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qui dit

C’est celui qui dit qui l’est.
 

(Avec ses variantes : « c’est celui qui le dit qui l’est » ou « c’est celui qui dit qui y est ».)

 

J’ai été étonné de lire le plus souvent, que cette réplique était considérée comme un langage enfantin, celui d’un être en voie de développement, celui qui n’aurait pas terminé d’assimiler suffisamment de connaissances et d’expériences, qui lui permettraient de s’opposer avec pertinence, à une injure, une insulte ou une simple critique. Il n’aurait en sa possibilité que d’y répondre par une réplique, prompte, vive, péremptoire qui n'accepte aucune opposition, une répartie qui n’objecte pas, parce qu’elle n’en est pas capable. « C’est celui qui dit qui l’est », n’attend pas de riposte et ne fait que renvoyer ce qui vient de lui être dit, comme s’appliquant à celui qui l’a dit.

Or, s’il s’agissait d’un langage enfantin, donc immature, qu’est-ce qui permettrait néanmoins à cet « être en voie de développement », de parvenir immédiatement à mettre en question celui qui vient de parler, plutôt que de réagir à ce qui a été dit, en argumentant contre cette mise en cause ?

Attribuer cette réplique à l’enfant, ne serait-ce pas plutôt, parfois, un déni stratégique en vue de s’absoudre, bien qu’adulte, de l’immaturité de certaines de ses propres actions ?

 

Nous voulons (et devons souvent), tout contrôler, notre environnement et ceux qui y vivent, nos actions, nos sentiments, nos pulsions,… jusqu’à l’absurde. Pour ce faire, toute notre culture nous prépare à des situations d’urgence bien définies, qui nous font entrer dans des cases comportementales prévues, dont on sait qu’elles peuvent se produire. Nous sommes prêts à répondre à ces urgences, à réagir avec rapidité lorsqu’une telle situation exceptionnelle se produit, parce que ces réactions font partie de notre maturité, notre « plein développement physique, intellectuel et affectif ».

Toutefois il survient de l’imprévu, de l’inattendu, pouvant mener, si l’on ne fait rien immédiatement, à un préjudice irréparable. Il faut agir vite, mais là, nous n’avons pas connaissance des codes, règles, des comportements culturels, qui nous permettraient de réagir rapidement.

C’est pourquoi, afin d’éviter une situation effrayante pour l’individu, perturbante,  des slogans, des proverbes, connus culturellement de tous, qui ne se réfèrent pas à une situation particulière, se sont installés au cours de l’histoire et viennent à notre secours : « qui s’y frotte s’y pique », « quand le vin est tiré, il faut le boire (il faut achever ce qu’on a commencé à faire)», « on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs (il faut savoir accepter certains sacrifices pour arriver à ses fins) », « quand le chat n'est pas là, les souris dansent», etc….. qui permettent de « répondre du tac au tac » (qui provient du duel).

 

Alors, lorsque Vladimir Poutine réplique d’un laconique : « C’est celui qui le dit qui l’est » à Joe Biden, qui, dans une interview donnée à un journaliste de la chaîne ABC, l’avait qualifié de « tueur », il a fallu que le président de la chambre basse du Parlement russe Viatcheslav Volodine évoque une « insulte » aux Russes, une « attaque » contre son pays. Ainsi il surmontait, par nécessité, l’image « enfantine » associée à la réplique utilisée dans l’urgence lors d’une interview, pouvant passer pour immature, et qui était insuffisante par rapport à la campagne de désinformation justifiant l’origine de la guerre. Les campagnes de désinformation ne se limitent pas à la diffusion de fausses nouvelles, mais prétendent aussi construire un récit trompeur dans l'intention de nuire, en utilisant une communication stratégique. En fait, la réplique de Poutine n’avait d’évidence rien « d’enfantine », mais montrait qu’il vit déjà dans un monde qu’il souhaite voir advenir, sans tenir compte de la réalité de celui dans lequel il agit, ce qui mettait à mal les « infox » officielles, destinées à influencer une opinion et à affaiblir un adversaire ! Infantile?

 

« C’est celui qui le dit qui l’est », se montre ainsi, plutôt une stratégie d’évitement, destinée à ne pas tenir compte de l’image que l’on se fait de la réalité du monde environnant, et du jugement personnel que l’on porte sur lui. Ce serait refuser de se remettre en question, en demandant à l’autre de le faire sur lui au lieu de porter un jugement sur autrui, un refus d’affronter l’accusation portée contre soi, plutôt que d’assumer ce que l’on a dit ou fait.

 

Ce refus d’affronter, peut avoir plusieurs causes.

1-Un biais cognitif est un mécanisme de compréhension d’une information qui altère le jugement, et influence nos choix. Par exemple, le biais de confirmation sera la tendance à sélectionner uniquement les informations qui confirment des croyances ou des idées préexistantes. Selon que je sois convaincu ou sceptique quant au réchauffement de la planète, je ne retiendrai que  ceux qui confirment  mon opinion.

Aucune discussion ne sera possible entre deux personnes convaincues et enfermées dans leurs certitudes, qui ne seront pas capables d’interpréter les arguments de l’autre. Ils écouteront mais n’entendront pas, le biais filtrant les preuves du contraire.

« C’est celui qui dit qui l’est », pourrait relever d’un biais, courant, de conservatisme. Aucune discussion possible, devant la sélection biaisée de preuves des risques et des renoncements, que comporte tout changement.

2-Ce peut être également le refus d’affronter la médiation d’un tiers, qui pourrait faire prendre conscience d’une insuffisance et d’une faiblesse. Ce rejet de l’autre par le refus du dialogue, de la maïeutique socratique, évite, en plus, d’un possible ressenti de culpabilité.

 

Cette réplique, en psychologie et en psychanalyse, correspond à la projection, l'opération mentale par laquelle une personne attribue à l'environnement ou à quelqu'un d'autre, une situation émotionnelle vécue comme intolérable. Ce mécanisme de défense inconscient, revient à reprocher à l'autre ce qui nous appartient, mais que nous refusons d'admettre, que ce soit un trait de caractère, un sentiment, un désir, un défaut, une crainte ou un impair, afin de ne pas être chargé d'angoisse ou de culpabilité. Sachant tout de même qu’on ne peut voir chez l'autre que ce qui existe au préalable en nous-mêmes.

 

Alors « C'est celui qui dit qui est », qu’il s’agisse d’évitement, de refus ou de projection est aussi un moyen de voir clair en nous, à condition de prendre conscience des raisons de cette réplique, des motifs par lesquels nous ne percevons pas les autres tels qu’ils sont objectivement, mais tels que nous les voyons au travers de notre propre grille de lecture émotionnelle, au travers de nos biais.

 

Attribuer à quelqu’un d’autre ce que l’on n’assume pas, comme dans « C’est celui qui dit qui est », est ancien : Bouddha professait déjà que « Tout ce qui te dérange chez les autres, c’est seulement une projection de ce que tu n’as pas résolu en toi-même ». Le Nouveau Testament utilise la parabole de la paille dans l’œil du voisin et de la poutre dans son propre œil.

Nous pouvons comprendre que nous avouer nos faiblesses va à l’encontre de la vision idéalisée que nous avons de nous-mêmes, et que cet aveu nous serait tellement inconfortable, que nous les escamotons pour le attribuer à quelqu’un d’autre. Pourtant, sans aller jusqu’à affronter notre propre réalité, nous avons mis au point « à l’insu de notre plein gré », la conscience de l’intervention par nous-même, de ce que nous jugeons négativement, sans les assumer entièrement. Mais c’est un premier pas vers la connaissance et l’acceptation de soi, que, malgré le mécanisme inconscient de projection, nous prenons conscience de ce qui est en train de se passer, de réaliser que l’autre me reflète qui je suis. C’est ce qu’on nomme l’effet miroir.

 

Or, en prenant conscience de ce phénomène, nous pouvons être amenés à l’utiliser volontairement, par ce que l’on pourrait appeler la rhétorique du miroir, en renvoyant à l’adversaire les accusations de fascisme, de stupidité, de gâtisme, ou de violence dont on prévoir qu’il va nous incriminer. Ce qui lui couper l’herbe sous le pied et inverse le sens de ces propos, de ce qui est habituellement convenu !

 

Qui est l’agresseur lorsque l'administration de George W. Bush a propagé à l'échelle planétaire une infox en présentant le 5 février 2003 devant le Conseil de sécurité des Nations unies un dossier mensonger sur un programme de fabrication d'armes de destruction massive en Irak pour justifier l'invasion de ce pays.

Poutine n’a rien inventé !

Lorsque Donald Trump, sur Twitter, propage que les vaccins sont la cause de l'augmentation dramatique du nombre de cas d'autisme, que le réchauffement climatique serait « une invention des Chinois », il applique, a priori, la rhétorique du miroir, coupant court à toute réplique sensée, puisque, de toute façon, les journalistes sont malhonnêtes et que seuls les réseaux sociaux sont fiables comme source d’information.

 

Il n’est possible alors QUE de répondre, « c’est celui qui dit qui l’est », parce que toute argumentation est, à priori, déjà rendue fausse, inopérante, voire néfaste et malveillante. Ce qui est facilité par le développement des blogs, producteurs de médias sans avoir à se soumettre à des règles éthiques.

Ce qui produit une sorte de dissonance cognitive, comme on a pu le voir aux États-Unis après la défaite de Donald Trump. Ses partisans vivaient tellement dans un univers qui laissait entendre que tout le monde pensait comme eux qu’ils n’ont pas eu d’autre option que de croire que l’élection avait été truquée en la défaveur de leur idole.

La démocratie en pâtit : non seulement toute discussion devient impossible et on ne peut que répondre que par « c’est celui qui dit qui l’est »,, comme il devient impossible de ne pas répondre que par « c’est celui qui dit qui l’est ». Une réplique qui ne veut pas forcément dire que l’autre ne possède pas cette caractéristique.

 

Comment résoudre ce retournement du stigmate, cet usage boomerang du langage ?

Peut-être est-il plus facile d’utiliser une réplique toute faite pour ne pas se rendre responsable, de ne pas assumer ses actes, et en rendre les autres responsables, et même se victimiser par la même occasion ?

Ce serait un procédé destiné à nous permettre de mener notre propre vie comme nous l'entendons, en se déchargeant de toute culpabilité.

Être coupable, c'est se rendre fragile aux yeux des autres et de nous. Se remettre en question est donc difficile, on est pris en défaut dans ces moment-là et notre image de nous est altérée. Nous préférons alors que cela soit la faute du voisin pour nous économiser des pensées douloureuses et une mauvaise estime de soi : ce n’est pas moi le coupable, celui qui mérite toutes ces critiques, c’est toi qui est en cause.

Quand je me cogne l’orteil sur un coin de chaise, c’est la faute de celui qui a déplacé la chaise !

 

Finalement, répliquer « c’est celui qui dit qui l’est » est refuser sa vulnérabilité, ses défauts et ses erreurs, d'accueillir ses émotions et toute discussion, ce qui arrange bien, souvent, la mauvaise foi de celui qui nous a parlé, et donc de comprendre notre situation, selon les circonstances, dans un amalgame qui n’a pas de sens.

 

C’est même, à la limite, une expression paradoxale de mépris. D’un côté, on attribue une valeur nulle à ce qui nous a été dit, sans vouloir perdre notre temps à signifier à l’autre, à quel point il est dans l’erreur, ni à tenter de changer son jugement. On passe notre chemin, la tête haute. Mais en même temps, on surjoue une indifférence ostentatoire, en signifiant à l’autre à quel point ses propos sont le cadet de nos soucis.

C'est l'hôpital qui se fout de la charité !

N.Hanar

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Ethique et morale.

Ethique et morale.

 

Le sens des mots évolue avec les époques, les lieux et les circonstances. Comte Sponville nous rappelle qu’à «l’origine, morale et éthique sont deux synonymes, selon leur étymologie grecque ou latine, ethos (relatif aux coutumes) en grec, moralis ou mores en latin (relatif aux mœurs), qui avaient à peu près le même sens et étaient considérés comme la traduction l'un de l'autre » à savoir les mœurs et les règles permettant de vivre et de survivre en commun.

Il y a des millénaires, «selon les différentes régions du monde, [ces morales avaient été établies] par les prêtres égyptiens ou assyriens, par les prophètes hébreux, par les sages hindous, par Zarathoustra (en Iran), Lao-Tseu et Confucius (en Chine), le Bouddha (en Inde), et, en Europe par les premiers philosophes grecs, les présocratiques... [ ] Leurs messages moraux, par-delà d'innombrables oppositions philosophiques ou théologiques, sont fondamentalement convergents [ ] autour d'un certain nombre de valeurs communes ou voisines, celles qui nous permettent de vivre ensemble sans trop nous nuire ou nous haïr, [ ] parce qu'elles étaient favorables à la survie et au développement de l'espèce.

 

L’Abbé Pierre et le Dalaï-Lama n'ont pas la même origine, pas la même culture, pas la même religion, «mais [ ] les morales qu'ils professent vont dans la même direction». [ ] « Une société qui prônerait le mensonge, l'égoïsme, le vol, le meurtre, la violence, la cruauté, la haine [ ] n'aurait guère de chances de subsister, encore moins de se répandre à l'échelle de la planète: parce que les hommes ne cesseraient de s'y affronter, de s'y nuire, de s'y détruire... [ ] Cela dit quelque chose d'important sur la morale : qu'elle est ce par quoi l'humanité devient humaine, [ ] au sens où l'humain est le contraire de l'inhumain. [ ]. Seuls les humains, sur cette terre, ont des devoirs. [Et] le seul devoir, [ ] qui résume tous les autres, c'est d'agir humainement. Que cela ne tienne pas lieu de bonheur, ni de sagesse, ni d'amour, c'est une évidence; c'est pourquoi nous avons besoin aussi d'une éthique». «Si on veut les distinguer [ ]: la morale commande, l'éthique recommande.

En résumé, selon Comte Sponville: la morale oppose le bien au mal, les pose en valeurs absolues par des commandements et des interdits, et dit ce qu’il faut faire, alors que l’éthique oppose le bon et le mauvais, par un travail personnel ou collectif. C’est un processus, un chemin de vie réfléchi, menant les valeurs de bien et de mal qui se veulent absolues en morale, à être relatives à des connaissances, un savoir et à un choix.

 

On pourra alors définir la morale comme un  « ensemble de règles de conduite considérées comme bonnes de façon absolue ou découlant d'une certaine conception de la vie »,  (Larousse) un ensemble de valeurs, disant ce qu'il est permis de faire ou non, comme la morale stoïcienne, la morale chrétienne, la morale kantienne, etc.. Alors que l'éthique, sera définie comme une réflexion sur les valeurs morales, argumentée, en mouvement, en vue de la meilleure ligne d'action, reflétant des valeurs morales.

Ce qui se fera sur des bases plus ou moins circonstanciées, comme le respect de la personne, la bienfaisance, la justice, l’impartialité ou l’équité. L'éthique interpelle donc non seulement la personne et sa morale, mais également son environnement, ce qui lui permet, d’ailleurs, de pourvoir à l'introduction de nouvelles lois morales ou de modifier celles qui existent.

 

La morale, comme souci de justice, est essentielle, nécessaire, pour une vie paisible en commun. Mais elle est trop pauvre pour une vie intérieure riche, parce qu’entièrement apportée et exigée de l’extérieur. Ce n’est que l’attitude éthique qui permet une réelle existence active de la conscience, du discernement, par le questionnement, l’interrogation de la morale, surtout en s’en méfiant des certitudes morales, parce qu’alors, la pensée individuelle ou collective, en s’ouvrant à la connaissance, se ferme à l’enfermement dans l’absolutisme d’une morale. « La justice est impossible à l’ignorant » écrit Levinas.

La vie en commun ne se réduit ni à la manière dont on se la représente idéalement, ni à la morale qui se réduit, la plupart du temps, à celle qui domine un moment donné dans une époque donnée.

 

Avant ce que l’on appelle « les Lumières », c’était simple, des « ordres du monde » étaient constitués par des « extérieurs à l’humain », puissances magiques ou naturelles, des dieux ou un seul, qui soumettaient les comportements humains à leur morale. Tout dans l’Univers était alors censé obéir à un ordre rationnel et immuable, qu’on ne pouvait ni changer ni empêcher: il était impossible à Œdipe d'échapper à son destin.

Que ce soit la mythologie, le recours au divin, ou les lois de la nature, l’humain se trouvait face à un ordre qui ne le laissait maître de rien, sans aucune liberté, sans aucune responsabilité face à ce qui se produisait inéluctablement, puisque c’était écrit.  (1)

 

A partir des Lumières, la philosophie, mettant l’humain au centre du monde, en fait celui qui décide de la constitution des sociétés et de leur justice, librement, parce qu’il a la capacité de se déterminer par la raison, faculté qui permet de décider par son pouvoir de discernement. L’humain peut alors formuler ses propres jugements, pour faire la différence entre le vrai et le faux, le bien et le mal. C’est l’éthique qui décide alors de la morale.

 

Dans cette optique, l’apport de Spinoza est important.

Dans son Éthique, son déterminisme radical lui fait écrire que l’homme n’est pas une exception dans la nature: il est déterminé par les mêmes lois communes de la nature que les autres choses qui constituent la réalité dans sa totalité. “Les hommes se trompent en ce qu’ils se croient libres et cette opinion consiste en cela seul qu’ils sont conscients de leurs actions, et ignorants des causes qui les déterminent”. Ils croient, à tort, disposer d’un libre arbitre.

Alors Spinoza se demande comment penser la liberté à l’intérieur même du déterminisme ?

Ce sera en s’efforçant de comprendre les causes qui produisent les passions, souvent néfastes, pour tenter d’y remédier. L'homme n'est pas libre de désirer ou de ne pas désirer parce que le désir est son essence, mais il peut renoncer à certains désirs, s’il le veut. Il est animé par le conatus, cette force qui participe à augmenter sa puissance d'exister, et qui provoque inévitablement en nous un affect de joie. Inversement, tout facteur réduisant notre puissance d'exister provoque immanquablement de la tristesse. Puisque : « On ne désire pas une chose parce qu'elle est bonne, c'est parce que nous la désirons que nous la trouvons bonne », c'est donc bien le désir qui produit les "valeurs" et non l'inverse. (Éthique III).

 

La question, affirme Arendt, (Ontologie et Politique), « n’est jamais de savoir si un individu est bon, mais si sa conduite est bonne pour le monde dans lequel il vit ». Elle écrira même:« Notre expérience récente nous a appris que la résistance active et parfois héroïque aux gouvernements maléfiques vient bien plutôt des hommes et des femmes qui y ont participé que des tiers vierges de toute culpabilité. »

En se focalisant donc sur des actes concrets, et non sur la vertu réelle ou supposée des individus agissants selon leur morale.…

 

La morale, sans l’éthique est ainsi insuffisante. Le mensonge, par exemple, est immoral : il viole la vérité, il manifeste l’intention volontaire de tromper, qu’il soit bien ou mal intentionné. La morale l’interdit. Or il y a des mensonges que l’on peut qualifier d’éthiques s’ils sont considérés sans référence au bien ou au mal, mais par rapport à la recherche du bonheur, de la justice ou de la sagesse. Ce sont les «mensonges pragmatiques», selon Platon, quand les gouvernants doivent cacher la vérité d’une situation dramatique pour ne pas susciter une panique, les mensonges à l’autorité, lorsque ce qui est demandé n’est pas légitime et viole les droits humains fondamentaux, les mensonges fait par compassion, humanité ou indulgence. Parfois même, le mensonge sur soi, qui permet d’oser et d’entreprendre.

 

« Morale », par son étymologie, et ramène à l’idée de mœurs, qui désignent une manière habituelle de se comporter et d’agir, en fonction de critères qui ont été définis comme étant le Bien et le Mal. En ce sens, la morale prescrit, selon Comte Sponville, « l'ensemble de nos devoirs, autrement dit des obligations ou des interdits que nous nous imposons à nous-mêmes, indépendamment de toute récompense ou sanction attendue, et même de toute espérance ».

Or comment cette morale saurait-elle être universelle, donc valoir en tout temps et en tout lieu. Universelle, idéale, elle s'appliquerait pour « tous les individus dans la même situation », indépendamment de la culture, de la race, du sexe, de la religion, de la nationalité, de l'orientation sexuelle ou tout autre élément distinctif.

 

L’image de l’impossibilité de son universalité absolue, est montrée par la polémique qui opposa Kant à Benjamin Constant. Kant refuse tout droit de mensonge envers soi et envers autrui : un impératif catégorique, inconditionné, absolu, qui vaut pour tous les cas sans exception, en vertu de la loi morale énoncée par un impératif catégorique « a priori », c’est-à-dire avant tout événement et indépendamment de tout fait: le mensonge, la dissimulation deviennent le prototype de l'acte immoral. (2) Alors que pour Constant, l'impératif catégorique ne prend pas en compte les circonstances et le résultat de l'action. Comme ce résistant qu’il faudrait dénoncer à l’occupant, qui, par la loi, en a fait un criminel. Constant oppose ainsi l’éthique à la morale, en soulignant les limites de la morale seule, sans travail de réflexion.

 

Les valeurs morales universelles ne peuvent exister indépendamment de l'état émotionnel des individus ou de moments particuliers, d’autant qu’il existe des morales différentes, qui varient selon les lieux et les époques. Par exemple, après la Déclaration universelle des droits de l'homme, il y eut la Déclaration des droits de l'homme en islam (57 états placés sous l'influence de la charia, avec une forte imprégnation religieuse, affirmant la primauté divine, limitant la liberté de choisir sa religion et d'en changer, la liberté d'expression et rendant inégaux les droits entre l'homme et la femme. (Ainsi que la Déclaration de Bangkok -Asie du Sud Est, de l’Indonésie à la Thaïlande- prônant la solidarité contre l'expansion communiste au Viêt Nam et l'insurrection communiste au sein de leurs propres frontières et énoncant des principes fondamentaux tels que la coopération, l'amitié et la non-ingérence).

 

Bergson différenciait la morale close de la morale ouverte.

Par une morale close, la cohésion sociale est obtenue par l’hostilité des membres de la société à l’égard de ceux qu’ils identifient collectivement comme des ennemis. C’est contre d’autres qu’on est uni avec certains, du fait des habitudes, d’un passé, d’une culture, d’une langue et d’un projet communs. En fait, tout ce qui construit le lien social est aussi, alors, ce qui brise le lien humain. (Il s’ensuit que là où il n’y a plus d’ennemi extérieur il faut, soit en inventer un, soit en trouver un à l’intérieur).

 

Cette morale close [que l’on pourrait simplement considérer comme LA MORALE], s’oppose à la morale ouverte. Socrate avait invité à définir l’homme par une faculté que tous possèdent, qu’ils soient esclaves ou hommes libres, Grec ou barbare. Cette faculté c’est la raison, la capacité de penser et de parler de manière sensée et cohérente. Alors que tout différencie empiriquement les hommes, la couleur de leur peau, leurs langues, leurs coutumes etc. il y a quelque chose qui les rassemble et fonde l’unité du genre humain. Cette « morale ouverte » correspond, selon moi, à L’ETHIQUE.

La mesure du vrai et du bien, «ce n’est ni moi, ni toi, c’est ce qui, transcendant nos particularités empiriques nous permet de dire nous ». En nous convoquant à une pensée dialogique en lieu et place d’une pensée prisonnière des opinions, la philosophie permet la reconnaissance de l’autre comme être porteur de cette même raison que j’expérimente en moi. Bergson parle de « communion dans la raison ». (3)

 

L’éthique permet de contester la pensée binaire qui nous pousse à voir le monde selon la loi du “bien ou mal”, «beau ou laid», qui limite notre point de vue, en nous privant de différentes alternatives, et nous confine dans nos vieilles habitudes et modes de pensée….., dans nos limites.

L’éthique refuse le manichéisme, qui simplifie les rapports au monde, ramenés à une simple opposition du bien et du mal, clairement définis et scindés.

Sinon, toute distinction se transforme en opposition et ramène systématiquement la complexité du réel à deux termes qui s'excluent », démentant les qualités de pluralisme et de tolérance revendiquées par les sociétés modernes.

Sinon, le monde réel dans lequel nous vivons devient pour chacun de nous, notre propre réalité, une connaissance toujours subjective, toujours partielle, toujours déformée, qui nous laisse dans l’illusion de maîtriser, de savoir, et de détenir la vérité ! Ce qui est encore accentué par l’importance prise par le wokisme, qui pousse les limites de la morale à celle, identitaire, étriquée, de leur seule communauté.

La pensée est alors condamnée à refuser le doute, les contradictions, sans jamais pouvoir les liquider.

Alors que, pour penser la complexité du réel, nous devons accepter que l’inachèvement et l’incertitude soient des qualités intrinsèquement humaines que nous ne pouvons plus ignorer. Edgar Morin secoue notre paresse d’esprit en disant que la pensée complexe ne refuse pas du tout l’ordre, la clarté, le déterminisme, et ainsi les morales différentes, mais elle les sait insuffisantes.

 

L’éthique peut alors se définir comme un système complexe et ouvert, soumis aux contraintes de son environnement et composé d’éléments possédant chacun des propriétés spécifiques. D’où l’intérêt des comités d’éthiques s’ils parviennent à s’écarter des morales particulières à chacun de ceux qui la composent.

Si l’hostilité à certains n’est plus l’élément structurant fondamental, on peut envisager de lier les hommes dans des communautés d’intérêts et de sympathie de plus en plus larges.

Malheureusement, l’expérience et les événements récents qui inaugurent le virage que prend le 21e siècle, montrent que les morales des sociétés closes prennent le pas sur les sociétés ouvertes et leur volonté éthique.

 

Rousseau écrivait : « Tout patriote est dur aux étrangers, ils ne sont rien à ses yeux. Cet inconvénient est inévitable ». (Emile ou de l’Education). L’hostilité à l’endroit d’un ennemi redevient constitutive de l’unité  et de l’identité nationale, et là où il n’y a plus d’ennemi extérieur il en est inventer un, à l’intérieur.

Comme l’Allemagne nazie avait voulu trouver sa cohésion contre le juif, comme l’Union Soviétique l’avait fait contre le capitaliste ou le bourgeois, certains voudraient aujourd’hui la trouver contre les mêmes ou contre le musulman, le riche, le fonctionnaire, les pourris etc. selon leurs conceptions particulières de la morale. La liste peut être indéfiniment allongée au gré des passions du moment, des morales triomphantes et d’éthiques qui n’en ont que le nom!

Il s’agit de morales qui ne sont nécessaires qu’à la sauvegarde des intérêts de leurs membres, qui déterminent les conduites appropriées à leur viabilité, qui exercent sur chacun, une pression l’obligeant automatiquement à certains devoirs.

Nous sommes aux antipodes de toute éthique construite par la raison, censée traiter des problèmes fondamentaux de la morale. L’éthique se particularise, et se réduit en des morales closes, qui définissent à nouveau ce qui est bien et ce qui est mal, selon ce qui semble momentanément important à des pensées et des volontés, soumises aux pressions médiatiques et à des intérêts politiques ou économiques.

 

La morale, ou plutôt LES morales, sont produites par des ensembles d’individus, selon l’époque et le lieu de leur existence, et certaines, comme celle des humanistes des Lumières, se veulent universelles (Kant). Il s’agit d’un rapport au monde qui s’approprie l’autre, alors censé se soumettre à une morale, donc à un « ordre du monde » particulier, prédéfini.

L’éthique, instaure un autre rapport au monde, qui consiste à faire le vide en soi, se retirer, se défaire de soi-même pour envisager l’autre, considérer son visage comme le soulignait Levinas, afin d’agir et d’être en lien avec l’événement et non plus avec un soi qui ne considèrerait que ce que l’autre devrait être. Une dimension essentielle de l’éthique, fondée sur l’impossible appropriation de l’autre, et même son refus … et qui à laisse l’autre la possibilité d’être, d’exister en tant « qu’âme ».

L’éthique a ceci de commun avec la philosophie: elle oblige à penser contre soi.

N.Hanar

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NOTES

1) Par nature, les humains sont au-dessus des animaux, les animaux au-dessus des plantes. Au sein même de la cité, certains sont naturellement des esclaves, d’autres des dirigeants et les femmes sont naturellement inférieures aux hommes.

Cet ordre naturel est juste par ce qu’il imite l'ordre cosmique, l'ordre naturellement hiérarchisé du monde. C’est génétique, inné, il y a des aristocrates par nature et des esclaves par nature. Et il est juste être libre ou esclave puisque c'est par nature.

Ainsi la cité est juste, non comme nous le concevons quand elle répond à la volonté générale, voire à la volonté d'une majorité, mais parce qu'elle répond à un ordre naturel.

Notre notion de la démocratie est qu'elle doit combattre les inégalités naturelles, pour Aristote, elle doit au contraire imiter la hiérarchie naturelle.

2) Kant aboutit ainsi à la formulation d'un « impératif catégorique » : « Agis uniquement d'après une maxime telle que tu puisses vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle », ou encore : « Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature. » Le mensonge, la dissimulation deviennent le prototype de l'acte immoral : la volonté s'y contredit elle-même. L'acte moral, a contrario, révèle une raison pratique, un usage régulateur pour l'action du principe de non-contradiction ou d'universalité formelle. Kant déduit de ce principe des applications aux problèmes moraux traditionnels. Il faut comprendre que le « respect » de la loi morale se confond avec la « dignité » de l'homme. L'impératif catégorique peut alors se reformuler : « Agis de telle sorte que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. » Ayant reconnu le caractère inconditionné, absolu, de sa liberté, la volonté se découvre législatrice. C'est seulement sur cette base d'une autonomie de la volonté qu'il est possible de construire une science des mœurs, et non sur celles, empiriques ou philosophiquement erronées (hédonisme, divinisation de l'homme), qui caractérisaient les morales antérieures. Penser la liberté, c'est-à-dire le domaine qui n'est pas soumis aux lois de la nature, domaine d'exercice d'une raison autre que la « raison pure » de la première Critique, telle sera la tâche de la Critique de la raison pratique. La Critique de la faculté de juger (1790), quant à elle, aura à reconsidérer « l'abîme » ainsi creusé entre nature et liberté. Kant, comme on l'a dit, reviendra ensuite à la Métaphysique des mœurs, puis aux sciences morales positives, avec une Anthropologie du point de vue pragmatique (1798). (Universalis)

Pour Constant, dire la vérité n’est un devoir qu’envers celui qui a droit à la vérité. Or seuls certains en sont dignes).

3-Bien entendu, comme le veut Bergson, il faut se réjouir de l’action civilisatrice et de ses morales, qui arrache l’homme à la brutalité et à la sauvagerie de ses tendances archaïques. Mais si on peut neutraliser, sublimer (dirait Freud) une tendance naturelle, on ne l’éradique pas. Elle garde son potentiel de nuisance. Il faut ruser avec elle.

 « Aujourd’hui encore, écrit Bergson, nous aimons naturellement et directement nos parents et nos concitoyens. Tandis que l’amour de l’humanité est indirect et acquis. A ceux-là nous allons tout droit, à celle-ci nous ne venons que par un détour ».

Ce détour devrait s’exprimer par l’éthique, grâce à la raison, cette faculté que tous possèdent, disait Socrate, qu’ils soient esclaves ou hommes libres, Grec ou barbare.la capacité de penser de manière sensée et cohérente, permettant de faire de tous les hommes « le prochain ».

Si on peut fonder le lien social sur une sociabilité naturelle, (Aristote) rien n’interdit d’en concevoir l’élargissement à tous les habitants de la planète. Si l’hostilité à certains  n’est pas l’élément structurant fondamental, on peut envisager de lier les hommes dans des communautés d’intérêts et de sympathie de plus en plus larges. L’intérêt de chacun bien compris passe en effet par la reconnaissance des intérêts légitimes des autres. Ces mobiles ne peuvent-ils pas, autant que la haine, fonder la communauté nationale et internationale ? Par l’éthique associée à la morale ?

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La vie a-t-elle un sens ?

 

Le mot "sens" a plusieurs sens. Nos cinq sens nous permettent de percevoir, et c’est en interprétant ce que nous percevons, chose, mot ou action, que nous créons du sens. Et puis, le mot sens renvoie aussi à l'idée de direction, vers quoi ou vers ou, la vie se porte.

Le mot "vie" a également plusieurs sens. Il désigne l'ensemble des phénomènes concernant le vivant qui évolue, se développe ou dépérit ainsi que la période de temps qui s'écoule de la naissance à la mort.

Alors, quand on se demande si la vie a un sens, on peut s’interroger sur celui de la vie en général, et/ou sur le sens de la nôtre en particulier, et, en même temps, si pour l’une et/ou l’autre, ce n’est que leur but, leur finalité, leur direction, qui leur donne sens.

Nous avons conscience de ce sens qui nous apparait, qui surgit en nous, lors de la synthèse entre ce que le monde nous montre en se présentant à nous, et les éléments subjectifs, constituant notre connaissance, qui se rassemblent alors en un ensemble cohérent. Cette synthèse nous l’appelons nos représentations.
Ainsi le sens m’est donné par le rapport que j’entretiens entre moi et le monde. Rapport nécessaire et fondamental, que ce soit parce que, d’abord, afin de survivre, nous devons comprendre, questionner, analyser, le monde. Ensuite, parce que notre désir dépasse la volonté de survivre, les réponses à nos questions, peuvent nous apparaitre insuffisantes. Et surtout, parce que nous ne supportons pas que notre vie n’aie pas de sens.

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Lorsqu’il s’agit de donner un sens à la vie, par la simple obéissance, voire la soumission, à une idéologie, à une force métaphysique, ou s’il existe un sens inné en nous tous, comme de nature, c’est toujours un sens qui ignore l’indépendance, la singularité et la liberté humaine.

 

C’est pourtant la position de Nietzsche (1844-1900) dans le «Gai savoir», qui prend une position peut-être inspirée par son contemporain Darwin ((1809-1882). Ce dernier avait théorisé l’évolution comme résultant de la sélection naturelle. Tous les organismes subissent de légères variations dans leur morphologie, leur milieu les ayant rendus capables de se reproduire. Or, ce n’est pas l’individu qui cherche à faire survivre son espèce, ce sont ses gènes qui cherchent à se transmettre à travers lui. La sélection fait que seuls certains individus parviendront à transmettre leurs gènes. Après des millions d’années les détenteurs des gènes les moins bien adaptés se sont éteints, et de nouvelles caractéristiques physiques et comportementales ont vu le jour. Un sens de la vie, qui trouve ses fondements dans notre biologie et l’histoire de notre évolution.

 

Nietzsche, alors, défend que le seul but de la vie est la reproduction: "J'ai beau considérer les hommes d'un bon ou d'un mauvais œil, tous et chacun en particulier, je ne les vois jamais appliqués qu'à une tâche: à faire ce qui est profitable à la conversation de l'espèce. Et cela en vérité non par quelque sentiment d'amour pour cette espèce, mais simplement parce que rien n'est aussi invétéré, puissant, irréductible que cet instinct, parce que cet instinct est absolument l'essence de l'espèce grégaire que nous sommes".

Peut-on vraiment réduire tout ce à quoi les hommes donnent un sens, à la préservation de l'espèce humaine, à une "nécessité vitale" de se conserver et de se reproduire.

Ne s’agit-il pas plutôt d’UN sens donné à la vie, que DU sens de la vie?

Chacun n’est-il pas à même de se donner d’autres directions qui auraient un sens pour lui ou pour tous?

 

Le fait d’être, de naître, ne confère pas, à lui seul, de sens à la vie: nous devons d’abord expérimenter, suivre un chemin, exister, afin de vouloir et de pouvoir nous poser la question de savoir pourquoi nous sommes, en vue de quoi nous agissons et quelle finalité nous recherchons par notre action. C’est la leçon majeure de l’existentialisme : l’existence précède l’essence.

 

Descartes avait déjà ramené l’humain au centre de la réflexion: «JE pense, donc JE suis!». Ce qui a permis son interrogation éthique et métaphysique, la plus fondamentale: quel est le sens de la vie, quelle est la finalité de l’existence ? Le Discours de la méthode, indique que chacun doit guider sa propre existence, choisir et suivre un même chemin, une même morale afin de donner sens à sa vie, et, pour cela, imprimer une direction clairement établie et maintenue dans la durée. Descartes définissait des règles pratiques à cet effet. Sinon on devrait faire face à légion de réponses possibles: le sens de la vie, est-ce se connaître soi-même, trouver le bonheur, aimer (Dieu, son prochain), faire des enfants, posséder une Rolex avant d’atteindre 50 ans… Comment s’y retrouver ? Cependant, la complexité du monde qui offre tant de vies possibles, peut-elle se contenter et nous contenter d’une direction unique ?

 

Vivre signifie: respirer, manger, bouger, désirer, etc... : ce qui donne du sens à tout cela, ne lui donne pas forcément un sens, qui limiterait, par son orientation, les possibilités d’ouvrir à d’autres sens de la vie.

Platon dans le Phédon raconte la mort de Socrate, qui enseignait, questionnait en s’opposant aux affirmations des sophistes, et au système social de son époque. Pour lui, obtenir la plus haute forme de connaissance, permettait d’atteindre toutes les choses bonnes et utiles, et de trouver le sens de la vie.

C’était ce mode de vie qui lui donnait son sens.

En choisissant de mourir, Socrate a pu assumer le « sens de la vie », la primauté de la pensée sur le corps, contre la soumission de l’individu à un cosmos intouchable, en s’attribuant sa mort, au lieu qu’elle soit l’effet du cours cosmologique des choses, de sa condamnation par la société. Sa mort a bien été́ la sienne. Sinon, sa vie, n’aurait plus eu de sens, et a montré que le sens de la vie en général, est l’affaire de chacun.

La question du « sens de la vie » rejoint ainsi celle de la responsabilité, expression de la liberté.

 

Pourtant, aucune vie n’échappe à l’éventualité́ de n’être un jour que ce (qu’on sait) qu’elle est, un chemin subi vers la mort, et par là de n’avoir plus de sens, c’est-à̀-dire de n’être plus assumable. Comme lorsque nous ressentons le caractère scandaleux de la mort d’enfants, ou de ceux qui meurent trop tôt, sans que nous n’ayons rien pu faire pour l’éviter. Comme un « péché originel » dont nous serions coupables, sans en être responsables!

Ainsi, il y a des gens pour qui vivre n’a plus de sens alors qu’ils ont tout pour vivre bien, et d’autres qui s’accrochent à une vie à laquelle il nous semble qu’y mettre fin serait préférable, mais qui a encore un sens pour eux: il y a pour chacun un sens par quoi se décide de désirer encore vivre, ou non.

Lorsque Bichat (1771-1802) définit la vie comme « l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort», peut-être faudrait-il ajouter que vivre consiste aussi à faire ce qu’il faut pour vivre encore.

 

Lorsque, pour chacun, le sens de sa vie se réfère à une certaine responsabilité́ de quelque chose (témoigner avec des livres, élever des enfants, ou changer le monde), aucune vie ne saurait ne pas avoir de sens, puisque vivre est toujours l’affaire d’un sujet, même si elle n’en est pas la réalité́ et qu’il refuse de la continuer.

Mais imaginons la vie de quelqu’un qui a lutté pour abolir l’esclavage, en vain. Il a l’impression de s’être battu pour rien, que ce qu’il avait fait était sans intérêt, et que, par conséquent, sa vie n’avait pas eu de sens.

Ne doit-on pas en conclure que même s’il juge l’inverse, sa vie a eu du sens ? Même s’il le vit mal ?

 

Les Monty Python nous avaient prévenus en 1983 dans leur film loufoque, « Le Sens de la vie ». Elle bute sur trop d’obstacles, ou d’échecs, pour que chacun puisse lui en trouver un. Quelque chose nous échappe toujours. C’est peut-être pourquoi, aujourd’hui, donner un sens à la vie est devenu l’apanage des thérapeutes et le marché des coachs de vie, confrontés à des personnes incapables de comprendre pourquoi elles sont insatisfaites de leur existence, d’une vie ressentie vide, ou superficielle. Comment trouver des raisons de vivre si nous ne sommes pas capables de lui donner un sens?

Une «vie bonne», accomplie,  a-t-elle du sens, si elle amène au bonheur, si elle se confond avec une forme de satisfaction égoïste ou si elle est associée à une préoccupation impartiale pour le bien-être humain.

Selon Susan Wolf, qui questionne nos raisons d'agir dans un essai « Le Sens dans la vie », peu importe: « le sens découle de l’amour que nous portons à des objets dignes d’être aimés et au fait que nous soyons positivement engagés envers eux ».

 

Pour elle, « écrire de la philosophie, jouer du violoncelle, garder un jardin exempt de mauvaises herbes peuvent exiger plus de temps et d’attention que ce qui serait optimal du point de vue de notre bien-être ».

Ce serait donc l’amour pour les choses (n’importe quel domaine d’engagement, une cause, l’art, la musique, le jardinage) qui pourrait justifier des choix et des comportements, plus que l’amour qu’on éprouve pour soi-même ou pour la morale. Ils doivent néanmoins être pourvus de valeurs objectives et dignes d’être aimés en tant que tels: se contenter des mots-croisés ou des sudokus ne donne guère de sens à l’existence.

La vie, alors, a un sens, dans la mesure où l’on a trouvé sa passion, sans pour autant, minimiser l’usage des plaisirs dans nos vies, comme « manger un sundae au caramel chaud, rencontrer une star de cinéma, etc…» Ce qui confère un sens à notre vie, nous donne des raisons de vivre, correspondrait aux engagements personnels actifs que nous prenons.

Or cette idée laisse de côté les raisons qui nous pousseraient à poursuivre des intérêts non personnels, pour lesquels nous n’avons pas de passion particulière. Conférer un sens à la vie grâce à notre seule sensibilité, n’est-ce pas que lui donner une simple « saveur», permettant toutefois de jouir de la vie ?

 

Alors, peut-on vraiment trouver une réponse en dehors de soi, réponse nécessaire puisque la question du sens de la vie joue un rôle crucial dans la vie de tous les jours, en orientant nos actions.

Comme l’histoire de cet homme obnubilé par la question du sens de la vie, au point de perdre son travail, de délaisser sa femme et ses enfants qui le quittent. Il se retrouve à la rue, seul, sans maison. Lorsqu’il entend parler d’un vieil ermite, qui vit au sommet d’une montagne, au Tibet, qui saurait sûrement lui répondre, il entreprend d’escalader la montagne sur laquelle vit le vieux sage. En s’approchant, il a froid, il a faim, s’épuise. Ses vêtements sont en lambeaux. Ses doigts sont gelés. Il arrive enfin, en rampant, au sommet de la montagne. Là, il voit une grotte, se relève péniblement, tombe, se relève, tombe encore et se retrouve, à genoux, devant le vieil ermite qui lui dit : - Tu as fait un long chemin pour venir me trouver. Que veux-tu ?

Je veux trouver la réponse à cette question : Quel est le sens la vie ?

Le vieux sage réfléchit et répond : «La vie, c’est une rivière qui coule entre des collines et des montagnes avant de se jeter dans la mer ».

Alors, l’homme se relève fou de rage : Quoi ?! J’ai perdu ma famille, mon boulot, ma maison, ma dignité, même ! Et tout ça pour m’entendre dire que la vie est une rivière qui coule entre des collines et des montagnes avant de se jeter dans la mer ! C’est une plaisanterie !

Et là, le vieil ermite répond : Ah bon ? Ce n’est pas ça ?

Ce n’est pas la réponse qu’attendait le voyageur à : pourquoi sommes-nous sur terre ? - Quel est le but de l’existence que l’on doit se fixer? Est-ce qu’il faut vivre uniquement pour soi ou aussi pour les autres ? La vie a-t-elle un sens en elle-même ou le sens dépend-il de nos objectifs, d’une quête personnelle dans laquelle chacun doit trouver sa voie?».

 

Trouver la réponse seulement en soi, est-ce suffisant ? Un méchant manipulateur immoral et corrompu qui semble tout avoir pour lui : argent, pouvoir, confort, une famille qu’il aime et qui l’aime, sa vie a-t-elle du sens ? Lui, juge et ressent bien que sa vie a du sens, mais pour nous, il est difficile de l’accepter.

La vie d’un individu n’aurait-elle du sens que si, et seulement si, il estime que sa vie a du sens pour lui, ou doit-elle, aussi en avoir pour les autres, en agissant envers eux?

 

Qu’est-ce qui fait que les vies de Socrate, Curie ou Brahms ont du sens: subjectivement, ils avaient le sentiment qu’elle en avait, parce qu’ils ont dirigé leurs vies et leurs actions de façon à réaliser des accomplissements moraux, esthétiques ou intellectuels qui ont une valeur intrinsèque. Ils ne se sont pas consacrés uniquement à eux-mêmes et ont contribué positivement au monde, contrairement à des vies comme celle du  méchant de l’exemple, parce qu’il existe des valeurs objectives bien plus désirables.

Autrement dit, le sens ne surviendrait-il que lorsque l’on est activement et passionnément engagé dans des projets ayant ont intrinsèquement de la valeur,  et auxquels on aime se consacrer ?

Contrairement à une activité qui est tournée uniquement vers des choses futiles, comme regarder des séries, jouer avec sa console, ne faire que manger et dormir, ou collectionner des porte-clés.

Or, définir le futile, n’est pas aussi simple. Camus s’était indigné qu’en 1955, le compositeur d’origine hongroise Tibor Harsanyl, s’était vu refuser la nationalité française au motif qu’il exerçait une « profession  sociale inutile »! Lors du Covid, non avons revu des activités « non-essentielles ».

 

Il est pourtant possible de donner du sens à une vie, sans qu’il n’y ait d’impact en bien ou en mal sur le monde, comme accepter la notion de destin, ce sens qui est donné à notre vie, ou se rallier à un culte. Et même chercher à s’enrichir, ou soulever des poids pour devenir plus fort ou plus beau, quelque chose qui peut sembler futile, tout comme se casser la tête à propos du sens de la vie, dans le but de prendre la parole dans un café philo.

Au nom de quoi ces activités seraient dénuées de la possibilité d’offrir du sens à la vie de quelqu’un ?

C’est pourtant bien l’inverse qui est ressenti. Défendre une hiérarchie de vies et d’activités selon certaines valeurs, peut se montrer arbitraire ou non fondé.

C’est pareil pour ceux qui pensent qu’il existe quelque chose de supérieur, surnaturel ou supranaturel, qui viendrait donner du sens au monde et donc donner une certaine finalité à nos vies, ou pour ceux, au contraire qui pensent qu’il n’en existe aucun.

Si de telles entités existaient, ou non, cela ne donnerait pas plus ou moins de sens à nos vies. Que ce soit parce qu’il existerait un Dieu ou une nature qui insufflent un sens aux choses, cela ne change rien à la question du sens de nos vies et à l’importance de ce que nous entreprenons.

 

La vision scientifique du monde, en contradiction complète avec la possibilité qu’il puisse exister un sens indépendant de celui que nos mécanismes cognitifs attribuent au monde, n’y change rien. Cette approche rejette l’image que nous nous faisons du monde pour n’en laisser que ce qui est réel. Elle ne fait que confirmer que le sens de la vie n’est pas inscrit dans le monde, mais qu’il s’agit de la façon dont la pensée, spécifiquement humaine, colore le monde.

Selon Jean Luc, de plus: « la nature, comprise comme l’ensemble de ce qui est, ne nous donne pas de sens puisqu’elle n’en n’a vraisemblablement pas elle-même, n’étant qu’une somme d’indifférence, se contentant d’être. Le sens, la finalité, [d’une présence humaine] sont des idées qui ont germé dans l’esprit humain : elles sont une création de la conscience humaine ».

 

Cependant, c’est alors une vie qui se rend étrangère à elle-même, lorsque son sens ne se trouve soumis qu’à l’autorité́ de la conscience d’un sujet, qui peut être amené à fuir d’avoir seul la responsabilité de sa vie, à fuir le spectre scandaleux et dévastateur  de la mort, à grande dose d’arrangements, d’illusions, de consolations.

 

Ce qui peut amener comme réponse à la question du sens, que le monde n’a intrinsèquement pas de sens, et que la vie serait absurde, sans importance, à l’échelle du vivant. De beaucoup d’empires (Alexandre le Grand, Ramsès II, l’empire Ottoman, de beaucoup d’idées et de recherches, il ne reste plus rien. Comme de chacun de nous au bout de plusieurs années.

Mais si nous, nos civilisations, nos valeurs étaient immortelles, la possibilité de l’absurdité de la vie serait toujours envisageable. Pour Camus (dans l’Étranger) le sentiment d’absurdité vient de la contradiction entre nos aspirations, l’idée que nous avons du monde tel qu’il devrait être, et le monde tel qu’il est vraiment. Pour d’autres, d’une lutte interne entre notre tendance à considérer notre vie importante et notre tendance à prendre du recul sur celle-ci et à trouver nos préoccupations futiles ou insignifiantes. Même si elles ne sont pas moins importantes à nos yeux.

Pour Camus le fait de « vivre le supplice de Sisyphe », condamné à remonter son rocher pour l’éternité, dans un monde silencieux, dépourvu de vérités et de valeurs éternelles, dans un lieu étranger, étrange et inhumain, rend sa condition et ainsi la nôtre, absurde. Mais, comprendre et en reconnaitre l’absurdité, lorsqu’à notre désir ne répond que « l'impossibilité de réduire ce monde à un principe rationnel et raisonnable », et cesser de le nier, est déjà une révolte et donc une « victoire », qui permet d’imaginer « Sisyphe heureux ».

 

Finalement, est-ce l’idée d’un sens qui détermine le but de notre action, ou est-ce la volonté d’atteindre un but qui donne son sens à l’action ?

Ce qui confère du sens et de l’importance aux choses, à la vie et à nos vies, repose sur le simple fait que les raisons que nous avons de donner du sens à la vie, quel qu’il soit, soient suffisantes. Nous n’avons pas besoin qu’elles reposent sur des justifications ultimes. Que ce soit en pensant que la vie à déjà un sens, ou que son sens est devant nous, résultant de nos actions, le sens de la vie trouve son importance dans l’instant présent, dans l’ici et le maintenant,

« Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie » écrivait Malraux.

N.Hanar

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Pourquoi hésitons-nous à dire NON ?

 

La capacité de refuser différencie l'animal, qui fait ce que lui dictent ses instincts, de l'humain, capable de se dire non, de se refuser à lui-même. Ce refus, le désaccord, l’action de ne pas accepter, de repousser, s’exprime par le « non », dont la définition se limite à ce qui nous engage dans un acte négatif radical.

 

Ce qui est conforté, aujourd'hui, par la mentalité dominante, qui  s'énonce dans l'injonction: « il faut être positif », s’affirmer, être constructif. Ainsi tout désaccord correspond alors à un échec.

Cette positivité triomphante, nous est imposée par les média, la publicité marchande ou politique, des psychologies de bazar, des coachs de vie, des formateurs à une vie réussie, et quelques escrocs, qui proposent des méthodes, scientifiquement prouvées ‘par des essais sur leur famille ?). Ils envahissent notre vie, en arrachant de force notre adhésion à des désirs qu'en réalité ils créent. Dire non devient difficile, nous fait hésiter, la connotation du mot étant perçue uniquement de manière négative, alors que nous souhaitons quand même plaire, craignons d’être rejetés ou de vivre dans des conflits incessants!

 

Alors que l’on peut très bien examiner, à l'opposé, la dimension créatrice et féconde de la négation, supérieure à celle de l'acceptation soumise ou de celle dont nous n’avons même plus conscience.

C’est bien à travers l'insoumission, la dissidence, la subversion et tous les types de refus que se construisent depuis toujours le travail de la raison et l'histoire de l’humanité.

 

Or notre sujet : « pourquoi hésitons-nous à dire NON ? », a pour mot essentiel le verbe « hésiter ».

Dire non, a pour effet de nous suspendre dans un état éphémère, une transition entre ce qui peut nous qualifier et un saut dans l’inconnu. Comment alors ne pas hésiter lorsque nos positions connues par les autres et par nous-mêmes, nos attitudes prévisibles, nos certitudes, donc tout ce qui nous limite, sont mises à distance et s’ouvrent à tous les possibles, lorsqu’à l’arrogance du savoir, vient se substituer le doute?

 

D’autant que, pour nos sociétés, cette attitude est perçue comme une carence. L’injonction de positivité, du dire « oui » aux idées force de la société, quelles qu’elles soient, veut définir l’hésitation comme seulement un état d'indétermination, d'incertitude qui empêche d'agir ou de prendre parti, l’incapacité à se décider.

De se décider, surtout, en faveur des représentations du monde qui se dissimulent derrière des discours de pouvoir, d’assujettissement, du fait de la puissance démultiplicatrice de slogans, de croyances, et du conformisme.

L’hésitation, qui, dans un premier temps suspend le jugement, cette épochè des anciens philosophes sceptiques grecs, qui renvoyait à un état d'esprit dans lequel ni nous n'affirmons ni ne rejetons quelque chose, est ce qui permet de déceler les idéologies qui fabriquent et alimentent l’injonction de positivité. Comme une forme de sécession avec l’univers social, qui est difficile à pratiquer sans hésitation, parce qu’elle apparaît comme une forme de refus de ce qui est évident pour d’autres?

 

Hésiter, c’est mettre en place une certaine attente qui s’oppose à l’impatience et à l’impulsivité, à la vitesse sacrée, en convoquant en nous un sens du contrôle sur nos actions et nos pensées.

Dire non, c’est refuser de toujours voir ce qui va se produire avec optimisme, ce qui passe pour du pessimisme aux yeux de ceux qui se soumettent aux normes imposées par le théâtre social, conduisant à jouer correctement le rôle que les autres et la société dans son ensemble attendent que nous jouions.

 

Alors, on peut hésiter à dire non à quelqu’un qui vous a dit oui, parce qu’il croit vous faire plaisir en vous proposant quelque chose dont vous ne voulez pas: Parce que dire non, refuser ce qui se veut être un don semble être alors se fermer des portes pour l'avenir, en prenant le risque de se faire des ennemis, de perdre un ami, un amour, un partenaire ou une situation. On peut hésiter lorsqu’on a peur de faire de la peine.

Mais, pourquoi faudrait-il ne pas avoir le courage de choisir ce qu'on veut, pourquoi se laisser porter par le désir des autres, quel que soit l'enjeu : un repas, une rencontre, une relation sentimentale, un ordre. Le refus est pourtant toujours une manifestation de la liberté, qui débouchera sur une  avancée dans la connaissance de soi.

En fait, dire non peut même devenir l'occasion de créer une relation vraie avec l'autre, dans un respect réciproque, ce qui devrait se faire sans marquer d’hésitation.

En refusant la demande de son interlocuteur, on montre avoir conscience de la valeur de notre engagement, de notre liberté, cette capacité à se déterminer par soi-même, à faire ses propres choix.  On affirme ainsi une volonté indépendante, par l’acte de refuser, de repousser, de nier, au lieu d'adhérer passivement.

Cependant, que vaut une liberté strictement négative ?

Alain, définissait le travail de la pensée, et donc la liberté de l'esprit, comme le « pouvoir de dire non ».

L’hésitation est ce qui permet de suspendre son jugement, un appel à la pensée, afin de refuser de suivre un conditionnement, d’affirmer la liberté de pouvoir examiner par soi-même, préalablement à un choix.

 

Le choix, nous l’avons lorsque nous sommes confrontés à une situation offrant plusieurs options, dans les limites de nos connaissances, de nos savoirs, donc de la conscience que nous avons-nous même forgée, de ce qu’est, et de ce que nous permet le monde (notre Weltanschauung). L’hésitation, le moment du choix, c’est ce qui permet d’analyser, si nos choix sont libres ou déterminés. Parce que nous avons quand même conscience de quelques-uns des éléments qui ont guidé notre action, nous avons envisagé toutes les solutions, nous avons essayé de nous informer, nous avons même parfois douté de notre première option, parce qu’il nous est arrivé d’avoir regretté l’un de nos choix, en nous disant : "si j'avais su...».

Nous hésitons, parce que nous savons que nous ne sommes pas toujours conscients des conséquences de nos actes, qui ne correspondent pas toujours à nos intentions, aussi bonnes soient-elles. Une complexité dont il est difficile d’avoir entièrement conscience, et qu’il est difficile, voire impossible, de surmonter totalement.

 

Malheureusement, aujourd’hui, une certaine psychologie, dite »populaire », mais surtout commerciale, et utilitariste, prétend aider aux choix auxquels les gens sont confrontés, dans le cadre d’une prétendue aide au mieux vivre, de méthodes pour apprendre à dire non, ou à acquiescer, par un « travail sur soi », et empêche une analyse sur les structures sociales, les normes comportementales, les usages et les certitudes idéologiques. Alors que tout accepter donne l’impression de ne pas subir les événements.

 

Comment ne pas hésiter à dire « non » en prenant conscience d’être, à notre insu, prisonniers de tout un réseau de dogmatisme et de conventions. Nous devons "nous libérer du connu", ne plus accepter une chose comme vraie ou bonne ou à combattre, parce qu'elle fait partie d'un système hérité aveuglément. Tant que nous sommes "prisonniers du connu", nos choix ne peuvent pas vraiment  être libres.

 

Afin de s’en libérer, la philosophie a toujours considéré le refus comme une action contre l'opinion, ce savoir préétabli, et ceci  dès les premiers Dialogues de Platon qui montrent très bien ce mouvement de mise à l'écart des opinions pour construire un discours dialectique commun rendant possible la connaissance. La première et principale invention de la philosophie est celle de la différence entre opinion et vérité.

 

Toute philosophie est une pensée du non : le philosophe doute sans cesse de son savoir, remet la pensée en question et en mouvement, en disant « non » à ce qui parait être une évidence..

Ce qui s’est, par exemple, exprimé par la notion de doute, cet état d’incertitude, positif, qui prône de ne jamais adhérer à l’opinion afin de rester libre. Ce doute existentiel on le trouve « méthodique » chez Descartes, face à ce qui pourrait fausser toute connaissance,  pour permettre le « cogito », la première certitude indubitable sur laquelle Descartes refonde le savoir, abandonnant alors le doute (qui est donc provisoire). Douter d’ailleurs caractérise l’esprit scientifique qui n’accepte les données de l’expérience qu’après les avoir éprouvées.   

 

C’est pourquoi Alain a pu dire : « Penser, c’est dire non », un geste intellectuel fondamental : une manière de douter, de soupeser, puis de nier, de décliner ce qui semblait pourtant évident. Dire non pour s’imposer, pour avoir le courage de s’opposer à ceux qui nous imposent leur volonté. « Les tyrans » et les « prêcheurs », nous Alain, ont ceci de commun qu’ils veulent nous faire acquiescer à leur vision des choses, sans nous laisser le temps de la mettre en question, ni de voir si d’autres voies sont possibles. Or, lorsque je « consens », immédiatement « je ne cherche pas autre chose », explique Alain: j’abandonne mon propre pouvoir de réflexion. Consentir sans réfléchir est une façon de se perdre soi-même, de s’effacer devant les autres. À l’inverse, la négation peut être une manière d’exister sans se laisser impressionner. Ce n’est pas parce que quelqu’un parle fort, qu’il a du pouvoir ou de l’argent, qu’il faut tout lui céder. C’est la raison pour laquelle, selon Alain, le « non » est « un combat ». Et on peut hésiter devant tout combat, c’est un pari que l’on peut perdre et dans lequel on peut se perdre.

La croyance a quelque chose de confortable, qui peut rapidement devenir dogmatique. Or, nous dit Alain, « réfléchir, c’est nier ce que l’on croit ». Le « non » est un refus du donné immédiat. C’est le geste qui permet de faire avancer la science.

Encore faut-il avoir la volonté et le courage de penser contre soi-même. « C’est à elle-même que la pensée dit non. Elle rompt l’heureux acquiescement. Elle se sépare d’elle-même », poursuit Alain. Pour pouvoir dire « non » aux autres, il faut donc commencer par savoir se dire « non » à soi. Nous cédons souvent à nos affects, à nos schémas de réflexion habituels sans prendre le temps de les remettre en question, de les examiner. Or, prévient Alain, « qui se contente de sa pensée ne pense plus rien ». Et cette faculté d’accepter de penser envers et contre soi est sans doute la résolution la plus difficile et la plus dangereuse à tenir, ce qui ne peut de faire sans hésitation.

 

Le « Non » est contestation, résistance, révolte, dans l'ordre de l'action et dans celui de la pensée. Le non s’exprime dans la désapprobation, la désobéissance, la dénonciation, l'objection, l'insoumission, la rébellion, la résistance par une fin de non-recevoir opposée à l'ordre des choses, tel qu'on peut aussi le trouver dans l'indignation, si bien incarnée par Stéphane Hessel et les Indignés. « Non » devient l'étendard de la liberté.

Une liberté qui n’est jamais acquise définitivement.

Pour s’acharner à vaincre toutes les résistances, celles de ceux qui sont aveuglés par leurs certitudes, leurs croyances et leurs idéologies, ou leurs engagements dans des communautés complotistes, woke ou cancrelleuses, il y a de quoi hésiter !

Parce que dire non, mène à affronter un autre risque. En refusant une chose qui existe, on s'en remet aussi à une chose qui n'existe pas encore : le refus semble, mais pourrait aussi conduire à l'inconnu ou au néant, même si la dénonciation de l'erreur et de la fausseté est à elle-même sa propre justification, indépendamment de tout possible remplacement. Or, le vide créé est à lui seul un appel à la liberté.

 

Lao-Tseu disait que « l’argile est employé à façonner des vases, mais c’est du vide interne que dépend leur usage ». Le vide, ce lieu où il n’y a rien, qui n’est pas (encore) occupé, est potentiellement fécond. Quand il y a quelque chose, plutôt que rien, l’espace, l’esprit, l’action sont limités à l’interprétation et limités dans la création. Quand tout est plein, plus rien n’est à faire ! Il n’y a plus place au devenir, et au mouvement.

C’est à cela qu’ouvre le fait de dire « non ».

Nous pouvons hésiter à dire non, car c’est manifester la présence de l’absence. Se néantiser afin de pouvoir vivre, soi et les autres, dans une autre altérité, avec d’autres savoirs, cultures, projets, qui prendront un autre chemin.

 

Cette acceptation de la part de négativité qui est présente dans le réel, permet à l’esprit de comprendre l'altérité, le jeu des relations entre le même et l'autre, d’intégrer une pensée du changement, de l’écoulement du temps, une modification des limites, en rendant l’absence, présente, en dépassant la pensée d’Aristote, qui avait horreur du vide.

Parce que l’avenir est contingent, n’a aucune raison d'être comme on le souhaite plutôt qu'autrement. Tout peut arriver sans raison, et les choses peuvent à tout moment « devenir effectivement autres». Ou ne pas être. Nous sommes libres de faire surgir de nouveaux sens.

 

Ces nouveaux sens sont le fruit de refus fondateurs, qui ne consistent pas à délaisser une option au profit d'une autre, mais à rejeter une solution qui se présentait comme unique et qui semblait s'imposer. Dès lors, refuser, c’est accepter de mettre soi-même dans la périlleuse obligation de ne pas vraiment faire un choix, mais de faire un saut dans l'inconnu, par une remise en cause de l'ordre des choses jusque-là accepté.

C’est bien  la caractéristique de ceux qui ont provoqué notre émancipation de savoirs, de Socrate à la Renaissance jusqu’au siècle des Lumières.

Socrate a édifié la philosophie en disant non aux sophistes et en refusant de laisser le champ libre à leurs prétentions. Socrate incarne à lui seul la force créatrice du refus. Sa mort même est la matérialisation emblématique du refus de transiger sur la vérité : ne jamais rendre les armes, non seulement à la guerre et dans la vie, mais dans le débat et dans la pensée. Ne jamais rien concéder et savoir en payer le prix, sans hésiter. Mis en accusation par le peuple d'Athènes, Socrate refuse d'être défendu par un avocat puis refuse, de jouer le jeu du procès et enfin refuse une fois condamné, de s'évader de la prison et d'échapper à la sentence alors que ses amis le lui proposent avec insistance, selon le récit du Criton.

 

Descartes avait pris appui sur un non initial, ce qu'énonce bien la IIIème partie du Discours de la méthode, où on lit qu'avant de "rebâtir le logis où on demeure, il faut l'abattre".

Le refus initial de Luther des excès de pouvoir de l’Eglise chrétienne lui fit écrire: "dans le protestantisme, Dieu n'appartient à personne, aucune Église ne peut l'infléchir et aucun dogme ne peut parler en son nom". Les Lumières, dit Kant, "se définissent comme la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable (comme le fit La Boétie). L'état de tutelle c’est l'incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre.

 

Tous ces gestes ont été, contre toute attente, des refus fondateurs.

Ce sont des refus radicaux et des ruptures à très haut risque, engageant toute la vie intellectuelle du temps et même la vie personnelle de leurs auteurs, qui vont alors modifier entièrement le savoir et la place des hommes, dans le cosmos comme dans la cité. Copernic, Bruno, Galilée, défendant que la terre tourne autour du soleil, et même Newton ou Darwin, n’ont pas hésités à dire non, malgré les conséquences attendues!

Ils se sont libérés du présent de leur époque, s’en sont désynchronisés, en mettant « entre parenthèses” leur rapport habituel aux choses, afin de porter un regard neuf sur ce qui les entourait.

Tout est nouveau, même ce que l’on croit déjà connaître.

 

Alors, pourquoi hésiter à dire non ?

N.Hanar

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opportunise

Le sage est-il un opportuniste sans désir ?

- “Le sage est celui qui consent à tout, parce qu'il ne s'identifie avec rien. Un opportuniste sans désir.” Cioran

 

D’abord, personne n’est sans désir!

Je pense que le désir et les désirs, désignent deux choses différentes.

Les désirs humains s'attachent à la santé, à l’amour sous toutes ses formes, à la prospérité, à la réussite, à la reconnaissance sociale, au bien être, etc…et font l’objet d’une quête spécifique.

Le désir, par contre, ne fait pas l’objet d’une recherche ou d’une attente, il est constitutif de l’humain. Il fait partie de son essence, et désigne, (Spinoza entre autres), l'unique force motrice qui nous traverse, qui nous constitue, qui nous anime. Le désir n'est pas un accident, ni une faculté parmi d'autres. C'est notre être même, considéré dans « sa puissance d'agir ou sa force d'exister », ce conatus, ce qui fait que « toute chose, [ ] s’efforce de persévérer dans son être».

Le désir est sans objet : il est le support qui anime la démarche de vivre et de créer et personne n’est donc « sans désir »

Bien entendu, nous ne rencontrons le désir, nous n’avons conscience d’être un être désirant que par l’intermédiaire des désirs. Comme nos désirs s’expriment en étant toujours parasités par de multiples influences, nous les subissons plus que nous ne les souhaitons. Ils ne nous appartiennent pas réellement. Mais, lorsque nous prenons conscience qu’ils ne sont que l’épiphénomène de notre être désirant, nous pouvons les entendre en raison, les raisonner.

W. Jankélévitch écrivait. « La conscience n'est pas autre chose que l'acte par lequel l'esprit se dédouble et s'éloigne à la fois de lui-même et des choses ». Donc une pensée qui se pense, un acte de l'esprit se percevant lui-même. Si « toute conscience est conscience de quelque chose » (Husserl), elle ne peut être sans objet.

 

Deleuze pensait que, puisqu'une machine désirante fonctionne en nous, nous poussant à nous satisfaire et à transformer le monde, le désir, en lui-même, sans objet, est affirmation et construction, joie et liberté. Il produit des constructions qui s'insèrent dans le champ social et sont ainsi capables de faire sauter ou de faire se déplacer le tissu social. Des constructions qui déconstruisent. [Il s’agit donc] « d’écarter les connotations du désir, qui veulent le faire correspondre à la connaissance d’un objet, d’un savoir [d’une possession], pour le laisser être une puissance qui tend vers une satisfaction qui ne veut pas combler un manque mais qui est volonté de jouir de la volonté même de désirer. – Le désir est bien notre moteur (à essence), mais éclectique.

 

Il convient donc de ne pas confondre le désir et les désirs, surtout lorsque le désir, comme souvent, est assimilé à la conscience d’un manque, ce qui ne caractérise, en fait, que la frustration, alors qu’il est la manifestation de notre capacité à nous ouvrir à d’autres perspectives, à d’autres vies, à d’autres possibles.

Spinoza : « Que l'homme ait ou n'ait pas conscience de son appétit, cet appétit n'en demeure pas moins le même ». Le désir s'accompagne de conscience de soi, parce qu'il est le mouvement même de la conscience vers une chose.

 

Alors, peut-être le sage, dans notre sujet,  est-il celui qui parvient à vaincre ses désirs, ceux qui sont inutiles à l’accomplissement de l’individu, ceux qui nous sont suggérés par notre environnement. Or, vouloir obtenir cet état de sagesse, n’est-ce pas également un désir ?

 

Le désir, cette force qui nous anime et nous constitue, est antérieur à la volonté. Il est la puissance d’agir et de jouir, l'énergie qui permet de se projeter dans le futur. La volonté sans désir n'a aucun sens. Désirer c'est regarder le futur et mesurer l'implication d'agir, lorsque l’on est face à la décision ou au choix.  Est-il possible de renoncer librement aux projets que le désir fait se lever et, en même temps, de mener une existence pleinement humaine en choisissant et ainsi en se choisissant.

Comme la sagesse est l’horizon de la philosophie, on a souvent confondu (dans l’expression « il prend la vie avec philosophie), le philosophe qui est un être désirant et donc en mouvement (qui aspire étymologiquement à la sophia), et une idée du sage qui serait celui qui pratique l’art du retrait : du monde, de l’histoire, du corps. Cette sagesse dégagée de tout désir, ouverte à un consentement béat au monde, est proprement « inhumaine ». Ce qui ne ferait du sage qu’un rabat-joie, tout juste capable de vous dégoûter de l’existence. » (Besnier). Sans désir, renonçant à la colère ou à l’enthousiasme, aux certitudes et à leur questionnement est-ce encore de la sagesse ou est-ce de la résignation? Le sage n’est pas un ascète !

 

Il s’agit là du projet d'une extinction de tous les désirs, et « l'amour de la sagesse » n'est plus alors qu'un désir métaphorique, celui d’un sujet qui veut mourir à ses désirs et à ses opinions, mais de ce fait, mourir aussi au sens propre, comme le fit Socrate. Ce pourrait-être le sens de (ou l’un des sens de) : «Que philosopher c'est apprendre à mourir» (Montaigne)

(Note : La métaphore est constituée de deux éléments : le comparé et le comparant. Le premier est l'objet, la personne ou la chose que l'on compare et le second est ce à quoi on le rapproche.

La métaphore est une figure de style, dont le principe est d’associer un terme (le comparé) à un autre appartenant à un champ lexical différent, (le comparant) afin non seulement de donner une valeur de compréhension plus forte et riche au comparé.

Dans « Mon patron est un vrai requin » patron est le comparé et requin le comparant)

 

Désigner le sage comme étant « sans désir », ce n’est pas voir la sagesse comme « le savoir et la vertu d’un être, ce qui caractérise celui qui est en accord avec lui-même et avec les autres, avec son corps et avec ses passions ; celui qui a cultivé ses facultés mentales tout en y accordant ses actes et ses paroles ».

La sagesse est une intelligence qui gouverne nos choix. C’est une conscience morale qui permet d’appréhender une situation avec lucidité, de choisir la décision juste qui conduira à l’action juste.

La sagesse est ce qui inaugure un autre rapport à soi, au monde, à l’autre. Générosité, discipline, patience, effort, méditation, sont autant de leviers, de remèdes.

On attribue à Bouddha cette citation : "Un fou qui pense qu'il est fou est pour cette raison même un sage. Le fou qui pense qu'il est un sage est appelé vraiment un fou."

Les doctrines politico économistes nous ont fait oublier la sagesse. Les valeurs matérielles ont supplanté les valeurs morales. La dégradation de notre environnement mais aussi le vide spirituel nous ont conduit à nous interroger sur notre monde et notre avenir.

Les doctrines émanant de différentes « sagesses » nous ont fait oublier la sagesse. La porte s’est ouverte à des coachs de vie, de développement personnel, auto proclamés, susceptibles de permettre à chacun d’atteindre, par des méthodes «éprouvées!», par des cours par internet, les conditions d’une « vie bonne »et sage, limitée à ce qui n’est utile qu’à soi..

 

Ce qui n’est utile qu’à soi, nous amène à l’opportuniste, celui qui règle sa conduite selon les circonstances du moment, qu’il cherche à utiliser en s’y adaptant de sorte à en tirer bénéfice toujours au mieux de ses intérêts, en transigeant, au besoin, avec ses principes moraux. Dans le langage commun, ce comportement stratégique, se colore d’une connotation négative pouvant reposer sur des manœuvres frauduleuses,  sur le mensonge, la manipulation, la fraude, ou la transmission d’informations erronées.

Or, pourquoi y a-t-il cette connotation négative ? L’opportunisme n’est-il pas également la faculté de savoir saisir les opportunités qui se présentent, sans quoi l’humain n’aurait pas la capacité d’adaptation pour survivre, pour s’adapter à son environnement et à son interlocuteur, un jeu de stratégie dans lequel la bienveillance peut avoir sa place.

En fait, la défiance, empreinte de mépris, envers l’opportunisme n'est pas nouvelle. (Elle s’est illustrée récemment dans la chanson parodique et caricaturale de Jacques Dutronc).

 

Depuis Platon, la philosophie porte une forte part de responsabilité en ce qui concerne la connotation négative de l’opportunisme. Platon (dès le 5e siècle av. notre ère).a mis en scène Socrate dans son opposition à des sophistes, ces orateurs de la Grèce antique, dont la culture et la maîtrise du discours, en faisaient des personnages prestigieux, (mais dont, en fait, on connait peu les idées).

La philosophie va, en grande partie, se développer contre eux, accusés par Socrate, selon Platon, de diffuser un « relativisme de la vérité » alors que, pour lui, il n’existait qu’une vérité. Dans ses dialogues, il démontrait l’inanité et la dangerosité de leur discours, ce qui a affecté les « sophistes », d’un aspect péjoratif.

Comme Protagoras, dépeint comme un homme sans foi ni loi ("qu'importe le mensonge ou la vérité !"), un rhétoricien malhonnête prêt à défendre tout et son contraire pourvu qu'il ait raison et soit bien vu.

Depuis, l'opportunisme constitue toujours un vice moral et un objet de mépris, surtout lorsque les idées et l’attitude de celui qui en est caractérisé ne correspondent  pas aux idées et rituels dominants d’une société donnée.  . Les choses sont même devenues pires avec l'émergence d'idéologies qui exigent  un dévouement total de leurs fidèles : communisme, nationalisme, universalisme, écologisme, conservatisme, wokisme etc…

 

Notre société occidentale, est construite en grande partie sur le dualisme : faux / vrai, droite/gauche, nationalisme/mondialisme. Tout opportunisme est dès lors interdit en politique, comme en philosophie, qui sont censées avoir pour objet un "bien commun", qui est parfaitement caractérisé, limité.

Alors que l’opportuniste, qui, selon la définition du mot "saisit les opportunités pour tirer le meilleur parti des circonstances" outrepasse ces clivages puisqu'il ferait passer son propre bien-être et ses propres objectifs avant le sacro-saint "bien commun".

 

Or, dans un monde où l'on est enjoint de se choisir une idéologie et de s'y tenir jusqu'à son dernier souffle, l'opportuniste est celui qui défie les hommes "habités par des convictions" qui ont mis à feu et à sang l'humanité depuis des millénaires. Alors que l'opportuniste n'a pas le désir d’imposer ses vues aux autres, d’évangéliser ou de "civiliser" autrui par la force des baïonnettes. Au lieu de s'engoncer dans un complotisme racial remplaciste, un opportuniste verra dans l'immigration un formidable vecteur de production et verra dans l'écologisme, l’opportunité d’ouvrir un restaurant de tofu. Un opportuniste voit des opportunités là où les idéologues voient des ennemis à abattre ou des causes à servir.

A l'instar de Talleyrand : tour à tour évêque, député révolutionnaire, diplomate sous le Directoire, ministre sous le Consulat et l'Empire, premier-ministre sous la Restauration et député sous la Monarchie de Juillet.

- Napoléon : "C'est le plus capable des ministres que j'ai eus". Puis : vous êtes de la merde dans un bas de soie

L'être humain est par nature opportuniste : il s'est toujours adapté à l'environnement local. Pour avoir une quantité suffisante de protéines, moteur de notre force vitale, nous avons recours en Occident aux viandes bovines et aux produits laitiers. Les Inuits, du fait du climat arctique sous le régime duquel ils doivent vivre, chassent le phoque ou à la baleine : l'être humain est un opportunivore, il se nourrit selon les circonstances de son environnement. Pourquoi devrait-il en être autrement en politique ?  Faut-il, au nom de prétendues convictions, refuser le bonheur et le bien-être, sacrifier tout à un prétendu "bien commun", donner sa vie à une idéologie inventée par des escrocs pour des naïfs ? ( D’après Nicolas Kirkitadze)

 

Le sage n’est pas celui qui transmet la parole d’une société, d’une idéologie, d’un penser correct, d’une norme, se pliant avec ses pensées et ses désirs aux diktats de la conformité, donc du confort.

La sagesse, ce n’est pas, non plus,  se conformer à une définition de la sagesse pré-écrite ou pré-pensée donnée par une autorité quelconque, mais c’est accepter, d’essayer de comprendre les faits sans se reporter à un savoir de référence pour pouvoir trancher dans les connaissances. (1)

Car il y a des sagesses qui limitent les libertés.

Dès la naissance, on ne cesse de nous dire ce qu'il faut faire et ne pas faire, ce qu'il faut croire et ne pas croire, d’être « sage » .Notre esprit est petit à petit enfermé, conditionné, façonné pour se conformer aux schémas d'une société particulière. Puis d’autres « prétendues sagesses » essaient de continuer à nous montrer un chemin.

 

Comme l’écrit Comte Sponville : « La vraie sagesse n'est pas un idéal ; c'est un état, toujours approximatif, toujours instable (il n'est éternel, comme l'amour, que tant qu'il dure), c'est une expérience, c'est un acte.  Ce n'est pas un absolu ; c'est la façon, toujours relative, d'habiter le réel. » (2)

 

D’habiter le réel, de s’ouvrir à ce qu’il montre et non de s’isoler du monde par la pensée ou à se construire une bulle de tranquillité, pour éviter soigneusement toute relation.

Etre sage, c’est être libre et lucide. C’est être à la fois ouvert à tout ce qui est à voir et fermé à tout ce qui veut nous envahir. Connaître le plus de choses possibles, de gens, de pensées, de sciences, mais ne se laisser envahir par rien. Se construire par rapport à ces choses, mais ne pas y entrer comme on entre en religion, en habitus ou en idéologie…..Rester indépendant, garder distance, ne pas vivre par procuration, ne pas se laisser guider.

Ce n’est pas, comme cette citation de Boileau trouvée dans le « Robert » : « La sagesse est une égalité d’âme que rien ne peut troubler, que rien n’enflamme ».

Le mot grec philosophas désigne celui qui aime et recherche la sagesse, la connaissance, celui qui se pose des questions sans asséner des « vérités » pour répondre aux questions qui se posent.

« Si je dois mourir, à quoi sert d’apprendre. Et si je n’apprends rien à quoi sert de vivre » (Machado)

 

Le sage n’est donc pas celui qui retransmet opportunément la parole d’une société, d’une idéologie, d’un penser correct, d’une norme, se pliant avec ses pensées et ses désirs aux diktats d’une certaine conformité, donc du confort. Ni celui qui s’en écarte et utilise les opportunités de s’isoler afin de se pétrifier dans un savoir dont il pense « avoir fait le tour » et auquel il n’est plus possible de ne rien apporter.

 

La sagesse, soutenue par le désir, cette force d’exister qui constitue tout humain, est en fait révolutionnaire et génère en nous du doute et de l’angoisse plutôt que du confort et des certitudes», par la connaissance, la remise en cause des supposés savoirs, ce qui est signe de liberté.

 

Ainsi le sage est bien un opportuniste, selon les circonstances du moment, qu’il cherche à utiliser en s’y adaptant de sorte à en tirer bénéfice toujours au mieux de ses intérêts, et à ceux de l’humanité, parce qu’il n’est pas cet être retiré du monde qui ignore inhumainement, ce désir qui nous anime. Parce que vivre, c’est en permanence créer, être libre.

 

 NHanar

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NOTES

1-Accepter, c’est accepter que tout ne soit pas possible. Le réel existe, il est autre chose qu’une pâte que ma volonté pourrait modeler à loisir. Les limites existent, je ne suis pas tout-puissant. Je ne suis pas parfait. Voilà tout ce que je dois apprendre à accepter. La sagesse est cet apprentissage, qui requiert le temps d’une vie entière. Apprendre à accepter ce qui me résiste, c’est apprendre à l’aimer, à lui dire oui. Si je le vis mal, avec cette impression de m’y « résigner », c’est que je suis encore dans l’illusion de la toute-puissance, que je ne suis pas sur le chemin de la sagesse.

Chez les stoïciens il faut accepter les forces du cosmos pour pouvoir prendre appui sur elles et faire ce qu’il est possible de faire. Le sculpteur, c’est parce qu’il accepte la résistance de la matière qu’il va être capable de lui donner une forme. La résignation, elle, est résignation à l’inaction, à la passivité. Elle est une passion triste.

 

2-Comte Sponville : « Le vrai sage n'a que faire de réussir quoi que ce soit : sa vie ne lui importe pas plus, ni moins, que celle d'autrui. Il se contente de la vivre, et il y trouve un contentement suffisant, qui est la seule sagesse en vérité. « Pour moi j'aime la vie », disait Montaigne. C'est en quoi il était sage : parce qu'il n'attendait pas que la vie soit aimable (facile, agréable, réussie...) pour l'aimer. [ ]« La sagesse ne peut être ni une science ni une technique », disait Aristote : elle porte moins sur ce qui est vrai ou efficace que sur ce qui est bon, pour soi et pour les autres. Un savoir ? Certes. Mais c'est un savoir-vivre.

Les Grecs distinguaient la sagesse théorique ou contemplative (sophia) de la sagesse pratique (phronèsis).

[qui est la capacité à distinguer ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire, l’aptitude à aller vers le bien et à éviter le mauvais]

La vraie sagesse, serait la conjonction des deux. [ ] C'est que l'amour- propre a cessé de faire obstacle. Que la peur a cessé de faire obstacle. Que le manque a cessé de faire obstacle. Que le mensonge a cessé de faire obstacle. Il n'y a plus que la joie de connaître : il n'y a plus que l'amour et la vérité. C'est pourquoi nous avons tous nos moments de sagesse, quand l'amour et la vérité nous suffisent. Et de folie, quand ils nous déchirent ou nous font défaut. La vraie sagesse n'est pas un idéal ; c'est un état, toujours approximatif, toujours instable (il n'est éternel, comme l'amour, que tant qu'il dure), c'est une expérience, c'est un acte. [ ] Ce n'est pas un absolu ; c'est la façon, toujours relative, d'habiter le réel, qui est le seul absolu en vérité. Cette sagesse-là vaut mieux que tous les livres qu'on a écrits sur elle, qui risquent de nous en séparer »

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culture

La culture est-elle inessentielle ?

 

Dans l’actualité récente, les activités culturelles artistiques ont été désignées par le terme d’inessentiel, du fait d’une crise sanitaire qui nous a touchés. Nos centres commerciaux, ont été jugé nécessaires, essentiels, contrairement à nos musées, nos cinémas et nos théâtres.

 

Cet exemple, par lequel le terme essentiel désigne « ce qui ne peut être supprimé », montre que ce qui est essentiel et non-essentiel est en réalité entièrement subjectif et circonstancié. Il n’y a rien qui soit inessentiel : il n’y a que des biens et des choses qui sont préférés à d’autres, selon l’époque, l’endroit et le moment, et ces préférences sont aussi diverses et variées qu’il y a d’individus.

Cette valeur n’est pas inhérente aux biens, elle n’en est pas une propriété qui existe en soi. C’est un jugement sur l’importance des choses, destiné, en général, à la survie  ou au bien-être d’individus ou de sociétés.

L’abbé de Condillac (1714 – 1780) écrivait : « Une chose n’a pas une valeur parce qu’elle coûte, comme on le suppose ; mais elle coûte, car elle a une valeur. Car la valeur est moins dans la chose que dans l’estime que nous en faisons, et cette estime est relative à notre besoin : elle croît et diminue comme notre besoin croît et diminue lui-même ». (1)

Ainsi, essentiel ou inessentiel est subjectif et circonstancié.

 

Que recouvre le terme culture ?

Dans le cadre des textes internationaux sur la diversité culturelle et les droits culturels, le terme «culture» recouvre "l’ensemble des traits distinctifs spirituels et matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent une société ou un groupe social et qu’elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les façons de vivre ensemble, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances" (déclaration universelle de l'UNESCO sur la diversité culturelle (2001) et ainsi "les valeurs, les croyances, les convictions, les langues, les savoirs et les arts, les traditions, institutions et modes de vie par lesquels une personne ou un groupe exprime son humanité et les significations qu'il donne à son existence et à son développement" (déclaration de Fribourg, 2007).

Je pense que cette définition est celle DES cultures,  de l’inessentiel au sens de l’essentiel comme étant ce que l’humain possède par essence et non par accident. 

C’est la totalité des pratiques qui succèdent à la nature, l’ensemble des processus par lesquels l’humain transforme la nature et se transforme également lui-même dans le but de développer son autonomie, dans le domaine intellectuel (les sciences, les savoirs) mais aussi dans les domaines moraux et affectifs que l’on acquiert à travers l’éducation, l’instruction, la transmission de savoirs.

La culture comprend l’ensemble des techniques et des savoirs, des coutumes et des institutions, des traditions et des croyances (les religions), des représentations (les différentes formes d’art) sans oublier les valeurs, les sciences, les modes de vie et les habitudes définis par une même communauté.

MA culture n’en est qu’une parmi d’autres cultures.

Mais ce sont LES cultures qui deviennent essentielles, importantes, car elles permettent de dépasser les particularismes inessentiels et la vie en commun sans trop de méfiance mutuelle. C’est alors, paradoxalement, le réel qui devient l’inessentiel.

(L’inessentiel étant « ce qui ne relève pas de la nature interne des êtres, des objets, des choses, ni de leur essence.  Qui n'est pas dans la nature de quelque chose ou de quelqu'un; qui n'est pas constitutif de quelque chose. Qui n'est pas fondamental, principal, mais contingent).

 

Lévi-Strauss et la plupart des philosophes et ethnologues préfèrent d’ailleurs parler de « cultures » au pluriel. « Culture » désigne alors l'ensemble cohérent des constructions imaginaires, structures mentales et modes de productions propres à chaque communauté, et deviennent bien essentielles en tant que « l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social ». (Unesco). Donc ce qui est inessentiel (relatif à l'essence d'un être) devient essentiel  (absolument nécessaire) en créant comme une seconde « nature » humaine, mais selon les circonstances aléatoires du lieu et du moment de naissance d’un individu. C’est l’ensemble des processus par lesquels l’humain transforme son environnement et se transforme lui-même en se perfectionnant, à la fois individuellement et collectivement

Ainsi la culture, considérée de manière générale, constitue une condition essentielle à l'humanisation de l'homme, en l'éduquant et en l'aidant à « cultiver » des capacités qu'il ne possédait pas de façon innée.

Elle se manifeste essentiellement par l'art, le langage et la technique.

 

En ce sens, Kant insiste, sur la distinction entre être cultivé (posséder des connaissances variées), être civilisé (se conformer à un certain nombre de règles de bonne conduite) et agir moralement au sens où la finalité de nos actions est la conformité au bien moral. On peut être très poli sans pour autant être animé d’intentions moralement bonnes. C’est la culture qui est l'humanisation de l'homme, par l'acquisition des savoirs, des savoir-faire, des savoir-être et des savoir-devenir.

« Produire dans un être raisonnable cette aptitude générale aux fins qui lui plaisent (donc en sa liberté) c’est la culture. Par conséquent, la culture seule peut être la fin dernière qu’on peut avec raison attribuer à la nature par rapport à l’espèce humaine. » (Kant)

 

De ce fait, chaque personne est reconnue comme être de culture, et se voit reconnaître une créativité et une expression propres, des traditions et des pratiques spécifiques, qui contribuent à « une existence intellectuelle, affective, morale et spirituelle plus satisfaisante pour tous » ,

La culture est alors un bien essentiel. Nous avons besoin de partager des émotions, d’éprouver ensemble, de partager des pensées, de s’émerveiller, de réfléchir, de s’interroger et d’être parfois bousculé.

 

En favorisant l'éveil aux richesses que chaque milieu et que chaque individu possède, la culture "établit un trait d'union entre les autres et soi-même" ; elle permet de communiquer, elle est rencontre de l'autre.

La culture permet à l'homme de s'élever au-dessus de lui-même. La culture est une aspiration à la liberté, elle suppose un recul par rapport aux événements, aux hommes et aux choses, qui nécessite de sources très diverses de formation telles que la philosophie, l'art... La culture est ouverture au monde, curiosité, prise de conscience de la complexité du réel. Elle ouvre sur des univers nouveaux : technique, artistique, scientifique, historique.

C’est bien l’inessentiel qui est essentiel.

La culture comble un besoin d'épanouissement personnel, un besoin de vie qu’elle peut satisfaire. Elle permet à l'homme de s'élever au-dessus de lui-même.

L’homme cultivé est ainsi en mesure d’exercer son jugement et de comprendre une autre culture, d’accepter d’autres conceptions de vie comme valable en soi.

 

La culture, celle qui avait été déclarée inessentielle et qui fait partie de la culture en général, désigne toutes les activités liées à la création, la production, la distribution ou la consommation dans le domaine de la musique, le théâtre, la danse, les arts visuels comme la peinture, le design, les films, le théâtre et les programmes audiovisuels de radio et de télévision.

C’est notre rapport à ces activités humaines archaïques, que l’on appelle la culture et qui véhicule des idées, des valeurs symboliques et des manières de vivre.

C’est donc bien le rapport que nous entretenons avec l’art qui le rend essentiel

 

La phrase : « Quand j'entends le mot «culture», je sors mon revolver ! » (En fait due à l'écrivain nazi Hanns Johst qui l'a placée comme réplique d'un personnage de l'une de ses pièces de théâtre intitulée Schlageter (1933), montre bien combien la culture est jugée essentielle et dangereuse aux dictatures et aux états non démocratiques, qui la placent  alors dans le cadre de l’inessentiel.

 

C’est aussi pour cela que nos sociétés ont tendance à en faire de simples produits, inessentiels, donc remplaçables, momentanés, des effets de mode et des investissements aléatoires, parce que, à la fois singuliers et universels, ils sont les portes paroles des populations qui les investissent.

C’est pourquoi seules les sociétés démocratiques, jusqu’à ces derniers temps au moins, permettaient toutes les expressions artistiques, essentielles pour la liberté. Considérer ce type d’expression comme inessentielle, pouvant donc être « cancellée », ou non exprimable au « wokistan », c’est  mettre la démocratie en danger en interdisant tout rapport à une « culture » essentielle à la démocratie.

 

Parce que la culture s'exprime dans la manière de raconter nos histoires, de nous rappeler le passé, de nous divertir, d'imaginer l'avenir et de voir le monde au travers les yeux des autres. Ainsi, elle "établit un trait d'union entre les autres et soi-même" en permettant un recul de nos jugements par rapport aux événements, aux hommes et aux choses, et en ouvrant sur des univers nouveaux, sur des pensées nouvelles.

 

Mais, comme elle peut également être utilisée pour déterminer des valeurs culturelles sclérosées, celles répandues au sein de bien des cultures, celles qui sous-tendent des croyances, des convictions, des habitudes, tout en étant aussi ce qui permet de les combattre, considérer la culture comme essentielle ou non-essentiel est en réalité entièrement subjectif et circonstancié. Il n’y a rien qui soit inessentiel : il n’y a que des biens et des choses qui sont préférés à d’autres, selon l’époque, l’endroit et le moment, et ces préférences sont aussi diverses et variées qu’il y a d’individus, de sociétés et d’expressions de ce qui est pensé comme gage de liberté.

 

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NOTES

1-Condillac s’opposait au rationalisme qui admet la raison comme une donnée innée, donc essentielle, c’est à dire relative à l'essence d'un être. Pour lui, ce sont nos sens qui permettent aux idées de naître. Il imagine une statue, privée de toute espèce d’idées, mais qui les acquiert progressivement quand on lui accorde l’usage des différents sens. Il montre comment, à partir d’une simple odeur de rose, apparaissent successivement l’attention, la mémoire, le jugement, l’imagination, et, parallèlement, le besoin, le désir, la passion et la volonté. Ce n’est pas « je pense donc je suis, mais je sens, donc je suis » qui permet la pensée.

N.Hanar

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Art et philosophie

 

Nous avons culturellement  un rapport différent envers les œuvres philosophiques, et celles relevant de l'art.

La philosophie s’adresserait à la raison, alors que l'art relèverait essentiellement du sensible, du sentiment, de l’imagination pour aboutir à un jugement purement esthétique. Ainsi les frontières entre art et philosophie sont bien délimitées et cette opposition, et ne peut aboutir qu'à un conflit.

L'art serait donc de l'ordre du confus, de l'effusion des sens,  n’ayant à voir qu’avec les apparences sensibles qui ne renvoient qu'à la surface des choses, alors que la philosophie, recherche de la vérité, et, en tant que métaphysique, enquête ontologique, relevant du concept, est liée à la clarification des idées.

 

Cette différence de perception est-elle justifiée ou seulement culturelle, et  peut-elle s’analyser en termes de conflit entre art et philosophie ?

 

Déjà Kant dans sa Critique de la faculté de juger, indique que lorsque nous jugeons qu’une œuvre est »belle », notre jugement esthétique estimant leur beauté est toujours douteux, car médié par la culture et la vie en société.
On ne peut dire que l'urinoir de Duchamp, soit "beau" ; et pourtant, nous estimons que nous avons affaire à de l'art.

 

Pour BHL l’opposition entre art et philosophie est factice et  proviendrait de cette dernière dont l'un des premiers désirs fut d'exclure de la Cité les peintres renvoyés du côté de l'ombre ou du simulacre (à quoi l’art a contre-attaqué, voire défié la philosophie sur son propre terrain).

 

Depuis Socrate, la philosophie se définit comme interrogation critique sur nos préjugés à propos de la réalité quotidienne, vis-à-vis de laquelle elle nous aide à prendre une distance salutaire, en nous permettant de voir lucidement le réel qui nous entoure, et même, comme le montre l’allégorie de la caverne, elle permet de voir ce qui est réel au-delà des apparences immédiates. C'est une activité réflexive, de prise de conscience de soi, le lieu où la pensée s'exerce explicitement et en toute conscience ; et ce, sous la forme adéquate à la pensée, qui est le concept.
La philosophie est métaphysique, lorsqu'elle s'interroge sur la condition humaine, sur le sens de la vie, sur l'origine de l'univers et sur sa nature, etc. Elle cherche à savoir quel est le fond des choses, de la réalité humaine. Elle est donc essentiellement une discipline interrogative et réflexive qui culmine dans les questions de type "pourquoi (y a-t-il quelque chose plutôt que rien?)" ainsi que "qu'est-ce que » (cette chose qui se présente au premier abord comme ayant telles déterminations sensibles?)".
Il semble donc que l'art n'ait rien à voir avec la philosophie, puisque celui-ci a essentiellement affaire au sensible, à la fois comme contenu et comme moyen d'expression, alors que la philosophie, elle, a essentiellement rapport au conceptuel comme moyen d'expression, et à un réel pensé comme plus vrai que les apparences immédiates.

 

Platon, pense même l'art comme opposé à la philosophie et dangereux pour elle. En effet, l'art est pour lui du même ordre de valeur que la rhétorique ; l'art dupe et flatte les sens, et nous éloigne de la réalité vraie, le plaisir esthétique, étant  plus "convaincant" pour le peuple que la philosophie, qui n'a pour elle que la raison,  et qui paraît souvent au peuple trop rêche et trop sérieuse. C'est au philosophe de nous avertir de ses dangers.

 

Pour Aristote ensuite, l'art est le domaine de la poiésis, une activité fabricatrice, qui ne se distingue pas de l'artisanat. Il est avant tout transformation de la nature, et s'oppose par là à la vie contemplative, qui englobe la philosophie et la science.

 

Or pour Bernard-Henri Lévy, l’écriture, qui comprend la transposition de toute pensée par toutes ses formes, c’est de l’argumentation à portée philosophiques mise en récit qui démontre en racontant une histoire. Et cette écriture est toujours recherche de la vérité, mais d’une vérité toujours visée, mais jamais atteinte. Un pari. Sans l’art et la philosophie, l’Occident serait longtemps resté iconoclaste.

Même Hegel pourtant méfiant à l’égard de l'art pense qu’il consiste essentiellement à exprimer des idées dans un matériau sensible. Son domaine d'expression privilégié est donc celui du sensible, de l'image. Mais son propos est de rendre visible, ou de manifester, de montrer, ce que l’artiste veut nous transmettre, comme veut le faire la philosophie, activité essentiellement rationnelle, ayant son origine dans notre raison, mais aussi, s'adressant à celle-ci.

 

L'art a toujours permis à la philosophie de réfléchir sur ses propres concepts ; il pose des questions philosophiques à la philosophie. Par exemple Platon, à l'époque duquel les oeuvres d'art étaient des copies du monde réel, était poussé du fait de leur existence à s'interroger sur le statut de l'image, et par opposition, de la réalité (qui pour lui est l'Idée). Aujourd'hui plus que jamais, les oeuvres d'art interrogent le philosophe sur statut du réel, de la représentation, etc.

 

Les Romantiques allemands comme Fichte, Schelling, Novalis, ont apparemment eu pour but de remplacer la philosophie par l'art et de se situer dans le « conflit ». Selon eux, la philosophie étant prisonnière du discours conceptuel ou du rapport sujet-monde, elle ne peut réaliser ce que pourtant elle s'efforce de découvrir, à savoir, la vérité de l'être. Dès lors, ce sera l'art seul qui pourra réaliser ou découvrir ce que la philosophie ne parvient pas à découvrir.
Or des philosophes poètes, comme Novalis, ou encore, Nietschze, qui, avec son Ainsi parlait Zarathoustra, a composé un "poème philosophique", qui trouvent que le meilleur moyen pour faire passer un contenu philosophique, est l'art.

Ainsi la philosophie ne pense plus l’art "du dehors".

 

Et lorsque le"pop-art" veut montrer et penser la "vérité" de la société de consommation, elle le fait en nous mettant à distance de cette expérience même. C'est la signification du geste de Warhol, qui a reproduit en plusieurs exemplaires des boîtes de soupes ou le portrait de Marylin : il a voulu nous "faire voir" la société de consommation, nous faire réfléchir sur elle pour nous permettre de prendre conscience de nous-même à travers l'expérience artistique que ses tableaux suscitent.
L'art réfléchit donc sur lui-même. L'artiste est un penseur, il réfléchit, et fait passer des idées -tout ne se passe pas dans la jouissance perceptive. L'activité artistique est intellectuelle en même temps qu'esthétique.

 

Pour BERGSON,(1) l’opposition raison/sensibilité est superficielle : « ils ont de profondes affinités » .

Si l’artiste est celui qui fait voir la réalité » nue et sans voiles », il a un projet commun avec le philosophe qui, depuis Socrate dénonce toutes sortes de faux –semblants et d’illusions.

Il faut changer de perspective: voir , ce n’est pas simplement recevoir des impressions sensorielles, c’est regarder . On oppose communément regarder et voir. On peut voir sans regarder ou regarder sans voir. Or ce qui compte c’est faire attention aux choses. L’artiste serait donc celui qui serait capable de voir, de s’intéresser aux choses en elles –mêmes  sans que le regard ne soit entravé par l’habitude, indispensable pour qui veut être efficace. Entre le réel et nous, il y a la toute puissante recherche de l'utilité .

L’artiste n’est donc pas tant celui qui enjolive ou qui embellit la vie mais qui nous force à tourner le regard vers les choses telles qu’elles sont et non selon nos intérêts du moment. « Rien » ne doit s’interposer, utilité ou culture.

Il faut en finir avec les apparences !

Le philosophe impose un examen sur nos pensées , afin que nous puissions trier ce qui est valable et ce qui n’est que préjugé . Alors l’artiste nous apprendrait à voir le monde extérieur et non le monde intérieur quitte à nous jetter dans un monde qui peut-être hostile .

 

L'art contemporain nous paraît être un appel à philosopher, comme peut-être l(art a  toujours été.

Si l'œuvre d'art est esthétique, et à ce titre, présentation sensible (de choses, de personnages, et de situations), elle ne s'en adresse pas moins même si à proprement parler elle est non conceptuelle, à la pensée et à la réflexion. Il est donc exagéré de référer l'art aux valeurs de la philosophie, comme si elle avait même but et contenu, mais seulement une forme différente, mais il est tout aussi exagéré de les opposer ou de les hiérarchiser.

Art et philosophie semblent à même de faire travailler notre esprit, s'adressent essentiellement à notre esprit ou à notre entendement.

 

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(1) Bergson:

“La philosophie n’est pas l’art, mais elle a avec l’art de profondes affinités. Qu’est-ce que l’artiste? C’est un homme qui voit mieux que les autres, car il regarde la réalité nue sans voiles. Voir avec des yeux de peintre, c’est voir mieux que le commun des mortels. Lorsque nous regardons un objet, d’ habitude, nous ne le voyons pas ; parce que ce que nous voyons, ce sont des conventions interposées entre l’objet et nous ; ce que nous voyons, ce sont des signes conventionnels qui nous permettent de reconnaître l’objet et de le distinguer pratiquement d’un autre, pour la commodité de la vie. Mais celui qui mettra le feu à toutes ces conventions, celui qui méprisera l’usage pratique et les commodités de la vie et s’efforcera de voir directement la réalité même, sans rien interposer entre elle et lui, celui-là sera un artiste. Mais ce sera aussi un philosophe, avec cette différence que la philosophie s’adresse moins aux objets extérieurs qu’à la vie intérieure de l’âme! « 

 

N.Hanar

 

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Résumé « Les Penseurs de la Société »

 

Sciences Humaines n° 30 – mars-avril-mai 2013

 

 

« La Liberté est le moteur de l’Histoire. »

« De siècle en siècle, l’Humanité impose la primauté de la liberté individuelle sur toute autre valeur. »

Jacques Attali   « Une brève histoire de l’avenir »

 

La société « moderne » est ambivalente

 

À partir de la vision traditionnelle du « troupeau qu’on appelle société » (Rousseau), la Modernité, avec ses changements scientifique, politique et économique, représente bien un vaste mouvement d’émancipation individuelle, qui comporte cependant de nouvelles contraintes sociales et beaucoup d’ambiguïtés.

L’individu, en effet, est libre (A. Smith, Tocqueville, Hayek), autonome (Durkheim) et rationnel (Max Weber), et en même temps bienveillant (A. Smith, Spencer) et solidaire (Durkheim).

Mais cette liberté individuelle, ambivalente, se retrouve soit canalisée soit contrariée par la régulation étatique (A. Smith, Keynes, K. Polanyi), l’égalisation démocratique (Tocqueville), la domination de classe (Marx,) et l’imitation sociale ou l’élitisme (G. Tarde, G. Le Bon).

De plus, certains éléments conservent toute leur ambiguïté : Les hiérarchies sociales sont plus ou moins justes et respectables (A. Smith) ; l’adaptation des individus est compétitive et coopérative (Spencer) ; les interactions sociales sont attractives et répulsives (G. Simmel) ; les mentalités individuelles et les structures sont des processus distincts et indissociables (N. Élias).

 

Les rouages du fonctionnement social

 

Selon que les analyses sont centrées sur l’individu ou sur la société, ou bien qu’elles sont mixtes, le fonctionnement social y est décrit comme relevant d’individus plus ou moins déterminés par la société, avec des phénomènes sociaux plus ou moins rationnels.

- Description d’une société fonctionnant à partir des individus, plutôt rationnels et disposant de marges de liberté : Accomplissement individuel à travers des pratiques « ethnométhodiques » ayant un sens socialement partagé (H. Garfinkel) ; actions individuelles toutes motivées par de « bonnes raisons », sans relativisme (R. Boudon) ; optimisation individuelle du « capital humain » par calcul de coût/bénéfice (G. Becker).

- Institutions sociales plutôt rationnelles, déterminant largement les individus : Systèmes sociaux, ouverts et évolutifs, assurant les fonctions nécessaires à leur stabilité (T. Parsons) ; aliénant consumérisme du progrès technique capitaliste (École de Francfort, M. Horkheimer et Th. Adorno) ; progrès technique produisant des « travailleurs sans travail », et démocratie gérant les intérêts privés (H. Arendt) ; domination et reproduction dans chaque « champ » d’activité, grâce aux « capitaux », économique, social et culturel, et aux « habitus » individuels de classe (P. Bourdieu).

- Analyses mixtes considérant une certaine marge d’action pour les individus, et une rationalité limitée pour les phénomènes sociaux : Construction réciproque de la réalité sociale, par éducation des individus et « sens » donné aux institutions (P. Berger et Th. Luckmann) ; théâtre social réglé, voire arrangé, où les individus font « bonne figure » (E. Goffman) ; psychologie de « l’individu social » influencé par autrui ou par le contexte (S. Milgram, Ph. Zimbardo) ; « historicité » des relations sociales grâce à l’action de mouvements sociaux, ouvrier, féministe, et du Sujet personnel (A. Touraine) ; relations de pouvoir au sein des organisations, avec stratégies des acteurs et blocage bureaucratique (M. Crozier).

 

Désarroi sociologique : que deviennent les liens sociaux ?

 

Depuis mai 68 et la chute du mur de Berlin, on assiste à une véritable individualisation « moderne », ouverte mais risquée, dans une société éclatée, aux contours et contenus devenus flous : Finie la rigidité sociale, où les individus reproduisent mécaniquement la société, mais impossibilité d’une « liquidité » totale, où les individus ne seraient livrés qu’à leurs propres expériences.

L’analyse de l’effondrement de la société traditionnelle, stable, hiérarchisée et normative, concerne de nombreux éléments, qui comportent souvent une double facette, « liquide » et « solide » : Micropouvoirs-savoirs dans tout le corps social, avec surveillance et « biopolitique » (M. Foucault) ; complexité multidimensionnelle et dialogique ordre/désordre (E. Morin) ; relativisme dubitatif « postmoderne » (J.F. Lyotard) ; réalisation d’une vie personnelle, avec risques sociétaux et pratiques « réfléchies » (U. Beck, A. Giddens) ; consumérisme symbolique et narcissisme « vide » (J. Baudrillard, G. Lipovetsky) ; besoin de reconnaissance par justice sociale (A. Honneth) ; critique individuelle souple en faveur de la justice, avec action variée selon les situations (L. Boltanski) ; « acteur-réseau » « traduisant » une même activité, avec associations stables (B. Latour) ; communication et flux transnationaux, pouvoir national et réseaux globalisés (M. Castells, S. Sassen) ; persistance des classes sociales (consommation, vote, études) et des institutions nationales traditionnelles (Les Pinçon).

Y aurait-il donc une voie médiane, se demande Danilo Martuccelli (La consistance du social, 2005), avec des liens sociaux « élastiques » ? On peut penser qu’en réalité, l’individuel et le social sont toujours en interaction, se projetant réciproquement l’un dans l’autre, mais que ce n’est plus le même individu, ni la même société.

 

Patrice

 

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La beauté qui sauve

22 mai 2013

 

 

Qu’est-ce que la beauté ?

 

La beauté est-elle objective, constitutive des choses elles-mêmes, ou bien subjective, pure appréciation du sujet qui les appréhende ?

Dans l’Histoire de la Philosophie, a dominé d’abord la conception objective, et depuis Platon en particulier (Hippias, Le Banquet), pour lequel la beauté représente la perfection de l’Être, que l’on parvient à contempler en s’élevant grâce à l’amour idéalisé (Éros). Puis, à l’époque moderne, la beauté a basculé vers une conception subjective, particulière avec Hume, pour lequel la beauté est un plaisir propre à chacun (De la norme du goût, 1755), ou universelle avec Kant, pour lequel la beauté est une pure sensation de satisfaction, ou encore, une « finalité sans fin » (Critique de la faculté de juger), en vue de rien, c'est-à-dire perçue en elle-même et pour elle-même, comme la rose d’Angelus Silesius.

Finalement, c’est la Phénoménologie contemporaine qui a proposé une conciliation des deux points de vue. Ainsi, dans sa théorie de la perception, Merleau-Ponty (Le Visible et l’Invisible) décrit le processus perceptif comme un « chiasme » entre l’objet et le sujet, un entrelacement du « vu et du voyant », qui entraîne en particulier le sentiment agréable de beauté. Dans cette perspective, on peut considérer la beauté comme une « vision » de la vie et du monde, non pas charmée (objective), ni charmeuse (subjective), mais charmante, « enchantante ». Elle concerne tous les domaines de la nature inerte et vivante, du mental (idées, croyances, sentiments) et de l’art classique ou moderne : Déjà pour Hegel, la beauté artistique est « l’expression sensible de la vérité du sujet », et l’accent mis par l’esthétique contemporaine sur l’intention et le « geste » de l’artiste trouve son annonce précoce, par exemple, dans les autoportraits tardifs de Rembrandt, où la belle « âme » du peintre transparaît derrière le visage délabré.

 

De quoi est faite la beauté ?

 

L’Esthétique théorique a comme domaine d’étude les éléments que peuvent avoir en commun les choses belles. Depuis Platon, la beauté est considérée comme liée à l’harmonie, rapport de « convenance », juste proportion des parties au tout, dont le nombre d’or est un cas particulier ; la symétrie aussi est souvent évoquée. Plus récemment, la parcimonie, qui exprime beaucoup avec peu, par exemple en Poésie ou en Droit, a été mise en avant comme facteur de beauté (H. Simon). Du côté des sons, la musicalité reposerait sur la stabilité de fréquence, avec d’autres caractéristiques, comme la  mélodie ou le rythme (B. Lechevalier).

Au niveau du sujet, la beauté se traduit par le fait de ressentir une émotion positive, plaisir, joie, satisfaction ou bien-être. L’intensité de cette sensibilité esthétique est très variable d’un individu à l’autre, et, comme le pensait Tolstoï, le ressenti lui-même varie avec les époques et les groupes sociaux. Cependant, on constate couramment un certain consensus autour des choses considérées comme belles, qui peut provenir d’une commune éducation ou de l’unité de la condition humaine (Hume).

 

Comment se forme la beauté ?

 

La beauté est ressentie au cours du processus de perception, de façon immédiate, irréfléchie ; comme dit Jean Cocteau, elle provoque une « érection de l’âme », incontrôlable. Cette perception plus ou moins fusionnelle, tout à la fois « du visible et de l’invisible », est construite mentalement par interaction analogique de l’image sensorielle et des « modèles esthétiques » en mémoire. Ce processus comporte en même temps l’activation des systèmes neuronaux du plaisir, qui inondent le cerveau en neuromédiateurs, tels que la dopamine, la sérotonine, l’ocytocine et la di-éthylamine.

Même s’il n’est pas sûr que les animaux dotés d’un cerveau suffisant, comme les grands singes, ne possèdent aucune sensibilité à un « beau simiesque » (fruits rouges, fesses rouges de guenon), il semble bien que le sens esthétique soit l’apanage de l’espèce humaine. C’est au cours de l’Évolution qu’aurait été sélectionnée cette sensibilité à la beauté, et d’abord à celle de la Nature environnante et familière, procurant sans doute un bien-être serein. Puis, s’émancipant de ses origines évolutives concrètes, un peu à la manière des mathématiques, le sens du beau se serait progressivement étendu à toutes les formes de l’Art, jusqu’à l’abstrait non-figuratif et au surréalisme (A. Kahn).

Le sens du beau peut avoir une composante innée, comme l’universalité de certaines émotions esthétiques le laisse penser, par exemple, devant la symétrie du visage, signifiant partout une « belle » jeunesse. Mais il est surtout acquis à travers l’éducation et l’expérience, comme c’est bien le cas pour l’art contemporain. Et la beauté ressentie tout au long de l’existence vient enrichir en retour les « modèles esthétiques » en mémoire.

 

À quoi sert la beauté ?

 

D’après Kant catégorique, la beauté en tant que satisfaction désintéressée, ne sert absolument à rien.

Pourtant, nombreux sont ceux qui pensent que la beauté peut « sauver », mais de quelle perdition, ou pour quel salut ?

Dans une perspective religieuse, la beauté est terriblement ambiguë. Elle peut susciter aussi bien un amour innocent (beauté en Dieu) qu’une passion concupiscente (beauté du diable), et c’est précisément le drame du prince « idiot » de Dostoïevski, qui proclame avec foi : « La beauté sauvera le monde ». Sans aucun doute, il s’agit ici de la beauté du Christ rédempteur, qui est seule capable de vraiment « sauver ». D’ailleurs, pour la tradition chrétienne optimiste, la beauté du monde manifeste clairement la « présence » de Dieu (S. Weil, La pesanteur et la grâce), et elle représente ainsi « une voie possible vers la Transcendance » (Benoît XVI).

Sur le plan existentiel, Merleau-Ponty affirme que « la beauté du monde est un appel » auquel répond l’artiste, Cézanne en l’occurrence, son peintre fétiche. Mais de façon plus générale, on peut penser que la beauté, entre autres facteurs, sert à rendre la vie attirante. À la manière du « sex-appeal », la beauté serait un des attraits essentiels de l’existence, véritable « life-appeal », contrastant avec la vie fade ou la laideur repoussante. Une telle « ruse » de la Nature, motivation à vivre, est avantageuse pour la séduction, le développement de la pensée partagée et l’échange social (A. Kahn), mais également favorable au comportement moral (beauté de la « bonne action »), et aux relations aimantes et heureuses.

La beauté humaine, dans ses divers aspects, charme, bonté, intelligence et physique, peut aussi bien sûr, comme toute autre ressort de comportement, être utilisée à des fins de manipulation.

 

Patrice

 

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Loi et tabou

 

La vie humaine est gouvernée par Eros et Thanatos et on a peur du désordre d’une part et de la perte de l’intégrité physique d’autre part. La loi prévoit la transgression mais pas le tabou, or la société semble avoir besoin de tabous transgressibles.

1 Origine et manifestation de la loi et du tabou

. La loi religieuse ou civile: c’est une interdiction, une prohibition ou obligation explicite et justifiée :

. Loi reçue d’ailleurs, tables de la loi reçues de Dieu par Moïse

. Lois découlant rationnellement d’impératifs catégoriques moraux (Kant son prochain comme fin et non comme moyen)

. Conventions sociales communément admise (laisser la priorité aux vieux)

. Lois variables selon les époques (interdiction faite aux femmes de porter un  pantalon)

Dans un Etat totalitaire, tout ce qui n’est pas défendu est obligatoire.

. Le tabou : origine polynésienne, quelque chose qui est marqué d’un caractère sacré qui en interdit le contact ou l’usage.

Une interdiction implicite, non évidente et non justifiée, ce sont en général des abstentions qui doivent avoir un effet protecteur.

. Une interdiction s’imposant d’elle-même au primitif, une croyance en une force dangereuse et contagieuse)

. Une interdiction implicite (ne pas toucher car c’est impur)

. Un code non écrit datant d’avant les dieux (esprits, instinct)

. Aspect irrationnel et sacré, une force magique qui agit hors de l’ordinaire ; on ne peut ni en parler ni a fortiori le transgresser ; un mystère inquiétant générant la peur et la superstition avec l’intervention de forces démoniaques.

. Les tabous sont transmis de générations en générations et sont seulement justifiés par la tradition.

Exemples de tabous :

. Tabou sexuel : L’homme  ne doit pas entrer là d’où on est sorti à sa naissance, la mère est intouchable.

. Un tableau de Gauguin, Manao tupapau, une jeune fille allongée et en proie à une peur panique, submergée de tous les tabous des ancêtres.

 . Le tabou de l’argent : on doit cacher sa fortune, peut-être parce que son origine n’est pas toujours claire et avouable.

. Le tabou de l’empereur : Amélie Nothomb nous parle de stupeur et tremblement devant l’empereur du Japon

.Dans la presse on nous dit que l’abdication du roi Juan Carlos n’est plus un sujet tabou, ni même la démission d’un pape (des tabous passent).A boston on ne parle pas encore de terrorisme islamique, c’est tabou....

2- Sanctions

. La loi : sa transgression est un péché ou un délit ; les peines sont échelonnées afin de corriger l’écart et ramener la paix sociale, la justice (CF Beccaria sur le choix de peines mesurées)

. Le tabou : On ne peut imaginer ce qu’il en coûtera de le subvertir : la sanction est automatique par nécessité interne du tabou ; le tabou se venge tout seul ; celui qui a violé le tabou devient tabou lui-même (impur), et il peut tomber dans un état dépressif et succomber à un mystérieux appel de la mort.

Conclusion : On serait devenu absolument rationnel et les tabous et superstitions n’existeraient plus ?

1. Des tabous subsistent encore selon Freud : ce sont les névroses de contrainte ou maladie du tabou, le malade se crée lui-même une prohibition tabou, sans motif, qui le contraint par une angoisse irrésistible et la phobie du contact (comme la phobie du contact de certains aliments impliquant des ablutions obsessionnelles ; comme si on avait marqué ces aliments d’un caractère sacré  qui en interdisait le contact ou l’usage)

2. Nos propres impératifs catégoriques moraux et rationnels peuvent avoir une obscure origine liée aux tabous permettant d’éviter la colère des démons.

3. Lien entre loi et tabou : Passage de l’implicite à l’explicite

Un projet de loi de Perben ministre de la  justice en 2002, voulait réprimer le crime d’inceste, alors que cet interdit n’a jamais figuré explicitement dans un code pénal, ni même dans les 10 commandements (intégré au viol sur mineurs avec circonstances aggravantes). Dieu lui-même n’avait pas légiféré sur l’inceste en donnant les tables de la loi, il laissait faire les lois de l’espèce !

Pourquoi l’inceste n’a jamais été explicitement interdit ?

. Il est universellement (1) l’objet d’un tabou dont l’existence nous fait symboliquement participer aux origines de notre humanisation.

. La différence entre les lois écrites et non écrites : sans les lois écrites il n’y aurait ni péché ni délits ; il est plus facile de transgresser une loi écrite dont la sanction est programmée qu’une loi orale dont il est impossible d’imaginer ce qu’il en coûtera de la subvertir. L’inceste n’a pas été rajouté au code pénal après censure du Conseil constitutionnel (2) : Donc l’interdit implicite n’est pas transgressible ; a contrario si on en avait fait un interdit explicite avec une loi, on ouvrait la porte à la transgression car la peine était dorénavant connue et prévue par la loi.

(1) Bernard : Ce foutu tabou de l'inceste pose toujours problème.

Il  paraît évident que nos religions sont issues de mythes et histoires qui les ont précédés.

L'inceste tel qu'il est représenté dans la Bible :

« L'aînée dit à la plus jeune: “Notre père est vieux ; et il n'y a point d'homme dans la contrée, pour venir vers nous, selon l'usage de tous les pays. Viens, faisons boire du vin à notre père, et couchons avec lui, pour que nous conservions la race de notre père”. Elles firent donc boire du vin à leur père cette nuit-là ; et l'aînée alla coucher avec son père. Il ne s'aperçut ni quand elle se coucha, ni quand elle se leva. Le lendemain, l'aînée dit à la plus jeune: “ Voici, j'ai couché la nuit dernière avec mon père; faisons-lui boire du vin encore cette nuit, et va coucher avec lui, pour que nous conservions la race de notre père”. Elles firent boire du vin à leur père encore cette nuit-là ; et la cadette alla coucher avec lui. Il ne s'aperçut ni quand elle se coucha, ni quand elle se leva. Les deux filles de Loth devinrent enceintes de leur père. L'aînée enfanta un fils, qu'elle appela du nom de Moab. C'est le père des Moabites, jusqu'à ce jour. La plus jeune enfanta aussi un fils, qu'elle appela du nom de Ben-Ammil. C'est le père des Ammonites, jusqu'à ce jour. » - Genèse  .9

Pour moi, il est évident qu'il s'agit d'une acceptation de l'inceste en cas de nécessité de survie de l'espèce remaniée par les différents scribes pour la faire entrer de force dans une vision judéo-chrétienne.

Ensuite, les anthropologues contemporains, Lévi-Strauss etc., sont allés chercher une justification à ce qu'ils veulent être un tabou universel en y appliquant une grille de lecture qui ne concerne que nos sociétés. Par exemple : interdit contre l'endogamie afin d'encourager l'exogamie (ce qui suppose des sociétés d'échange comme les nôtres), interdit permettant l'échange des femmes, donc des alliances (ce qui suppose des sociétés dans lesquelles la notion de solidarité et d'échange est fondamentale).

(1) Décision du Conseil constitutionnel : « s'il était loisible au législateur d'instituer une qualification pénale particulière pour désigner les agissements sexuels incestueux, il ne pouvait, sans méconnaître le principe de légalité des délits et des peines, s'abstenir de désigner précisément les personnes qui doivent être regardées, au sens de cette qualification, comme membres de la famille ». les Sages exigent que soit retirée du casier judiciaire la qualification selon laquelle le crime ou le délit présente un caractère « incestueux ».

Le débat

. L’inter-dit ce qui est dit dans le groupe, le tabou s’opposerait au logos en tant qu’il est associé à la magie, la force invisible du logos.l’inter-dit parle c’est un lien signifiant des initiés et initiants ; en fait on accède au Logos par le tabou, le tabou n’est pas ce que l’on ne touche pas mais ce qu’on touche avec les règles du milieu initié ; le Logos va au-delà du rationnel, il y a le triple Logos et on va vers le mysterion  c’est-à-dire qu’on n’épuise pas la connaissance des choses sauf à avoir une connaissance intime de l’en soi des choses. Donc on ne peut opposer frontalement le tabou au Logos.

. Le tabou réprime la menace de violence physique comme le cannibalisme ou le meurtre du roi, et la menace sexuelle de l’inceste, entre pères et fils, on retrouve les tabous que Freud a ritualisés. Cette violence est reportée sur l’extérieur avec l’obligation d’exogamie et d’alliance, le mariage. Ces tabous correspondent au fétichisme afin de maîtriser la force des membres de la tribu, c’est s’approprier ces menaces. Aujourd’hui la répression  des menaces de comportements risqués qui sont contraires à la vie civilisée, permet d’éviter les malheurs et de ne pas choquer. Finalement le tabou a permis de sortir e la violence de l’état de nature, puis la loi entretient l’état civilisé. La loi et le tabou sont un rempart contre la violence qui permet de réorienter son semblable, cela transforme un ennemi en ami. L’Homme est à la fois un loup pour l’homme et un dieu pour l’homme, les deux à la fois et donc la loi est nécessaire..

. Le tabou semble culturel et l’ordre naturel tolèrerait l’inceste : Selon la science  l'inceste est nocif et provoque la formation de monstres et de débiles pour des raisons biologiques, le croisement des sangs trop proches induirait des maladies récessives de consanguinité, ce qui s'est avéré faux . la consanguinité peut être supportée par un groupe jusqu’à 30 % de la population.

la loi découle des mythes, la science fonctionne aussi comme un mythe.....et bien sûr jusqu'à la psychanalyse qui se targue de sciencisme avec Freud :le savoir de Freud repose sur le désir incestueux de l'enfant et cela vient renforcer la longue tradition qui fait de la prohibition de l'inceste le coeur même du savoir sur la vie.L'exogamie est donc une barrière rituelle contre l'inceste; au cours des psychothérapies si le thérapeute passe à l'acte sexuel avec sa cliente ou son client, ce serait quasiment de l'inceste qui provoquerait une décompensation psychotique !!

. Le tabou c’est de ne pas en parler, le mythe est un récit et le tabou est mythique ; le tabou vient au moment de la création de la culture, il vient des initiés comme les sorciers et des profanes ; un tabou protège la masse profane dans l’ignorance. On parle de tabou mais c'est bien d'une prohibition de l'inceste dont il s'agit, et beaucoup de mythologies le prohibent :  

  . Dans le mythe Dogon du Sénégal, le demi-dieu Ogo a connu beaucoup de malheurs après l'inceste primordial avec sa mère; le message est bien qu'il faut éviter l'inceste.

. Dans la mythologie égyptienne, Isis a bien engendré Horus avec son frère Osiris !

  . Les religions révélées font de même

   . Le théâtre grec sacré et cathartique montre qu'Oedipe doit se mutiler après l'inceste avec sa mère Jocaste.

Quand l'Etat est venu avec sa loi qui dit avec qui il faut se marier et condamne sévèrement les rapports sexuels entre personnes indues

 

Gérard

 

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Faut-il enseigner la morale ?

 

Café philo du 11/12/13

 

Vincent Peillon, notre Ministre de d’Éducation Nationale, propose de réintroduire des leçons de morale à l’école. Curieuse de savoir ce qu’en pensait notre assemblée de philousophes avertis, j’ai proposé ce sujet.

Avant de tenter de répondre à cette question, je vous propose de définir succinctement ce qu’est la morale puis de savoir si elle remplit les conditions d’une discipline justifiant un enseignement et quelles en seraient les modalités pédagogiques. Enfin, après avoir répondu à l’utilité de l’apprentissage de la morale, je reposerai la question : faut-il enseigner la morale ? dans le sens de nécessité, d’obligation, de caractère inévitable de l’enseignement d’une base morale pouvant constituer une utilité  minimale à tous.

Définition :

Morale, ce nom féminin est issu du latin moralis, mores donc de mœurs dans le sens de pratiques sociales, d’usages particuliers et d’habitudes de vie. Mores étant le substantif et moralis l’adjectif signifiant qui est conforme aux mores.  Éthique, êthikon en grec, signifie également mœurs.

Bien que les termes de morale et d’éthique possèdent la même base avec un sens proche, tous deux donc renvoyant aux mœurs, ces concepts ne sont pas synonymes, ils sont complémentaires.

La morale rassemble les règles de conduite adoptées dans une société en se fondant sur les notions de bien et de mal. En fixant, entre autres, les interdits nécessaires à la préservation du groupe. La morale s’adresse à l’ensemble des individus, donc à la collectivité.

L’éthique, quant à elle, englobe la notion de comportement, de savoir être de l’individu. Elle se réfère à la compréhension subjective des lois. Par ce travail de réflexion, elle détermine la manière d’agir du sujet. L’éthique agit donc sur la sphère privée et conduit vers un idéal de vie morale. Elle est l’appropriation de la morale par l’individu et conditionne son comportement. Si la morale est collective, l’éthique quant à elle est individuelle.

Quelle morale ?

Toute vie en groupe est soumise à des règles dont la première devrait être l’altruisme, le souci désintéressé du bien d’autrui.

L’empathie, ce sentiment qui nous permet de percevoir ce que ressent l’autre, de nous mettre à sa place, n’est pas toujours suffisante car elle nous conduit à nous identifier à la victime. Notre sympathie nous oriente vers des êtres qui nous ressemblent alors que la différence doit, elle aussi, être défendue.

La coopération entre les individus nécessite des comportements vertueux et la morale devrait permettre d’apprendre à vivre en société, d’être un citoyen. Cet enseignement devrait susciter une motivation à suivre des principes éthiques afin de permettre l’accomplissement personnel et l’intégration dans la société.

La morale est donc une nécessité sociale car toute société à besoin d’une organisation morale pour fonctionner. Donc, elle a un effet régulateur car elle exclue tous les individus qui ne veulent pas s’y conformer. Dans l’antiquité romaine, les censeurs étaient chargés de contrôler les mœurs des citoyens. Les comportements défaillants étaient sanctionnés et la punition pouvait entrainer la perte des droits civiques et des amendes confiscatoires amputant fortement le patrimoine. La morale romaine était une morale aristocratique basée sur une égalité géométrique. C’est-à dire qu’elle était fondée sur la proportionnalité des droits et des devoirs : moins d’exigences pour les petits revenus mais par conséquence moins de droits.

 

 

La morale dépend donc de la culture du pays et de l’époque dans lequel elle est appliquée.  En France, notre vie en société est construite sur des valeurs chrétiennes transformées par la laïcité. Mais d’autres cultures sont venues s’associées à notre base judéo-chrétienne-républicaine. Pour être acceptée de tous, la morale devrait donc prendre une orientation universelle comme celle des deux premiers impératifs catégoriques de Kant.  

 ‟Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours être érigée en une loi universelle."

Le deuxième : ‟Agis de telle sorte que  tu traites à tout instant l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans celle de tout autre, toujours en même temps, comme fin et jamais seulement comme moyen."

J’ai annoncé le deuxième et pas le second car l’œuvre de Krant propose au moins quatre impératifs catégoriques et plusieurs impératifs hypothétiques.

Il est impossible de démontrer la suprématie d’un système de valeur sur un autre. Chaque société dispose de règles qui lui sont propres. Malgré nos diversités culturelles, on peut tenter d’établir une base morale acceptable par tous, prenant en compte les différences.

Les valeurs de notre société française doivent être préservées. Toute coutume n’est pas bonne à suivre. L’excision, par exemple, entraine des conflits de valeur. De quel droit interdire cette mutilation fortement ancrée dans certaines cultures africaines ? Dans ce cas, nous devons revendiquer la supériorité  de la morale de notre société qui repose aussi sur les droits de l‘individu.

La morale devrait être repensée et amendée par les apports d’autres cultures.

La morale : un enseignement, une transmission de connaissances et de savoir être 

Je me souviens de mes premiers livres et des contes que je lisais le soir. Dans le dénouement, les conduites vertueuses des personnages en faisaient des héros. Les contes des enfants sont comparables aux mythes des adultes qui valorisent des comportements utiles à autrui ou à la société. Les fables rassemblent des récits allégoriques qui utilisent l’exemple pour introduire une morale. Tous ces moyens donnent  des modèles à suivre, permettent d’imiter les héros afin d’adopter des comportements édifiants. Je me souviens particulièrement du roman philosophique : L’Alchimiste de Paulo Coehlo.

La transmission de valeurs implique de convaincre afin de permette leur appropriation. Les bénéfices de ces actions doivent être illustrés de façon à motiver l’apparition de comportements favorables à l’harmonie de la vie en société. Sans être stricte, ce qui risquerait d’entrainer des rejets, la morale ne doit pas toujours interdire afin de ne pas sombrer dans la ‟moraline" nietzschéenne qu’est la ‟ bien- pensance" : Morale chrétienne des faibles, contraire au développement de la puissance de soi et hypocrisie des chrétiens qui ne font pas ce en quoi ils prétendent croire.

La morale se transmet également grâce à la valeur de l’exemple, nous pouvons donc rester songeurs devant le comportement de certains politiciens qui contreviennent aux lois qu’ils édictent et énoncent des promesses qu’ils s’empressent de ne pas tenir.

Faut-il enseigner la morale ?

L’ouverture des frontières et la mondialisation ont permis la dispersion et le mélange des différentes cultures. L’enseignement de la morale permettrait d’unifier notre société sur une base partagée par tous.

Serait-ce une utopie de croire que l’enseignement de la morale renforcerait la citoyenneté, diminuerait les incivilités et la violence ? Un minimum de valeurs communes serait favorable à une meilleure compréhension entre les individus et génèrerait moins de jalousie, de haine et de racisme. Le respect de valeurs simples contribuerait au bonheur collectif et individuel.

 

Je conclurai :

La morale touche aux grands principes philosophiques, à l’idée de justice, de vérité, du vivre ensemble. L’enseignement de la morale ne peut donc se dissocier de celui de la philosophie. Plutôt que de poser des obligations et des normes morales qui deviennent incompréhensibles dans cette mondialisation de la pensée dominante que nous subissons, ne vaut-il pas mieux enseigner la/les cultures et la PHILOSOPHIE, qui permet de les questionner?

 

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LE VISAGE

 

En 1515, a été publié à Strasbourg le conte de Till Eulenspiegel. Ce nom se compose de Eule : le hibou, symbole au Moyen –Age, de la dissimulation, car on peut considérer que l’on est avant tout ce que l’on veut donner à voir de soi et de Spiegel, le miroir, symbole de la vérité, de la transparence. Il est en effet, le 1er objet permettant au très jeune enfant la connaissance de soi (Lacan). La traduction française de ce récit a généré l’adjectif, espiègle. D’où la question, le qualificatif d’ espiègle serait-il celui qui correspond le mieux pour définir le visage, celui-ci donnant tour à tour une image factice de soi, ou alors est une traduction fidèle, une manifestation qui ne prête à aucune équivoque de ce que l’on est ?
 

Dans le récit biblique, il est relaté que l’homme est fait à l’image de Dieu. Que l’on soit théiste ou non, on ne peut admettre du visage qu'il ne soit qu’une face, comme l'est la face d’un animal, mais qu’il est ce qui manifeste notre esprit, dont il est, en quelque sorte, la partie visible, la partie émergente. Toutefois, s’il manifeste visuellement l’être de l’humanité, en quoi est-il ce qui permet l’accès à l’autre absolument transcendant que serait Dieu, ce que sous-tendrait l’affirmation biblique? Nous laisserons aux théologiens le soin de répondre à cette délicate question. On se contentera de dire que le visage, en ce qu’il manifeste l’être de chaque humain, en ce qu’il reflète la manière d’exister qui lui est propre, est à la fois ce qui le différencie du monde animal et ce qui l’ individualise au sein de chaque collectivité humaine. Il est ce qui installe visuellement la subjectivité et ne relève en cela d’aucune essence ni d'aucune abstraction. Il n’existe qu’en fonction d’un devenir uniquement personnel ; son existence, en tant qu’il n’est rien de plus que le support d’une individualité, est le négatif d’une essence. Support particulier de ce qui constitue la nature humaine, il s'inclut dans la part d’intimité propre à chacun, et qui est paradoxalement exposée à tous. Mais si l’on ne pouvait nous dévisager, pourrait-on dire : je ?

Immergé dans le monde phénoménal, il est le portail de l’esprit, lequel essaie d’aborder rationnellement ce que sont les phénomènes qui impriment leur marque sur le visage. En effet, le visage est le lieu où s’extériorise les émotions que font naître ces phénomènes et les sentiments que produisent nos pensées analysant ces phénomènes.

Je suis, car je pense, avait établi Descartes ; on ne peut toutefois vivre en se contentant de contempler sa seule pensée. Il s’agit d’être pleinement, ce qui suppose d’être intégré au sein d’une société, l'homme étant, suivant le constat d'Aristote, un animal politique. Mais celle-ci a ses codes, ses repères, son identité ; il faut donc, si l’on rejette cela et que l'on veut quand même être reconnu comme en faisant partie, savoir dissimuler ce que l’on est et ce que l’on ressent face à ce que l’on considère comme de l’hypocrisie et de la fausseté. Au contraire, si on adopte ces codes et on y adhère, on verra en celle-ci le miroir de ce que l’on est et on la considérera comme la voie qui mène à l’épanouissement de soi.

Le bouddhisme insiste sur l’impermanence des choses : tout, absolument tout, est dénué d’essence et reste l’objet d’un incessant devenir qui ne permet pas d’établir une quelconque certitude. Quoi de plus explicite que la fugacité perpétuelle des expressions du visages pour exprimer cette impermanence, en fin de compte seule constance véritable ? Alors, à défaut de certitudes auxquelles s’arrimer, on peut se consoler en en maquillant l’aspect pour se donner l’illusion de pouvoir défier le temps. Le visage devient l’objet de grands soins : des fortunes sont dépensées quotidiennement pour changer le statut de ce trône de l’apparence. Mais à ce complaisant et dérisoire narcissisme, il convient d’opposer un chaleureux et vigoureux sentiment d’estime de soi, lequel seul est ce qui permet une communication non biaisée. De sorte que si l’on parle du visage en ce qu’il est, son ineffable singularité donc, c’est de sa seule expression qu’il faudrait traiter, et non de son illusoire embellissement par la cosmétique, qui voudrait en faire un cosmos, terme qui définissait chez les Grecs anciens, le bel et harmonieux ordonnancement de l’univers, immuable et intemporel. Il est à remarquer que le terme de cosmétique dérive du cosmos, mais qu’il ne peut naturellement traduire, concernant le visage, qu’une chimérique victoire sur le temps.

Car le visage, même si l’on admet qu’il porte l’empreinte divine, est avant tout humain ; il traduit la vie comme un passage, avec un commencement, la naissance, l’épanouissement, le vie telle qu’elle se déroule et une fin, la mort. Qu’exprime-t-il alors véritablement, si ce n’est le monde intérieur en ce qu’il y a de plus secret, si ce n'est ce qui est authentique, propre à soi, ce qui seul permet une véritable communication ?

Sinon, il reste un masque, une barrière destinée à protéger des représentations mentales, des a priori et des préjugés ; on peut s’en satisfaire mais le prix à payer sont des relations purement factices et superficielles avec son entourage.

N’allons pas dire cependant que la recherche d’une représentation de soi est inutile ; elle est au contraire nécessaire mais pas suffisante. Cependant, dans la vie privée, il ne faut pas avoir honte d’une présentation de soi. Cela peut paraître alambiqué de distinguer la représentation de la présentation de soi. Dans le 1er cas, on recherche le contact : on cache des défauts bien réels et l’on magnifie des qualités que l’on n’a peut-être pas. On est dans une phase de séduction et on cherche à influer. Dans le 2 cas, la présentation, on est dans le dasein heideggerien, l’être là ; on ne joue plus un rôle ; on joue sa propre partition, celle qu’on a écrite car il y a des situations où il faut cesser de jouer et prendre le risque de la sincérité.

« Il y a dans le visage une exposition sans défense, une pauvreté essentielle, écrit Lévinas, dans Ethique et Infini ; la preuve en est qu’on essaie de masquer cette pauvreté en se donnant des poses, une contenance ». Et il ajoute : « être en relation avec autrui face à face, c’est ne pas pouvoir le tuer ».

Tuer un homme est possible en objectivant l’humain : on peut par exemple tuer l’ennemi de classe, le sous-homme, celui dont on a déclaré la nocivité ou l’infériorité. Mais le visage, le regard, offre, de par leur nudité, une résistance à l’irrationalité de la haine. Le visage excède, dans sa vulnérabilité, tout pouvoir, du moins tant que celui-ci ne cherche qu’à être une domination. Car comment tuer, supprimer volontairement ce qui est à la fois absolument unique et sans défense? A la guerre, on tue le soldat, parce qu’il symbolise l’ennemi, il a l’uniforme de la puissance ennemie, il y a donc une raison objective pour tuer ; mais comment tuer quelqu’un qui n’est pas en représentation, qui n’est que lui-même ?

On peut toutefois se poser la question, est-on jamais naturel ? A défaut de pouvoir prendre une pose, on affiche une posture. Celle-ci résulte d’un choix : « paraître »naturel. Comme nous sommes des êtres sociaux et civilisés, nous ne serions en définitive naturels que lorsque nous jouons un rôle. Le jeu est naturel, l’artifice traduit l’être de l’homme, et le naturel, ou du moins ce qui suppose l’être, serait alors ce qui paraîtrait guindé. Souvenons-nous du mythe du retour à la nature au Larzac dans les années 1970, cela apparaît maintenant comme le produit d'une époque; le naturel, ou ce qui est supposé l’incarner, est donc toujours culturel.
D'ailleurs, le visage est toujours celui d'une personne; or que signifie réellement ce terme? Per-sona : dans l'Antiquité était le nom de l' acteur masqué. C’est là pour l’homme une manière de conquérir son humanité; lorsque le sujet, celui qui dit: je, a pris conscience de ce qu'il est, et devient acteur, devient celui qui sort de l'état de nature pour devenir celui qui veut influer le cours des événements. Comme l’a établi Spinoza, la liberté ne consiste pas faire tout ce que l’on veut, cela serait du caprice, mais elle consiste à reconnaître avec humilité que les affects nous déterminent et qu’il n’est aucunement déraisonnable d’agir en fonction de ceux-ci. Quel masque prend-on? A vrai dire, la frontière est ténue entre le sujet, qui est dans la présentation de son da-sein et l’acteur, qui est en représentation, et qui cherche à créer un effet. Comme l'indique Diderot, dans le paradoxe du comédien, ou est la différence entre celui dont « le talent consiste non pas à sentir, mais à rendre les signes extérieurs du sentiment » ? Autrement dit, à les exprimer comme s’il les ressentait lui-même. L’un comme l’autre, cherchent un effet : imprimer sa volonté sur le cours des évènements pour le premier, conquérir et séduite un public pour le second.

Ce qui est magique dans le visage, c’est lorsqu'on est face à une autre personne, on ne sait si ses dires expriment ce qu'il ressent réellement, ou s’il veut simplement donner l’impression de ressentir ceci ou cela; bref, pour parler trivialement, la plupart du temps, dans ce qui est dit, on ne sait si c’est du lard ou du cochon. Le visage, avec ses mimiques et ses expressions, traduit parfaitement cette ambivalence, cette espièglerie en quelque sorte.

 

Jean Luc

 

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Qu’est-ce qu’un crime ?

 

Le crime est une très grave violation du droit et de la morale qui porte atteinte à autrui ou au bien-être collectif de la société. Deux éléments fondamentaux doivent être réunis pour constituer un crime, à savoir une intention coupable et un acte coupable qui dérogent significativement des normes socioculturelles qui dictent la conduite normale d'une personne dans le cadre de la coutume, des lois et des conventions populaires.

Le crime est donc une transgression, mais qui s’inscrit dans une historicité: l’avortement, l’homosexualité ont été, à un moment de l’histoire occidentale considérés comme des crimes, et l’euthanasie sera peut être bientôt un acte normalisé…Le crime est donc un acte relatif qui se définit par rapport à une société donnée, à une époque donnée.

 

Est-ce que le crime est une possibilité ou une composante incontournable inscrite dans l’inné de l’homme, comme le pense notamment Hobbes, le fruit nécessaire de la société et à la société comme le pense Durkheim, ou résulte-t-il de la pensée symbolique comme le pense Michel Serres ?

 

A- Le crime est, en puissance, une composante de l’homme.

 

1) Le crime est une composante innée contre laquelle la volonté de l’homme est impuissante.

Pour les manichéens, le Bien et le Mal sont deux forces absolues, éternelles, égales en puissance. L’homme est fait de deux âmes, une âme bonne et une âme mauvaise qui se manifeste lorsque nous succombons aux passions, à la colère ou à la concupiscence. L’homme n’a pas créé le mal et l’acte criminel qui en résulte et n’en est pas responsable. Déjà, pour Socrate, nul n’est méchant volontairement.

Au 19e siècle, des anthropologues concevaient le crime comme le symptôme d’une pathologie sous-jacente, d’un atavisme, qui a des origines biologiques ou sociales et étudiaient la configuration crânienne et la physionomie des criminels.(Lombroso)

 

2) Le crime est un signe de faiblesse de la volonté que l’on peut surmonter.

Par contre, Saint Augustin, qui confesse avoir volé sans raison dans son adolescence par seul attrait du mal, soutient que le mal, provient de notre faiblesse, de notre imperfection, de la perversité d’une volonté qui se tourne vers les choses inférieures» et se détourne de «la suprême substance» divine. Il provient de notre libre arbitre qui nous pousse à favoriser nos désirs immédiats. Nous pouvons en avoir l'intention, mais la raison permet de ne pas passer à l'acte.

 

Même si Spinoza fait du libre arbitre une illusion tenace, et pense que les actions des hommes sont déterminées suivant la nécessité de leur nature, cela fait encore de la possibilité du crime une composante aléatoire dans sa réalisation de l’homme. A charge pour lui de la combattre en augmentant sa »puissance d’agir », sa « force d’exister » pour éprouver de la joie par la connaissance, qui permet d’écarter ce qui nous est nuisible, haine ou passions aveugles, qui ouvrent la possibilité au crime.

 

Pour Freud, dans la lignée de Hobbes, l’homme est foncièrement agressif, ce qui correspond à une extériorisation de la pulsion de mort. Or la vie en société canalise les pulsions de destruction : «la civilisation doit tout mettre en œuvre pour dresser des barrières devant les instincts agressifs des hommes» (Le Malaise dans la civilisation). Cette  renonciation aux instincts est douloureuse et implique un sentiment de culpabilité, mais canalise les intentions coupables, en « sublimant » l'acte coupable.

De même, auparavant, Dostoïevski pensait que le crime n’est jamais une fatalité, toujours un choix libre entre le respect d’autrui et la transgression et le mal, la souffrance intérieure, qui émane du sentiment de culpabilité, est plus décisive que la sanction. (Crime et châtiment). La rédemption du criminel tient donc à sa propre démarche existentielle, et non à sa prise en charge par les institutions. (Raskolnikov)

 

3) Le crime est une source de plaisir.

Il est possible d’évoquer également Sade. Par le personnage de Juliette, courtisane qui aime le crime «avec fureur», et qui se rend coupable des crimes les plus atroces, le divin marquis veut démontrer que la noirceur habite notre cœur.  «Ne sentons-nous pas que l’atrocité dans le crime plaît à la nature, puisque c’est en raison d’elle seule qu’elle règle la dose de voluptés qu’elle nous procure, lorsque nous commettons un crime? Plus il est affreux, plus nous jouissons»

Apparemment, seule la transgression des normes sociales procure le vrai plaisir. Mais on peut aussi voir, dans la démarche de Sade, la même démarche subversive que celle de Diogène et des cyniques, de rupture avec les bienséances de la civilisation, un élan critique destiné à interroger la valeur des valeurs existantes et d’en créer de nouvelles, comme le fera également Nietzsche.

 

B- Le crime est le fruit nécessaire de la société parce que nécessaire  à la société.

 

1-Pour Rousseau, la société corrompt la bonté naturelle de l’homme, innocent à l’état de nature, où il est guidé par «l’amour de soi», qui consiste à veiller à sa propre conservation.  Mais la propriété provoque les inégalités économiques, les relations de concurrence où les rivalités s’épanouissent. «L’amour-propre», qui «porte chaque individu à faire plus de cas de soi que de tout autre» prend le pas sur l’amour de soi. D’où jalousie, envie et mépris qui portent à nuire et provoquent le crime, qui est alors une conséquence inéluctable de la vie en société.

De plus, l'idée que le crime est lié à l’influence de certains milieux sociaux propices à l’éclosion de criminels, réduisant le champ de la possibilité du crime, persiste encore aujourd'hui.

 

 

2- Toutefois Émile Durkheim affirme que « le crime est un facteur de la santé publique »« Le crime est normal parce qu’une société qui en serait exempte est tout à fait impossible ». Le taux de criminalité d’une société sert de norme pour évaluer les dérives à corriger et ce n’est que son augmentation soudaine ou sa disparition qui relève de l’anormalité.

Il participe donc « à l’évolution normale de la morale et du droit ». Une société où le crime aurait disparu serait une société où la morale serait mortifère. Dans Minority Report, la fiction de Philip K. Dick mise en scène par Spielberg, l’action se déroule dans une cité du futur où les meurtriers sont interpellés avant de commettre leur crime grâce à la prescience d’une police assistée de citoyens devins. L’intrigue, qui tourne mal, enseigne qu’il n’y a pas de société libre sans possibilité de mal faire.

 

C-Le crime sert de simulacre symbolique aux sacrifices anciens.

 

Michel Serres fait remarquer qu’avec le rat, l’homme est le seul animal qui pratique l’assassinat programmé au sein de son espèce. Ce qui remonte aux mythes fondateurs. Caïn est fratricide, Œdipe est parricide et collectivement, avec le Christ, déicide, et par les idéologies génocide…Les morales et les règles sociales ont été structurées par ces récits. Ainsi le crime est aussi à la base des structures de nos sociétés.

 

D Le crime est une résultante de l’indifférence.

 

Dexter traque et assassine les criminels que la justice n’a pas condamnés en commettant des crimes parfaits, comme son père adoptif, policier, le lui a appris. Il est dépourvu d’émotions, froid, et mime les sentiments humains, feint l’amitié et l’amour, mais demeure étranger au monde qui l’entoure. Il est l’indifférence même, incapable de donner un sens concret au monde. Dexter ne ressent rien, car il n’est rien d’autre qu’une rationalité mécanique à laquelle son corps, dénué de vie interne, doit obéir. Le crime est alors un phénomène désincarné.

Commettre un crime, c'est tuer la subjectivité, l'empêcher de s'exprimer. Le crime repose sur une vision de l'homme en général. L'Histoire enferme les hommes dans un récit neutre, impersonnel ce qui est légitime puisqu'elle n'est pas l'histoire des subjectivités mais des nations, des sociétés, des rois. C'est l'histoire des hommes sans nom qui ignore la relation personnelle, celle du moi avec l'autre. Le crime n’est possible que si l'autre ne compte pour rien par rapport à sa propre subjectivité, si l'autre n'est plus rien. Seule la vérité du criminel a du sens. L'autre n'a plus de visage. Il n'est plus reconnu en tant qu'individu. Il est dépouillé de tout statut juridique. Il est annihilé comme homme.

 

N.Hanar

 

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LE SILENCE.

 

« Ce dont on ne peut parler, il faut le taire », avait indiqué le philosophe Wittgenstein. Que l’on soit dans la démarche de la recherche d’une signification de l’existence, cad de savoir si l’existence du monde en tant qu’il est peut s’expliquer et se justifier, ou que l’on s’interroge sur le fait que la nature des choses est telle qu’elle est, de tout cela, il est difficile d’en dire quelque chose de sensé. Le monde n’exprime rien et son seul message se résume à un silence métaphysique. Taire ce dont on ne peut rien en dire semble donc logique. Pour autant, faut-il admettre que le silence du monde ne soit qu’une absence de communication ? Ou exprime-t-il ce qui ne peut avoir de signification ? Et même si l’on ne peut rien en dire, faut-il pour autant s’abstenir à son sujet de tout propos ?

Quelques siècles avant Wittgenstein, B. Pascal, avait déjà soupiré, parlant du vaste univers :« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie », et au milieu de ce no man’s land, de « cette sphère où la circonférence est partout et le centre nulle part », il peinait à se situer. Il est vrai qu’il est difficile de concevoir que quelque soit le point minuscule où l’on se trouve, on est pris dans l’abîme des infinités qui nous immergent et nous submergent, infinités qu’on ne peut évidemment ni connaître ni comprendre, ni représenter. Ce qui est dit de l’espace vaut naturellement également pour le temps, éternité au sein duquel tous les instants sont équivalents en raison de leur égal éloignement d’un commencement et d’une fin situés dans un infini par nature insaisisable. De sorte qu’il n’y a pas de raison essentielle pour que l’on vive à tel moment plutôt qu’à tel autre,à tel endroit plutôt qu’à tel autre, ou même plus simplement, que l’on soit appelé à vivre; rien ne peut expliquer que cela corresponde à une quelconque nécessité, et le pesant silence éternel est la seule réponse qui puisse être donnée à cette incompréhensible absence de nécessité. Incompréhensible en effet, car extérieure à toute série d’enchainement causal, qui est ce dans quoi aime bien barboter l’esprit humain.

Informes et infinis, l’espace et le temps sont donc indifférents à l’homme qui n’en occupe qu’une partie insignifiante. C’est en ce sens que Pascal peut dire que non seulement l’homme reste dans l’ignorance de ce que sont ces infinis qui dépassent sa capacité d’entendement, mais également que ceux-ci l’ignorent, cad qu’ils ne peuvent qu’être radicalement indifférents à sa présence ou à son absence. Ne craignons pas d’affirmer que ce silence provient du fait qu’il n’y a rien à communiquer qui puisse faire sens pour l ‘homme. Le monde se contente d’être et se moque bien de savoir si cela cause une interrogation ou une angoisse à celui dont le rôle finalement, est de penser sa vie en fonction de ce qu’il peut en comprendre et d’ agir en conséquence.

De fait, c’est en raison même que les espaces infinis l’ignorent que l’homme sera incité à définir sa spécificité. Par la pensée, il saisit, comprend et essaie d’interpréter cet environnement angoissant. Mais, ce faisant, il entre dans une autre perspective ; l’homme a conscience de ce qu’il est, il peut s’imaginer un rôle, il peut dialoguer, il peut agir et ainsi il devient lui-même et pour lui-même créateur de sens. C’est en se donnant cette fin qu’il se transforme en un être de désir et de volonté qui a la possibilité d’ imaginer des systèmes de représentation et d’interprétation. Systèmes dont les plus pertinents peuvent produire des effets de vérité auxquels adhèreront par la suite un nombre plus ou moins grand d’individus. C’est le thème que Sartre, par exemple, développe dans l’Etre et le Néant. L’homme se doit d’être libre. Mais être libre, « ce n’est pas choisir le monde historique où l’on surgit-ce qui n’aurait point de sens- mais SE choisir dans le monde, quel qu’il soit ».

Bien évidemment, la pensée qui précède l’action, ne peut s’accomplir sans langage ni parole. C’est en usant de cet intermédiaire qu’elle manifeste une intention et une finalité, en le moulant grâce aux mots dans des concepts qui soient en adéquation avec le ressenti de l’individu. Pour autant, la pensée, avant d’être dite, se crée, se génère dans le silence. Celui-ci n’est donc pas sans valeur, car même Pascal, immergé dans ses grandes profondeurs, a bien dû admettre que le silence n’est nullement une expression du néant. Dès lors, de quoi peut-il être la traduction ? De rien qui soit humain, puisque l’homme a besoin de la parole pour s’exprimer, pour être ; car celui qui ne communique pas ne connait ni la joie, ni le bonheur, ni la passion, bref, il ne vit pas. Le silence est-il ce qui accompagne là où la vie n’est pas ? Certes la matière peut émettre des grondements, des bruits divers, mais que ces bruits soient ou ne soient pas, cela ne change rien à la nature des choses. Le bruit, tout comme le silence, est inexpressif, ou du moins semble inexpressif. Pour les mystiques comme Pascal, c’est parce que le monde est silencieux qu’ils l’interrogent sans cesse. Oeuvre d’un dieu, ils veulent que le monde leur dévoile les desseins de leur divinité. Mais seul le silence répond à leurs supplications ; le divin, à supposer qu’il ait une existence, ne peut rien dire, puisque, comme l’a suggéré le très mécréant Sartre, c’est à l’homme de trouver son chemin. Qu’auraient d’ailleurs à dire dieu ou le monde ? Il leur suffit d’être et à cela nulle communication n’est à rajouter : « Le mot bavarde. Le mot est littéraire. Le mot est une fuite. Le mot empêche le silence de parler », a écrit Ionesco. Et Nietzsche d’ajouter : « Toute opinion est une cachette, tout mot est un masque ». Parler, c’est se justifier ; quelle justification pourrait-il y avoir à ce qui simplement est, même si cela semble de prime abord sans nécessité ? Toutefois, si le monde n’était pas, n’est ce pas là ce qu’il y aurait de plus fondamentalement absurde ? Le néant est indicible, il est ce qui est sans but. Il est ce qui est impossible et résiste lui aussi à toute expression ; on ne voit pas d’ailleurs, comment ce qui n’est pas pourrait s’exprimer. On ne peut en conséquence qu’accepter l’existence du monde, son mystère, son énigmatique nécessité et en fin de compte, son silence finalement riche de promesses. Sa nécessité ? Oui, car il est une réponse au néant, au néant indicible. On ne peut accepter de ne rien dire du monde, car cela revient à accepter que sa nécessité est soit issue d’un dieu, soit née du hasard, ce qui serait, pour le moins, paradoxal. Car alors évidemment, dans ce dernier cas, il n’y a plus de place pour la spéculation philosophique ou métaphysique. A moins que la nécessité se définisse comme étant ce qui génère sa propre cause. Toutefois, si le mot masque, le réel, lui, ne cache rien, il est là, il est le dasein heideggerien auquel il faut s’accomoder, qu’il faut savoir accueillir. Tout questionnement devient momentanément superflu, lorsque la contemplation de ce qui est, fait pénétrer en nous, comme l’a expérimenté Camus dans Noces, l’intime vérité des choses. « Il ne faut pas croire, dit l’auteur Maurice Maeterlinck, que la parole serve jamais aux communications véritables entre les êtres. Dès que nous avons vraiment quelque chose à dire, nous sommes obligés de nous taire. Car les paroles passent entre les hommes, mais le silence, s’il a un moment d’être actif, ne s’efface jamais ».

Qu’est-ce qui est alors plus proche du silence que l’oeuvre d’art ? Lorsqu’on contemple une oeuvre ou qu’on écoute un morceau de maître, on ne parle pas ; on sait bien que tout commentaire est inutile, car il plongerait immédiatement dans la superficialité.

« L’art véritable n’a que faire de proclamations et s’accomplit dans le silence »,Marcel Proust. Parce qu’il y a une universalité du concept du beau, l’art est un langage universel qui ne peut être traduit dans une langue particulière, sauf s’il s’exprime en cette langue comme la littérature ou la poésie.

Quel est le secret de l’art ? Le même que celui que cherche à dévoiler le silence. Perdu dans l’infini de l’univers, ce qui désolait Pascal, rappelons que ce même Pascal a établi que l’homme est un roseau pensant. Il lui arrive de ressentir une communion avec la nature, avec le monde, avec les autres hommes, avec ce qu’il considère comme le divin, communion qu’il ne peut communiquer à l’aide de concepts rationnels, mais dont il peut chercher à exprimer toutes les nuances dans le silence au sein duquel surgit la création artistique.

Le silence évidemment, n’est pas ce qui se crée, mais il est ce dans quoi on s’installe dès lors que l’on est dans un processus de création. On citera la réplique qu’avait fait le compositeur Schumann à Brahms, lorsque celui-ci était venu s’installer dans la même ville que lui : « C’est bon de vous savoir ici, maintenant nous pouvons nous taire ensemble ».

Bien sûr, tout le monde n’est pas artiste, mais tout le monde peut s’accorder un instant de silence. Ce n’est qu’alors qu’il verra clair en lui –même. Ainsi A. De Musset, lorsqu’il fit l’ aveu qui suit : « Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n'est qu'un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière ; et on se dit : " J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui."

En effet, lorsqu’on est au bord de sa tombe, il est certainement trop tard pour se complaire dans les fureurs de l’artifice, qui ne peuvent que combler l’orgueil et l’ennui, lesquels sont les compagnons du vacarme souvent insensé de la vie en société.

 

Jean Luc

 

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L’Utilitarisme

20 mars 2013

 

L’Utilitarisme mal interprété

 

L’Utilitarisme de Jeremy Bentham (Introduction aux Principes de la Morale, 1789) est souvent l’objet d’interprétations erronées ou tendancieuses : Quand on veut noyer son chien…

C’est particulièrement vrai en France, où existe une certaine réticence traditionnelle à l’égard de ce qui vient du monde anglo-saxon, renforcée en la circonstance par la prévention catholique à l’égard de l’intérêt, toujours soupçonné d’être bassement matériel. Cette prévention correspond à la réprobation générale de l’argent et du plaisir, dans la ligne de la condamnation de l’hédonisme épicurien.

Contre le reproche d’égoïsme, J. Stuart Mill a montré en quoi l’Utilitarisme était un véritable altruisme, sans rien à envier au Christianisme : En effet, la maxime altruiste chrétienne « aime ton prochain comme toi-même », est au moins aussi utilitariste que la recherche du « plus grand bonheur pour le plus grand nombre », qui s’enracine dans la tradition romaine de « l’utilitas publica ».

Par ailleurs, il est vrai que l’utilité a une signification ambiguë, soit relative soit absolue : « Utile » peut s’entendre en effet comme bon et convenable à quelque chose, qualifiant un moyen efficace, non nuisible ni superflu, pour obtenir une fin ; mais « utile » peut vouloir dire bon et convenable en soi, comme principe de valeur, susceptible de satisfaire désirs et intérêts.

Cependant, il serait abusivement réducteur de ne considérer l’utile que comme un pur outil, dans l’enchaînement des moyens et des fins. L’argent par exemple, moyen universel (G. Simmel), peut être considéré comme une fin intermédiaire, très utile pour obtenir un bien-être final. Ce qui fait que l’utile peut facilement être agréable aussi.

 

Critiques de l’Utilitarisme

 

L’Utilitarisme affirme de façon normative qu’est bonne toute action utile, c'est-à-dire toute action qui tend à augmenter le bien-être. Et classiquement, on lui fait les principales critiques suivantes :

L’Utilitarisme sombre dans le relativisme moral, voire dans le plus cynique « machiavélisme », car la fin souhaitée justifie les moyens utiles, laissés à l’évaluation de chacun. Car, il n’y a pas de Bien en soi, de Juste objectif, qui pourrait être universel et obligatoire ; il n’y a que du bien-être subjectif et des intérêts particuliers, autant pour les individus que pour les groupes. L’Utilitarisme présente alors les risques d’acceptation du « sacrifice des minorités » dans l’intérêt des majorités (racisme), et d’acceptation du « mal utile », fait en vue d’un plus grand bien (torture, mensonge).

L’évaluation des conséquences des actions, permettant de savoir lesquelles résultent globalement les plus utiles, est un calcul impossible à faire concrètement : Non seulement les conséquences sont toujours incertaines, mais on ne sait où s’arrêter dans leur enchaînement indéfini. De plus, on ne sait pas comment mesurer et comparer les satisfactions et les préférences diverses de chacun, et pour cela les divers indicateurs chiffrés, comme le PIB du bonheur, restent insatisfaisants, sans répondre à la question de la meilleure répartition.

Par ailleurs, dans son calcul utilitariste, l’agent doit être impartial, c'est-à-dire que tous les bonheurs ou plaisirs se valent, quelle que soit la catégorie sociale, et impersonnel aussi, c'est-à-dire que tous les individus se valent, quelle que soit la proximité sociale. Et pour l’agent lui-même, peu importe sa valeur morale ou son perfectionnement, ce qui compte, c’est qu’il agisse utilement.

Enfin, la forte charge hédoniste de l’utilité de Bentham a été modifiée par J. Stuart Mill, en hiérarchisant qualitativement les bonheurs (« Socrate insatisfait vaut mieux qu’un imbécile satisfait »), mais d’autres valeurs peuvent également être envisagées, comme vie, vérité, beauté, justice…

 

L’Utilitarisme emmêlé dans les autres théories morales

 

Reprenant la distinction de Max Weber, on peut considérer l’Utilitarisme comme une morale de responsabilité impersonnelle, collectivement attractive (bien-être).

La Morale de la Vertu (Aristote) est une pratique « prudente » dans l’accomplissement excellent de la « nature humaine ». On peut la considérer comme une morale de responsabilité personnelle, « naturellement » attractive (bonheur). Mais elle relève aussi de l’Utilitarisme, quand l’action vertueuse implique en même temps une utilité ou une désutilité : Par exemple, les activités vertueuses de Gandhi, de M. Luther King ou de l’Abbé Pierre, très utiles à des populations entières, ou bien le terrorisme vertueux de Savonarole ou de Robespierre.

La Morale du Devoir, obéissant (Christianisme) ou catégorique (Kant), est une pratique de pure conformité à des lois divines ou raisonnables. On peut la considérer comme une morale de conviction personnelle, universellement impérative. Mais elle relève aussi de l’Utilitarisme, quand la réalisation du Devoir recouvre un intérêt ou tient compte des conséquences : Par exemple, la réciprocité de l’amour du prochain, du respect ou de l’entraide de la part de tous les sujets raisonnables, ou bien le rigorisme insoutenable (« mal utile » du mensonge, du préservatif contre le sida).

Finalement, au-delà des diverses considérations sur les « sentiments moraux » naturels de l’être humain, pessimistes (Hobbes) ou optimistes (Adam Smith, Rousseau), il semble bien que les trois grandes motivations entremêlées de Vertu, Devoir et Utilité se partagent, à parts variables, le contrôle complexe de la bonne action humaine.

 

Patrice

 

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L’utilitarisme.

 

Nous avons vu la semaine dernière, que la véritable indépendance consiste à pouvoir choisir ses dépendances, puisqu’une vie qui ne serait qu’une robinsonnade ne semble pas très enviable. De fait, toute vie en société entraîne un certain nombre de contraintes et donc de dépendances.

Un certain nombre d’auteurs anglais et américains ont développé un concept qui est resté étranger à la pensée « continentale » et qui se nomme l’utilitarisme. Citons Jeremy Bentham et Stuart Mill.

Ce courant de pensée trouve sa source dans la théorie économique libérale du « laisser-faire », dont Adam Smith est le parangon et dont la thèse est que le bien ne naît pas du dessein des hommes, mais du produit de leurs actions. On dépend donc d’autrui, mais d’autrui en tant qu’acteur et non de penseur.

De cela émergent 4 questionnements

1- Qu’est-ce qui doit guider l’action des hommes ?

Réponse des utilitaristes : l’homme doit agir en fonction de son intérêt, car il est fondamentalement un être intéressé. En effet, que cherche chaque individu ? Le bonheur, le plaisir et le bien-être. Nous constatons que nous sommes ici tout-à-fait en dehors des anciens modèles de l’éthique grecque, du christianisme, comme du moralisme kantien ou de l’idéologie des droits de l’homme. Dans ces systèmes, le concept est premier en ce qu’il définit un objectif et l’homme, s’il veut faire preuve de vertu, doit faire l’effort de s’y adapter, en combattant son « animalité ». La vertu consistant en l’action généreuse, totalement désintéressée. Pour les utilitaristes au contraire, n’a de sens que ce qui se fonde sur le sujet ; le point de départ étant la subjectivité de chaque individu, car il est le seul à connaître ce qui est bon pour lui. Et de fait, n’est qu’hypocrisie ce qui se fonde sur l’altruisme ou la notion d’acte gratuit, car quoiqu’on fasse, on a toujours un intérêt à le faire. En ce sens, les utilitaristes ne distinguent pas les hommes des animaux, et il n’y a pas une supposée animalité à combattre.

D’où l’on peut affiner la question : ce qui doit guider l’action humaine doit-elle se fonder sur une théorie, laquelle permettrait de déduire un bien ou un mal en soi, ou doit-elle être uniquement déterminée par la recherche de son intérêt par chaque sujet, la régulation par la force des choses d’intérêts contradictoires conduisant nécessairement à un équilibre, car nul n’a intérêt au chaos ? Autrement dit, faut-il privilégier l’objectivité ou le subjectivisme, les principes généraux ou la casuistique (l’étude de chaque cas particulier) ? Si l’on veut écarter le risque de s’attacher à une liberté purement abstraite, alors

2- L’utilitarisme n’est-il qu’un pur individualisme ?

Réponse des utilitaristes : puisque l’homme agit en fonction de ses intérêts, l’action conjuguée d’individus agissant pour leur bien conduit à créer la plus grande somme de bonheur possible pour le plus grand nombre. C’est là néanmoins une pétition de principe, car comment la seule action intéressée de l’individu peut-elle servir l’intérêt général ? A. Smith répondra à cette objection par sa théorie des « sentiments moraux ».

3- les sentiments moraux : une réconciliation de la morale kantienne et de l’intérêt privé ?

Pour les philosophes continentaux, il n’y a de morale qu’en se détachant des « inclinations naturelles », Kant, et en s’arrachant à ses penchants égoïstes. Pour les utilitaristes, de tels propos sont insensés et illogiques. Puisque toute action dépend d’une cause et que l’action humaine a pour cause l’intérêt, nul n’a toutefois intérêt à créer la désolation et la ruine autour de lui. Pourquoi ? Parce que, comme nous ne pouvons vivre seuls, nous éprouvons de la sympathie pour autrui, et il serait absurde de vouloir rendre malheureux nos semblables alors que nous éprouvons de l’empathie à leur égard. Il ne s’agit donc pas développer des considérations fumeuses sur la liberté ou la justice en général, mais tout simplement de suivre son inclination naturelle pour passer de l’intérêt particulier à l’intérêt général, celui-ci résultant de la simple action des agents particuliers.

4-Y a-t-il un concept pour résumer tout ceci ?

Ce concept est le « conséquentialisme ». La morale traditionnelle est une morale de l’intention, une déontologie : seul importe en effet, l’intention, tant pis si l’on échoue. Dans cette optique, le respect des droits et des procédures les sanctifiant est toujours prioritaire, une injustice, même si elle ne crée pas de trouble dans la société, est toujours plus grave qu’un désordre. Ce que résume la devise latine qu’avait commenté Kant : »Fiat justicia pereat mundus » : il faut que justice soit faite, le monde dut-il en périr. Pour les utilitaristes, la seule fin qui soit envisageable est le bonheur du plus grand nombre, sachant que le plus grand nombre n’est pas la totalité. De fait, la responsabilité est engagée au niveau des conséquences et non au niveau de l’intention. Une injustice, même si elle flagrante, est moins grave qu’un désordre que provoquerait une émeute.

On voit bien, et ce sera la conclusion, que l’utilitarisme a été la matrice d’où est sorti le libéralisme économique. En France, l’action publique se donne comme but de corriger les imperfections nées de l’activité économique ; dans les pays anglo-saxons, au contraire, l’action de l’Etat suscite la méfiance en ce qu’elle perturbe ce qui de toute façon ne saurait être parfait, puisqu’aucune entreprise humaine ne l’est ; c’est ainsi que le président Obama a justifié l’action de l’Etat comme devant exclusivement donner les bases juridiques permettant aux entreprises d’assurer au mieux leur développement. Ou encore, l’ancien chancelier allemand Schmidt, pour qui la recherche du profit est juste, puisqu’elle entraîne l’investissement et donc la création d’emplois., A contrario, dans le domaine de l’éthique notamment, une morale uniquement au service d’une idée, jugée a priori comme bonne car reflétant un sentiment de justice, peut s’avérer perverse : ainsi s’est-il trouvé de brillants esprits en France, pour justifier ou du moins relativiser les dérives de l’action d’un Staline, d’un Mao, voire d’un Pol Pot, puisque la finalité était l’égalité parfaite, égalité au demeurant jamais atteinte.

Les questions soulevées par cette approche sont :

-L’intérêt doit-il guider l’action humaine ?

-Agir par intérêt est-il possible sans que triomphe un individualisme forcené ?

-Cela ne risque-t-il pas de déboucher sur une utopie qui serait la théorie des sentiments moraux ?

- Le conséquentialisme a-t-il davantage de légitimité que la morale de l’intention ?

Sources : Luc FERRY : Sagesses d’hier et d’aujourd’hui

 

Jean Luc

 

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Qu’est-ce que l’Amour ?

Café philo du 30 janvier 2013

Définitions du dictionnaire Larousse :

Amour : Nom masculin provenant du latin amor,  amoris

  • Mouvement de dévotion qui porte un être vers une divinité, vers une entité idéalisée ; adhésion à une idée, à un idéal : Amour de Dieu. Synonymes : adoration, dévotion.

  • Intérêt, goût très vif manifesté par quelqu'un pour une catégorie de choses, pour telle source de plaisir ou de satisfaction : Amour des objets d'art. Son amour du jeu le perdra. Synonymes : attachement, culte, passion, penchant.

  • Affection ou tendresse entre les membres d'une famille : Amour paternel, filial. Synonymes : affection, amitié, attachement, sentiment, tendresse.

  • Inclination d'une personne pour une autre, de caractère passionnel et/ou sexuel : Déclaration d'amour. Synonymes : amourette, aventure, flirt, intrigue, passade.

  • Liaison, aventure amoureuse, sentimentale, galante : Un amour de jeunesse.

  • Personne aimée (surtout dans des apostrophes) : Mon amour.

  • Représentation symbolique des désirs de l'amour par un très jeune enfant ou un petit cupidon.

     

    Amour fait partie des rares exceptions de la langue française, le mot change de genre lorsqu’il est utilisé au pluriel : un grand amour, de grandes amours.

     

    Ces définitions recoupent les grandes catégories d’amour définies par la Grèce antique :

  • Eros : l’amour physique, désir sexuel

  • Storgê : l’amour familial

  • Philia : l’amour universel, amitié, lien social

  • Agapè : l’amour absolu, divin et inconditionnel, d’ordre spirituel

    Deux déclinaisons de l’amour :

    Amour propre : que Larousse définit comme un sentiment que l'on a de sa propre valeur, de sa dignité, et qui pousse à agir pour mériter l'estime d'autrui. J’ajouterais : agir d’une manière à être satisfait de soi.

    D’une façon plus négative, l’amour propre est l’opinion trop avantageuse qu'on a de soi-même. Vous connaissez tous la maxime de la Roche Foucault : « Il y a dans la jalousie plus d’amour propre que d’amour  » et Montherlant ajoutait : « On ne tue jamais l’amour propre, on le blesse ». Rousseau, quant à lui, différenciait  l’amour propre de l’amour de soi qui se rapporte à l’estime de soi, l’amour propre correspondant à la vanité.

    L’amour platonique : dans le langage courant, c’est un amour privé d’accomplissement charnel, un amour contemplatif.

    Le Banquet

    Comment définir l’amour sans évoquer Le Banquet, œuvre magistrale de Platon. Dans ce récit, Agathon, qui célèbre un triomphe théâtral, invite ses amis à un banquet. Après les libations, action qui consiste à verser du vin sur le sol pour honorer les dieux, les invités sont conviés à présenter un éloge de l’amour. http://rozsavolgyi.free.fr/cours/civilisations/platon%20banquet%20resume

    - Pour Phèdre, le dieu Amour n’a pas de parent, il est le plus ancien des dieux car il est né après le chaos et la terre. Il inspire de la honte pour les mauvaises actions et de la satisfaction pour les bonnes.

    - Pour Pausanias, il existe deux amours :

    o  les amours populaires qui aiment les hommes, les femmes et les petits garçons. Cet amour s’attache au corps plus qu’à l’âme.

    o Les amours célestes qui n’aiment que les hommes car ils ont plus de vigueur et d’intelligence que les femmes et les petits garçons. Cet amour s’attache aux âmes et ainsi l’amant pourra faire progresser son ami en sagesse.

    -  le médecin, Eryximaque, déclare que l’amour s’applique, non seulement à la médecine mais également aux phénomènes de l’univers. L’art médical a pour finalité d’établir l’équilibre des tendances opposées. Se fondant sur la justice et la mesure, l’amour procure communion et bonheur à la nature, aux hommes et aux dieux.

    - Aristophane tente de révéler l’origine de l’amour. La version qu’il présente deviendra le  mythe de l’androgyne :

  • http://www.youtube.com/watch?v=hwW7MNV5GD0

    - Socrate : Amour recherche ce qui est beau et bon mais n’est pas, lui-même, beau ou bon.

     

    De tous temps l’amour a inspiré les philosophes :

    Amour et joie : Spinoza définissait l’amour comme une joie liée à l’idée d’une cause extérieure. Il s’oppose à la vision platonicienne de l’amour, le voyant plutôt comme une force que comme un manque.

    Vincent Cespedes reprend la notion de puissance liée à l’amour car la puissance est un facteur de séduction.

    Selon ces perspectives on peut distinguer deux formes d’amour. L’une possessive et jalouse, la passion triste selon Spinoza, qui fait considérer autrui comme un objet et qui l’aliène.  L’autre, au contraire  exalte la joie et  donne des ailes.

    Selon Luc Ferry, l’amour prend de plus en plus de place dans nos sociétés car nous attachons plus d’importance à l’individu plutôt qu’aux structures communautaires. Nous sommes prêts à mourir pour sauver nos proches mais ne voulons pas donner notre vie pour la nation ou la religion.

    Pour Badiou, l’amour est procédure de vérité car il favorise l’universalité et permet un partage de mondes. Pour autant que ceci soit valable, l’amour est aussi cause d’illusion et d’altération du jugement. L’amour que nous portons à l’autre est souvent l’expression de notre narcissisme. Pour Proust : «  Si multiple que soit l’être que nous aimons, il peut en tout cas nous présenter deux personnalités essentielles, selon qu’il nous apparait comme notre ou tournant ses désir vers ailleurs que nous ».

     

    Conclusion :

    C’est bientôt la Saint Valentin, alors aimez-vous les uns les autres

    Connaissez-vous Saint Amour ? C’est un cru du Beaujolais produit sur la commune de Saint-Amour-Bellevue en Saône-et-Loire.

  • Pascale

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La liberté est-elle menacée par l’égalité ?

28 septembre 2011

 

Qu’est-ce que la liberté ?

 

- Quatre grandes définitions de la liberté : Aristote, Augustin d’Hippone, Kant et Sartre (Cf. texte sur  « La vie est-elle une succession de hasards ? -  la vie libre »   ).

- La liberté est multidimensionnelle : Liberté « naturelle » (physique et psychologique), et liberté politique (participation aux décisions et autonomie de choix), à travers droits-libertés et droits-créances.

 

            - Quelques critiques sur la liberté :

 

                        Augustin : Liberté absolue face à Dieu (Pélage), condamnée comme hérésie.

Hobbes : Par Contrat Social, abandon de la liberté contre la sécurité assurée par le Souverain ou l’État.

Courant contre-révolutionnaire (J. de Maistre, Ch. Maurras) : Seules existent les libertés concrètes, qui sont des pouvoirs de faire quelque chose, par soumission aux lois naturelles, civiles et religieuses.

  • Libéralisme économique : La libre entreprise en propriété privée est un moyen de réussite économique et d’épanouissement personnel, avec droit exclusif du propriétaire sur les fruits de son entreprise. La situation française, paradoxale, est celle d’un néolibéralisme triomphant, dont le piètre résultat est pourtant une durable croissance molle, avec chômage et pauvreté.

  • Libéralisme politique : Les citoyens jouissent de droits et de libertés publiques, et ne sont pas seulement déterminés par leur naissance ni par leurs attaches locales. Le droit à la propriété privée est reconnu à tous, propriété qui contribue à la protection et au bien-être du titulaire.

  • En rapport avec l’extrême concentration actuelle des richesses, de trop nombreux pauvres manquent de liberté concrète, c'est-à-dire de moyens économiques, pour pouvoir vivre pleinement en citoyens dans leur société, ou pour réaliser leurs choix de vie.

  • Si une société libre est une société où règne la confiance générale, alors le manque de liberté (étatisme et corporatisme), produit une « société de défiance » (Algan et Cahuc, 2007), nourrie aussi par les inégalités excessives.

 

 

Qu’est-ce que l’égalité ?

 

  • L’égalité est une notion doublement ambiguë : L’identité qu’elle affirme entre les êtres humains est une communauté dimensionnelle, alors que l’identité individuelle est une singularité ; ensuite on peut entendre par égalité humaine une identité axiologique (équivalence de valeur) ou une identité ontologique (causalité d’existence), chaque homme portant en soi « la forme entière de l’humaine condition » (Montaigne).

  • Antiquité (Platon et Aristote) : Égalité devant la loi (isonomie de Solon), mais surtout égalité proportionnelle au mérite (« égalité aux égaux »), base de la justice distributive, car il existe une hiérarchie « naturelle » entre les humains (citoyens plus ou moins « vertueux », esclaves, femmes et métèques). Déjà Platon considère qu’il est bon pour la Cité qu’il y ait un plafond et un plancher de richesse.

  • Modernité : L’égalité est un idéal démocratique performatif, avec droit de propriété pour tous.

  • L’égalité est multidimensionnelle : Aux niveaux naturel (diversité physique et mentale) et socio-économique (variété des situations), et au niveau politique (égalité des droits-libertés et des droits-créances, égalité des chances dans la vie, ou équité). Ces diverses égalités plus ou moins liées sont des « pharmakon » ambivalents, poisons ou remèdes selon les points de vue, et la Droite libérale préfère traditionnellement parler d’équité en dénonçant « l’égalitarisme ».

  • Quelques critiques sur l’égalité :

Pour Nietzsche, l’égalité est une contrevaleur.

Pour René Girard, le désir mimétique égalitaire provoque la violence sociale.

 

Pierre Rosanvallon (La société des égaux, 2011) critique l’égalité des chances, si elle ne débouche pas sur plus d’égalité réelle dans les conditions socio-économiques.

  • La social-démocratie (« Le social public, comme débouché du libéral réussi ») : Mise en place à la Libération, la redistribution publique égalisatrice tend dernièrement à être mise à mal par le néolibéralisme triomphant.

  • Effets d’une inégalité excessive :

  •  

Au niveau des relations sociales, autorité et hiérarchie, délitement du lien social, paternalisme et charité indifférente.

Au niveau de la vie politique, oligarchie élitiste, avec « détestation de l’égalité » (J. Rancière -  Haine de la Démocratie, 2005), et fiscalité injuste.

  • La réalité extrêmement inégale, correspondant à une concentration extrême des richesses, comporte un risque permanent pour l’égalité devant la loi, tout en rendant pratiquement impossible l’égalité des chances, et carrément impensable une certaine égalisation des conditions socio-économiques.

 

 

Rapport antagoniste entre liberté et égalité

 

            Il y a un antagonisme traditionnellement admis entre la liberté et l’égalité. Déjà Platon (La République), et encore récemment Pierre Rosanvallon (La Démocratie inachevée, 2003), soulignent que l’égalité, autant celle devant la loi que la redistributive, constitue bien une menace contre la liberté et le droit de propriété des plus forts et des plus riches ; tandis qu’en même temps, cette égalité représente une libération pour les nombreux faibles et pauvres (Lacordaire).

 

            Cet antagonisme se traduit dans nos sociétés démocratiques, par un conflit permanent entre deux logiques de pouvoir, radicalement opposées, plutôt portées respectivement par le libéralisme et la social-démocratie (Jean-Paul Fitoussi) : Le libre pouvoir de marché, régi par la loi 1 € = 1 voix, et l’égal pouvoir démocratique, régi par la loi 1 homme = 1 voix.

 

            Le Contrat Social (Rousseau) représente une classique tentative de conciliation entre égalité et liberté : C’est la théorique conciliation démocratique par la loi, expression de la Volonté Générale, qui établit une égalité et une liberté politiques, avec droits et libertés juridiquement égaux pour tous. Mais cette conciliation entre en contradiction avec la réalité. L’égalité devant la loi, comme le remarque justement Marx, maintient toutes les inégalités réelles, qui trouvent leur expression maximum dans la propriété privée de quelques uns seulement. Si cette propriété privée est bien la source de l’inégalité et de la contrainte (Rousseau), elle en est aussi le résultat rétro-alimenté. La social-démocratie représente en France un aménagement palliatif de la situation (Code du Travail, Sécurité Sociale et Fiscalité progressive), toujours menacé par le libéralisme. Cet aménagement, bien sûr, ne change pas la situation de base, d’inégalité et de subordination, mais au contraire la consolide, en la rendant supportable pour le plus grand nombre.

 

            En principe, la Justice Sociale semblerait pouvoir améliorer la conciliation entre liberté et égalité. Selon ses principaux théoriciens, elle représente en effet, pour tous, une égale liberté d’épanouissement, comme citoyen (John Rawls) ou dans la vie choisie (Amartya Sen). Mais pour la juste répartition des moyens concrets, des richesses, on ne sait pas comment tenir compte des préférences variées, ni comment évaluer les divers épanouissements. La voie de la Justice Sociale continue donc d’apparaître comme impraticable. Reste entier le problème politique posé en vue d’obtenir une société à la fois plus efficace et plus juste : Où placer le curseur entre liberté et égalité, quelle est la juste mesure, le bon dosage ? Nos sociétés démocratiques se débattent dans l’impasse, insatisfaites aussi bien sur la liberté, à Droite, que sur l’égalité, à Gauche.

 

 

Véritable opposition : Les conceptions « démocrate » et « aristocrate »

 

            Cette impasse théâtrale de l’antagonisme entre liberté et égalité, ne représente en réalité qu’une avant-scène, derrière laquelle se cachent les coulisses du véritable enjeu : Celui de la confrontation entre deux philosophies politiques directement inconciliables, la démocratique et l’aristocratique.

  • Conception « démocrate » :

Le référentiel démocratique déclare et proclame l’égale dignité libre de tous les êtres humains. Il n’y a pas, il n’y a plus de patriciens ni de plébéiens, de maîtres ni d’esclaves, de seigneurs ni de manants, de nobles ni d’ignobles, mais seulement une seule et même humanité. La liberté et l’égalité sont les deux faces d’une même médaille, l’humain digne, unique dans sa diversité, appartenant à une même famille et donc fraternel aussi.

            Logiquement, dans cette mentalité, la règle du pouvoir est celle de 1 homme = 1 voix.

 

  • Conception « aristocrate » :

Dans le référentiel aristocratique, au sein des sociétés traditionnelles, il en va tout autrement : Les êtres humains ne sont pas tous également dignes, ni libres. Les « meilleurs » en effet, par le talent, le mérite, la sagesse ou la vertu (Platon et Aristote, Thomas d’Aquin et Bossuet) possèdent une dignité supérieure et plus libre. Alors, leur richesse et leur pouvoir, souvent héréditaires, sont considérés comme légitimes, car d’origine divine (théocratie) ou « naturelle ».

Logiquement, dans cette mentalité, la règle du pouvoir est celle de 1 € = 1 voix, étant admis que la richesse recouvre bien, en gros et à la longue, la valeur « naturelle » de chacun. Ainsi, l’ordre social et politique « naturel » repose-t-il sur l’autorité, pas sur la liberté, et sur la hiérarchie, pas sur l’égalité, et se voit réalisé dans les régimes d’absolutisme idéologique ou religieux, ou d’oligarchie élitiste.

 

 

Parachever la Démocratie

 

            La situation de la République Française est bien celle d’une « démocratie inachevée » (P. Rosanvallon, 2003). Car on y retrouve les aspects juridiques et électoraux de la conception « démocrate », coexistant avec la conception « aristocrate » qui domine partout ailleurs : Le domaine économique et financier, avec une concentration des richesses de type « ancien régime » ; les relations sociales, avec fracture, nouveaux « ordres » séparés et importance de l’hérédité ; également, l’influence politique et administrative, grâce à la propriété des principaux médias, à un lobbying intense et au « pantouflage » des hauts fonctionnaires. L’enrobage démocratique est une sorte de déguisement, qui contribue efficacement à « huiler » et à consolider la pratique aristocratique. Comme bien d’autres démocraties occidentales, les rouages de la société française fonctionnent largement sur le mode de l’oligarchie élitiste. Mais cette situation provoque en France un particulier malaise, en raison de la promesse républicaine non tenue, d’une société de citoyens libres, égaux et fraternels. La démocratie française se retrouve dénaturée, sous forme de la « tyrannie douce » prévue par Tocqueville, avec « en haut » la liberté élitiste, autoritaire et paternaliste des « loups » gras, et « en bas » l’égalité populaire, subordonnée et infantilisée des « chiens » efflanqués.

 

            Pour parachever enfin la démocratie française, il est incontournable d’installer aussi la conception « démocrate », c'est-à-dire la liberté et l’égalité, dans la vie sociale et économique. Ce qui revient simplement à favoriser la diffusion de la propriété privée dans toute la population, c'est-à-dire à y promouvoir le plus largement possible l’accumulation de capital, afin d’obtenir la possession d’un patrimoine familial par le plus grand nombre possible de citoyens. Comme cela a été souligné par Locke et Rousseau, la propriété privée est bienfaisante pour l’individu en société, comme source de protection et d’égalité, de bien-être et de liberté. Or, d’après l’INSEE, de l’ordre de 5% seulement des français jouissent d’un patrimoine familial quelque peu significatif. Il est décisivement souhaitable qu’un élément si bienfaisant de la vie soit beaucoup plus répandu dans toute la population.

 

            Comment faire ? Il suffit de développer pleinement et fermement le projet gaullien de nouvelle société par la « participation » : L’accès aux fruits de l’entreprise ainsi donné aux salariés, en normale rémunération de leur prise de risque, représente la voie praticable de constitution de patrimoine par le plus grand nombre, sans nuire à la compétitivité de l’économie.

 

            Seule une telle mesure est susceptible d’instaurer en France une véritable société démocratique, efficace et juste, en modifiant progressivement la millénaire structure indo-européenne en maîtres et serviteurs (Georges Dumézil).

 

Patrice

 

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QUI SOMMES-NOUS ?

 

J’avais indiqué, lors d’une précédente introduction dont le thème était « Définir l’humain, est-ce possible ? » que la neuroscience actuelle tendait à considérer l’humain comme un animal semblable aux autres espèces animales, qu’il n’y avait pas de spécifié humaine à proprement parler, juste une organisation considérablement plus complexe du cerveau de l’homme. Si l’on s’en tient à ce raisonnement, la question, qui sommes-nous, n’a plus de pertinence. A tout le moins, les impétrants en philosophie que nous sommes ne peuvent, par orgueil peut-être, se contenter de cette approche purement mécaniciste de la nature humaine. Laquelle approche n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle des scientistes du 19e siècle, qui affirmaient pouvoir sonder à terme tous les mystères de l’univers pour finalement être en mesure d’en donner une explication rationnelle.

« La misère de l’homme ne consiste pas seulement dans la faiblesse de sa raison, l’inquiétude de son esprit, le trouble de son coeur ; elle se voit encore dans un certain fond ridicule des affaires humaines. Les révolutions surtout découvrent cette insuffisance de notre nature : si vous les considérez dans l’ensemble, elles sont imposantes ; si vous pénétrez dans le détail, vous apercevez tant d’ineptie et de bassesse, tant de choses dites l’œuvre du génie qui furent l’oeuvre du hasard, que vous êtes également étonné de la grandeur des conséquences et de la petitesse des causes ».

Voilà une phrase de Chateaubriand que personne, qu’il soit homme public – surtout en ce lendemain de fête nationale commémorative d’une révolution - , homme de lettres ou homme de science ne devrait oublier. Car en effet, cette misère toute humaine, est bien celle que ne connait aucun animal, tout enclin qu’il est à suivre son instinct naturel le guidant bien plus surement que, par exemple, la main invisible théorisée par Adam Smith, supposée veiller à l’harmonie des conduites humaines dès lors que rien ne vient les entraver.

Quel est l’enjeu ? Il s’agit de supputer si l’homme dispose d’un esprit qui lui est propre et qui lui permet d’être ce qu’il est ou s’il n’est, comme l’affirment nos scientistes modernes, qu’un simple organisme composé de mécanismes qui, pour complexes qu’ils soient, finiront tous par être dévoilés . Dans cette dernière hypothèse, l’homme finira par savoir ce qu’il est, alors que dans la 1ère, il disposera de quelques pistes pour déterminer qui il est, pour déterminer en quoi consiste son humanité, laquelle constitue sa référence anthropologique irréfutable, et qui, de manière irrécusable, le distingue des animaux. Il y a certes en ces lieux un café théologique où l’on traite de la question de l’esprit ; dès lors pourquoi s’encombrer de cette notion dans un café philo où ne devraient briller que les lumières de la raison ? Mais précisément, qu’est-ce qui alimente la raison ? Qu’est-ce qui la fait être ce qu’elle est et lui donne l’impulsion pour défricher la nature- tant l’humaine que celle du monde biologique et physique- ? Pendant plusieurs millénaires, l’homme s’est contenté de l’observation de la nature et certainement d’une bonne dose d’imaginaire pour en expliquer le fonctionnement. Il n’y a eu, suite à cela, aucune évidence dans le fait à un moment donné de codifier des lois décrivant les multiples phénomènes naturels en ce qu’ils ont d’universels. Aucune évidence non plus dans le fait de procéder ce faisant par abstraction, tant déductive qu’inductive. Déductive, en soustrayant des apparences ce qui détermine les phénomènes à être ce qu’ils sont, inductive et conceptuelle, en élaborant des schémas purement logiques dont ces phénomènes sont en quelque sorte la matérialisation. Il y a donc chez l’homme, une force, dont est dépourvu l’animal, qui d’une part cherche à lui faire comprendre dans quel monde il vit et qui d’autre part lui fait faire un saut vers l’abstraction. Cette force associée à la raison, lui donne l’impulsion qui le pousse à ne jamais se satisfaire de ce qu’il est, à devenir le sujet de son histoire, puisque c’est lui qui la fait. On ne peut donc le considérer comme un simple objet d’étude comparable en cela aux multiples êtres et objets qui l’entourent, lesquels restent passifs face à leur évolution qui se fait à leur insu. L’esprit humain, par sa raison, a donc eu la capacité de rencontrer la logique des choses ; cela n’a pas mis pour autant un terme au règne de l’imaginaire, les théistes affirmant simplement qu’ils sont l’un et l’autre animés d’un souffle divin, les athées se contentant d’admettre, de croire !, que la connaissance humaine aura bien un jour une vue d’ensemble et n’aura nul besoin d’une présence divine, une « causa sui », cad un être sans cause, précédent ou animant toute chose existante. De fait, selon ce point de vue, tout phénomène, quantifiable et mesurable, serait la manifestation d’ une existence privée d’essence. Et ainsi Sartre commence-t-il l’Etre et le Néant en affirmant : « La philosophie a réalisé un grand progrès en réduisant l’être aux séries des apparitions qui le manifestent ». Cette affirmation triomphale du matérialisme, qui est certes allée de pair avec un progrès spectaculaire des sciences, avait effarouché Heidegger, le contemporain de Sartre, craignant que la technique ne devienne la seule fin de l’humanité.

Ce divorce entre la technique et l’intériorité spirituelle reste manifeste de nos jours. Certes il apparait ici et là une religiosité agressive qui semble néanmoins bien éloignée de toute spiritualité. Mais l’éducation, en Occident du moins, cherche de moins en moins à enseigner le goût des belles choses, et de plus en plus d’ailleurs le goût des marques commerciales supplante le goût des arts ; l’art, ou ce qu’il en reste, s’étant fait « entertainment », divertissement, ou alors se perd dans un avant-gardisme délirant, la création artistique ne trouvant finalement un eldorado que dans le design ; quant à la politique, son rôle se limite désormais à une fonction de gestionnaire.

Pourtant l’effort de réflexion ne doit-il être que cela ? Ce qui définit l’homme se résume-t-il à ses prouesses techniques ou à un pur utilitarisme? Tout être, avant d’être ce qu’il est, est d’abord un être en puissance, selon l’expression d’Aristote. Cela vaut pour la nature comme pour l’homme. De même qu’il y a un principe d’évolution dans la nature, c’est parce qu’il est poussé à agir que l’homme agit. Cette détermination, tout autant que la raison et la capacité d’imagination, forme son essence. Ce qu’il fait de cette détermination, le passage de l’être en puissance en être en acte, relève de sa responsabilité. Qu’il soit Dutroux ou mère Theresa, cela dépend de lui et de lui seul. S’en tenir aux seules apparences est réducteur, ce n’est pas simplement parce qu’il agit qu’il est homme, mais c’est parce qu’il est soumis à un vouloir-être qu’il lui appartient toutefois de définir, sans pour autant émettre la prétention d’en faire un devoir-être, comme le font bon nombre de mystiques ou d’illuminés. Dire de l’homme que c’est un être sans esprit, qu’il est sans essence, c’est le réduire à sa vie biologique et à sa production économique. C’est là le point de vue des matérialistes. C’est l’homme objet par opposition à l’homme sujet. L’un, l’homme objet, n’est destinataire que de communications impersonnelles, soit mercantiles – la publicité toujours plus envahissantes-, soit hygiénistes- les multiples principes de précaution qui sévissent actuellement- avec le vide existentiel que cela implique, l’autre, l’homme sujet, peut être en communion avec son semblable, ou du moins ressentir des affects, soit positifs, soit négatifs et définir avec lui une finalité commune. En quoi réside l’humanité de l’homme ? En son désir infini, pouvant le mener jusqu’à une idée de l’absolu ; le désir étant, selon Spinoza, l’essence de l’homme. Or qu’avons-nous maintenant ? Des besoins matériels infinis, créant un vide sidéral, le sens restant désespérément absent de ce consumérisme omniprésent.

L’animal a des caractéristiques qui ne varient que peu d’un individu à l’autre, d’une génération à l’autre. Un chat a certaines qualités propre à son espèce, le chat d’aujourd’hui étant semblable de celui d’il y a 2000 ans. Alors qu’il est pertinent d’admettre que les schémas mentaux de François Hollande sont sensiblement différents de ceux de Vercingétorix. Chaque homme, par la conscience qu’il a de lui-même, explore sa propre singularité, son propre être. Cette conscience ne s’explique pas par un ordre logique ou naturel : son esprit n’est ni l’effet d’une cause comme l’est son corps, ni le dérivé d’un principe général dont il serait une actualisation, ni le terme ultime, la conséquence nécessaire d’une proposition quelconque, comme par exemple, l’idée platonicienne. Chaque individu est avant tout lui-même ; son esprit, contrairement à son corps, étant également en quelque sorte un être sans cause. Ce qui lui a été donné ne relève pas de l’avoir mais de l’être ; ce dont il bénéficie ne lui pas acquis une fois pour toutes, comme pour l’animal, mais est un champ d’immanences dont il lui revient d’y rechercher les potentialités qui peuvent lui être bénéfiques. C’est la transformation de l’être en puissance en être en acte. Par ce biais, il expérimente ce qui le relie au monde, à autrui, voire à la transcendance, de sorte que la finitude de son existence rencontre un contrepoint dans la promesse d’éternité de son esprit : « Nous expérimentons que nous sommes éternels », indique Spinoza. On peut admettre ceci si nous considérons que l’esprit humain, puisqu’il ne se déduit d’aucune causalité, est une forme d’absolu. Mais cela reste du domaine purement métaphysique et ce serait une attitude simpliste que de faire de tout travail de l’esprit un absolu. Car un absolu, non dépendant de circonstances particulières, est légitimement universalisable. Mais une simple vue de l’esprit, aussi transcendante puisse-t-elle apparaitre à certains, ne peut jamais ne serait-ce qu’avoir le statut de la connaissance, laquelle repose sur la notion d’objectivité, ce qui suffit pour la rendre universalisable. De fait, n’est nullement universalisable ce qui relève de la « nature » humaine et de ses multiples manifestations puisque rien n’y est objectivable. Dès lors, l’universalisme, lorsqu’il se fonde sur une pensée et non sur un savoir, et qui abusivement s’approprie le statut de vérité, est une filouterie puisqu’il est une corruption de l’objectivité. En effet, l’objectivité se constate et s’établit à partir de caractéristiques communes de choses particulières, tandis que l’universalisme fondé sur une pensée définit un caractère particulier qu’il prétend pouvoir généraliser ; une notion abstraite en étant toujours le point de départ. Au lieu de définir le devoir-être à partir de l’être, et de l’absolu qu’il représente, absolu en soi cependant inconnaissable, l’universaliste, qui se déguise de nos jours sous les traits du progressiste, définit l’être, une essence humaine, à partir d’un devoir-être qu’il juge bon. Nous avons bien connu cela avec le marxisme et les dérives que cela a entraîné. C’est là l’erreur symétrique de ce que Heidegger appelait la métaphysique de la subjectivité : ce qui est bon en particulier pour moi est déclaré bon pour tous ; ce qui est déclaré bon pour tous en général doit être bon pour chacun en particulier. Mais si le moi est un absolu, chacun pourra en être le dépositaire et alors tout se vaudra. Le pouvoir s’établira donc sur un simple rapport de forces. Par contre, si une abstraction est déclarée un absolu, l’individu ne vaudra plus rien, il n’y aura de sens que dans ce qui est universalisable dans le collectif : ici tous se valent et non plus tout se vaut, à condition de se soumettre au devoir-être préalablement défini.

Nous pouvons conclure en disant que nous voyons qu’il y a une nature humaine non réductible à des phénomènes physiques ou biologiques, mais que cette nature se manifeste de façons multiples, particulières, dont on ne peut tirer aucune généralité. L’esprit qui anime la raison peut prendre des chemins variés. Est-ce à dire que la raison s’égare dès lors qu’elle ne tend pas vers une certaine transcendance ou à l’inverse que la transcendance est ce qui égare l’esprit ? Ceux qui la déclarent pertinente invoquent le sacré, mais qu’est-ce que le sacré, sinon une idée dont on ne peut rien en dire, elle résiste à toute analyse rationnelle, mais néanmoins il est ce qui donne un sens à ceux qui s’en remettent à elle. Mais quel est le problème quand nous nous interrogeons de savoir qui nous sommes ? Il ne s’agit pas seulement de penser le monde, mais de s’interroger de ce qu’est la pensée. Si elle est cause d’elle-même, comme une divinité, on sera dans la posture des déïstes : ce qui est créé se fonde sur l’incréé et donc ce qui se pense se fonde également sur de l’incréé, sur un absolu dont il est vain de s’interroger de ce qu’il est. Il n’y a donc pas et il n’y a jamais eu de néant originaire, quoiqu’en pensent les athées, car imagine-t-on une existence quelconque sortie du néant ? Il aurait donc une qualité qui le définit et n’est donc pas le néant. L’absence d’origine donne à l’esprit humain la faculté de penser son éternité, dont il serait cependant bien en peine de définir de quoi il s’agit.

La pensée doit réconcilier l’apparence et l’être, la raison et l’idée d’absolu, si étrangère à la raison. C’est peut-être ainsi que l’homme pourra fuir la part maudite qu’il a en lui-même, part hélas si consubstantielle à ce qu’il est dès lors qu’il accorde la primauté soit à la seule raison, soit à la seule transcendance.

 

Jean Luc

 

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qui sommes

 

Les dangers de la Philosophie

7 mars 2012

 

Définition de la Philosophie

 

« Amour de la sagesse », ou désir de pleine satisfaction cognitive, la Philosophie n’est pas un état, mais un acte mental « d’intelligence » de la validité ou valeur des idées en général. C'est-à-dire que philosopher, c’est juger de la vérité ou de la valeur morale des connaissances, des croyances et des opinions, ce qui procure un bien-être cognitif.

La Philosophie a pour fonction de connaître adéquatement et d’agir correctement, c'est-à-dire de se former les « certitudes » cognitives et morales nécessaires et suffisantes, pour permettre une « vie bonne » pour soi, même au risque de la perdre (Socrate).

Les éléments qui composent le jugement philosophique, ses « briques », sont les concepts (représentations langagières), nommant et définissant les choses et les phénomènes, tout en les reliant logiquement (Hegel, Deleuze).

Le jugement philosophique a pour principal mécanisme la conceptualisation, qui suit l’étonnement initial à l’égard de la nature autonome et le questionnement rationnel. Le plus souvent encore, on considère la conceptualisation comme une modélisation ou une simulation mentale de la réalité, mais une nouvelle théorie tend à s’y substituer, dans le cadre de la perception et de l’action : La conceptualisation serait plutôt une anticipation/constitution de la réalité, « construite » à partir de l’objet saisi par les sens ou la pensée, comme meilleure correspondance avec les références pertinentes en mémoire, en intégrant raison et émotion.

 

Danger essentiel de la Philosophie

 

Mal juger représente le danger essentiel de l’activité philosophique. Et un tel mauvais jugement peut provenir d’une erreur sur le référentiel (système, théorie, religion) par rapport auquel l’idée en question est valide ou valable, ou bien d’une ignorance des référentiels pertinents possibles, ou bien encore d’un doute inadéquat par défaut ou par excès : Par exemple, juger l’horoscope valide hors de l’astrologie (manque de doute), ou juger la mécanique newtonienne valide à l’échelle de l’infiniment grand (erreur de référentiel).

Pour Gilles Deleuze, ce danger résiderait plutôt dans la prétention elle-même à juger, « tout le secret » consistant à se borner à « faire exister » les choses et les phénomènes, c’est à dire à pleinement réaliser l’existence (« conatus », « volonté de puissance » et « désir d’être »), ou d’entretenir les processus et de « nourrir la vie », comme dirait la pensée chinoise classique.

 

Danger d’utilisation

 

L’utilisation du jugement philosophique peut se révéler dangereuse à plusieurs titres :

D’abord par sa pratique abusive, pouvant se traduire par une indécision préjudiciable à l’action, ou par une situation conflictuelle exacerbée (rhétorique, sophistique) ; et aussi comme « luxe inutile » par rapport au besoin prioritaire de vivre et d’aimer.

Ensuite, la permanente navigation philosophique vers les certitudes côtoie sans cesse deux écueils menaçants : Le Charybde de la certitude « finale et définitive » (Dire le vrai et le bien), qui fait tomber dans tous les absolutismes dogmatiques et totalitaires, et le Scylla du scepticisme radical (On ne peut rien dire), qui fait s’écraser contre le nihilisme ; et même une certitude « intermédiaire et provisoire », auto-contradictoire, implique en soi la « finale et définitive ». La pratique philosophique se révèle effectivement « dangereuse pour la vie » (Nietzsche), comme l’illustrent Socrate, le questionneur ironique, et Abélard, le dubitatif nominaliste. Sans doute, la recherche des certitudes suit-elle une évolution dialectique dans l’Histoire (Hegel), mais elle relève surtout, synchroniquement, d’un « relativisme rationnel » qui permet de se former des certitudes « relativement absolues », c'est-à-dire certainement valides ou valables dans un référentiel donné, et non en dehors.

Par ailleurs, la Philosophie entretient un rapport ambigu avec la Science. D’abord, le champ de l’activité philosophique apparaît historiquement comme très divers et hétérogène : depuis la Métaphysique comme théorie totale du réel, jusqu’à la Philosophie Analytique comme stricte logique du langage. Ensuite, la Philosophie et la Science se font concurrence dans l’explication du monde : L’approche scientifique respecte le « postulat d’objectivité », avec une explication des phénomènes, matériels et psychiques, par leurs conditions d’existence et leurs facteurs d’évolution ; tandis que l’approche philosophique admet généralement l’existence de l’esprit substantiel et intentionnel, avec une explication causale et finaliste des choses, ce qui la met actuellement sous particulière tension face aux progrès des neurosciences cognitives. Cependant, les deux démarches se conjuguent aussi dans une alliance complémentaire, où la réflexion philosophique vient renforcer les données scientifiques, grâce à leur évaluation épistémologique, éthique, et de cohérence. Cette moderne alliance de « science et conscience » renoue avec l’antique (philosophes physiciens, mathématiciens et astronomes), négligée par une Philosophie réduite à « servante de la théologie », et se traduit maintenant, par exemple, par les « sages connaissances » bioéthiques et neurophilosophiques.

 

Danger conceptuel

 

Le discours conceptuel de la Philosophie, qui exige de toute façon un effort intellectuel (Hegel), ne peut échapper à ses risques intrinsèques. Il est en effet radicalement ambigu, en raison de l’imprécision irréductible du langage (Russell, Merleau-Ponty). Puis il est toujours relatif au référentiel, système philosophique, théorie scientifique, dans lequel il est produit (Willard Quine). Et enfin, il est d’une logique jamais complètement assurée : En effet, la validité de la causalité dans l’explication des choses est problématique, aussi bien pour leur nécessité (contingente dans la Relativité Générale et la Mécanique Quantique), que pour leur suffisance causale (insuffisante dans les Systèmes Dynamiques Complexes).

Par ailleurs, l’imagination peut toujours créer des concepts irréels à partir de l’expérience perceptive, comme c’est par exemple le cas de « l’infini » ou de « l’éternité », produits à partir de l’immensité spatiale ou temporelle.

Finalement, les concepts philosophiques sont foncièrement invérifiables, et en même temps irréfutables, comme c’est par exemple le cas pour la « liberté », dans chacun de ses référentiels, aristotélicien, kantien ou sartrien.

 

Danger dans le mécanisme de formation

 

Le processus de conceptualisation ne peut éviter de dépendre en partie de facteurs subjectifs. Comme le rappelle Nietzsche, tout système philosophique est d’abord le reflet de son philosophe. La Phénoménologie montre bien que la perception conceptuelle est toujours un « réalisme subjectif » lié à l’action (Merleau-Ponty), qui dépend donc de l’histoire personnelle de chacun.

Mais la formation du jugement philosophique peut aussi comporter une confusion, en raison de « l’ontologie » considérée du réel : dualiste (Esprit et Matière comme deux substances distinctes) ou moniste (Matière comme seule substance, dont dépend « l’esprit »). Ces deux visions fondamentales inconciliables, se traduisent par les deux critères généraux, souvent mêlés pourtant, du jugement philosophique : La transcendance idéaliste, fondement de ce qui est (référentiel essentialiste), qui se traduit régulièrement par un absolutisme intolérant (Sébastien Rongier), et l’immanence matérialiste, base de ce qui existe (référentiels multiples), qui s’exprime par un relativisme « rationnel », compréhensif et tolérant (Édouard Delruelle).

 

Patrice

 

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Le Fétichisme

29 février 2012


Fétichisme et évolution de l’esprit religieux

 

Dans l’histoire de l’Humanité, le fétichisme correspond au premier stade de l’évolution de l’esprit religieux. Auparavant, au cours de la période du « mana », l’être humain en évolution n’a encore qu’une conscience animale, et se confond complètement avec la nature environnante (Georges Minois). Puis, progressivement, la conscience proprement humaine émerge, et dans une première séparation d’avec la nature, l’être humain finit par se ressentir comme différent des animaux qui l’entourent. Alors, la nature lui apparaît comme animée de façon immanente par des esprits, des âmes (animisme) ou des dieux (polythéisme), qui « habitent » choses, plantes et animaux. Dans cette première phase religieuse, l’être humain possède une mentalité magique qui prête à la nature des intentions, bienveillantes ou malveillantes, à son égard (Hegel).

L’anthropologie distingue, pour l’être humain, quatre types de relation à la nature et à autrui, en tant que modes d’identification (Philippe Descola) :

- Animisme : L’être humain, en continuité avec la nature, s’identifie à elle par la similitude des « intériorités » (mêmes « âmes ») ; en revanche, il s’en sépare par les « physicalités » (« corps » différents).

- Totémisme : L’identification est complète, avec mêmes âmes et mêmes corps (Aborigènes, indiens d’Amérique).

- Analogisme : Dans un monde atomisé, les âmes et les corps sont différents, mais en correspondance par analogie et hiérarchie (Occident antique et médiéval).

- Naturalisme : L’identification passe par la similitude des corps (physico-chimie, biologie) ; en revanche, les âmes sont différentes (Occident moderne).

Le fétichisme primitif relève de l’identification animiste et totémiste. En effet, c’est un culte rendu à une nature peuplée d’esprits ou de dieux, et motivé par l’ignorance et la crainte (Comte). Ces « forces » de la nature, maléfiques ou bénéfiques, sont objectivées à travers les fétiches, totems et idoles, objets eux-mêmes directement divinisés (De Brosses), ou représentant les esprits ou les dieux (Hume).

 

Fétichisme et société moderne

 

Le fétichisme n’est pas l’apanage des sociétés primitives, mais existe aussi au sein des sociétés modernes développées. Certes, le naturalisme y est le mode d’identification dominant, mais il coexiste avec les trois autres : Par exemple, la croyance à la correspondance de l’être humain avec les astres (horoscopes) ; le comportement anthropomorphique avec les animaux (chiens et chats) ; le partage de « qualités » avec des personnalités (stars, héros, saints) ou des lieux spéciaux (maisons natales). Le fétichisme est alors un attachement aveugle et excessif pour des objets, des images, des phénomènes ou des personnes représentant des forces, des idées, des valeurs.

Les religions, disait Alfred Binet, « côtoient le fétichisme », qui peut en leur sein se manifester sous de très nombreuses formes : des objets (reliques, icônes, médailles, statues), des lieux (pèlerinages, monuments, sanctuaires), des rites formalistes et des doctrines intégristes. Alors que certaines religions n’admettent pas les images (Islam, Judaïsme et Protestantisme), toutes sont sensibilisées à la dérive ambiguë de l’idolâtrie.

Peut-il y avoir un fétichisme scientifique ou philosophique ? Cela semble paradoxal, car en principe, l’esprit critique met science et philosophie à l’abri du fétichisme. Pourtant, les totalitarismes et le scientisme sont bien des excès idéologiques de type fétichiste. Et pour sa part, Nietzsche a dénoncé un certain fétichisme métaphysique à l’égard de la raison et du langage, aux concepts réifiés.

Par ailleurs, dans les sociétés modernes, les œuvres d’art aussi peuvent faire l’objet d’un culte fétichiste, tout comme la marchandise aliénante, selon Marx, dans les rapports de production capitaliste.

 

Fétichisme, mode de maîtrise de la réalité

 

Selon Auguste Comte, le culte fétichiste primitif montre bien la dépendance fataliste de l’être humain à l’égard de ses semblables et de la nature, ainsi que de leurs forces propres : impuissant dans son ignorance, le primitif n’a pratiquement aucune prise sur la réalité.

Et pourtant, à travers les objets fétiches justement, ces forces sont comme capturées pour de vrai et « chosifiées ». Cela les rend susceptibles d’être appropriées dans une sorte de « cannibalisme symbolique », et d’être proprement domestiquées. Le culte fétichiste permet alors à l’être humain primitif de maîtriser les forces de la nature, c'est-à-dire de conjurer maux et menaces, ou de se ménager qualités (puissance, agilité, intelligence…) et plaisirs.

Mais Comte défend aussi, dans le cadre du Positivisme, une sorte de fétichisme moderne qui serait un « culte » au savoir scientifique, un attachement fort et exclusif à la réalité humaine et naturelle. Or, effectivement, dans la pensée moderne, se coller au plus près du réel, prendre la réalité à bras le corps, c’est chercher à la connaître et à l’apprivoiser, sans plus la craindre, ni l’ignorer en rien. C’est donc bien un commun besoin, un même désir de maîtriser la nature, qui relie le physicien moderne au fétichiste primitif.

 

Fétichisme relationnel comme narcissisme d’objet

 

Dans les relations interpersonnelles, le fétichisme représente une altération de la boucle affective ordinaire et habituelle. Dans l’incapacité d’accéder à « l’intériorité » ou âme d’autrui, le fétichiste ne parvient à maintenir qu’une relation d’altérité tronquée : Autrui « chosifié » (objet, corps) est comme réduit à un fétiche. Cette altération relationnelle peut être couplée avec un excessif amour de soi, sous forme, par exemple, de culte fétichiste pour son propre corps (abus de maquillage, tatouage, culturisme).

Le fétichisme relationnel est ainsi un culte de soi-même (plaisirs, qualités physiques et morales) à travers autrui fétichisé pour soi, que l’on peut alors s’approprier, et s’incorporer en quelque sorte : C’est donc un narcissisme d’objet.

En particulier, on parle de fétichisme sexuel lorsque la satisfaction sexuelle ne peut être obtenue qu’en présence de certains objets (soulier ou autres), de certaines ambiances (lumière, parfum, musique) ou de certaines mises en scène (SM ou autres). Que ces circonstances propices représentent alors une libération ou une contrainte, cela va dépendre du degré de conditionnement ou d’addiction.

D’une façon générale, on peut dire que  le fétichisme, au-delà de ses diverses formes (religieuse, naturelle et économique, relationnelle et sexuelle), consiste bien toujours en un narcissisme d’objet, à travers la maîtrise des différentes « réalités » correspondantes : Pouvoirs divins, forces naturelles et productives, puissances affectives et libido.

 

Patrice

 

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LA TRADITION.

 

Ce terme vient du latin, traditio, qui l’employait dans le sens de transmission. Il renvoie donc à « educere », éduquer, élever, à partir du savoir des anciens.

Que peut-on transmettre ? Un savoir, c’est l’instruction ; un savoir-être, ce qui est un peu plus qu’un savoir-vivre, cela forme l’éducation qui forme la personne que l’on est. « Ce que tu as hérité de tes ancêtres, acquiers-le afin de le posséder », Goethe dans Faust.

On parlait jadis d’« honnête homme », c’était celui qui connaissait les « humanités » et était par conséquent un homme bien éduqué. Il était le réceptacle d’une tradition, ce qui avait déjà été enseigné. Cela suppose qu’il y ait un modèle, qu’on puisse imiter, mais qui demeure perfectible. Les idées considérées comme universelles seraient ce qui ce rapproche le plus de cette perfectibilité. Le risque n’est-il d’absolutiser ces idées ? Le danger n’en est-il le conservatisme qu’il induit par la promotion d’une idée parfaite reposant sur un déni de réalité ? Car en effet, rien ne vaudra jamais pour l’ensemble de l’humanité. Ainsi en France, la belle idée des droits de l’homme ET du citoyen sont devenus un droitdel’hommisme abstrait déconnecté de tout système politique.

Ce modèle se trouve alors abondé par les tenants de la diversité, multiculturalisme, métissage, l’ « ouverture à l’autre ». Il risque d’en découler un simple relativisme. Puisque tout se vaut, c’est que rien ne vaut. Au nom de l’égalité, on en vient à créer une pâte humaine informe où l’on finit par nier les évidences les plus élémentaires comme l’altérité sexuelle.

Alors que faut-il faire prévaloir ? L’éthique de conviction ou l’éthique de responsabilité, pour reprendre la distinction fameuse de Max Weber. Faut-il privilégier ce qui relève de la croyance et qui débouche sur une vérité toujours illusoire ou s’agit-il de donner la primauté à ce qui permet d’agir en essayant d’anticiper le résultat ?

De la manière dont nous abordons la tradition, résulte le type de société que l’on veut favoriser. Le politiquement correct nous enjoint de gommer les différences pour créer une société apaisée ; le refuser passe pour réactionnaire et suscite l’opprobre de la bien-pensance. Il est donc de bon ton de se départir d’une attitude laissant une large part à la tradition, celle-ci accusant les différences, accusant dans les sens de faire ressortir en les accentuant. « Du passé, faisons table rase », s’était exclamé Lénine pour qui « le marxisme était tout-puissant parce qu’il était vrai ».Fort de cette vérité, le 1er numéro du Glaive Rouge, paru en 1919, revue de la Tchéka (police politique) aura comme titre : « Tout est permis » . Tout le sera en effet, mais uniquement pour ceux qui seront à la tête d’un pouvoir devenu rapidement totalitaire. On rasera les églises, mais elles seront remplacées par le goulag. Or on peut oublier le passé, mais on ne peut pas décider de l’oublier ni imposer aux populations asservies de l’oublier (elles ne l’oublient d’ailleurs jamais). L’oubli n’est jamais un acte volontaire.

Si l’on voulait effacer entièrement le passé, il faudrait effacer jusqu’à la langue et refaire un passage par l’homme des cavernes. L’expérience a été tentée au « Kampouchéa démocratique » de Pol Pot, avec pour seul résultat, de monstrueux charniers.

De telles abominations nous glaçant d’épouvante, faut-il alors accorder la priorité à la tradition, et afficher comme ambition le seul traditionalisme ? Il ne s’agirait dès lors plus de rejeter le passé, mais au contraire de l’idolâtrer. Ce serait là une attitude tout aussi irrationnelle car elle bloquerait toute évolution. Or, comme l’avait remarqué Rousseau, l’homme est perfectible, mais seulement perfectible et il n’atteindra jamais la perfection ; les débiles tentatives au 20e siècle de création de l’« homme nouveau »(le travailleur désaliéné car ne subissant plus l’exploitation capitaliste pour les communistes, l’aryen racialement pur des nazis) illustrent par l’absurde le caractère à jamais inachevé de la condition humaine.

On peut se souvenir du passé, le représenter cad le présenter à nouveau, mais le passé, et l’expérience qu’il a permis d’accumuler, est ce qui rend possible l’anticipation de l‘avenir et donc l’action sur le présent pour rendre cet avenir possible ; sachant que cet avenir ne sera jamais un achèvement. Ce n’est qu’ainsi qu’on peut avoir un désir d’avenir, pour reprendre une expression qui eut son heure de gloire. Aristote note, « Le désirable est moteur, et si la pensée est à son tour motrice, c’est parce qu’elle trouve le principe de son mouvement dans le désirable ». On pourrait remplacer pensée par tradition, la phrase garderait tout son sens. Ce que la tradition transmet est premier, mais bien sûr n’est pas exclusif. La tradition, en tant que transmission d’un héritage, est le principe d’un mouvement. Par l’enracinement dans le passé, elle permet le désir vers autre chose, vers l’évolution sans laquelle il n’y a pas de société humaine en progrès. Bernard de Chartres, au 12e siècle, a eu cette formule lumineuse :« Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants ; nous voyons plus qu’eux et plus loin ; non que notre regard soit perçant, ni élevée notre taille, mais nous sommes élevés par leur taille gigantesque ».

L’attitude juste envers le passé est de le laisser être ce qu’il fut, et non pas à le réinterpréter en fonction de critères contemporains. Ce pernicieux travers s’exhale tout particulièrement en France, où une idéologie faussement droitdel’hommiste mais résolument négatrice de la notion d’identité, répand la repentance, la haine de soi au travers de lois mémorielles. Certes l’esclavagisme et la conquête par la force d’autres territoires peuvent difficilement passer pour le témoignage d’une recherche éthique épurée, mais ce sont des actes et comportements qui ont été et sont fréquemment encore le fait de toute nation ayant acquis une position dominante.

Tout autre est l’analyse de l’auteur anglais du 19esiècle, Gilbert Chesterton. Partant du constat tout-à-fait lucide et tout-à-fait actuel que « le monde s'est divisé entre conservateurs et progressistes. L'affaire des progressistes est de continuer à commettre des erreurs. L'affaire des conservateurs est d'éviter que les erreurs ne soient corrigées » , il diagnostique la tradition comme « n’étant pas autre chose que la démocratie étendue à travers le temps. La tradition signifie que l’on donne un bulletin de vote à la plus obscure des classes, nos ancêtres. Elle est la démocratie des morts. La tradition refuse de se soumettre à l’oligarchie étroite et arrogante de ceux qui ne font rien de plus que de se trouver en vie. La démocratie nous demande de ne pas négliger l’opinion de quelqu’un de bien, même si c’est notre valet. La tradition nous demande de ne pas négliger l’opinion de quelqu’un de bien, même si c’est notre père. En tous cas, je n’arrive pas à séparer les deux idées de démocratie et de tradition ; il me semble évident qu’il s’agit d’une seule et même idée ».

Et voilà reformulée l’injonction de Goethe que je rappelle :« « Ce que tu as hérité de tes ancêtres, acquiers-le afin de le posséder », Goethe. On peut alors dire, paraphrasant Renan à propos de la nation, que la tradition est « un plébiscite de tous les jours ».

Une société sans tradition serait un monde privé de repères, nous y serions en errance, car autant l’expérience acquise sert de guide à un individu, autant la tradition peut servir de garde-fou à une société. Elle n’est pas ce qui la bloque, mais constitue le fondement sur lequel elle peut trouver une assise et un appui, constitue ce qui donne tout son sens au mot d’altérité.

En affirmant de la sorte son vouloir-être sans rejet du passé, une société ou une nation pourra jeter un regard lucide sur elle-même, sur son enracinement et par là ce qui lui permet une projection vers le futur.

« Une société n’est pas un système logique », plaide R. Debray, dans Philo-magazine de ce mois-ci. « Un ordre stable ne se fonde pas sur lui-même...Il faut toujours une verticale, un englobant ou un terme extérieur au plan d’immanence ». D’où le constat accablant : « En laissant s’évanouir son sacré républicain, la France s’effiloche en communautés, chacune d’elles cultivant ses sacralités propres à coup de lois mémorielles. Le sacré, ça se reconnaît à l’existence d’interdits et de lois contraignantes ».

Ce qui veut dire que pour une société, il y a des notions, issues de la tradition, qui se doivent d’être sacralisées. Le vivre-ensemble français s’était construit sur la notion de laïcité ; ce socle aurait dû être sacralisé. Car il devrait représenter plus qu’une simple valeur à laquelle on peut adhérer ou pas.

Et de conclure : « Il faut, pour tenir le coup sur la durée, à la fois produire du nouveau et reproduire de l’ancien. Pouvoir inventer et savoir hériter ».

Savoir hériter, accepter ce que transmet la tradition, suppose une certaine indulgence envers ce qu’il fut. Comme l’a longuement soutenu Nietzsche, on ne construit rien sur le ressentiment ; de cela ne résulte qu’ un esprit de vengeance de la part de ceux qui s’estiment par héritage être des victimes. Respecter la tradition, reconnaître son ancrage dans le sacré, suppose un rejet de l’impiété et la société française est devenue impie : elle renie son passé et ce qui a garanti sa cohésion sociale au nom d’un brumeux droitdel’hommise et d’un fumeux vivre-ensemble qui devraient laisser libre-cours à toutes les dérives sectaires et intégristes. Mais cette attitude immature ne traduit-elle pas tout simplement une fuite due à une peur devant l’avenir ?

« Il n’y a rien d’effrayant dans la vie pour celui qui a compris qu’il n’y avait rien de terrible à ne pas être », Epicure. Etre ou ne pas être, certes, mais dès lors qu’il s’agit d’être (verbe), il ne s’agit pas d’être n’importe comment et de faire n’importe quoi. Nous sommes ce que nous sommes devenus, en partie par le passé qui nous a, en quelque sorte, produits. Autant alors en garder le legs, par le biais de traditions que nous aurons nous-mêmes à transmettre.

 

Jean Luc

 

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LE REGARD

 

Dans les temps les plus anciens de la Grèce, l’on offrait, lors de cérémonies sacrificielles, un bouc, lequel était dédié à Dionysos, dieu de la vigne et du vin. De ce culte est né le terme de tragédie, terme dont il est supposé qu’il dérive d‘une forme archaïque de la langue grecque et qui signifie, le chant du bouc. Pendant la cérémonie, les participants tournaient autour de l’autel et chantaient. Puis il est arrivé qu’une partie des participants s’arrêtaient et regardaient ceux qui tournaient autour de l’autel. Il y avait donc ceux qui chantaient, les choreutes, et ceux qui regardaient. Par ce phénomène de dissociation et de distanciation, est en quelque sorte né ce qui s’appellera par la suite un public, des personnes en regardant d’autres effectuer ce qu’on peut déjà appeler un jeu de rôle : ceux qui tournaient et chantaient. Par la suite, il arriva de plus en plus fréquemment qu’un des choreutes s’éloignât du chœur pour se mettre à coté de l’autel et diriger le chœur, qui certainement livré à lui-même et à l’effet de la boisson, vociférait plus qu’il ne chantait. Ainsi est né le rôle du coryphée. Il prit peu à peu l’habitude d’interrompre le chœur et de raconter l’histoire des dieux qui étaient ainsi honorés ; histoire qui a dû résulter d’improvisations progressives ; ainsi s’est mise en place la légende de Zeus. Zeus (Jupiter en latin) avait eu une aventure passagère avec Sémélé, mais l’épouse de Zeus, Héra, l’apprit et réduisit Sémélé en cendres. Le dieu vit alors qu’elle portait un enfant dont il fit terminer la gestation en le plaçant dans sa cuisse (d’où l’expression, être né de la cuisse de Jupiter). Cet enfant était Dionysos, qui faisait l’objet de ce culte.

Vers le 7e siècle avant JC, le coryphée s’est mis sur une table pour être vu de tous. Le texte devient alors de plus en plus long, il se nomme le dithyrambe, ce qui étymologiquement veut dire, qui est né 2 fois, ce qui est donc ce qui est arrivé à ce brave Dionysos. Vers le 6esiècle, on assista à l’invention du masque. Le coryphée devient alors un acteur, un personnage qui joue un rôle et qui change de masque à chaque changement de personnage. Ce faisant, le coryphée ne raconte plus l’histoire d’un autre, il l’incarne, il passe du il au je, il joue le jeu de réellement passer d’une personne, la sienne, à celle d’un autre. Cela change le regard, les personnages parlant par sa bouche à la première personne, il est véritablement celui qu’il veut jouer, celui dont non seulement il revêt l’apparence, mais celui qui revit la tragédie .

Ce n’est pas la même chose de dire : Oedipe eut les yeux crevés et de dire, j’ai eu les yeux crevés, pourquoi, de quoi suis-je coupable ? Cela permet l’indentification au personnage, ainsi qu’un certain degré d’introspection. Le regard extérieur, neutre car analytique, devient un regard qui ramène à soi, qui fait écho à son propre univers intérieur. Ce n’est pas pour rien que le docteur Freud avait considéré les mythes grecs comme de parfaits révélateurs de la vie psychique.

Eschyle aurait inventé le 2e acteur, Sophocle le 3e acteur, les masques sont abandonnés et assiste à la naissance du théâtre.

Regarder l’acteur, c’est, le temps de sa re-présentation (il se présente comme un homme autre, celui qu’il est le temps de son jeu), prendre part à cette incarnation temporaire, c’est accéder à la vie telle qu’elle est, avec ses passions, ses enthousiasmes, ses conflits. Il est à remarquer que les dieux à cette époque n’étaient pas différents des hommes. Comme eux, ils étaient faits d’illogisme, de refus d’endosser des responsabilités et de peur panique devant la culpabilité que cela entraîne.

Tout change avec Socrate. Socrate privilégie la rationalité et fera le pari pascalien, pourrait-on dire, d’une humanité qui serait le produit du droit naturel, de la raison, et finalement de ce qui allait être l’impératif catégorique kantien.

Dans le texte de Platon, Alcibiade, où l’auteur met en scène Socrate et un jeune impétrant voulant faire une carrière politique, Socrate réussit à démontrer au jeune homme qu’il n’a pas la maîtrise des vertus, des qualités dirait-on de nos jours, qui sont nécessaires pour bien gouverner un Etat. Le questionnement raisonné qu’opère Socrate illustre à merveille la nécessité, avant de prendre une décision, de « se connaître soi-même ». Avant de porter son regard sur un domaine particulier où l’on veut faire exceller son ego, il semble tout-à-fait nécessaire de porter au préalable le regard vers soi. « Regarde-toi toi même », dit Socrate à Alcibiade. La connaissance de soi renseigne Alcibiade de savoir s’il dispose de la « sagesse morale » nécessaire à un homme public, sagesse destinée à lui éviter d’être leurré par des illusions, lesquelles le précipitent dans les affres de l’hésitation et de l’indécision . Pour cela, et l’idée sera reprise par Platon, il faut, après s’être contemplé et vu la petitesse de son être, diriger son regard vers la part divine de l’humain : « C’est le dieu qu’il faut regarder, dit Socrate, il est le meilleur miroir des choses humaines elles-mêmes pour qui veut juger de la qualité de l’âme., et c’est en lui que nous pouvons le mieux nous voir et nous connaître. » Car, l’ayant ainsi devant les yeux, il se reconnaîtra en lui et saura comment être vertueux et par là-même rendre vertueux le peuple. Naturellement le dieu socratique sera un dieu vertueux, rationnel, ordonnateur du logos, de la raison qui gouverne le monde qui permet la complémentarité entre la raison humaine et l’éthique. Sans éthique, la raison reste ratiocinante et ne permet pas de décider, sans raison l’éthique reste une vaine aspiration et renvoie la décision aux calendes grecques.

Et donc, Socrate n’invite évidemment pas Alcibiade à prier, mais à s’interroger de manière réfléchie sur la manière de gouverner et de rendre ce faisant les citoyens vertueux, car vue ainsi l’histoire, l’histoire qui se fait n’est plus seulement la conséquence nécessaire et quasi-mécanique de causes passées mais devient une vision de l’avenir qui rend possible l’ action sur le présent. Nous sommes bien éloignés maintenant du culte dionysiaque que les Romains reprendront sous le nom de bacchanales.

Au fondement de la connaissance, il y a le regard, le regard qui interroge, qui veut comprendre, qui veut saisir autant que faire se peut, le logos divin, la logique qui est la boite à outils des dieux. De l’interrogation socratique, Platon en déduira qu’il existe un monde sensible, accessible au regard de tout un chacun et qui fondera la simple opinion de chacun. Ce monde sensible étant une copie amoindrie d’un monde intelligible, seul accessible au regard de l’âme. Que faut-il entendre par le regard de l’âme ? Le raisonnement, la recherche de la logique du monde et dont la connaissance doit rendre accessible à l’homme une conduite réfléchie et juste, juste dans les 2 sens du terme..

C’est évidemment ce changement de regard, le passage du dieu fêtard au dieu ordonnateur auquel se soumet volontairement l’homme en pensant pouvoir ainsi égaler ce dieu ordonnateur qui irritera Nietzsche. En créant un dieu dans l’au-delà auquel il devrait être assujetti, l’homme ne fera que de se priver du meilleur de lui-même, s’enchaînant ce faisant dans un déterminisme purement fictif. Voulant égaler ce qui lui est inaccessible, il n’en récoltera qu’amertume, frustration, culpabilité et ressentiment, car quoiqu’on fasse, les voies du Seigneur restent impénétrables.

Pourtant, que le regard se porte sur le tragique humain ou sur l’harmonie céleste supposée, il renvoie toujours à soi. « Le regard est d’abord un intermédiaire qui renvoie de moi à moi-même », écrit Sartre dans « L’Etre et le Néant ».

Le regard renvoie toujours à la perception de soi lorsqu’on est confronté au regard d’autrui.

La perception que l’on a d’autrui lorsque, pour différentes motifs -sympathie, amitié, amour, haine, amour et haine (qui n’a expérimenté l’ambigüité du sentiment amoureux n’a jamais été amoureux), ou encore recherche de collaborateurs, de clients, cette perception du regard d’autrui donc, ne doit surtout pas éluder le regard qu’avant tout, l’on doit porter sur soi. Le refuser serait se complaire dans le narcissisme.

Par la médiation du regard, on est sur ce seuil où le visible touche l’invisible. Lorsqu’on croise le regard d’autrui, il y a toujours une réciprocité, rarement une complicité. Il en naîtra l’indifférence, la méfiance ou la confiance, car c’est par le regard que s’anime le lien social. Si le regard de l’autre entraîne la dépendance et l’impossibilité de s’affirmer, alors « l’enfer , c’est les autres », ce qui veut dire que ce par quoi l’on est déterminé l’emporte sur ce qui est désiré ou voulu. Il faut alors savoir s’éloigner, non fuir ou se refugier dans les paradis artificiels dont les religions révélées, à en croire Nietzsche, en sont les plus nocifs, mais tourner le regard vers soi. Car il n’y a que son propre moi, sa subjectivité qui est source non de vérité, mais de certitudes. A partir de celles-ci, on peut se dégager de la quotidienneté insipide, non pour se réfugier dans la pensée facile du déterminisme, dont la conséquence est le fatalisme, mais pour se donner à soi-même sa propre loi, son autonomie dans la vie sociale et pour accomplir son propre désir.

 

Jean Luc

 

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L'AMITIE

 

Il y a trois façons d'aimer possibles.

· On peut désirer charnellement quelqu'un (en grec eros).

· On peut estimer et apprécier quelqu'un (en grec philia).

· On peut partager avec quelqu'un des valeurs fondamentales et communier ensemble (en grec agapê).

L'amitié appartient à la seconde catégorie, la philia.

C'est l'inclination élective entre deux ou plusieurs personnes. Elle s'oppose à l'amour, par absence de caractère sexuel et aussi à l'agape, par son caractère de réciprocité.

Pour les Grecs, - tel Aristote (dans « L'Ethique de Nicomaque ») -, l'amitié était l'exemple même de la communauté humaine accomplie. Etre philosophe c'était vivre en amitié avec les autres en les estimant à leur plus haut niveau. C'était donc « être philanthrope ». Et comme nous avons vu que philia veut dire amitié, voilà que le philosophe est l'ami de la sagesse et que cette sagesse l'amène à être philanthrope c'est à dire l'ami des hommes.

Aimer l'ami c'est donc comme aimer la philosophie, c'est partager à son origine le plaisir d'exister.

Le concept d'amitié est donc un des éléments fondateurs de la philosophie : elle est une vertu. Elle n'est pas fondée sur des sensations et des passions, mais c'est un choix libre et nécessaire à la vie.

En effet qui choisirait de vivre sans amis, même s'il possédait tous les autres biens ?

Certes, l'amitié est liée à l'amour mais, tout en écartant l'attraction sexuelle, est plus ample.

L'amitié, quoique proche, se distingue aussi de la bienveillance qui peut être tournée vers des inconnus, voir rester cachée, alors que l'amitié comporte un rapport actif et réciproque.

Les fondements de l'amitié impliquent des intérêts, des idéaux ou des choix de vie communs qui ont comme but le plaisir réciproque ou le bien (… et parfois le mal !!).

Dans le cas d'intérêts et d'idéaux communs nous sommes dans l’amitié utile qui n’exige pas nécessairement d’avoir des affinités au plan personnel.  Il n’est pas non plus nécessaire de bien se connaître. Ce qui compte, c’est de satisfaire le besoin. Elle prend fin lorsque le besoin cesse. Ce sont des amitiés fondées sur ce qu'une personne représente et non sur ce qu'elle est.

Le Christianisme a repris, tout en le transformant, le concept aristotélicien de l'amitié : au dessus de l'amitié humaine qui est sélective, il y a l'amitié chrétienne qui est fondée sur l'amour fraternel qui joint les hommes entre eux et avec Dieu, le Père commun.

Dans la Bible, Abraham est « l'ami de Dieu » et Dieu parle à Moïse « comme à un ami ».

Ici naît donc une amitié surnaturelle, divine dont le concept s'est développé tout au long des siècles même en dehors du Christianisme. (Philon d'Al., mandéisme, manichéisme/le bien et le mal)

A ce sujet rappelons-nous que Kirkegaard, très polémique, trouvait que le Christianisme et son idée d'aimer son prochain « par force » avait détruit l'idée d'amitié.

Au XVIème siècle Montaigne eut une approche qu'aujourd'hui nous appellerions « psychologique » en considérant l'amitié comme « une servitude volontaire ». Il y voyait l'un des liens les plus profonds qui puissent s'instaurer entre les êtres humains, plus fort que l'amour, qui lui est fondé sur l'ardeur qui n'est que de brève durée.

L'amitié de toute évidence crée des « alter ego » complexes et différents de soi même, mais qui sont l'accomplissement idéal de sa propre personne. Comme évoqué par Adorno, l'ami est celui qui sait comprendre notre pensée jusqu'au bout.

Les amis s'ouvrent l’un à l’autre dans le but d’instaurer un lien fondé sur la vérité et non sur le mensonge, pour mieux se connaître afin de parvenir à vouloir ce qu’il y a de mieux pour l’un et l’autre. Dans l’amitié véritable l’échange va dans les deux sens.

L' amico di Giorgio Agamben

Le philosophe italien Giorgio Agamben a publié récemment un petit livret sur l'amitié.

Pour sa part il trouve l'amitié non pas dans le lien entre deux individus, mais dans la sensation d'exister qui nait de la capacité des amis de co-partager des sentiments et des affinités qui deviennent l'expérience du vivre en soi. Avec un ami nous ne partageons pas simplement quelque chose (un lieu, un jeu, une tradition) mais la vie-même. L'amitié est donc un lien privilégié et exclusif.

Il n'y a pas d'intersubjectivité, c'est à dire il n'y a pas de je et de tu. Pas du tout !

Il y a un « autre soi-même », la reconnaissance d'une communauté originelle, d'un enracinement dans la même réalité ontologique : j'existe, je suis, je vis et dans ce vivre je sens d'être profondément comme toi, je reconnais en toi mon propre ressenti.

En d'autres mots : le lieu d'où on vient n'est pas différent de celui vers où on va. Et les broyages complexes et multiformes des subjectivités et des identités ne doivent pas nous le faire oublier !

Un proverbe grec dit : qui a beaucoup d'amis n'a pas d'ami.

 

Luca

 

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Un homme peut-il en juger un autre ?

 

Suivi du commentaire de Jean Brice

 

Définition : « Autrui c’est celui qui me fait face, c’est l’autre en tant qu’il n’est pas moi ». (1)

La question signifie donc: est-il légitime que chacun, puisse statuer sur la représentation qu’il se fait de cet autre, différent de lui, et ainsi l’enfermer dans une estimation subjective? – Parce que rencontrer l’autre est pour tout individu une nécessité sociale et psychologique. Toute la vie affective (réelle ou fantasmatique) n’a d’existence que parce que la présence de l’autre est en permanence supposée. L’Enfer, ce serait l’absence de cet autre, qui n’est pas moi, mais qui est identique à moi.

Qu’est-ce que juger ?

Comte Sponville : juger : « C'est relier un fait à une valeur, ou une idée à une autre. C'est pourquoi « penser, c'est juger », comme disait Kant : parce qu'on ne commence vraiment à penser qu'en reliant deux idées (au moins deux !) différentes. Cela suppose l'unité de l'esprit au je pense. Reste à savoir si cette unité elle-même est première ou seconde, autrement dit si elle est donnée (a priori) ou construite (dans le cerveau, dans l'expérience). Est-ce parce que je suis un sujet que je juge, ou est-ce à force de juger que je deviens sujet ? On remarquera que juger, dans les deux cas, reste le fait d'un sujet. »

Si elle est seconde, à la perception que l’on a de quelqu’un d’autre qui nous apparait, s’ajoutent ainsi des critères subjectifs issus de notre culture, de notre expérience, de ce qui constitue nos préjugés.

Donc juger, ici, désigne, une opération qui se réfère à la connaissance, et non à l'acte judiciaire de juger.

 

Tout ceci relève d’une vision classique de l’altérité, de nos rapports à l’autre, ce qui permet les connotations de :

1-Respect- C’est respecter autrui que de le juger, puisque si on le juge cela implique qu'il est libre, responsable de ses actes, c'est lui reconnaître une dignité! Comme le veut Kant dans l’impératif pratique:
« Agis de telle sorte que tu traites l'humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. » (Autrement dit les personnes méritent seules le respect parce qu'elles sont des fins en soi, des choses dont l'existence est une fin en soi même.)

Le respect impliquerait qu’un homme ne peut juger un autre que s’il accepte, par respect, d’être jugé par lui.

2-Compréhension-Mais, pour juger autrui ne faudrait-il pas pouvoir le comprendre?-Comprendre est d'abord saisir cette fin qui l’anime. Pour lui il n'y a pas que des causes mais surtout des conditions puisque, comme projet, être c'est se faire, l'existence précède l'essence: il est libre.
La compréhension procède donc par sympathie qui parie sur la cohérence d'un sujet avec lui même, sur la cohérence de ses actions avec une fin.

Comprendre c'est donc être capable de faire le pari de l'humanité et de la liberté; parier qu'il y a une cohérence entre le projet d'un sujet et ce qu'il fait effectivement. En ce sens Sartre affirmait: "Notre compréhension de l'autre se fait nécessairement par ses fins."
 

La conséquence  de cette vision de l’altérité peut-être la tyrannie de l’autre.

Comme dans toutes les lois, les règlements, qui limitent, par le »principe de précaution », la part de liberté qui nous reste. Par exemple :

Le Journal officiel du 16 novembre 2006 a publié le décret d’« interdiction de fumer dans les lieux affectés à un usage collectif ». Ne pas nuire à autrui, voilà le principe qui a, sans nul doute, guidé le législateur et fait se rejoindre éthique publique et morale personnelle.

Certains objectent déjà que la logique même de l’interdiction de fumer dans les lieux publics comporte l’idée selon laquelle fumer est toujours nuisible à autrui. Si la santé physique du corps social serait également améliorée, nous ferions dans le même temps un grand bond en avant vers une société homogénéisée et aseptisée. Or la passion pour la ressemblance est funeste : elle est la sœur du despotisme. Il existe donc des cas où la santé est malsaine.

On retrouve ce principe de précaution dans les limitations de vitesses, les règlementations de cpnstruction, le domaine médical, etc…

Sans oublier qu’il y a, en chacun, du non-négociable.

L’autre est comme moi. Je sais qu’il se manifeste par sa subjectivité. Il est le même. Le juger s’est comme me mettre à sa place, et tenter de comprendre en quoi il est judicieux qu’il m’abandonne ou que je lui abandonne une part de liberté.+

 

Et puis il y a la vision de l’altérité de Deleuze: En comparant les premiers effets de sa présence et ceux de son absence, nous pouvons dire ce qu'est autrui. Le tort des théories philosophiques, c'est de le réduire tantôt à un objet particulier, tantôt à un autre sujet (et même une conception comme celle de Sartre se contentait, dans l'Être et le Néant, de réunir les deux déterminations, faisant d'autrui un objet sous mon regard, quitte à ce qu'il me regarde à son tour et me transforme en objet). Mais autrui n'est ni un objet dans le champ de ma perception, ni un sujet qui me perçoit, c'est d'abord une structure du champ perceptif, sans laquelle ce champ dans son ensemble ne fonctionnerait pas comme il le fait.
Cette structure préexiste dans chaque champ perceptif organisé le vôtre, le mien. Alors Autrui fonde la structure du possible. Un visage effrayé, c'est l'expression d'un monde possible effrayant, ou de quelque chose d'effrayant dans le monde, que je ne vois pas encore.
Comprenons que le possible n'est pas ici une catégorie abstraite désignant quelque chose qui n'existe pas : le monde possible exprimé existe parfaitement, mais il n'existe pas (actuellement) hors de ce qui l'exprime. Le visage terrifié ne ressemble pas à la chose terrifiante, il l'implique, il l'enveloppe comme quelque chose d'autre, dans une sorte de torsion qui met l'exprimé dans l'exprimant. Quand je saisis à mon tour et pour mon compte la réalité de ce qu'autrui exprimait, je ne fais rien qu'expliquer autrui, développer et réaliser le monde possible correspondant. Autrui, c'est l'existence du possible enveloppé. Le langage, c'est la réalité du possible en tant que tel. Le moi, c'est le développement, l'explication des possibles, leur processus de réalisation dans l'actuel. Bref, autrui comme structure, c'est l'expression d'un monde possible, c'est l'exprimé saisi comme n'existant pas encore hors de ce qui l'exprime. Deleuze, dans  La Logique de Sens.

Donc, pour Deleuze autrui n’est ni un objet particulier, ni un sujet percevant, mais l’expression d’un monde possible, en moi et en dehors de moi.
Le premier effet de la disparition d’autrui, c’est le rétrécissement de la réalité au seul perçu par moi et le champ perceptif se dépouille de toute autre virtualité.

Michel Tournier :

« La solitude est un milieu corrosif qui agit sur moi lentement, mais sans relâche, et dans un sens purement destructif. […] Chaque homme porte en lui un fragile et complexe échafaudage d’habitudes, réponses, réflexes, mécanismes, préoccupations, rêves et implications qui s’est formé et continue à se transformer par les attouchements perpétuels de ses semblables. Privée de sève, cette délicate efflorescence s’étiole et se désagrège. Autrui, pièce maîtresse de mon univers. » Vendredi ou les limbes du Pacifique


Autrui est donc pour moi la condition même de toute perception d’objet, en ce qu’il exprime un point de vue possible sur le monde. Il me permet donc de relativiser le perçu et le non perçu : le perçu n’est plus la totalité de la réalité, le réel n’est pas réductible à ce que j’en perçois. Au-delà donc du perçu, il y a le perçu potentiel. Prenons l’exemple d’un dé : je n’en vois que deux ou trois faces et pourtant je sais qu’il en comporte six, parce que je peux imaginer, parallèlement à ma propre perception, l’existence d’autres points de vue sur ce dé, dont l’ensemble constitue le dé comme totalité. Avec autrui, le réel que je perçois s’enrichit donc de tout le perçu potentiel qu’il implique. Autrui comme monde possible est cette structure de ma perception qui me permet de voir ce qui est réalité pour un autre que moi.

 

C’est une vision sans jugement à priori contrairement à la définition traditionnelle du jugement qui considère celui-ci comme l'acte d’attribuer un prédicat à un sujet. Kant : le jugement est un acte de l'entendement par lequel celui-ci adjoint un concept à une perception. Dans cette mesure, un jugement est dit vrai lorsqu'il correspond avec le réel. Contrairement aux illusions (d'optique par exemple). Descartes : l'erreur ne proviendrait pas de la sensation elle-même, mais du jugement que l'esprit, ou l'entendement, porte sur ce qu'il perçoit.

C'est donc le problème du rapport du réel à l'apparence qui est soulevé.

Face à autrui il m’est toujours difficile de connaître ses intentions de sorte qu’un jugement portant sur autrui ne peut jamais être fondé sur des critères objectifs. En effet comment puis-je juger un être dont les motivations me sont inconnues. Par conséquent peut-on juger autrui ?

Le juger serait nier sa subjectivité (et donc la mienne). Je suis unique, mais en moi réside l’ensemble de l’humanité.

Certes, autrui possède une conscience qui lui est propre mais n’y a-t-il pas un moyen d’accéder à la conscience d’autrui ? Il est clair que nous avons tous en tant qu’être humain notre propre vie intérieure mais ne la manifestons-nous pas parfois par nos actions. En effet, l’action est ce qui est le plus immédiatement perceptible et déchiffrable par les autres. Elles sont ce par quoi nous manifestons dans le monde notre présence efficace, effective, ainsi que nos intentions, projets, convictions et affirmations. Ainsi il semble que nous puissions juger autrui à partir de ses actions. Mais dans un jugement moral portant sur autrui, il semble aussi que nous jugions des intentions. Or comment pouvons-nous être sûrs qu’il existe une parfaite cohérence entre l’action et l’intention ? Ne peut-on pas penser qu’il existe parfois une distorsion entre l’intention et l’action ? Faut-il alors juger autrui uniquement d’après ses intentions ou d’après ses actions ? N’existe-t-il pas un moyen de concilier l’action et l’intention ?

La Kabbale rejoint Deleuze : En arrêtant de juger, de critiquer, de calculer, on redevient une source et tout s’harmonise autour de soi. Là où il y a une source, où l’eau coule, tout s’organise. Alors être parfait, c’est ne plus juger afin d’être juste.

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1-Bien qu’accessoirement il puisse me tourner le dos. A ses risques et périls.

Autrui est partout autour de moi…je crois qu’il me suit.

2-. Au tribunal, le jury sert à juger qui a le meilleur avocat.

 

N.Hanar

 

( Texte rédigé à partir de notes sur des textes du café philo et d’articles de Philosophie Magazine, modifiés et triturés)

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Quelques réflexions, de Jean Brice, notamment à propos du champ perceptif deleuzien.

Il me semble en effet qu'autrui est d'emblée une composante de ce champ, qu'il contribue à le former et à le modifier. Cependant, contrairement à Deleuze, je ne pense pas que cela puisse permettre de se passer de la notion de sujet percevant. Car c'est bien à ce sujet et à lui seul que le champ perceptif se manifeste par l'intermédiaire de la conscience. Celle-ci n'est pas accessible à autrui, sauf à  posséder une capacité de télépathie opérante. Cela ne permet pas de s'affranchir du sujet, même si celui-ci pour exister doit impérativement se placer en relation avec le monde et avec ses congénères, sans compter que l'on peut aussi développer une relation de soi à soi et qu'il est possible (mais pas pour tout le monde) de rester seul 40 jours dans le désert. L'homme reste la mesure de toute chose comme le disait Protagoras et c'est en ce sens qu'il lui revient d'exercer son jugement et pour cela de développer sa capacité de discernement.

C'est en cela que le jugement est consubstantiel à la condition humaine. Il convient néanmoins d'éviter la stigmatisation et veiller au respect de la dignité de l'autre, autrement dit de toujours le considérer comme une fin en soi. Cela en évitant de verser dans la tyrannie d'autrui, comme tu le dis, et en se rappelant que c'est toujours à nous qu'il revient de choisir nos amis.

Pour nous engager pleinement dans la voie de la liberté, nous devons être capables de rester le seul juge de dernière instance.

 

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juger

 

L’écriture offre-t-elle une seconde vie ? ( Notes)

 

Qu’est-ce qui nous motive à rechercher une posture, un chemin de vie, une identité particulière qui diffère de ce que nous vivons au présent en désignant cette recherche comme une »autre », une »nouvelle » ou une »seconde » vie ?.

 

La construction de ce que je suis, ne suit pas un plan rationnel. Nous sommes toujours en devenir et  ne prenons forme qu'à mesure que nous vivons et nous exposons aux hasards de la vie.

Je est un autre », disait Artaud, pourtant nous avons le sentiment d’une permanence, d’une intégrité par laquelle nous pensons exprimer notre vérité, la conformité entre ce que nous pensons vraiment être, ce que nous percevons être et la perspective que nous avons du monde, de ce qui existe hors de nous, hors des habitudes superficielles, des conventions, d’une conformité a une norme, de la soumission au superficiel.

Or le « je » qui a volé n'est-il pas le même que celui qui, le lendemain, est accusé de vol? se demande Charles Pépin. «Qu'est-ce qui, en moi, demeure avec le temps « identique à lui-même »? Mon visage ? Mes organes ? Ma place dans la société? Mes croyances ou valeurs ? Difficile d'identifier un tel noyau...

N'est-ce pas justement parce qu'il est introuvable que nous sommes capables de changer, de nous ouvrir à l'autre, voire, comme l'affirmait Sartre, de nous inventer? C'est ce que Sartre appelle précisément le néant, et qu'il oppose à l'être : nous n'avons pas d'« être », pas de « moi-même », pas d'« essence ». Mais c'est pourquoi nous pouvons tout devenir : le néant n'est donc pas rien.

L'identité est un leurre ayant pour fonction de nous brider dans notre liberté ou de venir masquer notre irréductible complexité intérieure. Si nous n'avons pas d'« identité » fixe et immuable, c’est parce que nous sommes désir et devenir. Alors, il n’y a que notre vie qui s’étend, développe son pouvoir de création, sans pour autant qu’il s’agisse d’une »autre », d’une »nouvelle » ou d’une »seconde » vie. Et c’est un chemin difficile et plein d’obstacles.

[Comme beaucoup de noms, le ciel, l'eau, le mot vie en hébreu 'haim' est au pluriel car il exprime la vie en général, le fait, et non un état de chose. La vie n'est pas statique mais se continue en avant. Il n’y a pas d’unicité de l’être de l’homme.]

 

« L’histoire de ma vie, gémit Francis Scott Fitzgerald, est celle du conflit entre une furieuse démangeaison d’écrire et un concours de circonstances destinées à m’en empêcher. » En d’autres termes, ce n’est pas de ma faute si je ne suis pas libre, ce n’est pas librement que j’ai bâti la prison de hasards où croupit mon talent...

« Tout se passe, écrit Vladimir Jankélévitch, comme si le moment des hésitations n’était, en quelque sorte, qu’une petite comédie inconsciente que nous nous jouerions à nous-mêmes pour légitimer rétrospectivement une décision qui, au fond, était arrêtée bien à l’avance dans notre esprit… C’est au futur antérieur qu’on délibère. ».( Enthoven)

 

La société et ses multiples instances (l’État, les formes économiques et sociales du capitalisme, etc.) développant d’innombrables stratégies pour le neutraliser, il s’agit pour Guattari et Deleuze, d’« introduire le désir dans le mécanisme, d’introduire la production dans le désir », de retrouver dans le désir son pouvoir de création. Le désir ne renvoie pas aux pulsions sexuelles ou aux ambitions individuelles ; il ne poursuit pas les plaisirs vains. Il est ce processus par lequel le sujet déborde de lui-même, se branche sur d’autres flux d’intensités et se trouve pris dans l’expérimentation de nouvelles possibilités de vie.

 

L’écriture est le moyen privilégié pour y parvenir.

Pour Peter Sloterdijk, le changement doit s’accomplir à travers la compréhension de ce qu’est l’ordinaire, le terre à terre, la répétition des jours. Sans l’acceptation de cette « partie ignoble » mais constitutive de notre existence, tout appel au changement est voué à l’échec. Il faut donc se faire confiance pour refuser la conformité dans la vie privée autant que dans l’espace public et s’ouvrir à l’acte de création.

Deleuze encore: « Qu’est-ce que l’acte de création ? » « Que se passe-t-il lorsqu’on dit : “Tiens, j’ai une idée” ? ». « On n’a pas une idée en général. Une idée – tout comme celui qui a l’idée –, elle est déjà vouée à tel ou tel domaine. ». Elles sont à inventer : le cinéma produit des images qui restituent singulièrement le monde ; l’art, la peinture notamment, charrie de nouvelles modalités de perception et de sensation ; la science découvre des instruments de connaissance, des fonctions inédites de vérité. Ce sont des manières opératoires d’épouser le réel dans sa diversité, d’en capter et d’en connecter les éléments hétérogènes – ils ouvrent la voie à des aventures de pensée infinies.

Parce que, comme le souligne Deleuze dans sa lecture de Nietzsche, l’éternel retour ne signifie pas éternel retour du même, comme on le pense trop souvent, mais éternel retour du différent : « L’éternel retour n’est pas la permanence du même, l’état de l’équilibre, ni la demeure de l’identique. Dans l’éternel retour, ce n’est pas le même ou l’un qui reviennent, mais le retour est lui-même l’un qui se dit seulement du divers et de ce qui diffère. ». S’il y a donc un « être », celui-ci n’est donc autre que cette série de variations continues : nulle identité fixe, nul sujet éternel, nulle essence absolue ne peuvent le garantir. Toute chose devient ; aucune n’est.

L’écriture permet de tester les possibles par son imagination tout en restant sous la domination du réel. Un réel que l’on pourrait dire »abstrait ». Elle permet de dire ce qui et, mais surtout ce qui n’est pas et ainsi d’éclairer ce qui est. C’est créer de la marge.

 

L’événement que nous vivons n’est pas un fracas introduisant de force une nouveauté dans le monde ; il est une manière de plier ce qui existe déjà d’une nouvelle manière. Tout ce qui survient est événement.

 

Pour Bergson, il faut considérer la réalité non pas comme réceptacle de choses, mais, de manière dynamique, comme un ensemble de processus, de changements, de modifications.

Le nouveau c’est « ce que nous sommes en train de devenir », l’« actuel », que Foucault oppose au « présent » qui désigne « ce que nous sommes » et que nous avons cessés d’être. Dans de telles analyses, la nouveauté n’est pas ce qui saute aux yeux, ni ce qui est imposé comme tel (la mode), mais ce qui réclame une grande patience et une grande sensibilité aux « nouvelles forces qui frappent à la porte ».

Deleuze: « Penser, c’est toujours expérimenter, non pas interpréter, mais expérimenter, et l’expérimentation, c’est toujours l’actuel, le nouveau, ce qui est en train de se faire ».

Chaque écrit se présente donc comme la restitution vive de quelque chose de nouveau qui force la pensée à se renouveler en renonçant aux vieilles catégories de la conscience, du sujet, de l’objet, de la vérité.

D.H.Lawrence: les hommes ne cessent pas de fabriquer une ombrelle qui les abrite, sur le dessous de laquelle ils tracent un firmament et écrivent leurs conventions, leurs opinions ; mais le poète, l’artiste pratique une fente dans l’ombrelle, il déchire même le firmament, pour faire passer un peu du chaos libre et venteux qui traverse la fente.

 

Comme nous sommes des individus ordinaires face à un monde extraordinaire, engagés dans une vie à laquelle nous ne parvenons jamais à pleinement accéder, la tentation de la philosophie, depuis les Grecs, a-t-elle été de la dédoubler: d'opposer au vivre répétitif, cantonné au biologique, aux habitudes et aux obligations, ce qu'elle appellera la "vraie vie" ou l’ »autre », ou la « nouvelle ».

Finalement, évoquer « la vraie vie », nous dégage de l’horizon imposé par le corps, borné par le fait de vivre et de mourir, limité par notre horizon social.

 

Écrire un roman, c’est retrouver, c’est rechercher le temps qui nous a manqué ou que nous aimerions mieux taire, où pourtant tout se joue. Il ne s’agit donc pas de raconter ce qui s’est produit, comme une suite d’événements passés et relevant de l’Histoire, mais au contraire de retrouver le sens profond de l’immersion dans le présent. Sans cesse, au cours de l’écriture d’un roman, on se trouve confronté à ces parties closes de notre propre histoire, qu’il faut, pourtant, rouvrir. Il ne s’agit pas de réalité historique, mais d’authenticité vécue.

Chaque être humain est une fiction, que nous vivons en y étant immergés, englués. Chaque pensée qui nous traverse fait surgir une fiction nouvelle. Ce fait d’être assigné à résidence dans la fiction peut stimuler nos pulsions créatrices et construit la pensée.

 

L’écriture porte la part de nous impossible à porter en notre nom propre. La littérature est faite pour parler des autres en soi et exprimer son “moi” dans les autres, y compris en se projetant dans des personnages très loin de soi. Le “je”, dans les romans, est toujours le “je” des autres. En quelque sorte, “je” est les autres.

Après, est-ce qu’on écrit pour se connaître soi-même ou pour éviter de se rencontrer ? Allez savoir… C’est un moyen d’émancipation et en même temps, le moyen de faire retour sur le milieu social dont nous sommes issu. C’est un bon moyen d’aller vers d'autres expériences que celles que l’on connaissait, de se mettre en danger, de s'emparer de l'actualité, de l'Histoire »

Il faut pour ça une confiance en soi qui permet de sortir de soi, des lieux de l’intime, et tendre vers un monde plus vaste. En fait, on n’a pas à rester fidèle à soi-même, on l’est jusqu’au bout, de manière désespérante et sans issue.

Le but du romancier n’est pas d’éclairer mais de rendre l’opacité de la vie. Écrire, c’est donc  accepter cette part d’ignorance en soi, sur soi et sur le réel.

L’écriture n’ouvre pas à une « autre, une « nouvelle », une « seconde » vie, mais permet de mieux vivre le devenir de sa propre vie.

 

( Texte rédigé à partir de notes sur des textes du café philo et d’articles de Philosophie Magazine, modifiés et triturés)

 

N.Hanar

 

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Peut-on être croyant et tolérant à la fois ?

 

Etre croyant, c’est avoir la certitude intime de l’existence de quelque chose que l’on pense vrai, sans pouvoir le prouver absolument à tous les autres. C’est un lien personnel et réfléchi avec une vérité. C’est une position nécessaire «parce qu’elle est la base sur laquelle s’établiront l’argumentation, le raisonnement voire aussi le questionnement. La croyance est toujours la croyance de quelque chose- ce quelque chose étant ce qui dans les événements du monde fait sens pour l’individu » « La croyance fonde et structure la pensée …. C’est une réécriture du monde à travers sa propre subjectivité, une certitude personnelle qui peut se partager. ».(d’après Jean Luc Graff)

Pourquoi les croyances sont-elles avant tout personnelles ? C’est qu’elles ne s’établissent ni sur la connaissance ou le savoir, mais sur le désir et le raisonnement qui permet de mettre en adéquation le désir et la croyance avec l’environnement politique, social, économique, culturel, historique dans lequel on vit.

 

Etre tolérant, c’est accepter les certitudes d’autrui, même et surtout si elles ne correspondent pas à celles auxquelles nous croyons,  mais aussi « laisser faire ce qu'on pourrait (essayer d’) empêcher sans l'interdire ». La tolérance, toutefois ne saurait être absolue, s’appliquer à tout, surtout à ce qui « est intolérance, et menace la liberté, laisse les plus faibles sans défense : ce serait abandonner le terrain aux fanatiques et aux assassins et rendre la tolérance suicidaire ou coupable. On peut être tolérant mais interdire ce qui menace ce qui doit être protégé (la liberté de conscience et d'expression, le libre affrontement des arguments et des idées...). ..Le tolérer, ce serait s'en rendre complice » ( d’après Comte Sponville).

 

Etre croyant s’applique, dans le langage courant et les dictionnaires, à celui qui manifeste une foi religieuse, celui qui n’est ni agnostique, ni athée, ni mécréant. Mais c’est une définition par trop partielle.

En effet, si «la foi suppose adhésion pure et simple et écarte ainsi la réflexion » (Jean Luc Graff), considérée comme superflue, (et donc écarte aussi la tolérance), la croyance, elle, admet pour nécessaire la recherche continue d’arguments qui la justifient.

 

C’est ainsi que Comte Sponville peut analyser le phénomène de l'athéisme comme relevant de la croyance au même titre que la foi. Il défend l'idée d'un athéisme ouvert à la spiritualité, définie comme la prise en compte de tous les possibles de l'esprit. L'athéisme est donc vécu comme une position philosophique et non un commandement moral (‘L’Esprit de l’Athéisme’). C’est une espèce d’athéisme qui vide le religieux de son essence divine, pour en exalter la paternité et les responsabilités humaines, une métaphysique matérialiste, une éthique humaniste et une spiritualité sans Dieu. L’humaniste, libéré du regard de Dieu, peut décider en conscience d’être moral.

Alors que la religion, qu’il tolère, est « Un ensemble de croyances et de pratiques qui ont Dieu, ou des dieux, pour objet. ..La religion relie les croyants entre eux, en les reliant tous à Dieu et fait sens, puisqu'il existe autre chose que ce monde, dans lequel le croyant devra  établir et respecter des lois morales, des règles de vivre ensemble dont Dieu est garant. »

 

Au contraire, Michel Onfray, est  intolérant vis-à-vis de la foi qu’il considère elle-même, intolérante: « Les trois monothéismes, animés par une même pulsion de mort généalogique, partagent une série de mépris identiques : haine de la raison et de l’intelligence ; haine de la liberté ; haine de tous les livres au nom d’un seul ; haine de la vie ; haine de la sexualité, des femmes et du plaisir ; haine du féminin ; haine des corps, des désirs, des pulsions. En lieu et place de tout cela, judaïsme, christianisme et islam défendent : la loi et la croyance, l’obéissance et la soumission, le goût de la mort et la passion de l’au-delà, l’ange asexué et la chasteté, la virginité et la fidélité monogamique, l’épouse et la mère, l’âme et l’esprit. Autant dire la vie crucifiée et le néant célébré. »

 

 

Comment pourrait-on ne pas croire ?

« Dieu n’est pas nécessaire, en effet, mais le besoin de croire – filet porteur tout autant que nœud d’étranglement – se révèle à mon écoute comme une nécessité, (une disposition) anthropologique, pré-religieuse et pré-politique ». Julia KRISTEVA

La vie humaine, avec ses alternances de prospérité et d’adversité, engendre la crainte de l’avenir et la recherche effrénée des signes qui pourraient permettre de l’interpréter. « L’esprit humain aime à s émanciper du réel et de ses contraintes et trouver refuge dans les idées, idées dont l’illustration la plus immédiate est l ‘abstraction. la croyance de quelque chose- ce quelque chose étant ce qui dans les événements du monde fait sens pour l’individu ».( Jean Luc Graff), qui poursuit dans un autre texte : « sans un socle de croyances communes, aucune société ne peut vivre et s’épanouir. »

 

Dostoïevski : « Si Dieu n’existe pas, alors rien n’est vrai, tout est permis. » Car, pour ceux qui croient, l’existence de l’homme sans Dieu est vouée à se réduire à la simple immanence, aux seuls besoins de la vie animale, voire aux seuls désirs matérialistes et consuméristes. Alors, plus de loi, plus de vérité, plus de morale, plus de vie commune. Pour les athées, au contraire : c’est prendre les « messies » pour des lanternes ; c’est préférer le fantasme d’une vie réelle dans l’au-delà. Comme le disait Pierre Dac : « Je préfère le vin d’ici à l’au-delà «.

 

Debray : «Comme la mère juive se sert aujourd'hui de Pessah ou de Hanoukka pour regrouper la famille, distante ou sceptique; comme le leader arabe aux abois se sert de l'islam pour remobiliser ses troupes, les hommes de jadis se sont donné des sacralités pour serrer les rangs et cheminer de conserve. Et ceux d'aujourd'hui (re) produisent du "religieux" dès qu'ils doivent (re) produire du lien, comme cela se voit en temps de guerre ou de menace "terroriste".» C'est d'un point de vue purement athée que Debray avance: «Nocifs sont les intégristes en ce qu'ils jettent de l'huile sur le feu communautaire. Nocifs par un autre tour de nuisance, les nihilistes qui le douchent à l'eau froide. Le feu sacré leur préexiste et leur survivra. Nous n'avons pas intérêt à ce que la fièvre groupale monte trop haut; mais moins encore à ce qu'elle tombe à zéro.» Car «l'éradication des religions n'éliminerait pas plus le sacré que la dissolution des armées la violence». Alors «Sacralité et laïcité ne s'excluent pas: quand une société se déconfessionnalise, elle troque un trou fondamental contre un autre... Dès qu'un réservoir de ferveur s'épuise, un substitut entre en fonction, fût-il bricolé ou parodique.» Et d'en citer maints symptômes, du renouveau des sectes à l'individualisme forcené, en passant par la vogue psy, le «bien-être spirituel», etc.

 

La croyance peut être nécessaire pour ne pas s’égarer dans le scientisme, l’historicisme, le pragmatisme ou le nihilisme. Et la Raison aussi est nécessaire pour bien croire, c'est-à-dire pour ne pas s’égarer dans le fanatisme, la croyance « à la carte » ou la superstition. Mais pour ne pas s’égarer, la tolérance est nécessaire, sachant que »(d’après Jean Luc Graff) : » dans la vie courante, on ne peut être d'accord avec tout ce qui est dit, l'approbation à tout ne pouvant qu'être insensée. Pris en ce sens, tolérer, c'est admettre que l'autre puisse avoir raison, sans  pour autant adhérer au bien-fondé supposé de ses dires. La tolérance est donc  une vertu absolument nécessaire et traduit une attitude éminemment respectable ». Même si elle peut-être difficile : tolérance provient du latin tolerantia, supporter un désagrément physique, en acceptant une  coexistence raisonnée non belligérante car seule une attitude fondée sur la raison, affirmant de manière raisonnée des  convictions, permet d'éviter le fanatisme et le dogmatisme .
 

N.Hanar

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croyant tolerant
ecriture

 

 

Est-ce que protéger réduit les libertés individuelles ?

 

 

Ils étaient en avance sur nous. Le 27 mai 1679, l’abeas corpus est voté par le parlement anglais. Cette ordonnance vise à garantir des libertés fondamentales, en particulier le droit pour tout individu de ne pas être emprisonné sans avoir été jugé, mais aussi de savoir pourquoi il est arrêté. Cette liberté est toujours en vigueur aujourd’hui.

Qu’entendons-nous par libertés individuelles ?

Étymologie, vient du latin liber, libre.

Nous  pouvons lire, sur l’Internaute, que les libertés individuelles  sont des droits attribués à un individu correspondant à la liberté de faire ce que bon lui semble sans risque d’enfermement  et que la locution liberté  individuelle représente les droit patrimoniaux d’un individu dans un état démocratique.

Une autre définition, sur Toupie.org présente la liberté comme l’état d’une personne ou d’un peuple qui ne subit pas de contraintes, de soumissions, de servitudes exercées par une autre personne, par un pouvoir tyrannique ou par une puissance étrangère. C’est aussi l’état d’une personne qui n’est ni prisonnière, ni sous la dépendance de quelqu’un.

Toujours sur Toupie.org, la liberté peut être définie de manière positive comme l’autonomie d’une personne douée de raison. La liberté est la possibilité de pouvoir agir selon sa propre volonté dans le cadre d’un système politique ou social, dans la mesure où l’on ne porte pas atteinte aux droits des autres et à la sécurité publique.

Le philosophe qualifie ces libertés d’individuelles alors que le juriste parle des droits fondamentaux de la personne. Ceux-ci, énumérés dans notre Constitution, sont détaillés dans le Code Civil. Le premier d’entre eux est le droit à la vie. Parmi la liste non exhaustive, on distingue également : la liberté de circulation,  de culte, de conscience, d’opinion, économique …..

Par exemple :

· l’article 9 du code civil, précise que chacun a droit à sa vie privée.

· Mais encore, toujours dans le Code civil, article 102 : il est noté au sujet des perquisitions. Si les nécessités de l'action fiscale peuvent exiger que des agents du fisc soient autorisés à opérer des investigations dans des lieux privés, de telles investigations ne peuvent être conduites que dans le respect de l'art. 66 de la Constitution qui confie à l'autorité judiciaire la sauvegarde de la liberté individuelle sous tous ses aspects, et notamment celui de l'inviolabilité du domicile.

 

C’est justement lorsqu’une personne n’est plus ou n’est pas en capacité d’exercer ces droits sans nuire à ses propres intérêts qu’elle a besoin d’être protégée. Elle devient donc soumise à autrui.

Dans l’encyclopédie Larousse, protéger se définit comme :

· Mettre quelqu'un, quelque chose à l'abri d'un dommage, d'un danger par exemple le vaccin protège de la grippe.

· Assurer la protection des personnes qui se trouvent dans un lieu, ou qui y circulent, par un équipement spécial ou par un personnel spécialisé : Des barrières protègent la sortie de l'école.

· Favoriser le développement d'une activité en apportant son soutien, son aide, en particulier sur un plan financier, pratique : Protéger les arts et les lettres.

 

Pascale

 

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proteger

 

Sexualité et Désordre

3 avril 2013

 

Sexualité toujours importante

 

Au niveau biologique, la sexualité contribue décisivement à la survie des espèces concernées, en assurant par recombinaison génétique, à chaque génération, un génome toujours adapté. Mais sa contrepartie obligée est la mort des individus, qui ainsi laissent la place à leurs descendants : On peut estimer que ce triste sort réservé en particulier aux humains du fait de la sexualité, trouve cependant sa compensation dans la jouissance qu’elle leur procure tout au long de la vie.

La sexualité est par ailleurs une des principales composantes des identités personnelle et culturelle, comme l’ont particulièrement montré Freud, Bataille et Foucault. Sans aller jusqu’au pansexualisme de Schopenhauer, car certes tout n’est pas sexuel, en revanche pratiquement tout paraît sexualisable, depuis les objets de la publicité jusqu’au mysticisme. Et la sexualité représente également une des dimensions principales de la Société, dans ses aspects démographique, relationnel et organisationnel (monogamie, par exemple).

La sexualité se conjugue-t-elle différemment au féminin et au masculin ?

De tout temps, les sociétés humaines ont reconnu aux femmes une valence « naturelle » différente, en raison de leur relative faiblesse physique et de leur vulnérabilité lors du processus reproductif (grossesse, allaitement). Alors, l’interdit de l’inceste, qui oblige à l’échange des femmes (exogamie) et à l’institution des couples (mariage), a favorisé partout l’installation de la domination sociale masculine (Françoise Héritier, Aux Origines de la Sexualité, 2009). Cette domination s’est traduite notamment par la construction de stéréotypes sexuels différents : La sexualité féminine se représente ainsi comme affective, relationnelle et conjugale, tandis que la masculine relève de la nécessité, du désir et du plaisir (Michel Bozon, Aux Origines de la Sexualité, 2009). Ces stéréotypes de la femme dépendante et de l’homme indépendant, répondent bien aux attentes de la Société, et consolident en retour la soi-disant supériorité masculine, comme l’a montré Simone de Beauvoir (Le Deuxième Sexe, 1949).

La sexualité est donc porteuse de fortes et multiples significations individuelles et sociales ; elle n’est jamais futile.

 

Sexualité toujours encadrée

 

C’est pourquoi, dans toutes les sociétés, la sexualité est encadrée plus ou moins étroitement par des normes morales et politiques, qui tendent à éviter l’anarchie en contribuant à la structuration de l’ordre social. Cet ensemble normatif, et répressif des « sexualités hérétiques », forme un pouvoir « biopolitique » qui permet aux diverses autorités de contrôler la vie privée et intime, en « disciplinant » les corps (Foucault, Histoire de la Sexualité). Les formes concrètes de cette discipline peuvent varier beaucoup, en fonction des modèles culturels considérés : Ainsi par exemple, étaient réprouvés, dans l’Antiquité, le rôle « passif » d’un homme libre dans une relation sexuelle avec un esclave, et à l’époque classique, la position « d’Andromaque », où c’est la femme qui est « active ».

La source de ces normes se situait surtout dans les institutions traditionnelles (Église, famille, mariage, communauté rurale…), mais au cours de la deuxième moitié du XXème siècle, on a assisté au déclin de celles-ci : En particulier, la « révolution sexuelle » des années 1970 a entraîné la multiplication d’autres sources diversifiées, comme médias, psychologie, médecine, organismes sociaux, cinéma… Il en est résulté une prolifération de « règles » sexuelles, plus souples et individualisées, favorisant le discours sur la sexualité, mais sans libération véritable : Le terrain de jeu s’est élargi, en particulier grâce à la contraception, mais avec les contours du hors-jeu interdit toujours bien délimités (Foucault, Histoire de la Sexualité).

Les critères faisant le partage entre la sexualité licite et illicite ont pu varier selon les cultures et les époques, mais les principaux relèvent de la conformité et du consentement : Depuis Aristote, conformité nécessaire de la sexualité hétérosexuelle à sa finalité « naturelle », c'est-à-dire à la procréation ; et aussi, consentement religieux à un comportement sexuel conforme à la volonté divine, dont l’exemple-type est le « missionnaire procréateur » ; enfin, pour la morale autonome moderne, consentement libre et éclairé à un comportement raisonnable, dans un souci sincère du bien-être réciproque, tel celui de Casanova, et pas du tout celui de Sade. Cependant, le consentement, protecteur en principe, peut toujours être manipulé par la domination, l’intimidation ou l’émotion.

 

Sexualité toujours transgressive

 

Le plus souvent, la sexualité a suscité méfiance et réticence de la part des   philosophes, pour des raisons morales et politiques (Comte-Sponville, Le Sexe ni la Mort, 2012). Ainsi, Platon lui-même finit par lâcher Éros, pour se montrer plutôt platonique dans sa République puritaine ; Augustin d’Hippone, débauché pas très reconnaissant, se convertit à la misogynie ; et Kant condamne le pur désir comme immoral, qui prendrait autrui pour un moyen seulement, sans se rendre compte que le désir sexuel, même violent, n’est jamais ni pur ni isolé, absolument.

Les contraintes normatives sexuelles provoquent alors en contrepartie une permanente tendance à la transgression, dans la recherche du plaisir pour lui-même, sans entraves (G. Bataille). Les formes sexuelles transgressives peuvent être très variées, en fonction des cultures et des inclinations personnelles. En particulier, elles mettent en scène à des degrés divers, cette « jouissance des désirs partagés », le sien et celui de l’autre, qu’est l’érotisme, caractéristique de la sexualité proprement humaine, ni bestiale, ni angélique (Comte-Sponville). L’obscénité elle-même dépend des habitudes et des règles sociales, comme pour « l’outrage à la pudeur » de la nudité, par exemple : Lors d’une réunion dans une peuplade d’Amazonie, où les hommes nus ficellent leur sexe sur le ventre, un anthropologue plein de bonne volonté fit scandale en exhibant son sexe libre…

 

Relation complexe entre Sexualité et Société

 

La sexualité entretient avec la Société une relation complexe, en tant que facteur ambivalent d’ordre et de désordre. Si ses aspects illicites et subversifs sont toujours et partout réprimés, ses pratiques licites, et canalisées en particulier par le travail, contribuent fortement au soutien de l’ordre social (H. Marcuse, Éros et Civilisation, 1955).

Traditionnellement, l’ordre est archique et hiérarchique, c'est-à-dire qu’il est respect des autorités légitimes et soumission aux lois fixes et aux normes stables qu’elles incarnent et   établissent avec mesure (Charles Maurras). L’ordre traditionnel est ainsi, par définition, paisible et juste, reflétant un mélange en proportions variables, selon les cultures, de nature « cosmique » et de création divine ; le désordre alors apparaît toujours comme négatif. Par contre, dans la perspective de la « pensée complexe », le désordre ne fait pas que s’opposer à l’ordre en le troublant, mais à travers une « relation dialogique » avec ce dernier, il contribue aussi positivement à son organisation évolutive (Edgar Morin).

Le sexe (Cupidon), force individuelle de fait, tout comme l’argent d’ailleurs (cupidité), est confronté en permanence à l’ordre, force sociale de droit. La sexualité participe entièrement de la « sociabilité insociable », dimension essentielle de la nature humaine selon Kant (Une Idée de l’Histoire Universelle). C’est en particulier à travers l’interaction dynamique de ces deux forces que l’évolution individuelle et sociale s’effectue : Sexe et ordre se façonnent et se menacent mutuellement. La sexualité déploie toute sa subversion dans les circonstances de troubles (guerre, mai 68, saturnales, carnaval…), et au contraire, se montre constructive dans les périodes « d’accalmie énergique » (sexualité « bourgeoise » du XIXème siècle, « ordre moral » de Mac Mahon ou de Pétain).

Quel futur pour la sexualité ? Certains voient dans le développement de la technologie reproductive la possibilité d’une disparition pure et simple de relations sexuelles dépassées, finalement ennuyeuses et coûteuses (Michel Houellebecq, La Possibilité d’une Île, 2005). D’autres aspirent à l’avènement d’une sexualité pleinement créative, simplement jubilatoire et raisonnable, qui serait enfin complètement déliée de la morale et aussi de l’emprise sociale, quoique toujours empreinte de responsabilité envers autrui (Axel Kahn et Christian Godin, L’Homme, le Bien, le Mal, 2008).

 

Sexe et Genre socioculturel

 

La théorie du « genre », développée à partir des USA, prétend que le genre féminin ou masculin ne peut ni ne doit être assimilé simplement au sexe biologique, comme s’il y avait un strict déterminisme. Le genre socioculturel, au contraire, précéderait et dominerait le sexe anatomique, car « on ne naît pas femme, on le devient » (Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, 1949). Cette théorie dénonce le désordre qu’il y aurait à considérer « qu’être » femme est réductible à « avoir » un utérus et toute la « tuyauterie reproductive ». La femme n’est pas un sexe ambulant, comme le rappelle avec force « Le viol » de Magritte.

En réalité, le progrès des connaissances permet maintenant de penser que l’identité féminine ou masculine est le résultat d’une interaction complexe entre le biologique, le psychologique et le social. Le plus souvent, ces trois niveaux se développent harmonieusement, mais pas toujours.

 

Patrice

 

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L’homme révolté

Café philo du 6 févier 2013

 

J’ai pensé à vous proposer ce sujet car je ressens souvent un sentiment de révolte émanant de certains des membres de notre café philo.  Lorsque je vous aurai entendu, je comprendrai peut-être mieux certains comportements qui ne sont pas toujours en adéquations avec les propos tenus. Mais avant, je vous propose des éléments de ma réflexion.

1 - La révolte intérieure :

Ne vous est-il jamais arrivé de dialoguer avec vous-même ?

Vous, seul, parlant à un autre vous-même.

Vous, seul, parlant à un autre vous-même, avec cet autre qui est en contradiction avec vos propres arguments et qui les réfute le uns après les autres. Cet autre qui se permet de ne pas penser comme vous. Cet autre qui tient absolument à vous donner son avis.

Comment un seul individu peut-il être aussi multiple ?

Dialoguer signifie s’entretenir, converser avec quelqu’un au sujet de quelque chose mais aussi confronter des points de vue, engager des négociations.

Moi, qui suis un être unique, je suis un individu. Je suis donc par définition un être vivant, distinct et délimité.

Moi, cet être unique, distinct et délimité, comment puis-je être habité par un autre moi-même. Un autre qui se mêle de mes affaires et qui interfère dans ma réflexion.

Comment est-ce possible ?

Est-ce à cause de mes deux hémisphères cérébraux ? Est-ce mon cerveau gauche, logique et rationnel qui donne des leçons à mon cerveau droit, plus sensible et romanesque ? Ou, suivant une conception plus récente, entre un cerveau gauche analytique et un  cerveau droit synthétique ?

Est-ce à cause de mes différents étages cérébraux ? Est-ce mon cerveau archaïque, mon cerveau reptilien qui se fait réprimander par mon cortex, cerveau de la connaissance et de la culture ?

Moi, en tant qu’individu, être vivant, distinct et délimité, comment puis-je être multiple et paradoxal ?

Cependant, si je n’avais pas cette capacité de dialoguer avec moi-même, pourrais-je alors évoluer ? Pourrais-je faire grandir ma réflexion ? Pourrais-je être autonome ? Pourrais-je être libre ?

Comment, moi qui ait parfois des difficultés à être en accord avec moi-même, comment puis-je accepter autrui,  cet autre individu, pas celui qui est en moi, mais celui qui est en face de moi ?

Ce clivage découle du fait qu’il existe différentes instances en nous même, celles-ci pouvant entrer en conflit entre elles. C’est ce conflit qui peut être à la source d’un sentiment de révolte contre soi-même.

D’où l’importance du connais-toi toi-même. C’est une méthode d’introspection qui permet de révéler les mécanismes psychiques qui nous dirigent. Le but est de prendre du recul par rapport à soi-même afin de ne plus être uniquement guidé par nos réactions épidermiques. Cet auto-examen permet d’élaborer notre propre système de valeurs et de définir nos projets. Il entre aussi dans le cadre de la recherche de sens. C’est donc un des fondements de la philosophie en tant qu’elle est une recherche de la sagesse.

Avec sa topique,  Freud explique que le sujet est divisé entre le ça, le moi, et le sur-moi. Le ça  étant le niveau pulsionnel, le moi = l’ego et le sur-moi = valeurs sociales. Quant à Lacan, il  déclare que le sujet est clivé. Cette division psychique n’est pas forcément apparente car elle est masquée par une unité de façade.

Ce clivage entraine une révolte contre soi-même et un sentiment d’insatisfaction. Celui-ci conduit à  une rébellion contre la société et le monde.

 

2 - Être révolté pour ne pas être résigné :

L’indignation, qui est actuellement  très à la mode, peut être aussi source de révolte. L’actualité nous en offre plusieurs exemples comme « Indignez-vous !» de Stéphane Hessel, le mouvement des indignés espagnols, les révolutions arabes et bien d’autres encore.

Le système de valeurs, construit par notre réflexion intérieure et par l’interaction avec nos semblables,  nous indigne contre ce que nous vivons en réalité. Cette inadéquation entre ce que nous idéalisons et ce que nous observons entraine un sentiment de révolte.

Cela entre aussi dans le cadre du droit à la révolte, initié par la philosophie des lumières, qui permet de renverser des régimes iniques et non légitimes. Ces régimes qui ne respectent pas les principes fondamentaux de liberté, d’égalité et qui ne sont pas issu de la souveraineté populaire.

Concernant la révolte, il y a aussi l’adage stoïcien qui exprime : il ne faut pas se préoccuper de ce sur quoi on ne peut pas agir.

Exemples d’aberrations : certaines personnes voudraient le beurre et l’argent du beurre, d’autres ne comprennent pas que tout plaisir ait un prix.

S’il y a des choses que l’on ne peut modifier, la réflexion et de la compréhension nous permettent de  nous opposer à la fatalité et il est alors possible d’élaborer des moyens d’agir. Exemple : on ne peut empêcher les séismes mais on peut délimiter les zones à haut risque de sismicité et prévenir leurs conséquences par des constructions antisismiques.

 

3 - La révolte est-elle légitime ou illégitime ?

Selon Camus : auteur de l’essai «L’Homme révolté » et du « Mythe de Sisyphe », l’homme se révolte contre les conditions de son existence et contre l’absurdité du monde. Je cite : « l’absurde nait de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde » fin de citation. L’homme n’est pas seul face à son destin, il s’identifie aux autres souffrants. C’est pourquoi Camus emploie la figure symbolique de Prométhée qui vole le savoir aux dieux pour le mettre à la disposition des autres hommes. Cela implique que la solidarité est la justification de toute révolte car si l’homme se sacrifie, c’est au profit d’un bien (liberté, justice) qui dépasse sa propre individualité. Je cite : « il n’est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris […]. [Sisyphe] fait du destin une affaire d’hommes, qui doit être réglée entre les hommes. » Fin de citation.

Ce n’est pas parce qu’il y a des règles du jeu qui semblent incontournables qu’il ne faut pas mener la partie. L’homme doit tenir son destin et poursuivre sa quête de sens même si les circonstances s’y opposent. C’est au centre de ses capacités propres que l’homme doit trouver la bonne mesure.

Selon Ernst Bloch : philosophe marxiste (1885 – 1977).

Il élabore, dans son ouvrage principal, Le Principe d’Espérance, une conception de l’utopie selon laquelle la conscience est vue comme une capacité d’anticipation. Elle permet de transformer nos pulsions et nos inclinations en une recherche d’un but déterminé par le biais du souhait et du vouloir.

Ernst Bloch a écrit : « l’attente, l’espérance, l’intention dirigée vers une possibilité encore non devenue, constituent une détermination fondamentale au sein de la réalité toute entière. »

Cela revient à dire, selon Bloch, que nous sommes en partie déterminé par notre futur et non seulement par notre passé, comme nous avons habituellement tendance à le penser. À partir de la racine mater égal mère, il conçoit la matière, non plus comme statique et quantitative mais comme dynamique et créatrice. L’homme est un processus, le développement de la richesse de la nature humaine est son but.

Conclusion :

La révolte est nécessaire face à certains états du monde intolérables. Cependant, elle doit prendre en compte l’existence de lois inaltérables pour aboutir à une action porteuse d’effets significatifs.

Parmi ces lois on peut citer quelques exemples comme :

- toute société a besoin de règles

- les individus sont concernés en priorité par le fait d’assurer leur propre survie

- mais encore, les diverses lois physiques déterminées par la science, etc.

La révolte doit donc être associée à une réflexion permettant de déterminer les moyens effectifs de son inscription dans le monde.

 

Pascale

 

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sexualite
homme revolte

 

Dépend-il de nous d’être libre ?

 

 

 

D’emblée il semble paradoxal de juxtaposer liberté et dépendre de…..être sous l’effet de quelque chose ce n’est pas s’affranchir, or la conscience serait le paradigme de la liberté.

Pour Kant si la causalité existe il ne peut y avoir de liberté, mais Kant vivait à l’époque « Newtonienne », aujourd’hui c’est un peu différent car définir des règles comme le langage n’est pas toujours contraignant, il permet d’établir un discours et de se positionner.

Pour Sartre nous sommes libres obligatoirement, cela ne dépend pas de nous il suffit de connaître les déterminismes pour pouvoir nous opposer.

La liberté politique est un peu assimilée aux droits de l’homme avec au final la justice, nous sommes tous égaux en droit et c’est un impératif catégorique universel kantien, on a peur de la présence de l’autre. Mais on ne connait pas tous les déterminismes et il est d’autant plus difficile d’établir sa pleine puissance.

Quelques précisions de vocabulaire, dans les 3 premiers cas cela ne dépend pas de nous ;

. Le sens commun de liberté dans le cadre de la nature sans la raison ; le caillou de Spinoza s’il roule et s’il est conscient qu’il roule continuera-t-il ? Si je mets une cuvette d’eau sous le caillou qui tombe, je vais changer sa trajectoire dans l’eau, donc le caillou est assujetti.

. Dans le domaine politique et social. Nous avons la loi à respecter, et avec la loi l’indépendance n’existe pas non plus que la pleine puissance, sinon cela se fait au détriment d’autrui. L’expression, « la liberté de l’un s’arrête ou celle de l’autre commence », est étrange cela voudrait signifier qu’il n’y a plus de liberté lors de la rencontre de l’autre ou des autres, il ne peut y avoir de liberté à deux ? La liberté, l’égalité et la fraternité, incrustées aux frontons des mairies, sont l’expression laïque de l’espérance, de la charité et de la foi, la liberté repose ici sur l’individu et non sous l’angle d’un membre d’une catégorie sociale.

. Liberté psychologique et morale, c’est choisir et assumer, appliquer son choix selon son libre arbitre et si j’applique mon choix.

. Liberté de l’esprit de l’homme intérieur et cela dépend de nous entièrement ; Mais il ne faut pas oublier les démons intérieurs, la part d’ombre, l’inconscient qui rode par là ; nous devons être des guerriers afin de surmonter ces menaces intérieures. Il nous faut savoir maîtriser nos désirs par un effort de conscience et de volonté, alors on supprime tel ou tel désir par un effort de la conscience qui ne supprime rien ; alors le désir enfoui veut sortir comme un manque et cela va du désagrément primaire au complexe, de l’insatisfaction banale à l’inhibition et au refoulement. Liberté où es-tu ?

Dans le champ des contraintes la liberté n’est pas l’absence de contrainte, c’est plus actif ; Nous avons les contraintes choisies et les contraintes subies, la contrainte choisie c’est de la liberté, car accepter la contrainte, c’est se donner pour libre. Pour le croyant, être touché par la grâce et attraper la foi, c’est se mettre sous l’auspice de jésus ou de dieu qui assurera son salut il faut l’accueil de la parole et se soumettre en un acte de foi au Dieu de grâce et on se sent libre.

La conception du « MOI » influe sur l’expérience de la liberté, et la liberté peut être puissance et indépendance en fonction de ces conceptions du moi volontaire.

. Aristote : C’est un pouvoir finaliste du moi sous son acception de « Moi substance » qui en tant que substance doit réaliser sa nature.

. Augustin : la liberté c’est le pouvoir moral, le moi est une création de Dieu, donc mon moi ne peut qu’être libre quand il réalise la volonté de dieu, on peut réaliser ou refuser.

. Kant : la liberté est selon un moi, « sujet transcendantal » hors des contingences, c’est un pouvoir rationnel, et réaliser les impératifs catégoriques que l’on s’est fixé c’est les avoir respectés et être libre.

. Sartre : Le moi existant est libéré de l’essence et se construit par son projet, la volonté existentielle, la liberté dépend évidemment de moi.

. Une dimension du moi, le « moi-mémoire », la mémoire est une représentation du monde, une représentation plastique du moi-mémoire, mais est-ce une illusion ? Les atteintes à la liberté n’existeraient pas en fait car nous avons une auto-cohérence, une autosatisfaction ; pas de contrainte intérieure si le ressenti est comme le réel, on est donc libre même si c’est une illusion. Les input et les output convergent, nous adhérons à ce que nous faisons car cela vient de nous et nous sommes responsables de ce que nous avons fait. L’Homme a été sélectionné pour être libre et quand il ignore les causes il se sent libre ;

Y aurait-il des preuves de la liberté ?

. L’art : cela répond à une nécessité intérieure donc pas de liberté.

. L’acte gratuit non plus car il y a toujours des motifs

. Le suicide non plus : un philosophe candidat au suicide par noyade, part à la nage vers le large, il n’a pas assumé sa liberté il a juste garanti une persévérance dans la volonté de mourir.

Rechercher les causes peut conduire à prouver que l’on n’a pas été libre en posant tel ou tel acte ; la cause ça existe encore, comme chez les grecs où le déterminisme des dieux faisait face à la liberté de chacun pris dans une tragédie et dans l’incapacité d’échapper au destin, comme Œdipe, qui plus il veut s’échapper de son destin le réalise encore plus complètement car il ne connait pas les causes. Quand on ignore les causes de nos actes on peut se croire libre, et si on ne veut pas de cause on dit que c’est le hasard. Avec la modernité, au siècle des Lumières, liée à l’effondrement du monde ancien sous l’égide de la Providence divine on a inventé des rapports au monde nouveau qui n’est plus géré par dieu, et le progrès est une catégorie de consolation, l’avenir est ouvert et non plus décidé par dieu et sa transcendance ; mais cette liberté a un prix surtout après Hiroshima, la fin du Monde ce n’est plus l’apocalypse et sa révélation du pourquoi, mais c’est réellement une catastrophe que nous attendons, issue de nos choix libres!! Nous avons peur de notre liberté et savons qu’il faut renoncer au progrès, il ne faut plus transformer le monde mais préserver ce monde avec l’écologie, on doit réduire les enjeux politiques à de la survie. Paradoxalement si la préservation de la vie est une norme, la défense de la vie est de retrouver le cosmos, et donc de revenir au déterminisme absolu et sans liberté.

Et souvenons-nous d’Aragon dont les biographies pleuvent ces derniers temps :

« Je me croyais livre sur mon fil d’acier quand tout l’équilibre vient du balancier ». Même si cela vient d’un écrivain stalinien, d’un surréaliste qui a commis des délits de réalisme, d’un jaloux de Sartre auquel, en tant que résistan,t il aurait bien volé le leadership sur la jeunesse à la Libération, cela fait quand même réfléchir, non ?

 

Par Gérard Seigneur

 

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Peut-on définir l’humain ?

8 février 2012

 

Qu’est-ce que définir ?

 

Définir quelque chose, c’est toujours mettre des mots sur un mot, mais avec deux points de vue possibles : Celui de l’objet en soi, considéré comme extérieur au sujet, et dans ce cas définir, c’est « dire ce que c’est » (objectivisme essentialiste) ; ou celui du sujet se représentant l’objet, et alors définir, c’est « délimiter le champ du concept », décrire son extension (subjectivisme).

 

 

Définition essentialiste

 

Unique et absolue, la définition essentialiste formule les propriétés spécifiques de l’objet en question, son essence immuable. C’est la définition de Platon, Aristote et Thomas d’Aquin, qui dit la « vérité » de son objet, correspondance exacte entre l’objet et la pensée du sujet. Le sens des mots y est considéré comme univoque et fixe, et cette définition se veut l’antidote du langage ambigu. Le mécanisme de formation de la définition essentialiste est une conceptualisation des dimensions (catégories ou classes) de l’objet, qui lui donne son sens « substantiel ».

Autrement dit, la définition essentialiste est la condition nécessaire et suffisante de l’existence de son objet. Par exemple, une figure géométrique fermée est un « carré » si et seulement si c’est un « quadrilatère aux côtés égaux et aux angles droits » ; un être vivant est un « être humain » si et seulement si c’est un « animal rationnel ».

 

La définition essentialiste soulève de nombreuses critiques, comme relevant d’une pensée naïve, voire puérile. En effet, un objet est toujours un tout unitaire et structuré, et c’est une illusion de croire que l’énoncé de ses propriétés soit capable de l’ordonner, de le délimiter et d’en rendre compte complètement. Car cet énoncé représente toujours un choix orienté, utilitaire, nécessairement réducteur de la complexité multidimensionnelle.

En somme, une définition essentialiste est toujours :

- Une liste incomplète et arbitraire de propriétés. Par exemple, « animal rationnel », « volonté de puissance » ou « inconscient sexuel » ; et encore « triangle » ou « trilatère fermé ».

- Une description tautologique et non-explicative. « Animal rationnel » ne dit rien qui ne soit déjà contenu dans « être humain », et ne contribue en rien à la compréhension. Il en est de même pour « figure dont la surface est égale à la moitié de la hauteur multipliée par la base » et « triangle ».

- Une formulation ambigüe : L’imprécision du langage (mots équivoques) est en effet le prix à payer pour sa compréhension extensive (souplesse mentale).

De la même façon, les sciences connaissent aussi des limites fondamentales à la définition essentialiste : Par exemple, l’indécidable dans tout système axiomatique cohérent (Gödel), ou l’imprévisible de la mesure quantique.

 

Définition subjectiviste (constructivisme)

 

Multiple et relative, la définition « construite » par le sujet est une interprétation mentale réaliste, qui dépend de son cadre de référence. En effet, selon le logicien analytique américain Willard Quine, le sens des mots et des propriétés d’une définition, est toujours et nécessairement relatif au référentiel à l’intérieur duquel on définit (théories, systèmes, religions…), et le nombre de référentiels pertinents reflète la complexité de la réalité. Par exemple, les nombreuses définitions de « l’être humain » selon les domaines considérés, biologie, psychologie, sociologie ou politique ; en classification des êtres vivants, la définition classique (genres et espèces) et la définition cladique (similitude fonctionnelle – aile pour oiseau et chauve-souris) ; ou encore les définitions du triangle dans le plan ou sur une surface courbe.

Cette perspective « colle » bien avec la définition algorithmique de la complexité, en théorie de l’information (Gregory Chaitin) : La complexité d’un objet est maximale quand la longueur de sa description est égale à sa propre longueur ; on ne peut ainsi le « définir » que par lui-même (cas d’une série aléatoire de nombres).

 

Définir l’humain, est-ce possible ?

 

Certes, nous nous faisons tous une idée de l’être humain, puisque nous sommes à l’intérieur de l’éprouvette, en quelque sorte. Et nous sommes tous capables mentalement de définir avec une certaine efficacité parcimonieuse, c'est-à-dire d’abstraire à partir du concret divers et varié. Mais l’être humain peut-il se définir lui-même ? Bien qu’une connaissance complète  paraisse hors de portée, en parler sans cesse contribue à le découvrir plus et à mieux le comprendre : C’est ce que l’Humanité a passé son temps à faire depuis la nuit des temps, en Philosophie, en Littérature et en Sciences humaines. Il ne semble pas qu’elle soit près de s’arrêter.

 

Patrice

 

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definir humain

 

 

DEFINIR L’HUMAIN : EST-CE POSSIBLE ?

« Le domaine de la philosophie se ramène aux questions suivantes :


Que puis-je savoir, que puis-je faire, que m’est-il permis d’espérer, qu’est-ce que l’homme ?


A la 1ere question répond la métaphysique, à la 2e, la morale, à la 3e, la religion, à la 4e l’anthropologie. Mais au fond, on pourrait tout ramener à l’anthropologie, puisque les 3 premières questions se rapportent à la dernière ». Kant, la Logique.
Dans « Notre humanité : d’Aristote aux neurosciences », l’auteur, Francis Wolff, revisite cette question. Il considère qu’il y a, dans la pensée occidentale, 4 moments-clés, 4 orientations décisives quant à ce qui relève de la question anthropologique, à savoir celle d’Aristote, Descartes, le structuralisme et l’ensemble des sciences humaines, les neurosciences. Pourquoi ces 4 moments ?
Il commence par remarquer que le concept d’humanité est ambigu, et précise : « Le mot même d’humanité est équivoque. Il désigne l’ensemble des hommes ou la qualité morale attachée au fait d’être homme. C’est la différence entre « être humain » et « être un humain ». L’équivoque est curieuse car on ne sache pas que le simple fait d’appartenir à l’humanité confère une quelconque vertu d’humanité....Mais quelque soit la réponse que l’on donnera à la question –vide- de savoir si l’humanité est plus humaine qu’inhumaine dans ses comportements, on devra convenir qu’elle pourrait se définir par le fait que les conduites des hommes- qu’on les juge humaines ou inhumaines- sont régies par des normes et au moins en partie déterminées par des valeurs. Autrement dit, l’humanité est bien la seule espèce morale ».
C’est cette caractéristique, en ce qu’elle fonde l’humain, qui est primordiale, et qui justifie, aux yeux de l’auteur, son parti pris philosophique. Celui-ci, en ce qu’il est solidaire d’un savoir scientifique, peut précisément donner une assise fondée sur la raison à cette caractéristique. Et en effet, l’aristotélisme et le cartésianisme ne peuvent vraiment se comprendre que par l’approche scientifique qu’ils semblent garantir, de même qu’un raisonnement scientifique semble être implicite dans les approches du fait culturel par les sciences humaines et est naturellement tout-à-fait explicite dans ce qui concerne l’investigation du cerveau par les neurosciences. A chacun de ces moments, la science et la philosophie s’éclairent mutuellement pour répondre à la question : qu’est-ce que l’homme ? Comment expliquer rationnellement, scientifiquement, les normes et les valeurs qui sous-tendent son action, puisque c’est là ce qui en fait sa spécificité ? Précisons ici ce qu’est une science, pour Francis Wolff ?« Nous souhaitons employer le terme de science dans un sens qui refuse à la fois le relativisme ( l’idée que la science serait toute forme de savoir tenue pour légitime à un certain moment par une certaine communauté ) et l’idéalisme (l’idée que la science serait la forme du savoir absolument et universellement vrai).
Donc, revenons à nos 4 figures, et voyons quels sont les liens philosophiques et scientifiques qui les relie, puisque l’auteur les a choisis comme étant les plus à même de répondre à l’interrogation kantienne initialement énoncée ?
Aristote a longuement étudié les animaux et les plantes et les a classés en genres et espèces. Mais quelle est la spécificité de l’espèce humaine ? La plante n’est capable que de se nourrir et de se reproduite, elle est dotée d’une âme végétative ; l’animal qui possède sensation, désir et mouvement a une âme sensitive ; enfin l’homme, est capable de penser, donc une âme intellective. Donc l’homme, capable d’intellection, peut comprendre la nature, l’ensemble de ses espèces dont la sienne propre, et cela rend possible les sciences naturelles dont Aristote est le fondateur. Comme il y a à la fois continuité et hiérarchie entre les espèces, ce qui distingue l’espèce humaine des autres espèces, on dit le genre humain puisqu’il ne se subdivise pas en différentes espèces, est la fonction intellective, d’où il tire la compréhension de ce qui est et se donne une organisation sociale qui lui permet d’exercer son intelligence dans cette organisation sociale qui de fait, n’est jamais figée. L’homme est donc certes un animal, mais un animal rationnel.
Tout autre est la démarche de Descartes. L’âme s’oppose radicalement au corps, en ce qu’elle est la substance pensante, son seul attribut est la pensée, attribut dont les animaux, les plantes et les objets sont totalement dépourvus. Il ne s’agit plus de classer les différents êtres dans des catégories, mais de chercher à établir ce que l’esprit peut s’assurer de lui-même, en se fondant sur ses seules potentialités. L’ordre naturel hiérarchique aristotélicien est supplanté par un dualisme entre l’esprit et la matière. Cogito, permet d’affirmer le primat de la pensée sur tout objet connaissable ; ainsi il ne s’agit plus seulement comprendre le monde, mais de se comprendre, d’être capable d’une vie intérieure, d’accepter de prendre sa subjectivité comme point d’ancrage pour les questions d’éthique et d’esthétique. Qu’est-ce qui garantit la véracité de ma pensée ? Une « substance infinie » Dieu, qui, en tant qu’il est cause de ma seule idée, ne saurait intentionnellement égarer celui qui accorde la primauté absolue à la pensée, attribut qu’il partage avec la divinité. Ainsi, c’est la divinité qui garantit au sujet méditant de pouvoir « établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences ». Rappelons que pour Aristote, Dieu n’était que le 1er moteur qui avait mis en mouvement toute chose et réglé leur mouvement.

Avec l’émergence des sciences dites humaines, nous changeons de paradigme. La dualité substance pensante et matière est maintenue, encore que l’on parle maintenant de culture et de nature. Mais ce qui concerne la culture, donc ce que produit l’humain, justifie des méthodes d’investigation spécifiques. Car la nature d’elle-même évolue, alors que ce que font les hommes constitue une histoire, dont, contrairement aux évolutions naturelles, il doit bien être possible d’en modifier le cours puisque l’homme, non seulement peut savoir mais aussi, peut vouloir. Par les sciences naturelles, l’évolution de la nature peut être connue, par les sciences humaines, il doit être possible de mettre à jour comment ce qui structure la société s’est formé et donc, pour les structuralistes- ceux qui se font forts d’étudier ces structures-, l’homme se définit par son accoutumance et donc sa dépendance à une culture, à une organisation sociale, à une histoire particulière, à un destin familial. Par ces structures, l’individu est agi plus qu’il n’agit, et il est réduit, par ce conditionnement, au rang de « sujet assujetti » : cad que bien qu’il se croit illusoirement un sujet, il faut lui faire comprendre qu’il doit être ravalé au rang de simple objet de connaissance, puisque, englué dans ce qu’il ne maîtrise pas, il ne peut avoir de pensée autonome. Il s’agit de mettre à jour les structures dont il est à son insu le jouet, afin de pouvoir les déconstruire, et de faire en sorte d’engendrer une histoire qui ne soit plus une histoire tragique. L’individu, en tant qu’il est, n’est plus cause de rien, ne plus avoir individuellement de notion de bien ou de mal, car ce sont les interactions au sein desquelles il n’est qu’un rouage qui déterminent son existence. Dès lors, disent les structuralistes, ces structures qui oppriment doivent pouvoir être déconstruites. L’exemple le plus patent a été évidemment le marxisme-léninisme, où l’on considéré qu’il suffisait de changer les rapports de production pour créer une nouvelle société, la fameuse société sans classes d’où toute aliénation aurait disparu. Hélas, les théories structuralistes ont fini parfois par créer de nouvelles barbaries car elles se référaient elles-mêmes à des déterminismes qu’elles croyaient immuables et qui se sont révélés tout-à-fait fantaisistes. Au mieux s’en est suivi un ensauvagement, puisqu’on a même fini par s’attaquer à la structure de la langue ; le sommet du délire fut atteint avec Roland Barthes, affirmant : « la langue est fasciste, car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire ». Et qu’est-ce qui oblige, si ce ne sont les structures ? Ecoutons ce qu’en dit Wolff : « La tragédie des sciences humaines et sociales, c’est qu’elles sont portées par un projet humaniste universaliste, ce même projet humaniste qui a abouti à forger cette fiction de l’homme libéral, et qu’elles aboutissent à forger cette fiction de l’homme structural, sujet assujetti qui contredit la précédente, et revient à saper dans ses fondements tout le projet humaniste....La dérive de cette figure de l’homme à partir de l’homme des Lumières commence dès lors qu’il ne s’agit plus seulement d’éclairer la conscience, d’en élargir le champ de connaissance et d’action- ce qui fait partie du vieux projet humaniste- mais de la nier comme lieu possible de connaissance et d’action ».
4e moment, l’homme neuronal, ou l’homme considéré comme un animal comme les autres, juste un peu plus complexe. Maintenant non seulement l’homme structural est rendu obsolète car plus aucun symbole ne peut avoir de signification, mais la ligne de démarcation entre humanité et animalité disparaît. La figure de l’Autre disparaît, car il n’y a plus que des hommes indifférenciés entre eux, non fondamentalement différents des animaux, et de même plus aucune représentation divine n’a de légitimité puisque ce qui relève de la croyance doit naturellement pouvoir être scientifiquement expliqué. Rappelons que pour Aristote, l’homme était supérieur aux animaux mais ne pouvait égaler les dieux, il avait donc sa place entre les animaux et les dieux. Pour Descartes, la pensée de l’homme était l’antichambre du divin, mais comme il partageait avec les animaux un corps mécanique, il pouvait prendre conscience de sa finitude tout en gardant l’espoir de pouvoir parvenir à un savoir universel. Dans les théories déduites des sciences humaines, la métaphysique a revêtu les habits de la téléologie, une science des fins qui conférait au genre humain une radicalité à laquelle les animaux ne pouvaient avoir accès. Mais on avait détruit l’homme comme sujet, et voilà qu’on le détruit en plus comme objet pouvant faire l’objet d’une science spécifique. Car il ne saurait désormais y avoir de sciences humaines, il n’y a plus que des sciences de la nature, puisque ce qu’on trouve chez l’homme, on le trouve à l’état primitif chez l’animal. On voit donc bien le mouvement qui a abouti à nier toute spécificité à l’homme. Mais il est vrai que si l’on reprend ces 4 représentations, on s’aperçoit que ce qui était vu comme une spécificité humaine n’était souvent qu’un anthropocentrisme, voire l’expression d’un idéalisme. Ainsi :
- L’homme a à être en acte ce qu’il est en puissance, cherche à démonter Aristote. Il doit cultiver l’intellect, tout autant que ses qualités morales. Cependant, cette identité d’essence, à savoir la raison, la morale, trouve, chez ce philosophe sa limite dans un naturalisme induisant une conception inégalitaire des hommes et des peuples (citoyens-esclaves, Grecs- barbares ).
- Pour Descartes, la science se cherche par la pensée, mais il y a une opposition radicale entre celle-ci, image de Dieu, et l’objet de sa recherche, qui ne sont que des mécanismes. Mais considérer que tout ce qui n’est pas substance pensante doit être ravalé au rang d’objet, y compris le corps humain, considéré comme une machine, peut être l’alibi de conduites dégradantes envers tout ce qui n’est pas considéré comme humain.
- Pour les structuralistes, l’homme, en tant qu’être assujetti, ne peut déterminer et fonder un comportement moral, la maîtrise de son jugement lui faisant défaut. Il n’y a pas de nature humaine, tout individu n’est toujours que le produits de structures, tant culturelles, qu‘économiques que familiales. Mais n’a-t-il pas été simpliste de croire qu’il suffisait de changer les structures pour changer l’homme ? Cela a de fait conduit aux pires tragédies.
-Enfin, nous avons le paradigme naturaliste, qui nie toute spécificité humaine : tous les êtres naturels peuvent être identiquement étudiés. Ils sont tous fruits de l’évolution naturelle. Est-ce à dire, comme l’avait titré un numéro de philosophie magazine, que la frontière disparait entre l’homme et l’animal, que le propre de l’homme n’est plus une évidence et que la philosophie doit renoncer à sa tradition anthropocentrique ? Cela ne semble correspondre à aucune réalité.
Nous constatons que nous n’avons que des éclairages partiels. Tout est finalement affaire de représentation. Ce qui est certain pour Wolff, c’est que l’anthropologie aristotélicienne et cartésienne a cette particularité de pouvoir résister à toute déconstruction. L’homme, en tant qu’espèce spécifique, existe donc, même s’il semble bien difficile à cerner de quoi il s’agit. Y a-t-il une nature humaine et donc une essence une, constante et universelle, comme semble le considérer le cartésianisme ? Ou alors, à la manière d’Aristote, doit-on considérer que l’irréductibilité des cultures et des histoires est absolue, que la nature humaine ne peut être que plurielle ? Serait donc spécifiquement humaine une nature qui se manifeste par sa diversité, l’unité du genre humain résidant dans la diversité de ses cultures et la pluralité de ses approches métaphysiques.

 

Jean Luc

 

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Café philo du 28/12/2011

La sagesse

 

 

Qu’est-ce que la sagesse ?

Si, par son étymologie, la philosophie se définit par l’amour de la sagesse, vous, les philousophes du café Michel, avez-vous répondu à cette interrogation ?

Pour comprendre ce qu’est la sagesse, on pourrait se reporter à ses antonymes qui sont la sottise ou la folie, le sot étant celui qui ne sait pas et le fou celui qui ne comprend pas. La sagesse serait liée alors au savoir, à la connaissance et à la raison.

Mais en philosophie, il n’est pas recommandé de se référer à des antonymes pour définir un concept car cela pourrait conduire à des circularités. Nous allons donc procéder autrement.

Les âges de la sagesse.

Tout au long de sa vie l’individu gravit les marches qui le conduiront vers la sagesse.

Dès notre plus jeune enfance, nos parents nous ont exhortés à la sagesse, ce qui signifiait pour eux être obéissant. Durant la nuit de Noël, les enfants ont médité sur cette question : ai-je été assez sage pour trouver beaucoup de cadeaux demain matin au pied du sapin ?

Puis vient l’âge de la raison, en grandissant l’enfant apprend ce qui est bien ou mal. Après les troubles de l’adolescence et la folie de la jeunesse arrive l’âge des dents de sagesse qui marque l’entrée dans la maturité. Celle-ci se caractérise par le déploiement physique, intellectuel et affectif. L’esprit de l’individu est arrivé à la plénitude de son développement.

Quant au temps de la vieillesse, il est traditionnellement associé à celui de la sagesse car la vie apprend à modérer les excès et les moeurs deviennent plus exemplaires.

La sagesse : une qualité ou une vertu ?

La qualité se définit par l’ensemble des caractères ou des propriétés qui font que quelque chose correspond bien ou mal à sa nature, à ce que l’on en attend. Mais aussi, c’est une manière d’être ou de faire que l’on juge positivement.

Les vertus, quant à elles, se classent en deux catégories :

- Les vertus théologales, selon l’encyclopédie Larousse, « elles sont données par Dieu dans le dynamisme de la grâce ». Elles sont la Foi, l’Espérance et la Charité.

- Les vertus cardinales, à l’instar des points cardinaux, sont au nombre de quatre et correspondent au Courage, à la Tempérance, à la Justice et à la Prudence. Associées à l’intelligence, au savoir et à la connaissance, ces vertus cardinales constituent la sagesse. L’intelligence est l’aptitude d’un être humain à s’adapter aux différentes situations, le savoir désigne une construction mentale individuelle qui peut englober plusieurs domaines de connaissance qui, elle, se réfère à des capacités précises et qui font appel à l’expérience.

 

On peut lire dans Wikipédia, « la sagesse désigne le savoir et la vertu d’un être. Elle caractérise celui qui est en accord avec lui-même et avec les autres, avec son corps et avec ses passions ; celui qui a cultivé ses facultés mentales tout en accordant ses actes et ses paroles ».

La philosophie de la sagesse ou la sagesse de la philosophie ?

La sagesse devrait être l’idéal vers lequel chaque individu doit tendre pour être heureux. Au Vème siècle avant notre ère, Héraclite disait déjà : « Connaître le logos, c’est là la sagesse », le terme de logos peut être compris comme : discours, rationalité, raison, science, savoir, intelligence. À cette époque, les hommes qui enseignaient la culture et la rhétorique été nommés sophistes, les maître de sagesse.

Richesse et célébrité mènent rarement au bonheur. La démarche des philosophes antiques était de démonter qu’une valeur morale, la sagesse, permettait plus

assurément d’atteindre le bien-être. Lorsqu’ils allaient consulter la pythie, afin qu’elle fasse parler les oracles, les grecs anciens pouvaient lire sur le Temple de Delphes l’inscription suivante : « Gnoti seauton - Connaît-toi toi-même ». Devise reprise et développée par Socrate. C’était là la base de son enseignement d’Éveil, la révélation de l’intériorité à elle-même car la prise de conscience de soi peut conduire à la transformation de l’individu, à la sagesse. Par sa méthode pédagogique Socrate s’opposait aux sophistes… et le sage dû boire la cigüe.

La sagesse peut être envisagée comme une capacité à encaisser, à endurer, à se résigner dans le sens de faire le deuil d’une situation pénible - Dans son oeuvre, De la sagesse, Pierre Charon déclare : « C’est une chose excellente d’apprendre à mourir, c’est l’étude de la sagesse qui se résout tout à ce but ».

À la même époque, Michel de Montaigne affirme : « Je veux être maître de moi, à tous sens. La sagesse a ses excès et n’a pas moins besoin de la modération que la folie ». Dans ce sens, la sagesse est à rapprocher de la phronésis qui est la capacité à distinguer ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire, l’aptitude à aller vers le bien et à éviter le mauvais.

Pour rester chez les humanistes, dans l’Éloge de la folie, Érasme, comme d’autres penseurs ou philosophes, compare folie et sagesse. Il atteste : « Ce qui distingue le fou du sage, c’est que le premier est guidé par les passions et le second par la raison ».

Les voies de la sagesse

Les deux axes principaux de la sagesse sont :

- Primo, le savoir et la connaissance qui sont du ressort de l’intelligence rationnelle.

- Secundo, le contrôle de soi que l’on peut atteindre par des exercices spirituels qui est du ressort de l’intelligence émotionnelle.

 

La sagesse est une intelligence qui gouverne nos choix. Elle s’exerce dans l’absence de précipitation. C’est une conscience morale qui permet d’appréhender une situation avec lucidité, de choisir la décision juste qui conduira à l’action juste. Pour Serge Carfantan, dans la leçon 83 sur le site de philosophie et spiritualité, la sagesse est une volonté d’autarcie, d’indépendance.

On attribue à Bouddha cette citation : "Un fou qui pense qu'il est fou est pour cette raison même un sage. Le fou qui pense qu'il est un sage est appelé vraiment un fou."

Le retour vers la sagesse

Les doctrines politico économistes nous ont fait oublier la sagesse. Les valeurs matérielles ont supplanté les valeurs morales. La dégradation de notre environnement mais aussi le vide spirituel nous ont conduit à nous interroger sur notre monde et notre avenir. C’est pour approfondir nos connaissances et notre réflexion que nous sommes réunis ici ce soir, alors philosophons avec sagesse !

 

    Pascale

 

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sagesse
humain possible

 

 

Après l’épreuve est-il possible de pardonner ? - par Gérard
 

L’actualité récente nous indique que  le destin tragique de DSK engage celui de tout un peuple (image du peuple français), car il aurait commis une faute impardonnable du fait de sa notoriété et de la confiance qu’on aurait mis en lui.

Le pardon c’est quoi ?

C’est un don qui vaut quitus d’une dette sans contrepartie et sans l’espoir d’un contre-don, dans la relation offenseur-offensé.

L’intention caractérise le don.

. Le pardon pur doit être sans arrière-pensée et donné dans l’instant, sans réflexion, ni calcul, ni analyse, le pardon s’accorde sans essayer de comprendre.

. L’intention implique qu’on ne doit pas perdre  la main en laissant faire l’usure du temps ou l’œuvre de l’oubli (amnistie par amnésie). C’est le respect de la relation entre l’offenseur et l’offensé, par une attitude triple, se tenir dans un événement singulier et daté, manifester l’intention d’un don gracieux pour une faute qui demeurera inexpiée, et demeurer dans un rapport personnel d’une relation à deux.

L’effet du pardon

. Il suppose la faute d’un offenseur qui appelle un pardon psychologique pour une offense personnelle ou une faute contre une valeur qui appelle le pardon moral.

. Le pardon transforme le coupable en innocent.

. Le pardon permet au devenir d’advenir, le contraire de la rancune qui s’arrête dans le passé.

. Le pardon s’adresse au fautif et non pas à la faute qui demeure. On ne dit pas « tues con », mais on dit « tu as fait une connerie ».

Le pardon et la justice

. La justice ne pardonne pas, elle joue donnant donnant pour parvenir à une amnistie éventuelle, ou une punition-peine. Le pardon, lui, renonce à la justice qui elle ne peut abolir la haine ou le ressentiment.

.  La justice peut trouver coupable le fauteur de l’acte, mais l’innocenter  dans son intention, et de ce fait peut être indulgente selon le degré de culpabilité, alors que le pardon ne juge pas.

La justification du pardon

. La mort et le temps emporteront tout de nous, alors devant notre insignifiance et humilité, convenons de garder l’intention de pardonner car avec la rancœur, la faute ne sera jamais anéantie. Alors disons comme Géronte dans les Fourberies de Scapin « Je te pardonne à la charge que tu vas mourir ».C’est finalement un impératif catégorique de pardonner afin de permettre l’avenir, la réparation est ainsi opposée à la punition.

. Le pardon enrichit l’offensé magnanime et peut avoir pour mobile de transformer l’offenseur, ce qui est un pari fou ou une action dictée par la foi. Jean-Paul II a pardonné à l’agresseur qui avait attenté à sa vie, mais finalement c’était son métier de pape de pardonner. Pour les catholiques tout est pardonnable, pour les protestants le pardon ne peut venir que de Dieu, et pour les juifs après la loi du talion de Moïse, Dieu a pardonné et a renouvelé l’Alliance.

Existe-t-il des fautes impardonnables ?

. Tout est pardonnable car on absout sans raisons, par foi ou par folie. On peut même pardonner ce qui est inexcusable par la seule puissance de ce pardon.

. Paradoxalement on ne peut pardonner les crimes contre l’Humanité, mais on se situe ici dans le domaine du droit et de l’imprescriptibilité.

Le pardon, l’excuse et la clémence

L’excuse :. Comprendre c’est pardonner comme disait Mme de Staël, mais c’est nier l’offense de l’offenseur justifiée peut-être par une faute ou un péché d’ignorance.

. C’est trouver des raisons alors que le pardon n’a pas de raison, c’est un acte gratuit.

. La clémence : Elle minimise l’offense et rend donc le pardon inutile.

Le pardon est-il un acte d’amour ?

.Le pardon suit la faute qu’il pardonne et donc il n’est pas tout à fait gratuit, ce n’est pas une intention première et désinteressée.

. Le pardon ne fait que suspendre toute causalité, on pardonne au fautif à cause de sa faute, et on l’aime malgré tout.

Le pardon en conscience, mais quid de l’inconscient ?

.le pardon est conscient, un acte dicté par la culture, mais qu’en est-il de l’inconscient, avec les risques de refoulement doublés de traits névrotiques ?

Et si le pardon se trouvait vidé de son sens, un acte insensé ?

 .Certes on a désamorcé l’agression comme chez les chiens, mais si on accorde son pardon à quelqu’un qui ne se reconnait même pas comme coupable ?

. Si on pardonne à celui qui n’éprouvera aucun remords, aucune détresse, aucune insomnie, aucune déréliction, aucune intention de changer ou de se transformer. Nous sommes bien en présence de l’acte gratuit qui grandit celui qui accorde son pardon, qui en refusant tout orgueil et tout espoir se met au niveau de l’offenseur car il se reconnait lui-même pécheur. Nous sommes dans la relation humaine où le péché est la forme sous laquelle nous découvrons l’autre, et la joie de passer du non-pardon au pardon est ineffable.

. Finalement le pardon c’est l’ambiguïté absolue, d’une part il n’est pas le don absolument gratuit, puisqu’il faut avoir commis une faute pour le mériter d’une part, et d’autre part sans le péché le pardon perdrait toute matière…..faut quand même reconnaître que la pardon est plus qu’un don, ce n’est pas le don d’un objet possédé dont on se dessaisirait, mais c’est le don total de soi-même !

Et pour conclure, comme dirait mon garagiste, « Mon amour s’adresse à la pure hominité de l’homme et à l’ipséité nue de sa personne en général ».

 

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QUI DONC EST DIONYSOS ?

Par Jean Louis

 

Dionysos ne cesse de nous interpeller et de nous questionner, non seulement, depuis Nietzsche, mais aussi à l’époque contemporaine à travers l’art pictural et statuaire, la littérature et la poésie. Qui donc est-il ? Une figure mythique dont la réappropriation s’est imposée aux philosophes et aux artistes comme une figure subversive de toute vision idéaliste du monde ? Elle nous questionne.

 

I – le mythe antique

 

1. Scandale sur l’Olympe :

 

Le dieu Dionysos fait scandale sur l’Olympe. Fils d’un dieu roi et d’une mère mortelle transgressive, embryon sauvé des flammes, sorti de la cuisse du dieu roi, garçon déguisé en fille, victime de sa belle-mère, métamorphosé en chevreau, élevé par des nymphes, devenu fou, adulte prosélyte de la vigne et du vin, initié et guéri par une déesse, envahisseur armé de bacchantes, destructeur de fécondité, conquérant de l’orient, exilé à Naxos, toujours présent parmi nous. Il est le dieu autre ou étranger, voire étrange qui apporte à sa suite dans la cité la violence, la mort, la contradiction et parfois la folie.

 

Il est sans conteste l’un des dieux les plus importants et les plus complexes de la Grèce. Dionysos est deux fois né comme son nom l’indique. Il est fils de Zeus, le roi de l’Olympe, et de Sémélé qui est une mortelle. Sémélé voulut voir contre tout interdit son amant divin dans toute sa puissance. Son corps en fut aussitôt consumé. Zeus eut juste le temps d’arracher du ventre de sa mère le petit Dionysos qu’il cacha trois mois dans sa cuisse afin qu’il put naître à terme. Dionysos est déguisé en petite fille. Zeus le métamorphosa encore en chevreau puis le plaça chez des nymphes.

 

Parvenu à l’âge adulte, le dieu est frappé de démence. Il erre dans le monde entier. Il introduit, dans les pays où il passe, la culture de la vigne et l’art du vin. Il est en Egypte, en Syrie, en Phrygie. En Phrygie, la déesse Cybelle l’initie à ses mystères.

 

Dionysos est alors délivré de sa folie. Le roi Icarios s’enivre avec ses gens qui, se croyant empoisonnés, tuent Icarios. La fille du roi se pend. Dionysos déchaîne alors sur les jeunes athéniennes une épidémie de pendaisons. Il est dit qu’il ne faut pas lui résister. A Thèbes, où son cousin Panthée, roi autoritaire et rigide, met en doute sa divinité, il affole les femmes. Il frappe d’une manie sanguinaire celles qui le refusent parce que trop attachées aux devoirs domestiques. Ainsi, à Orchomen et à Argos, Dionysos se venge. Les filles du roi s’enfuient dans les champs en mugissant et en dévorant leurs petits. A celles qui acceptent l’indispensable grain de folie, bacchantes ou ménades, il fait connaître le bonheur des danses extatiques. Il pénètre en Trace dans le domaine du roi Lycurgue qui, hostile à l’introduction du culte des dieux, enchaîne les bacchantes, ce qui oblige Dionysos à s’enfuir chez Thétis. Le dieu délivre les bacchantes, rend le roi Lycurgue fou et rend la terre de Trace stérile. Pour apaiser leur dieu, les habitants épouvantés écartèlent le roi. Dinoysos monte sur un char attelé de panthères et se rend en Inde en compagnie d’une escorte de silènes, de bacchantes et de satyres pour un voyage resté mystérieux. Il revient en Boétie pour y répandre son culte. Panthée, roi de la cité de Thèbes, qui s’oppose à lui, est mis en pièces par sa propre mère que Dionysos avait rendu folle. Les proétides, filles du roi Proétos, qui ne l’avaient pas agréé, sombrent dans la démence et se répandent dans la campagne en mugissant. Dionysos prend un navire pour se rendre à Naxos. L’équipage composé de pirates veut le retenir prisonnier mais Dionysos manifeste sa puissance en immobilisant le navire, en le remplissant de lierre et en faisant entendre des sons stridents de flûte. Les marins épouvantés se jettent à la mer où ils sont changés en dauphins. Il recueille Ariane à Naxos, la malheureuse délaissée par Thésée, la console et l’épouse. Ils forment un couple parfait d’époux toujours amants qui ont quelques enfants. Dionysos est reçu de plein droit dans l’Olympe dans l’assemblée des dieux mais, avant cela, il va ravir aux enfers sa mère Sémélé et la transporte avec lui dans les cieux.

 

Dionysos est mort jeune, une première fois, victime des Titans. Zeus, pour les punir, les foudroie et ordonne à Apollon de redonner vie à Dionysos. Des cendres des Titans mélangées par la fureur divine à celles de Dionysos naquît le genre humain, lui-même mélange inextricable de divin et de démoniaque.

 

Tels furent Dionysos, sa vie, son œuvre, tant qu’il fut sur terre sous les traits d’un humain. Il siège de plein droit dans l’assemblée des dieux de l’Olympe.

 

2. Le culte de Dionysos :

 

Dionysos a établi son culte dans tous les pays que baigne la Méditerranée. Il devint le symbole de la puissance enivrante de la nature, de la sève qui gonfle les grains de raisin et qui est la vie même de la végétation. Il est entouré de divinités des bocages, vénéré comme le dieu des jardins et des bois. Elevé par les nymphes, il est aussi adoré comme un dieu de l’eau, de l’élément liquide qui est la sève et la source primordiale et originelle de toute la vie. Dionysos a l’allure du dieu de la vie joyeuse, des jeux et des fêtes dont il aime à s’entourer au milieu des clameurs des bacchantes. Les grecs l’ont considéré comme le dieu protecteur des beaux arts en particulier de la tragédie et de la comédie, issues l’une et l’autre des représentations qui avaient lieu à l’occasion de ces fêtes. Dans les ouvrages d’art, il a les traits d’un dieu jeune, le front et le corps entouré de lierres, de vignes et de grappes. Il est généralement accompagné par des cortèges de ménades, de thiades et de joueurs de flûte qui portent le thyrse et se livrent à des jeux, à des danses frénétiques et à des transports désordonnés.

 

Dionysos est un grec authentique mais aussi l’éternel étranger, celui qui vient d’ailleurs apportant le désordre, celui qui apporte le scandale. Il est proche des femmes. Il est la folie. Il est aussi le vin. Il est la différence même. Il a offert aux hommes le breuvage qui chasse les soucis. Il est aussi le libérateur à Rome. La première expérience est tragique. Son amour pour Ariane est exemplaire.

 

3. Les bacchanales :

 

Les Bacchanales se tenaient en l’honneur de Dionysos-Bacchus dieu du vin. L’ivresse et les débordements notamment sexuels caractérisaient ces fêtes. Elles ont viré en orgies chez les romains.

 

A l’origine, ces fêtes étaient célébrées en secret parmi les femmes. Elles devinrent publiques et célébrées dans toute la Grèce, en Egypte et principalement à Rome. Elles duraient 3 à 5 jours suivant la région, axées sur des représentations théâtrales, faisant office de cérémonies religieuses.

 

Le dieu du vin savait se montrer bienveillant et aimable mais cruel aussi à l’occasion. Il lui arrivait de pousser les hommes à accomplir des actions déplorables. Souvent, il les rendait fous. Les ménades ou les bacchantes ainsi qu’on les nommait encore étaient des femmes rendues délirantes par le vin. Hagardes, elles se précipitaient à travers bois, se lançaient à l’assaut des collines et les dévalaient en poussant des cris aigus et en agitant des thyrses, verges emboutées de pommes de pain.

Rien ne pouvait les arrêter. Elles mettaient en pièces les animaux sauvages qu’elles croisaient au passage et en dévoraient les lambeaux de chair sanglants. Elles chantaient :

 

Oh combien sont doux les chants et les danses sur la montagne

et la course folle.

Oh combien il est doux de tomber épuisées sur la terre

après que la chèvre sauvage a été pourchassée et rejointe.

Oh la joie de ce sang et de cette chair rouge et crue.

 

Les dieux de l’Olympe aimaient voir régner l’ordre et la beauté dans leur sacrifice et leur temple. Ces nymphes folles, les ménades ou bacchantes, n’avaient pas de temple. La nature inculte, les montagnes les plus sauvages, les forêts les plus profondes leur en tenaient lieu comme si elles voulaient garder vivantes les coutumes d’un temps très ancien précédant celui où les hommes s’étaient mis en tête de bâtir des maisons pour leurs dieux. Elles préféraient sortir des cités poussiéreuses et surpeuplées. Elles retournaient à la pureté des montagnes inviolées et des forêts. Là, Dionysos les nourrissait et les abreuvait d’herbes et de baies et du lait des chèvres sauvages. Elles dormaient sur la mousse tendre sur les branches couvertes d’épais feuillages sur le sol, où d’année en année, se déposaient les aiguilles de pins. Elles se réveillaient avec une sensation de paix et de fraîcheur céleste. Elles se baignaient dans le clair ruisseau. Il entrait beaucoup de beauté, de bonté et de liberté dans ce culte à ciel ouvert, dans cette joie extatique qui puisait à la source de la splendeur sauvage de la nature. Mais, l’horrible festin sanglant y restait toujours présent.

 

Le culte réservé à Dionysos était centré sur ces deux idées pourtant si divergentes : la liberté, l’extase de la joie et la brutalité sauvage. Le roi du vin avait le pouvoir de donner l’une ou l’autre à ses adorateurs, tour à tour, tout au long du récit de sa vie qui se montre une bénédiction pour l’homme ou la cause de sa ruine.  

 

4. La cérémonie résurrectionnelle de Dionysos :

 

Delphes paraît avoir été la métropole du culte dionysiaque comme du culte apollinien. Les delphiens croyaient posséder dans l’endroit le plus simple du temple pythique la tombe de Dionysos. Mais, ce dieu qui était mort et enterré ressuscitait périodiquement. Plutarque rapporte que quand commence l’hiver, il cesse de chanter le péan pour réveiller le dithyrambe car c’est alors à Dionysos que s’adresse le culte. Il réveille le dithyrambe c'est à dire qu’il rappelle à la vie par la vertu magique des rites Dionysos dithyrambe endormi du sommeil des morts. Plutarque se sert du même mot quand parlant de ces rites de résurrection, il écrit que les femmes thyades éveillaient Bacchos nouveau né.

La nativité du Dionysos delpltique se célébrait tous les 2 ans au mois d’adophorios qui correspond à peu près à notre mois de novembre. Les mystères avaient lieu la nuit. Après avoir fait renaître Dionysos à la vie, les thyades montaient au Parnasse et là haut sur la grande montagne solitaire, loin des regards dans le vent glacé des cimes parmi les frimas de l’hiver, elles se livraient à l’enthousiasme bachique. Les thyades parvenaient à l’extase par les hurlements et les danses tournoyantes. Comme les ménades elles devaient revêtir la névride et porter le thyrse. Comme les ménades, elles devaient mâcher les feuilles du lierre et mettre en pièces et dévorer crue une bête en qui elle pensait avoir incarné le dieu pour communier de cette façon avec le corps et le sang de Dionysos. Ces rites enthousiastes et sanglants agissaient violemment sur les nerfs et devaient provoquer des transes. Le nom même des thiades est significatif comme celui de la mère ou de la nourrice de Bacchos. Il vient de la même racine que "bondir", "s’élancer" ou "être saisi d’un transport frénétique", "tempête". Il s’explique par les courses éperdues auxquelles ces femmes se livraient lorsqu’elles étaient en proie à la transe bachique. Plutarque raconte, que pendant la guerre sacrée, les Thyades delphiques, après avoir couru le Parnasse toute la nuit, vinrent s’abattre d’épuisement sur la place publique d’Amphissa en pleine armée ennemie sans être réveillées de leur hypnose.  

 

II - les figurations modernes de dionysos

 

C’est Nietzsche, premièrement, qui a ressuscité sa figure notamment dans la "Naissance de la tragédie". Le mot dionysiaque exprime un besoin d’unité et un dépassement de la personne de la banalité quotidienne, de la société, de la réalité, franchissant l’abîme de l’éphémère, l’épanchement d’une âme passionnée et douloureusement débordante en des états de conscience plus indistincts et plus légers, un acquiescement extasié à la propriété générale qu’a la vie d’être la même sous tout changement, également puissante, également enivrante ; la grande sympathie panthéiste de joie et de souffrance qui approuve et sanctifie jusqu’aux caractères les plus redoutables et les plus déconcertants de la vie ; l’éternelle volonté de génération, de fécondation, de retour ; le sentiment d’unité embrassant la nécessité et celui de la destruction. (Kröner Nietsches Werke Leipzig 1911).

 

L’art et la philosophie du 20ème siècle sont marqués d’une manière essentielle par les crises spirituelles. L’art est défait du sacré. L’artiste est soumis à l’empire tyrannique de sa vision intérieure, à la nécessité d’explorer la possibilité de signes, de formes, de sens et d’effets nouveaux. L’art ajoute aux questionnements de toujours : qu’est-ce que le divin ? qu’est-ce que le néant, une exploration anthropologique : qu’est-ce que l’homme ? quelle est la vraie nature de l’homme susceptible d’être victime, capable d’être bourreau ? Les réponses apportées ont fusé dans tous les sens, en quête d’un homme nouveau : nouvelle utopie romantique, acquiescement à un destin sacrificiel ; retour aux temps archaïques, recherche d’influences orientales, accès aux rites shamaniques ; présentation de l’œuvre d’art comme une pièce sacrée en soi. L’existence précède-t-elle l’essence ou l’essence précède-t-elle l’existence ? A quoi Heidegger répond : l’homme est l’être dont l’essence est d’exister.

 

Il n’est pas étonnant que ces interrogations nouvelles et qui influent, baignent et conditionnent tout le monde des arts et de la philosophie, entretiennent des correspondances non littérales avec la figure mythique de Dionysos, celle-ci étant elle-même polymorphe.

 

La question ": qui donc est Dionysos ?" ne reçoit ainsi pas de réponse satisfaisante. Que l’on songe à toutes les formes d’art ou de philosophie que peut convoquer la « seule sympathie panthéiste de joie et de souffrance qui approuve et sanctifie jusqu’aux caractères les plus redoutables et les plus déconcertants de la Vie ».

 

A première vue, la figure de Dionysos peut sembler totalement étrangère à la figure du Christ qui résolument baigne toute notre culture. C’est sans doute cette constatation qui m’incline à vous le présenter sous les traits d’un dieu séducteur, exaltant les sens et qui nous présente de la beauté une image décidément subversive.

 

Le mythe dionysien partage quelques références avec la construction de la figure christique des évangiles, mythe des origines de l’homme marqué de façon indélébile par une faute originelle, dieu sacrifié rendu à la vie. Dionysos meurt, subit une passion, revient à la vie. Là s’arrête la comparaison. Elle a certainement plus jouer pour les contemporains des premiers chrétiens de langue ou de culture grecque que pour nous-mêmes.

 

Le culte de Dionysos ne requiert nullement la foi, ni à proprement parler une croyance. Le monde tel qu’il est n’est qu’un immense chaos. A sa vue, l’homme ne peut qu’être saisi d’horreur. L’acquiescement extasié à la vie, nous pouvons le regarder comme une forme de spiritualité. C’est aussi un besoin d’unité et de dépassement de la personne de la banalité quotidienne qui le distraie sinon l’arrache de sa condition de mortel.

 

J’ai dit que Dionysos était subversif. Posons-nous la question de la soumission aux sens si souvent décriée : « les hommes ayant un réflexe naturel de terreur devant des passions ou des sensations qui leur paraissent plus puissantes qu’eux-mêmes et qu’ils sont conscients de partager avec des formes d’existence dont le niveau d’organisation est inférieur au leur. Mais, il est fort possible que la vraie nature des sens n’ait jamais été comprise et qu’ils soient restés sauvages et animaux pour la simple raison que le monde a cherché à les faire dépérir en les soumettant ou à les tuer par la douleur au lieu d’essayer d’en faire des éléments d’une nouvelle spiritualité dont la caractéristique dominante serait un instinct sûr pour la beauté ». N’est-ce pas ce que nous prêche Dionysos ? C’est Oscar Wilde qui l’a écrit.

 

Dionysos est un thème déterminant dans la culture européenne. Ses multiples visages hantent l’art moderne. Hölderlin l’évoque ; Gauguin va le rencontrer dans les Iles Palaos, le nordique Stravisnky le célèbre dans le "sacre du printemps". C’est lui qui est célébré dans "l’après-midi d’un faune" par Mallarmé, par Debussy dans « prélude à l’après-midi d’un faune", par le danseur grec Nijinski. Max Ernst le célèbre avec André Breton à l’occasion du "rituel du serpent". C’est à lui qu’est dédiée la revue Acéphale qui paraît en 1936 sous l’impulsion de Georges Bataille. Le Dionysiaque est ici une possibilité fondamentale de la recherche d’une spiritualité alternative face à la mort du dieu judéo-chrétien et le choix de l’archaïque intempestif, du rire, de l’effroi, du sacrificiel face à la Passion, la préférence accordée aux grecs face au Christ. Il est aussi la possibilité de restituer une puissance à l’objet d’art que sa désacralisation lui avait enlevée, la possibilité païenne de convoquer l’immédiat du sacré sans le truchement d’un médiateur. Picasso parle peu du style de l’art africain mais de son pouvoir : « j’ai compris pourquoi j’étais peintre, tout seul, dans ce musée affreux, avec des masques, des poupées peau rouge, des mannequins poussiéreux. Les Demoiselles d’Avignon ont dû arriver ce jour-là mais pas du tout à cause des formes : parce que c’était ma première toile d’exorcisme, oui ! ». Et, il ajoute : « c’est aussi ça qui m’a séparé de Braque. Il aimait les nègres mais je vous l’ai dit : parce qu’ils étaient de bonnes sculptures. Il n’en a jamais eu peur. Les exorcismes ne l’intéressaient pas parce qu’il ne ressentait pas ce que j’ai appelé Tout ou la vie mais, je ne sais quoi, la Terre ».

 

1918 : Szymanowski, dans son opéra " le roi Roger ", fait se rencontrer une figure historique certaine le roi Roger avec un berger de Dionysos, personnage probable. Je l’évoque ici parce que ce livret a le mérite de nous rendre vivant le personnage de Dionysos. Dans cet opéra, l’équilibre entre religion, raison et instinct qui sous-tend l’univers du roi Roger se trouve ébranlé par l’apparition de ce berger prêchant Dionysos. Cette figuration originale de Dionysos nous permettra-t-elle de mieux cerner le dieu ? Je laisse la réponse à votre appréciation personnelle. Un berger est dénoncé au roi : il est dit que ses chants sont bizarres. C’est un jeune homme aux boucles cuivrées couvert de peau de chèvre. Ses yeux sont des étoiles et son sourire est plein de mystère « comme celui que, depuis leurs abîmes translucides, les lacs forestiers envoient vers le soleil ». Je relève deux dialogues tout à fait remarquables. C’est la séduction du roi et la séduction de la reine Roxane.

 

- séduction du roi -

 

Le roi Roger : Quel est ton dieu ?

 

Le berger : Il est aussi beau que moi. Il cherche ses troupeaux égarés, la tête ornée de lierre, une grappe de raisin dans la main. Il garde ses brebis sur les prairies d’émeraude. Mon dieu se regarde dans le miroir des eaux dans l’obscurité des vagues vitrées pour y voir son sourire ! Ses robes sont des aurores rosées, ses pieds sont puissants et dorés. Sans aile, il est ailé ! Il va chercher les troupeaux égarés.

 

Vous qui souffrez, qui cherchez, la nuit, la main du plaisir, il vous retrouvera. Vous qui désirez le fruit doux de l’étreinte, il vous étreindra. Une grâce immense sommeille dans son sourire.  

 

Le berger : aux enchaînés, j’offrirai une liberté nouvelle. Mon dieu est l’ombre des forêts vertes. Il est le chuchotement des mers lointaines. Il est le tonnerre lointain des océans au soleil. Il est l’éclat des yeux sacrés.

 

Le sage Edrisi au roi décontenancé : la peur est incompréhensible. D’où vient ce frisson curieux ?

 

Le roi Roger : c’est le frisson des étoiles qui saisit tout mon corps. Mon cœur d’airain tremble aujourd’hui devant le frisson des étoiles et craint comme un enfant les forces hostiles mystérieuses ! Ma puissance ne peut atteindre ce que mon glaive atteint mais autour quel mystère le silence des étoiles et la peur. Edrisi ! dans ses yeux brûle un feu inconnu et ce feu changera en cendres mon cœur royal. Ce cœur d’airain qui tremble aujourd’hui devant l’éclat des étoiles cachées dans son regard.  

 

Au son d’une musique sur ordre du berger, les spectateurs tombent sous le charme et commencent une danse envoûtée qui devient sauvage et extatique.

 

- séduction de la reine -

 

La reine Roxane demande grâce pour le berger que le peuple veut mettre à mort. Commentaire du Sage Edrisi : son cœur (le cœur de Roxane) fleurit comme un lotus la nuit !

 

Roxane : ah, cette nuit, l’épervier ne poursuit plus l’oiseau. Les serpents dorment sur les tiges des lys et la flamme blanche des planètes nous envoie ses grâces. Ah.

 

Le roi Roger : est-ce bien toi Roxane ? Tes lèvres écarlates fleurissent du même sourire doux et le même or vif de tes cheveux irradie de ton merveilleux visage mais dans tes yeux dort un mystère plus profond que dans l’éclat des étoiles. Roxane ! Est-ce toi ? ou est-ce le spectre pâle surgi de ma folle langueur ?

 

Roxane : je suis prêt de toi oh mon seigneur ! Je viens vers toi au lever du soleil ! Donne-moi ta main Roger. Je t’introduirai dans mon palais où tu pourras de reposer sur mon lit. Donne-moi ta main Roger !

 

Le roi Roger : et lui ? où est-il le berger ?

 

Roxane : parti, disparu, dissipé dans le noir, dissout dans le brouillard.

 

Le roi Roger : je ne te crois pas, je ne te crois pas. Son appel lointain, comme un échos de nostalgie secrète, raisonne toujours autour de nous. Où est le berger ?

 

Roxane : il est dans le sourire des étoiles et dans la foudre des tempêtes, dans le grand cercle des bans de pierre. Il tourne tel un spectre doré autour du feu qui folâtre sur les autels et s’envole d’une fumée funèbre jusqu’au firmament silencieux. Là, parmi les ruines où vit l’éternelle nostalgie, il erre un sourire de bonheur aux lèvres. De là, il en appelle aux profondeurs de ton cœur afin de rendre éternelle ta puissance solitaire.

 

Le roi Roger : et du fond de ma solitude de l’abîme de ma puissance, j’arracherai mon cœur limpide et l’offrirai au soleil.

 

III – epilogue

 

Tel est donc Dionysos ! souriant mais de quel sourire ? Subversif, il apporte le désordre, la confusion, la peur, l’effroi. Il célèbre la beauté, la sensualité, la libération. Il apporte la violence, la contradiction, la folie, l’ivresse et le délire. De lui à titre provisoire, je retiendrai ce très particulier sourire qui nous est décrit par Hölderlin :

 

 

 

...und nimmer ist dir  

Verborgen das Lächeln des Herrschers

Bei Tage, wenn

Es fieberhaft und angekettet das

Lebendige scheinet oder auch

Bei Nacht, wenn alles gemischt

Ist ordnungslos und wiederkehrt

Uralte Verwirrung.

…et jamais ne t’est

Celé le sourire du souverain,

De jour, lorsque

Fiévreux et enchaîné le

Vivant irradie, ou aussi  

De nuit, quand tout est mélangé

Et sans ordre, et que fait retour,

Archaïque, une confusion.

(Hölderlin, Hymnes et autres poèmes. Le Rhin).

 

Qui donc est Dionysos ? Je vous invite à poursuivre l’interrogation.

 

Jean-Louis GOEPP

 

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epreuve
dionysos

 

 

 

La Philosophie simplifie-t-elle ?

(20 août 2014)

 

La simplicité est l’apanage des dieux

 

La Mythologie explique le monde en le peuplant de divinités simples et absolues. Et la Philosophie, particulièrement la Métaphysique, en simplifiant, accède à l’Olympe : Elle imagine et définit des concepts universels (Idée, Essence, Âme, Être, Raison…), qui simplifient la réalité en la rendant absolue. Cette démarche est à l’origine de l’absolutisme essentialiste, transcendant dans le cadre de l’Objectivisme (Platon, Aristote, Thomas d’Aquin, Bossuet), et transcendantal dans celui du Subjectivisme (Kant, Hegel).

La conceptualisation philosophique par la Conscience langagière, comme dit Bergson, simplifie effectivement le monde pour y survivre et agir. Les concepts sont alors comme des bunkers « retranchés », tentant de maîtriser le terrain du réel. La Science et l’Art conceptualisent aussi, mais dans une relation physique avec la réalité : La Science en mesurant expérimentalement, l’Art en créant avec plaisir à partir de la matière (arts plastiques) ou du son (musique). Seule la Philosophie conceptualise purement, en s’exprimant par l’écrit, comme l’a bien vu Derrida, et en courant alors un grand risque de simplification mythologique.

 

 

Or le monde n’est pas l’Olympe

 

La simplification absolutiste a été, bien sûr, critiquée par la Philosophie. Pour Bergson, un concept universel (« Arbre », « Conjoint ») représente un simplisme naïf qui fait rater la réalité complexe, en restant à l’extérieur non seulement du réel concret (tel arbre, tel conjoint), mais aussi de soi-même. Et la Philosophie doit intégrer et approfondir « l’évolution créatrice » du monde.

On rejoint alors le programme du courant de la « Déconstruction » : Non, les concepts métaphysiques ne sont pas des divinités éternelles, mais ont des origines et des relations. Nietzsche démolit ces concepts « à coups de marteau » pour libérer un Vitalisme artiste ; Heidegger rappelle le lien caché entre les « étants » et l’Être pour ouvrir sur une pleine Ontologie poétique (Hölderlin) ; Derrida analyse dans l’écriture une pensée « différant » indéfiniment la réalité de son objet, sans pouvoir la clore (« Marges ») ; et enfin Deleuze et Guattari affirment le caractère indéfiniment « rhizomique » de la pensée (« Mille plateaux »).

En effet, la réalité est complexe, c’est-à-dire, selon Edgar Morin, essentiellement dialogique (à la fois antagoniste et synergique), rétroactive (effet agissant sur sa cause) et hologrammatique (le tout est dans la partie). Le simplifié, dit-il, n’est pas le simple, mais le mutilé. Le simple est plus que la fraction du tout : Comme une pièce de puzzle, par son motif et son contour, évoque en relation le puzzle tout entier, la forme relationnelle simple contient déjà en quelque sorte le tout complexe dont elle est la partie.

Sans plus prétendre à constituer une théorie simple de toute la réalité, la Philosophie moderne, spécialisée, joue le rôle crucial de « Conscience » de la Science, en évaluant la pertinence et la limite des différents savoirs, ainsi que leur portée morale (Bioéthique, Neurophilosophie…).

 

Car la réalité du monde est « unité multidimensionnelle »

 

Tout est à la fois simple et complexe, depuis le proton jusqu’au cerveau, objet pensé ou sujet pensant. La simplicité et la complexité se révèlent l’une dans l’autre, exprimant le caractère fractal du réel. Mais même la méthode cartésienne, d’inspiration mathématique, ne garantit pas la compréhension de la réalité : Après la simplification analytique précise (« claire et distincte »), l’extension synthétique complexe n’est pas du tout assurée.

Pourtant, dans la représentation de la réalité, la fécondité de la Physique mathématique est prodigieuse. Comment cela se fait-il ? Un phénomène physique est une complexité simple : C’est de la variation, mais dans l’invariance, mais conforme à une loi, comme l’ébullition ou la flottation, par exemple. Par ailleurs, une loi mathématique est une simplicité complexe : C’est de l’invariance, mais dans la variation, mais conforme aux variations, comme la linéarité, la circularité ou la somme des angles de tout triangle, par exemple. Ainsi, le tandem mathématico-physique performant est-il solidement uni par l’invariance, qui peut apparaître comme la structure mathématique de la Nature. « L’essence du réel est mathématique », affirme le physicien Max Tegmark, ce qui doit s’entendre sans doute avec référence humaine, pour éviter tout excès pythagoricien. Comment peut-on alors connaître si efficacement cette Nature mathématiquement structurée ? Ayant co-évolué ensemble et s’étant adaptés l’un à l’autre, mental humain et Nature se retrouvent en concordance mathématique.

 

Patrice

 

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LA SINCERITE

 

« Est sincère celui qui est disposé à reconnaître la vérité et à faire connaître ce qu’il pense et sent réellement, sans consentir à se tromper soi-même, ni à tromper les autres » Petit Robert.

 

Soyons honnête : on ne peut pas toujours agir ainsi. Est-ce à dire alors qu’à l’identité sociale, celle qui se donne à voir et qui change au gré des circonstances, qui serait par nature insincère, corresponde une identité personnelle, laquelle serait constituée d’un moi antérieur à toute reconnaissance sociale, un moi véritable, absolument unique, un moi réel qui ne changerait jamais et avec lequel on ne peut tricher. David Hume, dans son Traité de la nature humaine, taille en pièce cette croyance :

« Quand je pénètre le plus intimement dans ce que j’appelle moi, je bute toujours sur une perception particulière ou sur une autre, de chaud ou de froid, de lumière ou d’ombre, d’amour ou de haine, de douleur ou de plaisir. Je ne peux jamais me saisir, moi, en aucun moment, sans une perception et je ne peux rien observer que la perception ».

Notre personnalité se limiterait par conséquent à l’identité sociale, à la manière dont nous sommes perçus. Ce qui a fait dire à Shakespeare que « nous sommes faits de l’étoffe des songes » et à Proust : « notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres », et cela signifierait que notre être n’a pas plus de réalité que celui que nous percevons dans les songes, que nous n’existons que dans et par le regard d’autrui. Le solitaire, l’isolé, qui aurait tout le loisir de contempler et d’habiter en toute quiétude son soi, fait au contraire l’expérience de ce que Clément Rosset diagnostique comme «l’expulsion de soi ». Un moi isolé, privé de tout contact, n’est donc plus qu’un néant.

Fort de ce constat, qui limite notre personne au jeu de rôle que nous consentons à jouer dans la société, que veut encore signifier, être sincère ?

La vie en société implique l’acceptation pour chacun d’en être un rouage qui la fait, cahin-caha, tourner (tourner comme on dit d’un moteur qu’il tourne et qu’ainsi il fait avancer le véhicule). Mais, comme il n'y a que ça qui nous fasse exister, tous les rôles sont surjoués, depuis le casseur de banlieue jusqu’au politicien entouré d’une cohorte de «communicants », en passant par le garçon de café si bien décrit par Sartre. Tout le monde, comme le dit la vox populi, veut faire l’intéressant, y compris peut-être votre présentateur de ce soir du café-philo, car ce qui importe, c’est l’image de soi telle qu’on veut qu’elle soit perçue ! De fait, être sincère ne passerait-il pas pour de la naïveté ? Car, pour réussir dans ce que l'on entreprend, mieux vaut être sur ses gardes. Et pourtant la société n’est rien de plus qu’une collection d’êtres narcissiques, qui parfois, à force de jouer, « ne savent plus où ils en sont » comme on l’entend si souvent. Eh bien, grâce au bon docteur Freud, il leur reste l’examen approfondi de leur surmoi, de leur moi et de leur ça pour se donner l’illusion d’exister de manière non factice et non fictive. Mais cette exhibition nombriliste qui fleurit dans les cabinets des "psys" semble stérile. Y a-t-on jamais vu naître un talent? Ah certes, on s’appesantit sur de supposés « drames infantiles forcément irrésolus », rien de plus finalement qu’un avatar du péché originel, mais là encore, on reste dans le pur jeu social. Il est toujours commode de situer l’origine de son mal-être dans des temps lointains et obscurs. Or, raconterait-on toutes ces inepties à un véritable ami ? Mais pour le plus grand nombre, savent-ils ce qu’est un ami, tel que décrit par Aristote dans l’Ethique à Nicomaque, alors qu’ils se vantent d’avoir 500 « followers » sur Facebook, dont pas un seul ne sera là le jour de leur déménagement ?

Tenir un langage de vérité revient à tenir un langage de conviction dès lors que l’on ne veut pas confondre la vérité avec un dogme. Au risque de déplaire. Mais c’est le prix à payer si l’on veut être sincère. La conviction implique des choix qu’il faut assumer et savoir exprimer. Le langage, qui permet si souvent l’insincérité, dit que les avis sont partagés lorsqu’en réalité ils sont tranchés. Mais autrui nous sera toujours reconnaissant de ne pas être hypocrite, de refuser le refus de choisir et de ne pas se complaire dans la complaisance. Accepter le déshonneur pour éviter la guerre amène la guerre et le déshonneur, avait dit Churchill. Que faut-il pour être sincère ? La lucidité souvent suffit, la lucidité qui est une forme de cynisme mais un cynisme sans haine, sans jalousie et sans comportement envieux.

Mais dira-t-on, le gangster est absolument sincère : il prend, vole et au besoin tue, sans s’embarrasser de considération quelconque, le masque (ce qui permettait de jouer un personnage) est arraché et jeté aux orties. Il est vrai qu'il est sincère dans sa malhonnêteté. Et entre lui et son avocat, lorsqu’il passera en jugement, ce sera juste une différence de degré ; même l’avocat le plus marron voudra convaincre la Cour de sa parfaite sincérité lorsqu’il établira que son client est blanc comme neige, mais lui au moins, il aura l’excuse de la fonction. Idem pour le parfait altruiste : il ne joue plus, il est dans le don de soi, dans l’acte absolument gratuit, dans le pur amour du genre humain. Il est sincère dans son idéalisme.

Le don Juan aussi, dira-t-on, puisqu’il veut aimer toutes les femmes; non, lui, c’est un séducteur, le séducteur prend, celui qui aime donne, il vit un engagement total quelque soit l’objet de son amour. Le séducteur n’est sincère que s’il estime que cette sincérité sera plus efficace que la simulation. Et que dire du kamikaze, saint pour certains, crapule absolue pour d’autres puisqu’il ne respecte même pas sa propre vie ? Mais le kamikaze, qui accepte de se dépouiller de ce que l’homme a de plus intime, sa mort, puisque c’est bien sa mort qu’on ne pourra jamais partager avec personne, n'agit pas ainsi par folie. Son acte est déterminé par une croyance forte, laquelle croyance, partagée par sa communauté, trouve son sens dans le fait que l’existence de la communauté prime son existence individuelle. Il est donc sincère dans son engagement, malgré la conséquence extrême qui en découle. Ce dernier cas est difficile à comprendre pour des occidentaux qui nient le concept d'identité et lui substituent l'idée de l'homme abstrait, universel, rationnel. De sorte que tout conflit peut nécessairement se résoudre par une négociation. Mais le fait de ne rien admettre qui ne soit pas rationnel, qui ne soit pas raisonnable, est déraisonnable dans le sens où l'on ne peut se constituer comme mesure de soi-même. Refuser l'idée de transcendance revient à s'idolâtrer par l'affirmation qu'un usage universel de la raison pourrait être partagé et privilégié par tous. L'expérience historique illustre indiscutablement que cela n'est pas le cas.

En fait, et quoiqu’en pensent les innombrables spécialistes des « sciences humaines », la question des relations humaines est insoluble. Heureusement d’ailleurs, car sinon cela signifierait la fin de toute spontanéité. D’où la question, la sincérité n’est-elle possible que lorsqu’on est spontané ? Mais même dans le torrent torride d’une passion amoureuse, où plus aucun calcul n’a lieu d’être puisqu’il n’y a plus que de l’extrême spontanéité, la dégradation du lien affectif finit toujours pas arriver. Car l’autre demeure toujours un inconnu, même et surtout si on croit bien le connaître. Le plus petit écart devient immédiatement une cruelle blessure narcissique, le tourment infligé à son amour propre prend le pas sur l’amour que l’on croyait empreint d'une si belle réciprocité. C’est que le processus de délitement est inévitable dès que la routine et l’ennui qu’il génère supplantent les délicieux et savoureux émois du début. Alors on commence par dissimuler ce qu’on commence à ressentir, et de cette dissimulation naît l’insincérité. Mais quel adulte n’a-t-il jamais été tenté par l’adultère ? Qu’il jette donc la 1ère pierre ! Et méfions-nous des moralistes, du style par exemple de Michelet : « On s’aime à mesure qu’on se connaît mieux, qu’on a vécu ensemble et beaucoup joui l’un de l’autre ». Certes, mais tout homme dont la virilité a accumulé une expérience telle qu’elle pourrait se traduire en sagesse dirait en toute sincérité la même chose dès lors qu’une frêle personne de 28 ans sa cadette est dans son lit. Disons que ça aide du point de vue de la fidélité. En amour, « les hommes sont toujours sincères, ils changent de sincérité, voilà tout », a finalement bien résumé Tristan Bernard.

La sincérité envers l’être aimé est donc à géométrie variable. Et finalement, tout ne serait-il pas plus simple dans le monde actuel, la société consumériste ayant reformaté les esprits ? Est-il encore besoin de chercher le salut chez l’autre, cet autre dont par exemple, les extraordinaires yeux bleu céleste nous auraient fait chavirer, alors que, comme le dit une certaine pub,« nous le valons bien » ? Le principal souci est dorénavant l’apparence, l’image que renvoie le miroir. « Sa peau est ce qu’elle a de plus profond », s’est un jour exclamé un dermatologue devant tant de vacuité. Et comme il n’y a pas de petit profit, la stupéfiante théorie du genre, venue à point nommé, convaincra les mâles qu’ils le valent bien eux aussi. Tout le monde ravalé au rang de jeune fille belle et jolie, voilà le progrès ! On ne s’étonnera plus du foisonnement de magazines« psy », avec comme antienne : comment faire pour sauver son couple. Ah, mais comment sauver ce qui n’existe même plus ? Il vaudrait mieux commencer par se sauver soi-même, quitte à se satisfaire de sex-toys. Au moins, c’est bon pour la croissance.

Aristote, comme déjà indiqué, avait écrit une très belle Ethique à Nicomaque, où il est question de l’amitié. C’est vrai qu’éthiquement l’amitié semble préférable à l’amour ; ne dit-on qu’on tombe amoureux comme on tombe malade, alors qu’on choisit ses amis. C ‘est en général une tranquille relation où l’on peut se laisser aller à la sincérité, l’instinct de possessivité étant là bien inutile. L’amitié sait cultiver le charme de l’absence ce que l’amour est incapable de faire. L’ami est là quand il le faut et pas plus qu’il ne le faut, il y a échange mais aucun attachement servile à une singularité toujours fantasmée. Ce qui fait qu’en amour, si on finit par mentir, c’est toujours de bonne foi ou du moins à l’insu de son plein gré.

Quand Sartre disait que l’enfer, c’est les autres, il devait savoir de quoi il parlait. En effet, dans la vie sociale, que ce soit dans la littérature, les arts ou les affaires, ce terme devant se comprendre également dans le sens gaulliste d’être aux affaires, le choc des ambitions, l’appât du gain et la recherche de célébrité rendent infernal le processus de création et impossible la recherche de sincérité.

D’autant que maintenant, tout n’est plus qu’affaire de business, cela évacue la question de sincérité . Mais, pour paraphraser B. Pascal au sujet de la morale, le vrai artiste, l'artiste sincère, est celui qui se moque du marché de l’art.

En se limitant à l’apparence des choses, on admettrait volontiers que c’est dans le milieu des affaires que règne la plus grande sincérité. La« sincérité des comptes », si chère aux experts comptables, n’en est-elle pas la plus belle illustration ? Dans « Portrait de l’homme d’affaires en prédateurs » de Michel Villette, on peut lire : « Pour être jugé de bonne moralité, il faut tenir ses promesses, et pour cela, il faut nécessairement réussir ; et pour réussir coûte que coûte, quelques entorses à la morale s’avère nécessaires. C’est le paradoxe de la vertu en affaires ». Mais on pourrait en dire le même chose concernant le milieu politique. Les entorses, telles qu’analysées par l’auteur sont :« arranger un enchaînement de transactions disjointes, réduire à tout prix les comportements de tous les alliés à la stratégie prévue, par des promesses, dons, échanges ou menaces ; éviter la convergence des appréciations à la valeur ; éviter d’envoyer un signal prématuré aux imitateurs, contrôleurs et prédateurs (fisc) ; effacer les traces et doser les réparations éventuelles a minima ». Si tout cela est bien ficelé, on peut présenter des comptes certifiés sincères. En affaire comme en politique, la sincérité est à vrai dire impossible, les intérêts contradictoires des uns et des autres obligeant à pratiquer ce que Napoléon disait à propos de Talleyrand, à savoir des « sincérités successives », un peu comme en amour finalement. Ce à quoi, le même Talleyrand avait répondu qu’en politique, il n’y a pas de convictions, mais seulement des circonstances.

Et finalement, le politicien ou l’homme d’affaire qui connait le succès est celui qui sait pratiquer à merveille l’art de la dissimulation. Ils doivent, l’un comme l’autre, se montrer capable, en vous regardant droit dans les yeux, de mentir par omission, prétérition, distorsion, diversion, interprétation, raisonnements spécieux et arguments captieux sans qu’un battement de cil ne vienne troubler cette belle et souriante assurance. Tout l’opposé de la sincérité en somme.

La sincérité est-elle donc impossible ? Devons-nous nous contenter d’illusions car la vérité ne pourrait jamais être autre chose qu’une apparence ? Ou alors l'est-elle seulement, comme le dit Lucrèce, quand plus rien ne va: « C’est dans les grandes crises qu’il faut observer l’homme. C’est dans l’adversité qu’on le connaît. Alors, seulement, la vérité s’échappe de ses entrailles ; le masque tombe, le caractère reste ». Eh bien, au risque de paraître naïf, je pense que non. On parlait jadis d’honnête homme, pour désigner celui qui avait étudié ce qu’on appelait alors les « humanités » cad les œuvres des grandes plumes du passé. Qu’était-ce qu’un honnête homme ? Certainement pas le précurseur du bobo d’aujourd’hui, chroniquement irresponsable, infantiliste à force de jeunisme, loréalisé jusqu’à la moelle des os parce qu’il le vaut bien, usant et abusant de grands crus pour s’assurer de bonnes cuites, au cours desquelles il est de manière grotesque toujours verbalement solidaire de tous les damnés de la Terre en attendant de voir fructifier son investissement aux couleurs du Paris-Qatar. Non, l’honnête homme était un homme (homme au sens générique du terme bien évidemment) à qui l’on pouvait se fier, même en dehors des grandes crises, en qui l’on pouvait avoir confiance, même en-dehors de l’adversité. C’était et c’est encore, celui qui est ce qu’il paraît, celui dont les actes ne contredisent pas les paroles et qui ne renie pas la parole donnée. C’est, pour citer le philosophe Nicolas Grimaldi:

« un mélange de décence, d’honneur et de fierté qui l’oblige à penser ce qu’il dit et à vivre comme il pense ».

 

Jean Luc

 

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Hiérarchie

4 juin 2014

 

« Les croyances servent plus de normes collectives qu’elles n’expliquent le monde. »

 

On peut définir la hiérarchie comme un rapport organisé de domination/subordination, s’appliquant aussi bien à la Société qu’aux valeurs.

 

Antiquité et Moyen-âge

 

L’Antiquité et le Moyen-âge sont dominés par l’essentialisme aristocratique : Les êtres humains, et les choses du Monde, sont conçus comme étant supérieurs ou inférieurs par nature. Pour Platon (de son nom, Aristoclès, « fan du meilleur »), « aux uns il convient par nature de commander, aux autres de se soumettre » (La République), et Aristote de renchérir sur l’idéologie de son maître, en affirmant la hiérarchie universelle des êtres, chacun étant finalement à sa juste place fixe, selon sa nature, y compris les esclaves. Cette idéologie « aristo-servile » cimente la structure de la Société indo-européenne en trois « ordres » ou castes, les prêtres, les guerriers et les travailleurs (G. Dumézil), où l’Autorité hiérarchique et paternaliste représente l’ordre social.

La croyance à la légitimité de cette Autorité peut être globalement fondée sur Dieu, la Nature, la Justice, la Loi ou la Raison, et au niveau personnel, sur le Savoir, le Talent, la Richesse ou la Fonction. C’est d’ailleurs pourquoi, les religions favorisent le respect de cette hiérarchie, le Christianisme en affirmant que tout pouvoir vient de Dieu, le Confucianisme en mettant en valeur les rites et les obligations sociales, et même le Bouddhisme à travers son acceptation « détachée » de la vie. De nos jours, les expériences de type Milgram montrent que 80% des gens environ peuvent se soumettre à une Autorité irresponsable.

 

Modernité

 

Le différentialisme démocratique domine à l’époque moderne : La Déclaration des Droits de l’Homme, et encore naguère, l’UNESCO, affirment l’unicité de l’Humanité dans sa diversité. L’égale liberté fraternelle des membres de la famille humaine, différenciée et contractualiste, représente l’ordre social. L’être humain en effet est multidimensionnel et évolutif : Comment hiérarchiser la force d’Achille et la ruse d’Ulysse, le Pianiste ouvrier et le Boxeur directeur général ? Chacun a ses préférences et se forme son échelle des valeurs, et même le marché change sa valorisation différenciée des choses et des fonctions.

Derrida a dénoncé à juste titre la hiérarchisation de catégories binaires opposées, du type homme/animal ou masculin/féminin, comme étant en fait toujours liée à un rapport de domination ; et Bourdieu a bien montré que les hiérarchies sociales sont justifiées par les dominants eux-mêmes (« capitaux » et « habitus »).

 

Servitude volontaire

 

Depuis Aristote, le monde occidental vivait dans la croyance, reprise et consolidée par Thomas d’Aquin et Bossuet, que les inégalités entre les hommes étaient bonnes, puisque « naturelles », c’est-à-dire établies réellement par Dieu. Pourtant, il était malaisé de concilier cette croyance chrétienne avec celle de la fraternelle égalité de tous en Jésus-Christ.

Alors, La Boétie est arrivé et a su rassurer les âmes inquiètes (Discours de la Servitude volontaire) : Ce n’est pas tant par leur « nature » que des hommes sont esclaves, mais plutôt par leur volonté, parce qu’ils le veulent bien. Ce jeune notable bordelais a estimé en effet que le peuple, ignorant, lâche et « efféminé », se soumet volontiers à l’Autorité, même tyrannique, en échange finalement de pain et de jeux. Dans son innocence, il ne s’est pas aperçu qu’en réalité, nul ne devient esclave volontairement, mais hélas toujours par impérieuse contrainte de subsistance, aussi bien dans l’Antiquité que maintenant.

 

Nature ou culture ?

 

Pascal distingue les « grandeurs d’établissement », sociales, et les « grandeurs naturelles », individuelles, et affirme : Même si la hiérarchie sociale (Noblesse, fonctions) ne coïncide pas avec l’individuelle (force, talent, compétence) qui seule mérite l’estime, il convient pourtant de la respecter, car elle est nécessaire à l’ordre public.

Or justement, que la force naturelle (Guerriers) obéisse à un enfant-roi (Charles IX), voilà ce qui, au dire de Montaigne, sidérait les « cannibales » d’Amérique. Ils trouvaient ce comportement antinaturel. La conciliation se fait facilement en considérant que, chez Pascal, la culture s’est convertie en véritable nature sociale : L’ordre social, le statut de noblesse, la fonction, sont devenus une seconde nature, comme le sang bleu aristocratique ! Quand la culture se prend pour la nature, c’est d’après Roland Barthes, la définition même du mythe. Et ce mythe justifierait par exemple la bastonnade de Voltaire par les domestiques du chevalier de Rohan (janvier 1726).

 

Juste hiérarchie ?

 

Que pourrait être une hiérarchie juste, aussi éloignée du chaos anarchique ou éclectique, que de l’asphyxie excessive ou rigide ? Sans doute une hiérarchie efficace, aussi bien dans l’obtention de ses objectifs que dans l’épanouissement des personnes : Une hiérarchie souple, évolutive, voire inversée (saturnales, carnaval), multiple et variable selon les besoins, les domaines et les sensibilités. Et qui s’établirait en fonction de l’expérience réussie, plutôt que par aptitude scolaire.

De toute façon, l’utilité sociale de la hiérarchie est ambivalente : Comme le partage, la hiérarchie relie et sépare, et par là, peut favoriser ou pas la paix et la prospérité sociale, selon qu’elle renforce le Droit et la Morale, ou pas. Les hiérarchies en effet, peuvent s’incliner vers la compétition, ou vers la coopération, par exemple entre bons et mauvais élèves.

Depuis mai 68, les sociologues s’interrogent sur l’évolution des liens sociaux : Le mouvement de « liquéfaction » de la Société hiérarchique traditionnelle (individualisation) a été abondamment mis en évidence (micro-pouvoirs, complexité, relativisme, réseaux), mais ne coïncide-t-il pas avec un mouvement de « solidification » d’une nouvelle Société « d’ordres » héréditaires (Piketty), avec en haut une Liberté élitiste, autoritaire et paternaliste, et en bas une Égalité populaire, subordonnée et infantilisée ?

 

Patrice

 

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LA  BEAUTE

 

Alors que nous avons abordé, la semaine dernière, le thème de l’inutilité, on ne peut que constater la parfaite inutilité de la beauté. Inutile, peut-être, mais nécessaire, tout de même !

Nécessaire à ce point qu’on peut dire que la beauté est universelle. Il n’y a jamais eu de culture qui n’ait eu de préoccupations esthétiques. Il n’y a jamais eu de civilisations sans artistes, le