'est pas en fait, c'est seulement parce que ceux qui l'entourent ne le sont pas moins que lui. (.)

 

Le parti n'a aucune doctrine, il est sa propre fin :

La pensée collective est incapable de s'élever au-dessus du domaine des faits. (...) L'expression : « Doctrine d'un parti politique » ne peut jamais, par la nature des choses, avoir aucune signification. Un homme, passât-il sa vie à écrire et à examiner des problèmes d'idées, n'a que très rarement une doctrine. Une collectivité n'en a jamais. Ce n'est pas une marchandise collective. On peut parler, il est vrai, de doctrine chrétienne, doctrine hindoue, doctrine pythagoricienne, et ainsi de suite. Ce qui est alors désigné par ce mot n'est ni individuel ni collectif ; c'est une chose située infiniment au-dessus de l'un et l'autre domaine. (...) Il est ainsi inévitable qu'en fait le parti soit à lui-même sa propre fin. (...)

Le parti aspire à la totalité du pouvoir :

On pose en axiome que la condition nécessaire et suffisante pour que le parti serve efficacement la conception du bien public en vue duquel il existe est qu'il possède une large quantité de pouvoir. Mais aucune quantité finie de pouvoir ne peut jamais être en fait regardée comme suffisante, surtout une fois obtenue. (...) Ainsi la tendance essentielle des partis est totalitaire, non seulement relativement à une nation, mais relativement au globe terrestre. (...)

 

L'adhésion à un parti revient à renoncer à la justice :

Dès lors que la croissance du parti constitue un critère du bien, il s'ensuit inévitablement une pression collective du parti sur les pensées des hommes. (...) Le but avoué de la propagande est de persuader et non de communiquer de la lumière. Hitler a très bien vu que la propagande est toujours une tentative d'asservissement des esprits. Tous les partis font de la propagande. (...) En entrant dans un parti on renonce à chercher uniquement le bien public et la justice (...) Si un homme, membre d'un parti, est absolument résolu à n'être fidèle en toutes ses pensées qu'à la lumière intérieure exclusivement et à rien d'autre, il ne peut pas faire connaître cette résolution à son parti. Il est alors vis-à-vis de lui en état de mensonge. (...) Si je m'apprête à dire, au nom de mon parti, des choses que j'estime contraires à la vérité et à la justice, vais-je l'indiquer dans un avertissement préalable ? Si je ne le fais pas, je mens. (...) Car de nos jours la tension vers la justice et la vérité est regardée comme répondant à un point de vue personnel. (.) Le mensonge, l'erreur - mots synonymes - ce sont les pensées de ceux qui ne désirent pas la vérité, et de ceux qui désirent la vérité et autre chose en plus. Par exemple, qui désirent la vérité et en plus la conformité avec telle ou telle pensée établie. (.)

 

Le parti impose la soumission à ses adhérents.

Aucune souffrance n'attend celui qui abandonne la justice et la vérité. (.) Au lieu que le système des partis comporte des pénalités les plus douloureuses pour l'indocilité. Des pénalités qui atteignent presque tout - , la carrière, les sentiments, l'amitié, la réputation, la partie extérieure de l'honneur, parfois même la vie de famille. Le parti communiste a porté le système à sa perfection. (...) Quand il y a des partis dans un pays, il en résulte tôt ou tard un état de fait tel qu'il est impossible d'intervenir efficacement dans les affaires publiques sans entrer dans un parti et jouer le jeu. (.).

 

Le parti, c'est l'éternelle lutte de pouvoir :

Les partis sont un merveilleux mécanisme, par la vertu duquel, dans toute l'étendue d'un pays, pas un esprit ne donne son attention à l'effort de discerner, dans les affaires publiques, le bien, la justice, la vérité. Il en résulte que - un très petit nombre de coïncidences fortuites - il n'est décidé et exécuté que des mesures contraires au bien public, à la justice et à la vérité. Si on confiait au diable l'organisation de la vie publique, il ne pourrait rien imaginer de plus ingénieux. (...) Il en est résulté après un certain délai notre démocratie fondée sur le jeu des partis, dont chacun est une petite Eglise profane armée de la menace d'excommunication. (...) Si un homme disait, en demandant sa carte de membre : « Je suis d'accord avec le parti sur tel, tel, tel point ; je n'ai pas étudié ses autres positions et je réserve entièrement mon opinion tant que je n'en aurai pas fait l'étude », on le prierait sans doute de repasser plus tard. Mais en fait, sauf exceptions rares, un homme qui entre dans un parti adopte docilement l'attitude d'esprit qu'il exprimera plus tard par les mots : « Comme monarchiste, comme socialiste, je pense que... » C'est tellement plus confortable ! Car c'est ne pas penser. Il n'y a rien de plus confortable que de ne pas penser. Quant au troisième caractère des partis, à savoir qu'ils sont des machines à fabriquer de la passion collective, il est visible qu'il n'a pas à être établi. La passion collective est l'unique énergie dont disposent les partis pour la propagande extérieure et pour la pression exercée sur l'âme de chaque membre. On avoue que l'esprit de parti aveugle, rend sourd à la justice, pousse même d'honnêtes gens à l'acharnement le plus cruel contre des innocents. On l'avoue, mais on ne pense pas à supprimer les organismes qui fabriquent un tel esprit. (...) La cristallisation artificielle en partis coïncidait si peu avec les affinités réelles qu'un député pouvait être en désaccord, pour toutes les attitudes concrètes, avec un collègue de son parti, et en accord avec un homme d'un autre parti. (.)

 

Les associations non partisanes sont fluides.

C'est la fluidité qui distingue du parti un milieu d'affinité et l'empêche d'avoir une influence mauvaise. (...) Toutes les fois qu'une loi est impartiale, équitable, et fondée sur une vue du bien public facilement assimilable pour le peuple, elle affaiblit tout ce qu'elle interdit. Elle l'affaiblit du fait seul qu'elle existe, et indépendamment des mesures répressives qui cherchent à en assurer l'application. (.)

Par un singulier paradoxe les mesures de ce genre, qui sont sans inconvénients, sont en fait celles qui ont le moins de chances d'être décidées. (.)

Einstein vint en France, tous les gens des milieux plus ou moins intellectuels, y compris les savants eux-mêmes, se divisèrent en deux camps, pour et contre. Toute pensée scientifique nouvelle a dans les milieux scientifiques ses partisans et ses adversaires animés les uns et les autres, à un degré regrettable, de l'esprit de parti. (.)

Un parti est comme une Eglise :

Il n'y avait pas grande différence entre l'attachement à un parti et l'attachement à une Eglise ou bien à l'attitude antireligieuse. On était pour ou contre la croyance en Dieu, pour ou contre le christianisme, et ainsi de suite. On en est arrivé, en matière de religion, à parler de militants. Même dans les écoles on ne sait plus stimuler autrement la pensée des enfants qu'en les invitant à prendre parti pour ou contre. (.) L'opération de prendre parti, de prendre position pour ou contre, s'est substituée à l'obligation de la pensée. C'est là une lèpre qui a pris origine dans les milieux politiques, et s'est étendue, à travers tout le pays, presque à la totalité de la pensée. Il est douteux qu'on puisse remédier à cette lèpre, qui nous tue, sans commencer par la suppression des partis politiques.

Café politique du 18 mai 2017. Débat autour de la Note sur la suppression générale des partis politiques de Simone Weil.

 

Après un résumé de cette Note et l'intervention de Jean-Claude en partie centrée sur l'ouvrage Du Contrat social de Rousseau, le débat s'ouvre.

 

1) La question de la vérité unique.

  • Premier intervenant : Simone Weil reprend quelque chose de la psychologie de groupe : un groupe a toujours tendance à se former face à une autre groupe. C'est la dynamique de l'endogroupe face à l'exogroupe. Simone Weil met bien en évidence l'utilisation de l'émotionnel et de l'affect pour souder un groupe. Nous le voyons par exemple avec le Front National et Mélenchon, dans une certaine mesure, quand ils exploitent la colère des classes populaires.

  • Mais, par ailleurs, Simone Weil est empreinte d'ontothéologie chrétienne et considère que la Vérité est unique. Cela peut être discuté comme l'a fait Amartya Sen qui estime qu'il n'y a pas un optimum unique mais des optima. La complexité du réel tend à montrer qu'il n'y a pas une justice et une vérité uniques. Cela justifie la présence d'opinions diverses et de groupes divers.

  • La démocratie ne serait donc pas d'aboutir au consensus, mais d'organiser le conflit. Il ne s'agit donc pas d'aboutir à la guerre de tous contre tous. Les oppositions persistent et elles peuvent être constructives.

-    Il y a aussi des intérêts divergents, en particulier à cause des classes sociales. L'idée serait d'en revenir à Montesquieu qui voit dans la tripartition des pouvoirs, exécutif, législatif et judiciaire un équilibre possible et non pas qu'ils aboutissent à une unicité d'une volonté commune. Le Bien commun de Rousseau est aussi une notion très complexe et on pourrait voir cette notion comme un parallélogramme de forces en physique : quand on a des forces divergentes, pour en trouver la résultante on trace un parallélogramme.

 

-   Un autre intervenant va dans le même sens. La Note sur la suppression générale des partis politiques est contradictoire et fallacieuse. Elle est contradictoire parce que Simone Weil a été piégée par l'Histoire et par l'apogée des grands partis totalitaires ( en 1940 ), le nazisme et le stalinisme. Elle fait une critique pertinente du totalitarisme absolutiste, des « églises profanes », mais elle le fait au nom d'un autre absolutisme, le sien : la Vérité, la Justice qui sont des « mystères mystiques ». Par ailleurs, elle croit que la Raison c'est l'individu et dès qu'on est en politique c'est la passion. C'est un préjugé combattu depuis Hegel. On sait bien que rien de grand ne se fait sans la passion.

  • Elle assimile la démocratie libérale au totalitarisme. En démocratie libérale quand on passe à une dictature que Rousseau avait lui-même prévue, cela n'est considéré que comme une dérive des partis libéraux. L'abus d'une chose ne peut être pris pour la chose elle-même

  • Elle n'a pas connu l'analyse de la démocratie libérale du courant qui a suivi (Claude Lefort et son analyse de la démocratie libérale ) pour qui le débat en démocratie libérale est permanent et argumenté, dans lequel il se forme une résultante, mais une résultante momentanée qui est sans arrêt remise en question par ce qu'on appelle une majorité évolutive. Rien n'est fixe dans la véritable démocratie libérale. Règne le pluralisme des vérités relatives. L'absolutisme de Weil renie cela. Les sens donnés au Bien commun peuvent être très divers et doivent être débattus.

  • Un intervenant répond : Simone Weil aurait été influencée uniquement par la montée des partis totalitaires : en fait c'est inexact. Le Parti Radical était encore en 1940 un grand parti démocratique français. Le totalitarisme ne serait donc pas réservé aux nazis, aux fascistes et aux staliniens. Simone Weil dit que le premier parti totalitaire a été l'Eglise catholique à partir de Saint Paul. Tous les partis l'ont imitée avec ses dogmes, ses exclusions et ses excommunications... Il semblerait que même les partis les plus démocratiques soient totalitaires. ( Voir l'ouvrage de Michels qui traite du conservatisme des organisations : Sociologie du parti dans la démocratie moderne : enquête sur les tendances oligarchiques de la vie des groupes, Gallimard, 2015 ). Il est de la nature de chaque organisation de vouloir se conserver elle-même. C'est aussi de la psychologie sociale. Par ailleurs, on sent que le parti cherche à s'accroître et cela devient contradictoire : comment vouloir le Bien commun alors qu'on poursuit de fait le Bien de sa petite association.

  • Une autre intervenante exprime le fait que Simone Weil impose une vision vertueuse de l'homme dans laquelle elle ne se reconnait plus aujourd'hui. Simone Weil aurait pu opposer le compromis versus compromission dans un parti politique parce qu'on peut très bien arriver à des compromis sans pour autant se perdre soi-même. Elle n'a pas du tout évoqué les avantages que pouvait représenter la force du groupe.

 

2) La complexité du Contrat social et de la notion de Bien commun.

-   Un intervenant : Rousseau est pour les Suisses le plus grand des philosophes. Il font des votations et ont aussi des partis politiques. La grande difficulté reste la définition du Bien public dont la source est dans la morale. Cette morale prend-elle sa source dans la religion, dans la philosophie ou dans le rationalisme ?

 

 

  • La question du consensus et du compromis : dans un parti il est souvent question de consensus avec une connotation un peu totalitaire alors que le compromis suppose de détruire les ego surdimensionnés. Dans un compromis nous perdons toujours quelque chose ; nous devons toujours accepter de lâcher des choses. Cela nous fait accepter de recevoir de l'autre quelque chose à la place de ce qu'on lâche. En prenant des éléments ailleurs on fait un nouveau mélange d'où naîtra un autre possible. Nous sommes en train de le vivre en ce moment avec Macron. C'est contraire au pouvoir des oligarchies traditionnelles.

  • Ce qui est entrain d'être tenté c'est de passer du OU au ET comme le dit Ricoeur.

  • Un intervenant revient sur la définition du Bien public :

  • Concernant le Bien public, nous sommes dans des sociétés de classe ce qui complique sa définition. Les sénateurs et la plèbe à Rome, déjà, n'avaient déjà pas la même idée du Bien public.

  • Nous pouvons quand même tenter de penser le Bien public ( comme Robert Antelme, rescapé des camps, dans son ouvrage l'Espèce humaine paru en 1947 aux éditions de la Cité universelle et comme Epicure ). Nous avons tous besoin d'eau, de manger, d'un abri, de pouvoir converser avec des proches, d'amitié, d'amour. Y a-t-il aujourd'hui une société qui répond à ces critères ? Non.

  • Il faudrait que ces biens communs soient retirés du marché.

 

3) La question de la démocratie.

  • Un intervenant : J'ai eu l'impression que Simone Weil dénie au collectif la capacité de penser. Autant supprimer la démocratie alors ! C'est l'individu qui a la Vérité.

  • Un autre intervenant : La valeur d'une démocratie dépend du niveau de culture des participants.

  • En désaccord avec cette idée, un autre participant : nous pouvons dire qu'il ne faut pas un niveau d'études pour voter. Les femmes ont le droit de vote seulement depuis 1946. Avant les Républicains craignaient leur manque de discernement et l'influence de l'Eglise sur leur vote ! Même les illettrés ont le droit de vote en démocratie. Souvent, nous dit Rousseau, les gens simples ont plus de bon sens que les ceux qui sortent de l'ENA !

  • La volonté générale pour Weil s'est exprimée à un moment dans l'Histoire au moment des Cahiers de Doléances. Les représentants ont été alors porteurs de l'expression de la pensée publique et contrôlés par le peuple en tant que tels. On pourrait rapprocher cela de Mélenchon quand il dit que les élus doivent être révocables.

  • Un participant : La question du vote de scrutin est essentielle : depuis 40 ans les partis en France ont la majorité alors qu'ils ne représentent que 20% des gens qui votent ( scrutin uninominal à deux tours). Si on part des inscrits on est à 15%.

  • La question du vote en démocratie directe et d'une majorité possible reste ouverte.

-    La question du totalitarisme des partis est souvent liée à la question des inégalités sociales. 4) Les propositions de Simone Weil et leurs critiques.

  • La question des Revues et de la fluidité des opinions : chacun pourrait avoir la liberté de s'exprimer dans une Revue, puis dans une autre sans exclusive de manière à aboutir à une fluidité des opinions.

  • Cette solution est naïve : elle est dans l'illusion que la démocratie directe est la panacée. Elle reste dans une vision unanimiste. Chacun adhère à une Vérité extérieure.

  • La démocratie directe à Strasbourg : c'est la troisième version des Conseils de Quartiers. Il y a des retraités, des personnes qui ne travaillent pas parce que les gens au travail ne vont pas le soir à des réunions qui durent. Il faudrait donc réduire le temps de travail pour permettre aux travailleurs de participer aux Conseils. Par ailleurs il y des problèmes inter-quartiers. Où sont-ils traités ?

-    L'homme est grégaire et agit en groupe. L'humanité n'est pas composée que de sages épicuriens. Il y aura toujours des personnes intéressées par l'argent. La démocratie directe en Suisse finit par favoriser la doxa, l'opinion commune. Ce sont les émotions qui prennent le dessus en effet.

-    Il faudrait trouver un système qui aboutisse à un équilibre des pouvoirs et des conditions qui favorisent un « agir conversationnel » comme disait Habermas. ( Voir la démocratie grecque ).

-   La répugnance philosophique au relativisme libéral de Simone Weil est « grosse de bonapartisme populiste ».

-    On peut changer d'avis dans le temps : avoir voté pour la Constitution de la Vème république en 1958 et penser aujourd'hui qu'elle n'a plus vraiment de validité.

 

En conclusion :

Certaines critiques de ce café peuvent sembler dures à l'égard de Simone Weil.

Retenons que l'attention est un élément important chez Simone Weil ( la Pesanteur et la Grâce ).

Elle a une immense culture gréco-latine.

On a beaucoup à apprendre de ce que dit Simone Weil même si la dernière partie de sa vie est

plus mystique et difficile à accepter pour certains.

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Introduction au café politique du 22 juin 2017

 

Que penser du multiculturalisme ?

Le multiculturalisme apparaît en France en 1978 dans l'affiche du Comité de liaison alphabétisation et promotion ( Clap ) avec la formule : « Vers une société multiculturelle - vivre ensemble, c'est possible. A bas le racisme, cultivons les différences ». Il a été perçu d'emblée comme un produit récemment importé en Europe, constitué à partir des années 1960 dans les pays d'immigration que sont les Etats-Unis, le Canada ou l'Australie ( voir Indiens au Canada, Aborigènes en Australie... ).

 

On peut définir le multiculturalisme comme une conception de l'intégration établissant qu'il est en quelque sorte du devoir de l'Etat démocratique de « reconnaître » d'un part, la multiplicité des groupes ethno-culturels qui composent de manière significative sa population, et de chercher, d'autre part, à accommoder dans la mesure du possible, sur la base de principes clairement identifiables, cette diversité culturelle ». ( tiré du QSJ Le multiculturalisme de Patrick Savidan ).

 

Michel Wieviorka pose la question du multiculturalisme en France dans ces termes dans son ouvrage, Une société fragmentée ? Le multiculturalisme en débat ( page 35 ) : « Expression forte de l'Etat-nation, société nationale très intégrée, la France est attachée à des valeurs républicaines et au principe de laïcité... Elle résiste à toute reconnaissance des particularismes culturels dans la vie politique où elle ne veut connaître que des individus-citoyens. Elle ne peut donc traiter les différences culturelles de la même manière que d'autres pays, dont la tradition politique est plus ouverte, qu'il s'agisse par exemple du système des « piliers » de la Belgique ou des Pays-bas, ou de la place des lobbies dans le système américain ».

 

Cette analyse crée en France une division en deux camps : d'un côté ceux qui prônent sans condition l'intégration républicaine « à la française » et insistent sur la neutralité culturelle de l'Etat ; de l'autre ceux qui se montrent ouverts à la diversité et aux différences culturelles. Nous sommes confrontés sur notre territoire à cette question du multicuturalisme qui ne cesse de nous interroger. Y a-t-il une identité française qui risque de se perdre en prenant en compte la diversité culturelle de populations récemment entrées sur notre territoire ? Comment pouvons-nous créer les conditions d'une vie commune sans ressentir un malaise devant ces cultures qui paraissent éloignées des nôtres d'autant qu'apparaissent aujourd'hui dans le champ politique des mouvements anti-blancs issus de la gauche elle-même.

Pour tenter de comprendre la spécificité du modèle français, il faut comprendre comment la nation française s'est constituée :

 

1)            Le processus historique : l'émergence du modèle français.

La République est née de la Révolution française. Elle est issue du combat contre une société d'ordre marquée par les inégalités sociales et les privilèges, et contre une monarchie devenue insupportable. Cependant si l'Ancien régime s'écroule en 1789, l'installation durable d'un régime républicain en France mettra plusieurs décennies à se réaliser.

En 1875, les lois constitutionnelles de la république sont votées.

-              En 1881, l'école primaire publique devient gratuite. Elle inculque alors par le biais de la langue véhiculaire les valeurs républicaines. La loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat est votée en 1905 : la République assure la liberté religieuse tout en refusant de financer les cultes.

Notons le rôle fondamental du Club des Jacobins, fondé en 1789, qui exprime son attachement à la souveraineté populaire et prône à la fois la liberté et la responsabilité du citoyen. Il signale la nécessaire loyauté vis-à-vis d'un Etat voué à garantir le statut de citoyen comme sujet politiquement libre.

Le modèle français de la nation s'est ainsi constitué autour de ces principes : lois fondamentales, réforme de l'enseignement au profit d'une école publique, laïque et obligatoire, laïcisation de l'Etat par la séparation des Eglises, tout cela porté par le souffle jacobin et condensé dans la devise républicaine.

 

2)            La nation républicaine.

a ) Un modèle français pour la nation ?

C'est la participation partagée au processus politique qui conférerait l'identité collective. La nation devient la « communauté des citoyens »....

Être citoyen revient à appartenir à la nation puisque être citoyen c'est adhérer aux valeurs républicaines qui s'avèrent être précisément celles de la nation. Être citoyen de l'Etat-nation français républicain implique, pour un immigré, d'accomplir un véritable processus d'intégration. b ) Un modèle français d'intégration.

Article 1er de la Constitution française du 4 octobre 1958 : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ».

Une République indivisible : d'une part le citoyen qui s'intègre est un individu, un sujet en soi, indépendant de quelque communauté d'origine ou identitaire que ce soit ; d'autre part, l'Etat qui l'accueille est neutre, il a vocation à s'inscrire dans l'universel. 2

Le citoyen s'exprime en tant qu'individu et il n'est pas nécessaire qu'il le fasse via le groupe auquel il appartiendrait.

La République conçoit la diversité culturelle, mais refuse sa reconnaissance politique ou juridique, par crainte du communautarisme où celle-ci pourrait la mener ( exemple en 1991, le Conseil Constitutionnel rejette un projet de loi de Pierre Joxe, ministre de l'intérieur, mentionnant « un peuple corse, composante du peuple français ». Autre exemple, le débat sur les langues régionales en France : Chirac refuse d'engager une procédure visant à modifier le texte de la Constitution afin de prévoir une place pour ces langues. Dans le même ordre d'idées : L'Etat refuse de noter toute mention sur l'origine ethnique ou religieuse des citoyens au sein des documents officiels.

Il reste que le credo républicain s'est relâché ce qui peut expliquer depuis trois décennies que la rhétorique du multiculturalisme a percé dans les consciences, produisant des effets concrets.

Jusqu'en 1970, la question de la diversité culturelle était absente du débat public en France.

Au cours des années 1980, un changement s'opère : en mai 1982, le décret Lang accorde le droit d'association aux étrangers ( des associations se créent ainsi que des radios communautaires ).

En octobre 1982 : le rapport « Gaspard », remis au secrétaire d'Etat chargé des immigrés, fait apparaître pour la première fois un volet culturel au sein d'une politique d'insertion. Le terme assimilation cède la place au terme intégration, marquant une volonté d'accorder davantage de respect et d'ouverture aux différences culturelles. ( Voir aussi la promotion des échanges culturels de l'Unesco dans les années 2000 ).

SOS Racisme se crée en 1984, puis plus tard le collectif Egalité qui dénonce la non-représentation de la diversité ethnique et réclame des quotas, puis le CRAN ( conseil représentatif des associations noires ).

Un Observatoire de la diversité se crée en 2007 : le CSA vise à sensibiliser les acteurs du champ de l'audiovisuel à la diversité et à promouvoir cette dernière auprès d'eux.

Sur le terrain sociétal la problématique de la diversité se pose depuis 20 ans autour des pratiques de l'islam.

Pour répondre aux inquiétudes suscitées par plusieurs affaires émanant de populations musulmanes, celle du port du foulard à l'école, celle des demandes d'heures différenciées d'accès aux piscines et celle du refus d'être traité par des médecins de sexe masculin, le 3 juillet 2003, Jacques Chirac décide de lancer une commission sur l'application du principe de laïcité dans la République, la commission Stasi, qui auditionnera 140 personnes durant 6 mois.

A l'issue de cette commission une loi est promulguée sur l'interdiction du port des signes religieux « ostensibles » ( le voile islamique, la kippa, une croix de dimension excessive ) à l'école et en vertu de laquelle aucun patient ne pourra refuser de se faire soigner par un médecin de sexe opposé. Un autre aspect des enjeux récents de la laïcité renvoie à la création du CFCM ( Conseil français du culte musulman ).

 

c ) La lutte contre les discriminations.

4 août 1982 : la « Loi Auroux » complète le Code du travail en interdisant de sanctionner ou de licencier un salarié du fait de son origine raciale, ethnique ou nationale.

La Commission nationale consultative des droits de l'homme ( CNCDH ) est chargée de dresser un bilan de la situation nationale en matière d'actes racistes, en remettant au gouvernement le 21 mars de chaque année un rapport sur la lutte contre le racisme et la xénophobie ( loi Gayssot de 1990 ).

En 2005 : Création de la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité ( HALDE ). La discrimination directe ou indirecte correspond à un traitement inique, pratiqué arbitrairement à la défaveur d'une personne en raison de son appartenance à une communauté « raciale », religieuse, ethnique, nationale, sexuelle ou d'orientation sexuelle ( dans le domaine du logement, des loisirs, de l'emploi... ).

 

Le modèle français distingue d'un côté l'espace public, de l'autre l'espace privé, d'un côté l'individu comme personne concrète incarnée, dans ses particularismes, de l'autre l'individu comme citoyen abstrait.

Le modèle français d'intégration est en partie sujet à critiques en raison de son niveau d'abstraction alors que la réalité sociale est bien plus bigarrée et que la sensibilité nationale est davantage pluraliste. Une évolution récente se marque par une lutte plus affirmée contre les discriminations et pour l'égalité. On peut constater un certain rapprochement du modèle anglo-saxon, moins politique et plus socio-économique. Ces deux types de sociétés ont en effet en commun une population issue de l'immigration.

 

En conclusion, peut-on pour autant parler en France d'une société multiculturelle ?

-              Les vagues migratoires font partie intégrante de la France depuis la Révolution française. La construction nationale a tenté d'intégrer ces immigrés tout en ne réussissant pas à supprimer toutes les traces de leurs cultures. Nous pouvons maintenant évoquer une histoire nationale qui porte les spécificités culturelles et les récits des communautés d'immigrés qui se sont installés dans notre pays.

L'immigration était surtout européenne avant 1945 et plus récemment l'immigration s'est étendue à l'Afrique du Nord, l'Afrique subsaharienne et l'Asie du Sud-Est, puis la Turquie.

En 2012 parmi les immigrés entrés en France, 46% sont nés dans un pays européen et 30% dans un pays africain dont la moitié au Maghreb. L'intensification des flux migratoires vers l'Europe depuis la chute de Kadhafi pourrait modifier cette répartition.

Le nouveau Musée de l'histoire de l'immigration est inauguré en 2014.

L'idée qui s'affirme est celle de la réciprocité des apports culturels induite par l'immigration. L'identité nationale n'est pas figée. Elle est en renouvellement permanent.

 

Conclusion générale.

Depuis deux décennies les individus revendiquent davantage leurs particularismes et appellent à une « politique de reconnaissance » dans le contexte d'une poussée démocratique et d'une remise en cause de l'idée nationale. Cette affirmation de soi à travers son particularisme conduit à une contestation de la culture légitime dont la nation serait détentrice.

Il est nécessaire de trouver une troisième voie entre le communautarisme et l'intégration classique, une voie qui respecterait les différences culturelles tout en proposant une responsabilité collective. Philosophiquement, c'est une démarche complexe qui se heurte dans le concret à des écueils toujours renouvelés. La piste des « accommodements » comme c'est le cas au Québec semble intéressante. Il faut éviter que l'Etat libéral ne se comporte lui-même en agent autoritaire dogmatique. Attention qu'à se focaliser sur le voile à l'école l'Etat n'en oublie l'excision et les violences domestiques...

En mettant en avant la liberté de l'individu qui ne doit pas être l'otage de sa communauté et subir contre sa volonté la loi de son groupe d'appartenance, il y a un espace pour que la République libérale défende ses citoyens et ouvre la porte à une reconnaissance de l'autre sans voir en lui un danger potentiel pour la nation.

 

Synthèse du café politique sur le multiculturalisme le 22 juin 2017.

 

Après une introduction sur la question du multiculturalisme faite par Geneviève, le débat s'ouvre.

 

Le terme de multiculturalisme recouvre des éléments contradictoires. Il suppose une diversité de modes de vie tout en acceptant la nécessité de principes universels. C'est en fait en vertu de la non-discrimination qu'on prône le multiculturalisme. Les Droits Humains doivent être reconnus par toutes les communautés ce qui pose problème quand certains groupes s'affichent comme fondamentalistes. Ce n'est pas seulement l'Etat qui peut être à l'origine de discriminations. Certaines communautés ont tendance actuellement à se refermer sur elles-mêmes. Par exemple, à Grenoble, un quartier qui vivait sa diversité dans la tolérance fait preuve aujourd'hui d'enfermement. Il y aurait même un racisme anti-blanc qui se développerait en écho à plusieurs décennies de difficultés relationnelles avec la République française. Nous assistons à une certaine spirale infernale avec un accroissement des conflictuosités. Quel rôle la République a-t-elle joué et joue-t-elle encore dans ce processus ?

 

1 ) Pourquoi La République française a-t-elle des difficultés face au multiculturalisme ?

La France n'est pas le seul pays à subir une forme « d'islamisation » et de réaction de l'extrême-droite face à l'immigration récente. L'Allemagne, au demeurant, bien plus accueillante que la France, a vu la montée de phénomènes de rejet des immigrés surtout depuis les événements de Cologne (harcèlement sexuel des femmes ).

Historiquement, la Révolution française a en quelque sorte mis en avant des idées philosophiques au dépens de la réalité de la vie des populations. Elle a créé un citoyen abstrait en reniant toute forme de diversité.

Les Lumières sont un moment paradoxal où les colonies se constituent, où l'esclavage est rétabli.

Au XIXème siècle, ce que nous appelons Communauté française inclut une partie de l'Afrique du Nord, de l'Afrique noire, de Madagascar, etc.... Or, en disant que l'Algérie c'est la France on ignore que les Français d'Algérie ont un statut particulier qui ne correspond pas à la définition d'une République une et indivisible. Il y a là une véritable contradiction.

Il existe un mythe de la République indivisible, mais en fait la Révolution de 1789 a bien été la domination d'une classe sociale, la bourgeoisie, sur la féodalité. Les citoyens égaux en droit l'ont été très peu au début. Sous la Première République le suffrage était exclusivement masculin et censitaire.

 

Aujourd'hui les rapports de force d'une classe sur l'autre subsistent : les immigrés sont très majoritairement des ouvriers et des employés. On pourrait dire que derrière la question d'un certain communautarisme se cachent d'autres rapports de pouvoir.

Plus près de nous, que penser du droit de vote aux étrangers dans les collectivités territoriales ? Il n'a jamais vu le jour en France.

Par ailleurs, certains témoignages attestent d'une tolérance possible des « élites » françaises à l'égard des musulmans radicalisés. C'est l'objet du livre d'un palestinien qui a échappé à la peine de mort et qui est réfugié en France : Waleed Al-Husseini, Une trahison française : les collaborationnistes de l'islam radical, aux Ed. Ring en 2017.

La question d'un Etat fort qui saurait répondre à la menace islamiste est posée. Il semblerait que le communautarisme a plus de chance de prospérer là où l'Etat est faible. Il faudrait trouver un Etat qui sache faire vivre en même temps liberté économique et liberté politique. La Chine n'est pas un modèle dans ce sens.

Cependant la République ne peut pas tout. Nous vivons dans un contexte international où les événements ont un impact sur toutes les communautés.

 

2 ) Le multiculturalisme peut être miné par les événements internationaux.

-              La question des passeurs reste fondamentale : il y a peu de prise sur les milliards perçus par ces filières.

-               La France entretient des relations hypocrites avec l'Arabie saoudite qui est loin d'être un modèle de démocratie et de respect des droits des femmes.

Le Pentagone et les oligarchies financières ont tenté d'instrumentaliser les islamistes durant la guerre d'Afghanistan et depuis la chute du Shah.

Depuis 1989 les Etats-Unis n'ont pas abandonné l'idée de guerre froide. L'Otan n'a cessé de s'étendre depuis. Le but reste la conquête de la Russie et au-delà de la Chine. La Russie pour sa part souhaiterait que le dollar ne soit plus la monnaie de référence.

Derrière les guerres de Tchétchénie, on retrouve le wahhabites saoudiens. Il y a semble-t-il une union sacrée entre le Pentagone, les oligarchies financières et les monarchies wahhabites et salafistes.

 

3 ) Quelles solutions pour faciliter l'accueil des immigrés en France ?

-              Prendre conscience que nous sommes nous-mêmes très divers au sein de nous-mêmes ; nous avons des goûts éclectiques pour notre alimentation, nos vêtements, nos lectures. Nous ne pouvons nous ranger derrière une identité française définie.

Ce serait plus intéressant de lier le terme de multiculturalisme au terme de communauté plutôt que

de communautarisme pour ouvrir les échanges.

Au Canada il est de mise de « reconnaître » les nouveaux arrivants en les écoutant sur leurs motivations à vouloir rejoindre le territoire canadien.

Pouvoir parler à l'autre permet de mieux le connaître.

La question de l'apprentissage du français qui pourrait être un facteur fort d'intégration libre n'est pas réellement une priorité de notre République. Bien des associations d'alphabétisation se sont vues réduire leurs subventions jusqu'à disparaître pour certaines d'entre elles. Par ailleurs, l'apprentissage de la langue est bien souvent très utilitariste. Il doit permettre aux travailleurs d'exécuter leurs tâches.

L'école française est structurée sur ce mode elle aussi : les enfants d'immigrés se voient prioritairement proposer des métiers manuels au sein des lycées professionnels.

Remarquons que les Allemands donnent un minimum de rémunération aux professeurs volontaires pour apprendre l'allemand aux réfugiés syriens nouvellement arrivés par groupes dans les campagnes du pays. Il existe en Allemagne une sorte d'union entre l'Etat et les citoyens pour faciliter l'intégration des immigrés.

 

Conclusion.

Il se pose la question de comprendre davantage en finesse pourquoi une forme de décrochage des populations des quartiers en difficulté s'est amplifiée en France ces dernières années alors qu'il y avait de manière générale une volonté d'intégration. Sans doute convient-il de mettre en lien divers regards.

Nous sommes, en tous cas, dans une situations de relative urgence parce que certaines parties de la société française ont tendance à faire scission plutôt que de faire communauté avec nous. Par ailleurs, sur le plan international, il existe aussi des forces de division importantes : voir le Brexit, la construction des Murs comme le Mur qui sépare le Mexique des Etats-Unis.

Les limites d’une société multiculturelle...

 

Le projet d'instauration d'une société multiculturelle où les cultures, les religions, entreraient en dialogue, s'enrichissant mutuellement de leur diversité, a paru de nature à remplacer avec bonheur l'ancienne recherche d'assimilation de ceux qui venaient d'ailleurs. Les Pays-Bas, la Grande-Bretagne et quelques autres ont été en pointe dans ce domaine. Et voilà que le vent tourne. Comment comprendre la montée d'un populisme xénophobe dans une bonne partie de l'Europe ? Réaction de populations déstabilisées par la crise économique mondiale et en quête d'un bouc émissaire ? Ou effet des limites d'une utopie ?

Les exemples vivants de sociétés multiculturelles dotées d'une certaine pérennité ne manquent pas : l'ancien empire turc, la grande époque d'El Andalus; de nos jours, le Liban, l'Inde, les Etats-Unis. Qu'ont-elles de commun ? Une forte ségrégation entre les diverses communautés qui les composent et de grandes inégalités. De leur côté, les sociétés que l'on célèbre pour leur aspect égalitaire, tels les sociétés d'Europe du Nord ou le Japon, sont traditionnellement marquées par une grande homogénéité culturelle. Et, là où, comme en Europe du Nord, cette homogénéité disparaît, le populisme xénophobe est en pleine expansion.

Deux raisons au moins rendent plus que difficile d'incarner le rêve d'une société multiculturelle qui serait peu ségrégée et égalitaire.

Il n'existe pas d'institutions, de lois (le système politique, le fonctionnement de la justice, le droit du travail, etc.), qui soient neutres à l'égard de la diversité des cultures. Dans les sociétés pleinement multiculturelles, le cadre légal et institutionnel (en particulier la législation de la famille) est fonction de l'appartenance communautaire de chacun. Fidèles à cette logique, certains proposent que, dans les pays européens, la charia régisse l'existence des populations d'origine musulmane. On est vite conduit, dans cette voie, à la coexistence de communautés dont chacune fournit un cadre à l'existence de ses membres et exerce un strict contrôle sur cette existence. L'enfermement communautaire qui en résulte paraît bien peu compatible avec l'idéal d'une société de citoyens vivant dans un espace public commun et dont chacun est libre de ses choix culturels dans une vie privée qu'il mène à l'abri de toute pression.

De plus, dans une société à la fois multiculturelle et peu ségrégée, où aucun territoire spécifique n'est assigné à chaque communauté, une rencontre des cultures s'opère au quotidien au sein d'une large sphère sociale : dans l'habitat, à l'école, dans le monde du travail. La manière dont chacun mène son existence, le monde d'images, de sons, d'odeurs qu'il contribue ainsi à produire, affecte l'environnement matériel et symbolique où baignent ses concitoyens. Comme l'a montré Pierre Bourdieu dans « La Misère du monde ", la coexistence dans un même espace de populations dont les manières de vivre se heurtent (par exemple parce qu'elles ont des conceptions très différentes de la frontière entre l'univers des sons qui font partie d'une existence normale et celui des bruits qui insupportent) est source de vives tensions. Quelles que soient les politiques de mixité sociale et ethnique dans l'habitat, la liberté que conserve chacun de choisir son lieu de résidence dans la mesure de ces moyens conduit de fait toute société multiculturelle à une forte ségrégation. En France, même si on est encore loin de la logique de ghetto américaine, on a déjà des zones où plus des trois quarts des jeunes sont issus de l'immigration. Pendant ce temps, dans un monde du travail où le « savoir être " est l'objet d'exigences croissantes, où il s'agit de plus en plus de s'engager dans des collectifs au sein desquels il importe de s'entendre à demi-mot, où des formes contraignantes de hiérarchie s'imposent, le fait que certains ne soient pas prêts à se conformer aux attentes de la culture malgré tout dominante rend leur intégration problématique.

En fin de compte, l'utopie d'une société multiculturelle dissuade de tenir un discours de vérité aux nouveaux venus et à ceux qui en sont issus, de leur dire, en toute franchise, à quelles conditions ils pourront être reconnus comme membres à part entière de leur nouvelle patrie, de les aider à découvrir ses codes. L'ouverture à l'Autre doit inciter à accompagner avec humanité ceux qui doivent emprunter le chemin difficile de l'adaptation à un autre monde, non à leur mentir.

Merci d’avoir lu............J/J.

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Quel renouveau politique en France en 2017 ?

Introduction au café politique du 21 septembre 2017.

 

 

Les élections présidentielles et législatives de 2017 en France ont entraîné des changements de toutes natures : au niveau de l'Assemblée nationale, mais aussi au niveau du mode de gouvernance de l'Etat. et de la fiscalité. Par ailleurs, dans le domaine social, La France Insoumise n'hésite pas à qualifier la réforme du Code du travail de « coup d'état social ». Qu'en est-il réellement de ces changements ? Sont-ils de surface ou transformeront-ils la vie quotidienne des Français ?

 

1) Les changements de l'Assemblée nationale.

Plusieurs constatations :

Le PS construit par Mitterrand en 1971 et qui a gouverné le pays pendant 20 ans entre 1981 et 2017 est dans un état de très grande faiblesse et semble proche de son extinction.

Jusqu'en 2017 les socialistes, leurs alliés et la droite ne laissaient que des miettes aux autres forces politiques. Par exemple en 2012, le FN n'avait que deux députés malgré les 17% de voix obtenues par Marine Le Pen et les mélenchonistes aucun député. Le Modem n'avait que deux députés.

 

A ) L'Assemblée est largement renouvelée politiquement :

-Sur 577 députés seuls 157 ont été réélus.

 

-La majorité appartient à une même formation politique qui a porté Macron au pouvoir : 314 élus appartiennent à LRM ( La République en Marche ) et apparentés et 47 élus au Modem et apparentés.

Cette majorité peut compter sur le soutien des Constructifs, 35 députés, comprenant des Républicains, l'UDI et les Indépendants ( LC ).

Dans l'opposition,

à droite : Les Républicains et apparentés ont 100 députés,

à gauche : La Nouvelle Gauche ( anciens PS et apparentés ) ont 31 députés, la France Insoumise 17 députés, la Gauche Démocrate et Républicaine ( communistes et ultra marins ) ont 16 députés.

Il y a 17 députés non inscrits ( ceux qui ne sont ni membres d'un parti ni apparentés à un groupe parlementaire ). Le FN et ses huit députés sont des non-inscrits.

En conclusion, le PS et ses alliés ont 45 députés, la droite et le centre d'opposition ont 137 sièges. Ce sont les résultats les pires depuis le début de la Vème République qui signent un désaveu majeur de l'électorat à l'encontre des formations politiques au pouvoir depuis 1981. Ajoutons à cela une indifférence certaine à l'égard du politique puisque le taux d'abstention est record depuis 1958 pour un deuxième tour des législatives : 57% des inscrits ne se sont pas déplacés pour voter.

 

B ) L'Assemblée est plus féminine.

L'Assemblée compte 233 femmes, bien plus que cela n'a jamais été le cas ( 155 en 2012 ). Cela marque une meilleure représentativité de la population française à moitié féminine ! Malgré tout la France est au 16 ème rang mondial et au 4 ème rang dans l'UE après la Suède, la Finlande et l'Espagne.

 

C ) L'Assemblée est plus jeune.

La moyenne d'âge est passée de 54 à 49 ans. Tous les âges sont représentés à partir de 18 ans : le plus jeune député a 23 ans et le plus âgé, 79 ans.

 

D ) L'Assemblée est plus active.

Beaucoup de députés viennent de la société civile et ne sont pas politiciens de « métier ». Ils sont professeurs, ingénieurs, chefs d'entreprise... Remarquons que les ouvriers et les employés qui représentent la moitié de la population active en France n'ont que 3% de députés alors qu'ils étaient 18,8% lors de la législature de 1946 à 1951 de la IV ème République (98 députés issus de ces classes sociales). En 1958 ils n’étaient déjà plus que 4, 1%. En 2012, il n'y avait que onze députés ouvriers et employés. Cela s'explique par le fait que les partis recrutent leurs adhérents en très grande majorité dans les classes intellectuelles et les classes supérieures, qu'il faut du temps pour militer en-dehors du temps de travail et qu'il faut appartenir aux réseaux du pouvoir. La parité sociale à l'Assemblée ne semble pas préoccuper beaucoup les partis y compris le nouveau parti présidentiel.

En 2017 seul un ouvrier et une petite vingtaine d'employés et un employé à la retraite siègent à l'Assemblée.

E ) Les nouvelles mesures qui touchent la fonction parlementaire.

Les députés ont donné leur feu vert en commission le 19 juillet à l'interdiction des emplois familiaux de collaborateurs pour les ministres, les parlementaires et les exécutifs locaux en modifiant le dispositif déjà voté par le Sénat

La suppression de la réserve parlementaire ( 130000 euros pour les parlementaires et 153000 euros pour les sénateurs ) est définitivement adoptée malgré l'opposition du Sénat le 9 août 2017. Cette réserve d'argent était à la disposition des parlementaires et des sénateurs pour subventionner des associations ou des projets de circonscription.

Le projet de loi organique interdit aussi aux élus d'avoir des activités de conseil sauf si celles-ci ont commencé un an avant leur entrée en fonction.

Comme c'est le cas pour les membres du gouvernement qui font dès leur nomination l'objet d'une vérification de leur situation fiscale, les députés recevront dans le mois qui suit leur élection une attestation de l'administration fiscale indiquant qu'ils satisfont aux obligations de déclaration ou de paiement de leurs impôts. Dans le cas contraire ils auront un mois pour le faire, à défaut de quoi le bureau de l'Assemblée Nationale saisira le Conseil Constitutionnel qui pourra, en fonction de la gravité de l'infraction, prononcer une démission d'office du député ou une inéligibilité pour une durée maximale de trois ans.

 

F ) Projets en cours.

Emmanuel Macron a promis de réduire d'un tiers le nombre de parlementaires et d'introduire une dose de proportionnelle à l'Assemblée nationale. Cette mesure implique de revoir entièrement la carte électorale et inquiète certains députés. Par ailleurs d'autres modifications seront étudiées dans le cadre des groupes de travail institués.

Voir communiqué de François de Rugy : pour une nouvelle Assemblée Nationale sur le site de l'Assemblée Nationale, rendez-vous des réformes 2017-2022 et premières décisions. Sept groupes de travail seront constitués sur les thématiques suivantes :

statut des députés et moyens de travail

conditions de travail à l'Assemblée nationale et statut des collaborateurs parlementaires

procédure législative, organisation parlementaire, droits de l'opposition

moyens de contrôle et d'évaluation

développement durable dans la gestion et le fonctionnement de l'Assemblée nationale

démocratie numérique et nouvelles formes de participation citoyenne

ouverture de l'Assemblée nationale à la société, rayonnement scientifique et culturel.

Chaque groupe de travail sera constitué de dix députés issus de chacun des groupes politiques. Chaque groupe politique présidera un groupe de travail

G ) Premières réformes.

Sur proposition de l'Assemblé nationale, le Bureau du 2 août 2017 a déjà acté les réformes suivantes :

Suppression des avantages de transport des membres honoraires du Parlement et de leur conjoint

Alignement des conditions de retraite des députés sur le droit commun ( fin des spécificités du régime de retraite des députés )

Alignement de l'allocation de fin de mandat des députés sur le régime de droit commun de l'allocation d'aide au retour à l'emploi ( ARE )

Définition de grandes règles pour la prise en charge des frais des députés, en conséquence de la suppression de l'indemnité représentative de frais de mandat : le montant de l'enveloppe globale devra être constant, les mécanismes contrôle et de transparence prévus, la liste des frais autorisés et interdits explicite et publique.

Le but est de créer une Assemblée nouvelle adaptée aux temps.

 

2 ) Une nouvelle politique fiscale.

En évoquant quelques mesures fiscales, il apparaît que la nouvelle politique fiscale est un jeu d'équilibriste qui ne semble pas être en faveur des revenus modestes.

Les 10% des Français qui gagnent plus de 3600 euros par mois concentrent 46% des gains des mesures fiscales du quinquennat à destination des ménages. Les 280 000 ménages les plus riches en bénéficient particulièrement. ( OFCE, Observatoire français des conjonctures économiques ).

Sur les 9 milliards de baisses de prélèvement prévus pour les ménages jusqu'en 2022, plus de 4 milliards profiteraient aux 10% les plus aisés.

Le seuil de 1200 euros par mois de retraite est objectivement bas pour subir la hausse de 1,7% de CSG alors que ces retraités ne bénéficient pas de la compensation de la baisse des cotisations et de l'exonération de la taxe d'habitation puisqu'ils ne les paient pas.

Pour ces pensions modestes il paraît difficile de vivre cette hausse destinée à financer les baisses des cotisations sociales des salariés.

L'alourdissement de la taxation pour les détenteurs d'assurance-vie supérieures à 150 000 euros ne rassure en rien les chômeurs de longue durée.

La réforme de l'ISF devrait favoriser l'investissement productif, comme la baisse de l'impôt sur les sociétés. L'ISF ne touchera plus que l'immobilier et rapportera 3 milliards de moins que l'impôt précédent ( 5 milliards ).

Des privatisations sont prévues.

3 ) Une modification en profondeur du Code du travail.

Le projet d'ordonnances poursuit et généralise « l'inversion de la hiérarchie des normes »

commencée par la loi El Khomri en faisant prévaloir l'accord d'entreprise sur l'accord de branche. Dans la plupart des domaines du Code du travail l'accord d'entreprise peut déroger sur l'accord de branche. Les accords de branche eux-mêmes pourront être plus défavorables que le Code du travail.

Les accords d'entreprise ou de branche pourront agir sur le contrat de travail de diverses manières :

augmentation de la durée des CDD et des contrats d'intérim

redéfinition des motifs de recours et de rupture des CDD

^ redéfinition de la période d'essai, du préavis, des congés familiaux, de l'indemnité et du motif de licenciement pour les CDI

extension du contrat de chantier ou le retour du paiement à la tâche : ces contrats ne sont pas vraiment des CDI. Ils sont moins protecteurs que les CDD encadrés jusqu'à présent par la loi, dotés d'une prime de fin de contrat, limités à trois successifs sur une durée maximum de 18 mois. Dans le cadre du contrat de projet c'est le patron qui décide de la fin du contrat. Il n'y a plus de prime de précarité, ni d'obligation de reclassement. Plus rien n'oblige l'employeur à donner un motif de licenciement. Il peut même employer un autre salarié pour l'achever si le premier ne le satisfait pas pleinement

concernant le compte personnel prévention : suppression des critères des contraintes physiques marquées c'est-à-dire manutention et port de charges lourdes, contraintes posturales et articulaires, vibrations mécaniques

 

La place des syndicats est redéfinie :

un référendum peut être organisé par l'employeur pour valider un accord d'entreprise

réduction du nombre de représentants du personnel et de réunions élus/employeur avec extension de l'instance unique qui remplacerait DP, CE et CHSCT dans toutes les entreprises de plus de 50 salariés. Cette instance fusionnée pourrait négocier des accords.

 

La question des licenciements :

une grille d'indemnités en cas de licenciement sans cause réelle ni sérieuse qui peut ouvrir la porte à une « budgétisation » du licenciement

possibilité pour l'employeur de se passer de motivation dans la lettre de licenciement ou de modifier les motifs y compris jusque devant le juge en cas de contestation. Le salarié aura du mal à présenter sa défense si les motifs de licenciement ne lui auront pas été communiqués avant qu'il ne saisisse le juge

du côté du licenciement économique : le périmètre du licenciement économique est réduit au territoire national

les critères d'ordre de licenciement, le plan de reclassement, l'obligation de recherche de reclassement, la priorité de réembauche, les indemnités de départ du plan de sauvegarde de l'emploi, la procédure de consultation des institutions représentatives du personnel ne sont pas applicables, le patron n'est pas tenu de s'y soumettre. L'accord collectif doit prévoir quelques règles a minima, il ne sera pas nécessaire que les mesures soient proportionnées aux moyens de l'entreprise ou du groupe.

 

Toutes ces mesures pour favoriser l'emploi selon Emmanuel Macron semblent davantage en faveur des employeurs. Dans une conjoncture de reprise économique favorable elles pourront peut-être porter leurs fruits, mais si la croissance stagne elles risquent de durcir de manière importante les conditions de vie au travail.

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Synthèse du café du 21 septembre 2017 Quel renouveau en politique en 2017 ?

 

Après un tableau présenté par Geneviève des mesures et projets d'Emmanuel Macron depuis son élection dans les domaines institutionnels, financiers et sociaux, le débat s'ouvre.

 

Une des premières interrogations qui se pose est celle de savoir 1 ) Quel est le projet de Macron pour la France ?

Il semblerait que beaucoup de mesures vont dans le sens d'une relance de l'emploi et ont pour but, en particulier, la baisse du chômage des jeunes encore de l'ordre de 25% en France. L'objectif du Président serait de redynamiser l'emploi en introduisant plus de flexibilité sur le marché du travail. Le principe de base est celui de la flexisécurité des pays scandinaves comme le Danemark : les licenciements de la part des entreprises sont assez aisés mais en contrepartie les travailleurs sont protégés individuellement c'est-à-dire qu'ils ont des assurances chômage assez développées. En France, il y a deux catégories de personnes : celles qui ont un travail et sont relativement bien protégées et celles qui sont au chômage et exclues du « circuit » et qui ont beaucoup de difficulté à y entrer, notamment les jeunes. En observant pour l'instant les mesures existantes on voit surtout les mesures liées à la flexibilité et moins celles qui sont liées à la sécurité à part peut-être la mise en place de l'assurance chômage pour les indépendants et les salariés démissionnaires.

Macron aurait pour intention de mettre en oeuvre la théorie économique du « ruissellement vers le bas » qui est loin d'être prouvée. Cela ne nous dit pas où le Président veut mener la France : en faire la première puissance mondiale, une puissance militaire, un paradis fiscal, le pays le plus égalitaire du monde ou le plus inégalitaire du monde ? Il n'a rien précisé. Par ailleurs sa politique étrangère peut sembler peu lisible.

 

-           Il semblerait que Macron prenne pour modèle l'Allemagne et pour cela il se base sur une théorie économique néo-classique avec cette notion du ruissellement vers le bas ( l'enrichissement des classes favorisées va finir par bénéficier aux classes les plus défavorisées ). Mais nous savons bien que l'économie n'est pas une science et que tout peut être remis en question. Il n'y a rien de très établi et certains auteurs pensent même que la science économique est une imposture. Les fondements économiques sur lesquels se base Macron sont ceux d'une économie néo­classique ( il a été banquier ), qui sont loin d'être sûrs.

Une des difficultés de l'économie française est qu'elle a souvent privilégié les importations de produits à bas pris au détriment des produits de fabrication française. Ainsi on a cassé l'industrie française qui apporte de la vraie valeur ajoutée au pays. C'est une erreur d'imaginer que l'aspect financier est la seule clé de l'essor économique. Le Président devrait s'intéresser aux pays qui ont une vraie économie et à ce qui pourrait faire que les Français retrouvent un tissu industriel et créent des écoles d'apprentissage que nous avons perdues contrairement à l'Allemagne, l'Autriche et la Suisse par exemple. En Suisse près de 70% des jeunes qui entrent en activité passent par l'apprentissage, en Autriche, 67%, en Allemagne, 50%. Ils commencent par apprendre un métier avant d'évoluer dans la hiérarchie de l'entreprise. En France nous manquons beaucoup d'artisans.

Pour un intervenant, Macron se situe dans la lignée des deux présidents précédents qui ont eu pour but de satisfaire aux exigences de l'ordolibéralisme allemand ( la mission économique de l'Etat est de créer un cadre normatif permettant la concurrence libre et non faussée entre les entreprises ). La presse s'est émue du plan de licenciement de Nokia qui s'est fait piéger par le chinois Huawei. C'est le « pillage » de la technologie de Nokia qui va devoir licencier parce qu'il ne maîtrise plus rien. Il aurait fallu protéger notre marché intérieur et ne pas subir l'ouverture imposée par Bruxelles qui ruine les économies européennes. Macron, élu grâce à Patrick Drahi PDG de SFR, finance Numericable alors que nous savons que la technologie de Numericable va être très rapidement balayée par la 5 G, imaginée par Nokia et qui va être exploitée par le chinois Huawei.

La CSG charge l'économie française et favorise l'importation. Par la TVA sociale l'impôt toucherait tous les produits d'importation et participerait au financement des charges sociales.

 

2 ) Macron, Pompidou, deux moments historiques particuliers.

-           Il existe une analyse du sens de l'arrivée de Macron dans l'histoire française. L'impression que donne ce président est de travailler sectoriellement comme si on pouvait se passer d'architecte pour construire une maison dont on confierait la conception aux plombiers. Il a des buts à atteindre et se place dans une logique d'harmonisation. Mais on ne sait pas où il va.

-           L'arrivée au pouvoir de Macron peut faire penser au moment de l'arrivée au pouvoir de Pompidou en terme de tournant sociétal. Au début des années 1970, il y a eu une sorte de cassure en France qui correspond à une sorte de fin de la sous-éducation des personnes. Pompidou avait compris que la France classique se terminait. Au moment de la reconstruction de l'après-guerre la France a manqué de personnes diplômées : il manquait des architectes, des ingénieurs par exemple. Les employés engagés à l'époque étaient engagés pour des tâches surévaluées par rapport à leur formation. La France a ouvert ses facultés, créé des formations en masse. On peut situer au moment du décès de Pompidou en 1974, le moment où il y avait autant de diplômés que de gens dont on avait besoin. C'est le début du chômage structurel en France.

-           Aujourd'hui les personnels engagés sont sur-compétents pour les fonctions qu'on leur propose. On est le plus souvent engagé pour faire moins que ce qu'on sait faire. Il y a un surplus de diplômés par rapport au travail proposé. Se met en place une sorte de quart-monde du travail de personnes n'ayant pas de diplômes et qui vivent dans l'exclusion. Cela a créé une énorme fluidité sur le marché du travail dont Macron a pris conscience. Devant ce monde en changement majeur, il semble très difficile de faire un plan de carrière. La charge de Pompidou a été d'accompagner un chômage structurel naissant, Macron tente de déstructurer tout l'arsenal de protection, d'accompagnement du salarié pour le rendre adaptable à cette nouvelle fluidité. Il devient nécessaire aujourd'hui de savoir se former, bouger, avoir deux emplois. La vision de Macron est une vision moderne qui entre en contradiction avec le système français qui encadre le salariat.

 

-           L'inquiétude peut se faire sentir que les grands patrons d'industrie puissent devenir patrons de presse et que l'information ne contrôle plus rien. Macron semble les appuyer.

 

3 ) La question centrale de la formation reste en suspens

Les universités française sont assez mal placées dans le classement de Shanghaï qui, même s'il est sujet à discussion, ( notamment le coût des études, mais notons que les études en Allemagne ne sont pas payantes ) montre quand même les défaillances du système français qui a ses lourdeurs et empêche d'obtenir des formations satisfaisantes sachant que le niveau global doit s'élever dans les conditions actuelles y compris dans le secteur agricole. La question se pose pour des travailleurs âgés peu capables de s'adapter à cette nouvelle donne. L'apprentissage est efficace mais surtout pour former des ouvriers très qualifiés, des agents de maîtrise, mais au-delà nous voyons que l'Allemagne a un manque cruel d'ingénieurs et de techniciens supérieurs qu'elle fait venir d'Espagne par exemple. En France les formations par alternance commencent à se développer pour former des cadres niveau licence. Pour les métiers dits « manuels » il reste toujours un certain mépris de la population et le système fonctionne moins bien. Il serait judicieux de réfléchir à des formations plus en rapport avec le marché du travail en France et d'améliorer certaines rigidités du système de formation.

Dans les pays anglo-saxons, il est plus fréquent de demander à des personnes ce qu'elles savent faire plutôt que de leur demander leur niveau de diplômes ! C'est une autre manière de considérer la question de la formation.

En terme de formation la France hésite entre le pragmatisme et le Collège de France. Il y a une sorte de prestige à avoir une formation supérieure. Mais dans les universités il faut trouver l'équilibre entre la « chair à industrie » et la vision Collège de France.

Dans la formation il y a aussi l'exigence de développer la créativité et l'inventivité ce qui ne passe pas forcément par la pratique de concours sélectifs.

 

4) Les scénarios de prospective.

La confiance serait restaurée dans notre pays.

Un bémol c'est que même si la prospérité revient et que nous suivons le modèle allemand, il peut y avoir comme en Allemagne un déficit d'investissements dans les équipements collectifs et une pauvreté importante qui subsiste. Par ailleurs, une société ne se réduit pas à son économie, il y a aussi le rayonnement culturel, la manière d'organiser les interactions entre les individus, la politique, en fait. Aristote disait bien que l'homme est par essence un animal politique. Cet aspect recouvre les interactions possibles entre les différentes couches de la population. Il subsiste toujours une sorte de lutte des classes plus ou moins larvée et dans ce domaine Macron correspond quand même à une classe donnée, celle qu'on appelle les « bobos ». Une majorité s'est dégagée en faveur de Macron, c'est peut-être aussi parce que les bobos sont devenus plus nombreux même si c'est une majorité relative de la population. A l'autre extrême il y a la France Insoumise et se pose la question de faire vivre ensemble ces populations si différentes. Les « bourgeois-bohêmes » seraient peut-être plus aptes à établir le lien avec les classes défavorisées parce qu'ils sont différents de la bourgeoisie française classique plus rigide      

On pourrait imaginer que si la confiance revienne et que l'économie redémarre, l'après-Macron pouvant ainsi favoriser le dialogue entre ces populations.

Confiance et communication, mais dans quelles perspectives ? La situation politique est nouvelle, avec une majorité inattendue. Macron a proposé des mesures qu'il est en train de réaliser. Nous sommes en situation d'attente. Est-ce que Macron va après cette première étape se mettre à l'écoute des citoyens notamment pour tenter de redistribuer le pouvoir dans un cadre régionaliste par exemple comme en Allemagne ? Les citoyens pourraient ainsi participer à la construction sociale et participer à une Europe qui serait une plaque tournante entre les différentes forces économiques qui semblent émerger ( combinaison russo-chinoise par exemple ).

- Il est intéressant de noter que les gouvernements précédents ont fait la preuve de leur incroyable incapacité d'écoute des citoyens. Une attente s'adressait ainsi à Macron dans ce sens. Deux nouvelles élues de Bretagne, par exemple, ont exprimé dans des tribunes libres leur contentement de pouvoir travailler dans cette optique nouvelle initiée par Macron qui donne de l'espoir.

 

En conclusion, un certain scepticisme se fait jour concernant la vision globale de Macron pour la France. Nous sommes donc « condamnés » à espérer dans des changements de tous ordres. Gageons qu'ils iront dans le sens d'une plus grande démocratisation et d'une plus grande cohésion sociale.

Il n'en reste pas moins que la conjoncture économique garde une importance primordiale dans la réussite des mesures de notre Président.

N'oublions pas la question de la géostratégie. Les Etats-Unis ont 20 000 milliards de dettes. Leur déclin semble inévitable. Le Brexit a été financé par la City de Londres qui a pour ambition de devenir la place off-shore des investissements chinois en Europe. Le but est de laisser se créer une zone commerciale entre la Chine, l'Asie et l'Europe. Pour la France la carte intelligente à jouer serait de se rapprocher de l'Angleterre et de se détacher de Bruxelles pour favoriser cette nouvelle économie qui sera quand même d'ici 15 ans la première économie mondiale ( la Chine ). La Russie par ailleurs s'est rapprochée de la Chine à cause des sanctions européennes et l'ensemble sino-russe est quelque chose de tout-à-fait considérable.

 

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LE DÉCLIN FRANÇAIS EST-IL DÉFINITIF ?

 

La France est distancée par l’Allemagne dont elle s’écarte pour se rapprocher des pays du sud.

 

Deux données chiffrées devraient inquiéter les Français. Elles contiennent cependant une bonne et une mauvaise nouvelle. Commençons par la bonne : le tourisme international a repris le chemin de notre pays. On peut espérer 88 ou 89 millions de touristes étrangers en France en 2017. L’horizon 2020 se situe à 100 millions, ce qui devrait conduire à 50 milliards d’euros de recettes et à la création de 300.000 emplois.

 

Globalement, le tourisme français se porte mieux cette année, avec 97 millions de nuits d’hôtel sur le premier semestre – le record de la décennie. C’est un secteur économique qui représente 8 % du PIB et occupe deux millions de travailleurs. Le cocorico doit s’arrêter, car d’autres font mieux que nous.

 

Surtout, ces chiffres sont en contraste avec ceux de notre balance commerciale, qui devient catastrophique sans que l’on s’en préoccupe beaucoup. Le creusement du déficit commercial de la France a atteint 8 milliards sur les six premiers mois de l’année pour un total de 34,4 milliards d’euros de déficit – un record. C’est l’industrie manufacturière nationale qui représente la plus grande part de ce recul, avec 3,8 milliards.

 

En second lieu, ces mauvais résultats tombent après la mise en place timide et tardive d’une politique de l’offre avec le CICE et le Pacte de responsabilité et de solidarité. Ce changement majeur de la gauche sur l’économie a été insuffisant dans sa mise en œuvre. Cet échec que traduisent les chiffres de notre commerce extérieur est d’autant plus grave qu’on peut aujourd’hui considérer que notre déficit n’est pas conjoncturel mais structurel, qu’on aura le plus grand mal à y remédier, compte tenu de ce que sont l’économie et la société françaises. Lorsque la croissance repart, modérément, l’amélioration du pouvoir d’achat et la hausse des investissements engendrent une augmentation de nos achats à l’étranger.

 

En troisième lieu, la comparaison européenne est humiliante et angoissante. La France est distancée par l’Allemagne, dont elle s’écarte pour se rapprocher des pays du Sud. L’Allemagne a engrangé 122,5 milliards d’euros d’excédents sur les six premiers mois de l’année, en léger recul, car les Allemands, s’ils ont exporté plus que l’année dernière, ont aussi importé davantage. Or, notre part du marché allemand recule au profit des pays de l’Est européen et d’Asie. La réputation de la qualité allemande jointe à la modération des coûts favorisés par les réformes courageuses menées entre 2002 et 2005 déséquilibrent nos échanges avec l’Allemagne. Dans le passé, la dévaluation pouvait compenser. Ce n’est plus possible.

 

On pourrait maudire les gouvernements de gauche comme de « droite » qui, par idéologie ou par démagogie et lâcheté, n’ont pas opéré le redressement préconisé par certains. Je pense toujours à la TVA sociale, que j’ai toujours soutenue.

 

Concernant  la CSG il faut rappeler qu’elle se finance  sur la masse salariale, retraite et autres et non comme la TVA sociale qui soulage la production française du poids des charges sociales, réduit les prix HT en bout de factures  donc rend les exportations plus compétitives et fait participer en contrepartie les importations au financement de la protection sociale.

 

Le drame, c’est qu’en tergiversant, en faisant le contraire ou autre chose, de manière plus compliquée, nous avons été doublés par tous nos partenaires et concurrents qui ont augmenté la TVA pour baisser le coût du travail. Aujourd’hui encore, les socialistes au faux nez libéral qui nous gouvernent veulent augmenter la CSG et non la TVA afin que la baisse du coût du travail soit financée par les Français uniquement et non par les touristes étrangers et surtout les importations. Notre relative réussite touristique, handicapée par le coût de nos services, jointe à notre débâcle industrielle pourrait être caricaturée : la France, vaste zone de loisirs, à côté d’une Allemagne maîtresse de l’industrie, n’est-ce pas ce dont rêvaient les Allemands depuis l’après-guerre..?

 

Plus que jamais, c’est une révolution qui s’impose. Certes, notre industrie a amélioré ses marges en priorité et s’équipe – surtout à l’étranger – pour rebondir, mais si la France veut échapper au déclin, des réformes structurelles considérables s’imposent, avec pour premier objectif la baisse de la dépense publique dans tous les domaines non régaliens. Un effort doit être fourni dans le domaine de la recherche en lien avec l’agriculture et l’industrie. Pour que cette révolution salvatrice ait lieu, il est nécessaire qu’un changement politique radical ait lieu. Le narcissisme du « chef », l’amateurisme et la confusion des troupes ont sans doute déjà gâché l’occasion de la dernière élection.

Merci d’avoir lu....Jean JUNG

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